Journal des penchants du roseau

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samedi 24 juillet 2010

Suspension

Esse

Est-ce ?

(photo de Paulo Barcellos, licence creative common)

vendredi 23 juillet 2010

Balade caprine à travers la littérature tourangelle IV

Moins folâtre que Grécourt, Jean-Baptiste Gresset (1709 –1777) chantera les galantes nymphes de Touraine dans son Ode à Virgile sur la poésie champêtre. En traduisant l’Églogue 2 du poète latin, ce professeur du Collège de Tours décrit une Arcadie dont la beauté rappelle la Touraine. Contrée de rêve, le Péloponnèse est un lieu d’innocence et de bonheur favorable aux dieux des champs. Ses habitants, tous pasteurs, sont les maîtres de la poésie bucolique. Un pays de récits mythologiques où le berger Corydon se plaint de l’insensibilité d’Iris et veut l’attirer vers les campagnes où règne Pan, le malicieux dieu aux cornes, aux jambes et aux pieds de chèvre. Gresset est un nostalgique de cet âge d’or « où tout l’univers est champêtre, tous les hommes étaient bergers », associant notamment la race caprine à l’idée du bonheur. Son chant annonce la prédominance de la sensibilité et de l’imagination sur la raison.

Louis-Claude de Saint-Martin (1743 – 1803), quant à lui, professe que « l’homme est un esprit tombé de l’ordre divin dans l’ordre naturel et qui tend à remonter dans son premier état. » Et tandis que ce théosophe d’Amboise qualifie le bouc d’« animal puant n’étant qu’un symbole d’abomination, de réprobation, de putréfaction et d’iniquité », la chèvre agrémente la vie des dames de l’aristocratie qui s’improvisent fermières sous l’impulsion de la reine Marie-Antoinette. Les bonnes familles utilisent en effet le capricieux ruminant pour tracter des voiturettes où prennent place princes, princesses et autres enfants privilégiés. À Véretz comme à Chanteloup, les bambins des ducs d’Aiguillon et de Choiseul profitent de cette vogue pour la traction caprine.

Né à la charnière de deux époques, Paul-Louis Courier (1772 – 1825) honore lui aussi la gent caprine de sa plume inspirée. Le vigneron de Véretz traduisant de Longus Daphnis et Chloé, raconte cette merveilleuse histoire d’amour champêtre, pleine de grâce et de naïveté : « En cette terre, un chevrier nommé Lammon trouva un petit enfant qu’une de ses chèvres allaitait, et l’enfant prenait à pleines mains son pis, comme si c’eut été mamelle de nourrice. Surpris, il approche et trouve que c’était un petit garçon beau et bien fait. Lammon prit l’enfant et la chèvre, qu’il conduisit à sa femme Myrtale ; ils l’appelèrent Daphnis. À deux ans de là, un berger, Dryas, vit une toute pareille chose. Il vit une brebis donner le pis à un enfant. Cette enfant était une fille ; on la nomma Chloé, laquelle adressera cette supplique à Daphnis : « Jure-moi, par la chèvre qui te nourrît et t’allaita, que tu ne laisseras jamais Chloé, tant qu’elle n’aimera autre que toi ». »

Au siècle du romantisme, Honoré de Balzac (1799 – 1850) paraît séduit par le goût de l’indépendance qu’on attribue à cette nourrice de la mythologie : « je m’impatiente comme une chèvre liée à son piquet », assure-t-il dans sa Lettre à l’étrangère. Le géant des lettres semble apprécier son fromage ; ainsi, dans La Rabouilleuse, la servante « apporta pour dessert le fameux fromage de la Touraine et du Berry, fait avec du lait de chèvre et qui reproduit si bien en nielles les dessins des feuilles de vigne sur lesquelles on le sert, qu’il aurait dû faire inventer la gravure en Touraine. »

En outre, il ne ménage guère sa tasse de café ! Un stimulant qu’il apprécie sans peut-être savoir que c’est au caprin qu’on doit cette culture, capitale pour lui, du caféier… Furetière, dans son Dictionnaire universel de 1692, affirme que « le café fut découvert par le prieur de quelques moines, après qu’il eut été averti par un homme qui gardait des chèvres, que quelquefois son bétail veillait et sautait toute la nuit. Ce qui fit qu’on essaya la vertu du café d’empêcher le sommeil et il l’employa d’abord pour empêcher les moines de dormir à Matines. »

Pas la moindre trace caprine, en revanche, dans l'œuvre d’Alfred de Vigny (1797 – 1863), mais dans La Maison du berger, l’illustre Lochois n’en dénonce pas moins le progrès de « la Science qui trace autour de la terre un chemin triste et droit. » Il fustige aussi la propagande des politiciens qui n’ont pour horizon que leur salle de spectacle et qui tentent d’abêtir l’être humain. Aussi, suggère-t-il, dans sa Lettre à Éva, d’aller vers la nature, sans y pénétrer, et de vivre en poète, en plaignant et en admirant les souffrances humaines. Un discours qui connut plus près de nous son heure de gloire : n’est-ce pas pour échapper au marathon d’un monde social impitoyable où « il faut triompher du temps et de l’espace, arriver ou mourir » que mai 68 fut une fuite vers cette nature, non pas hostile mais idéalisée. Les « Soixante-huitards » n’espéraient-ils pas embrasser un paradis d’amour et de poésie, rempli de bêtes et de dieux bienveillants ? La chèvre, emportée par son irrésistible penchant pour la liberté primesautière, sera le symbole de ce retour aux sources ; l’échec de cet élan écologique ayant coïncidé, étrange hasard, avec l’entrée des caprins dans le cercle infernal de l’élevage intensif.

Quelques autres auteurs ayant choisi la Touraine pour terre d’élection furent sensibles aux vertus caprines… à titre gastronomique. Si Jules Romains (1885 – 1972) s’enthousiasme pour le ragoût de chevreau dans La Douceur de vivre, Maurice Bedel (1883 – 1954) préfère s’épancher sur la qualité du « Sainte-Maure, ce petit traversin de fromage, ce blanc cylindre issu du lait très crémeux de la chèvre. » Le chantre de notre terroir se plaît à évoquer « les habitants des coteaux de Touraine qui sont aussi raffinés dans leurs goûts que les dieux de la Grèce ; ils font leur régal d’un quignon de pain épaissement enduit de Sainte-Maure et fraîchement arrosé de vin blanc. Plaisir simple, mais plaisir de haute qualité. » Dans son remarquable Éloge de la bique, le subtil gastronome Charles Gay affirme même que « le délicieux fromage que nous dispense cet animal sacré est le complément nécessaire et tout désigné de la dégustation du Vouvray doré. » L’organisateur des journées gastronomiques de Vouvray (en 1936) adhère pleinement à la thèse de l’écrivain belge, ami de la Touraine, Maurice des Ombiaux, selon lequel « le fromage est le frère du vin. Grâce à une merveilleuse chimie, il a, lui aussi, transformé les sucs de la terre, par l’intermédiaire des herbages odoriférants, de l’estomac de la chèvre, avec la collaboration des ferments qui flottent dans l’atmosphère, en une matière de haut goût qui charme le palais et dont les variations ont une aussi étonnante subtilité que celle du jus de la treille. »

En cette fin de siècle, comme le prouve l’existence de la Société d’ethnozootechnie, nombreux sont les hommes qui aspirent à l’élaboration d’une société conviviale au sein d’un milieu naturel où ressurgirait la vie champêtre et renaîtrait l’art pastoral. Aussi, la sauvegarde du patrimoine et la mise en valeur des savoir-faire ancestraux figurent parmi nos préoccupations. Le souhait des êtres humains n’est-il pas de vivre en harmonie avec la nature où s’interpénètrent humains, animaux, divinités ?

Or, la chèvre, par ses qualités sentimentales, esthétiques, mythiques et réelles, ne se révèle-t-elle pas l’intercesseur indispensable à l’homme pour la réalisation de cet univers qu’a chanté Pierre de Ronsard, et qui se situe entre celui de la chair et celui de l’esprit ?

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in La Chèvre Jaune, 2010.

jeudi 22 juillet 2010

Balade caprine à travers la littérature tourangelle III

Honoré de Bueil, marquis de Racan (1589 – 1870), nous fait entrer dans le « Grand siècle ». Bergers et bergères deviennent conventionnels, la nature ne plaît plus que transformée en jardin. Il n’empêche que certains accents des Bergeries sont remplis de charme et de naturel. « Là, les moutons espars paissaient dans les campagnes ; là, les chèvres pendaient au sommet des montagnes ». Le bouc demeure incompris, fidèle à une mauvaise réputation : « Allez bouquin puant, faire l’amour aux chèvres. »

Avec René Descartes (1596 – 1650), l’homme pénètre dans l’univers de la modernité, régi par des lois immuables, conformément aux décrets d’une sage providence et sous la souveraineté de la raison. Tandis que la nature est réduite à un système de rouages organisé par une décision d’« en haut », l’être humain se trouve séparé des dieux et des bêtes. Le philosophe de La Haye refuse une âme aux animaux parce qu’il est partisan de l’immortalité de l’âme humaine. Pour lui, les bêtes sont des machines, un de ses disciples, le métaphysicien Nicolas de Malebranche, allant jusqu’à battre son chien « en alléguant qu’il ne sentait rien et que ses cris n’étaient que du vent poussé dans un conduit vibrant. »

Cette doctrine triomphera. La zootechnie, née au milieu du XIXe siècle, sera évoquée en 1892 dans le Dictionnaire d’agriculture par J.A Barral : « Les animaux mangent, ce sont des machines qui consomment, qui brûlent une certaine quantité de combustibles d’une certaine nature. Ils se meuvent, ce sont des machines en mouvement, obéissant aux lois de la mécanique. Ils donnent du lait, de la viande, de la force, ce sont des machines fournissant un rendement pour une certaine dépense. Mieux nous connaissons la construction de ces machines, les lois de leur fonctionnement, leurs exigences et leurs ressources, plus nous pouvons nous engager avec sécurité et avantage dans leur exploitation. »

Seul dans son siècle de la raison à refuser que les animaux soient des assemblages de pièces, « sortes d’horloges qui remuent et font du bruit », Jean de la Fontaine (1621 – 1696) se fait non seulement l’ami de la Touraine mais aussi celui des animaux. Le malicieux narrateur des Fables, dont la morale n’est pas dogmatique, réfute Descartes et les cartésiens sur l’âme des bêtes et les prétendues machines, en disant que ce philosophe altier ne les connaissait pas mieux que l’homme qu’il se flattait d’expliquer aussi.

Pour ce poète qui voit la Loire comme « une rivière arrosant un pays favorisé des cieux », la poésie s’avère divine et les animaux sont d’habiles caricatures de l’espèce humaine. Une galerie animalière dans laquelle cabriolent chèvres et boucs. Si dans Le Loup, la mère et l’enfant, la chèvre exprime merveilleusement l’amour et la vigilance maternels, c’est la liberté qu’elle traduit dans Les Deux Chèvres :

« Dès que les chèvres ont brouté
Certain esprit de liberté
Leur fait chercher fortune ; elles vont en voyage
Vers les endroits du pâturage
Les moins fréquentés des humains
Là s’il est quelque lieu sans route et sans chemin
Un rocher, quelque mont pendant en précipices
C’est où ces dames vont promener leurs caprices ;
Rien ne peut arrêter cet animal grimpant. »

Des caprins, il en sera encore question dans les textes des écrivains tourangeaux du XVIIIe siècle, dont l’abbé de Grécourt (1683 – 1743) fut assurément le plus enjoué. Ami du duc d’Aiguillon, familier de la cour du château de Véretz, ce sémillant chanoine devint même interdit de chaire, à la suite de son premier sermon, désobligeant pour certaines dames de Tours. Dans ses Œuvres badines, l’ecclésiastique nous rappelle le caractère allègre de la chèvre, boute-en-train aimant volontiers dandiner. C’est en effet cet animal qui guida l’attention des habitants de Delphes vers le lieu où des fumées sortaient des entrailles de la terre. Prise de vertige, la chèvre se mit à danser. Aussi est-ce grâce à elle qu’on bâtit un temple à cet endroit et qu’on institua les oracles qu’Apollon rendit par la bouche de Pythie. Les hommes purent ainsi communiquer avec le divin... Pas très catholiques, en tout cas, nous apparaissent les poésies de ce joyeux abbé ; celle de L’Âne et de la chèvre n’est guère dans la lignée des textes saints. Faisant route avec une chèvre, le gai baudet, entendant du bruit, lui dit :

« Allez voir, c’est proche d’ici
Écoutez le son de la vielle :
Si l’on y danse, dansez-y
Si l’on y baise, qu’on m’appelle. »

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in La Chèvre Jaune, 2010.

Balade caprine à travers la littérature tourangelle II

Le « prince des poètes » (1524 – 1585) est en effet imprégné de la tradition altière de la littérature médiévale qui donne de la femme une image idéalisée. Son accent sur l’infirmité de l’être humain est chrétien et l’empêche d’adhérer à l’optimisme de l’avenir sur cette terre. De l’Antiquité, il aime célébrer la symphonie, le décor mythologique de bêtes et dieux qui donne au monde une beauté mystérieuse. Aussi, affectionne-t-il particulièrement toutes ces petites divinités bienveillantes, protectrices des champs et des troupeaux, velues, cornues avec des pieds de chèvre et des oreilles mobiles, intercesseurs indispensables au poète dans sa communication avec le divin.

« Je n’avais pas douze ans qu’aux profondes vallées
Dans les hautes forêts des hommes reculées
Dans les antres secrets, de frayeur tout couverts
Sans avoir soin de rien, je composai des vers
Écho me répondait, et les simples dryades
Faunes, satyres, pan, nacées, créades
Égipans qui portoient des cornes sur le front
Et qui ballant sautoient comme les chèvres font
Et le gentil troupeau des fantastiques fées
Autour de moi dansaient à cottes agrafées. »

Grande est l’émotion du poète des princes, quand il honore dans son Hymne de Bacchus le sacrifice du bouc, sans lequel le vin, précieux nectar, n’eut été trouvé.

« Ô Dieu ! Je m’esbahis de la gorge innocente
Du bouc, qui tes autels à ta fête ensanglante
Sans ce père cornu, tu n’eusses point trouvé
Le vin, par qui tu as tout le monde abreuvé
Tu avisas un jour, par l’espais d’un bocage
Un grand bouc qui broutait la lumbrunche sauvage
Et tout soudain qu’il eut de la vigne brouté
Tu le vis chanceler tout ivre d’un côté
À l’heure tu pensas qu’une force divine
Estoit en cette plante et béchant sa racine
Soigneusement tu fis ses sauvages raisins. »

Le bouc est tant aimé par le fondateur de la Pléiade qu’il ne cesse de l’encenser dans ses Églogues :

« Il est fort et hardy, corpulent et puissant
Brusque, prompt, éveillé, sautant et bondissant
Qui gratte, en se jouant, de l’ergot de derrière
Regardant les passants sa barbe mentonnière. »

La lascivité de la race caprine inspire aussi l’auteur de Mignonne allons voir…, comme en témoigne son charmant poème Jacquet et Robine :

« Approche-toi, mignardelette
Mignardelette doucelette,
Mon pain, ma faim, mon appétit
Pour mieux l’embrocher un petit
À peine eût dit qu’elle s’approche,
Et le bon Jacquet qui l’embroche
Fist trépigner tous les sylvains
Du dru maniement de ses reins,
Les boucs barbus qui l’aguettèrent
Paillards sur les chèvres montèrent,
Et ce Jacquet contr’aguignant,
Alloient à l’envi trépignant
Ô bienheureuses amourettes,
Ô amourettes doucelettes ! »

Volontiers libertin, le châtelain de la Possonnière n’en est pas moins un sage. Car, Pierre de Ronsard sait que l’âme enveloppe le corps. Aussi, l’univers des Hymnes est-il peuplé de « daimons » familiers qui intercèdent entre le monde de la chair et celui de l’esprit. Caprins et divinités accompagnent donc le poète dans ses chants de jeunesse, d’amour et de mort.

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in La Chèvre Jaune, 2010.

mercredi 21 juillet 2010

Balade caprine à travers la littérature tourangelle I

Adorée dans l’ancienne Égypte, chantée par les poètes gréco-latins, redoutée par le monde judéo-chrétien, la race caprine ne laisse personne indifférent.

En Touraine, la descendante de la chèvre Amalthée, nourrice de Zeus, a été adoptée et domestiquée depuis la nuit des temps. Une étude parue en 1985 dans La Revue archéologique du Centre révèle en effet qu’au cours d’une fouille effectuée en 1969 et 1972 dans le site de la Butte-au-Trésor, à Vernou, dans la vallée de la Brenne, datant de la protohistoire, il a été trouvé parmi les fragments osseux de 265 animaux domestiques ceux de dix chèvres. La chèvre tourangelle a donc parcouru les âges sans perdre de sa prodigieuse vitalité, offrant quantité de bienfaits aux humains en échange de quelques racines et brindilles capables d’assurer sa subsistance. Animal rustique autant que généreux, elle fournit non seulement lait et viandes pour l’alimentation, mais aussi peau et duvet pour la confection de vêtements, de couvertures, de gants, de suif pour la chandelle et le savon…

Marchant allègrement, elle a suivi l’homme dans ses randonnées de nomade. Aussi, est-il probable que les envahisseurs successifs de notre terre ligérienne se déplacèrent accompagnés de chevaux et chèvres, leurs indispensables auxiliaires. Une légende du « bon pays de Verron » affirme même que les conquérants arabes auraient enlevé des Tourangelles de cette contrée, y laissant en échange quelques-unes de leurs compagnes à quatre pattes, appelées depuis chèvres de la race poitevine.

La chèvre a donc tenu bon en ce terroir de Touraine, qui lui fut reconnaissant, la ville de Tours ayant donné à trois de ses artères le nom de cet animal sacré : rue de la Chèvre qui bâille, entre la place du Marché et celle de Châteauneuf ; la rue de la Chèvre, débaptisée en 1886 au profit de l’académicien Néricault-Destouches ; la rue des Chèvres, devenue en 1833, la rue Chaptal, l’illustre chimiste. Cette dernière ne bénéficiait pas d’une réputation flatteuse, à en croire Bernard Chevalier qui, dans son Tours, ville royale, la présente comme « le rendez-vous des fillettes amoureuses qui despècent les jardins. » Sa maison à l’enseigne de La Chèvre qui bêle était-elle un boxon (nom lui-même tiré de bouc) ?

Toujours est-il qu’on apprécia de longue date la race caprine en notre province.

Lors de son arrivée dans la capitale tourangelle, en 1437, la reine Marie, femme de Charles VII, reçut ainsi comme cadeau, 12 veaux de lait, 25 moutons, 200 poules, 110 pigeons, 25 chapons de haute graisse et 50 chevreaux.

Mais tous les derniers-nés ne finissaient pas dans le palais de nos aïeux, car la bique de nos campagnes avait déjà pour vocation première de fournir un lait extrêmement nourrissant donnant un fromage se mariant à merveille avec le « vin breton », vanté par le tonitruant Rabelais.

L’illustre Chinonais (1494 – 1553) sera d’ailleurs le premier grand écrivain du cru à évoquer cet animal de la mythologie. Celui-ci, en effet, recommande à tous « d’avoir en révérence le cerveau caséiforme qui vous faist de ces bille-vezées »… Il admire « les aureilles pendantes comme les chièvres du Languedoc de la jument de Gargantua » et s’amuse de l’étrange mort de Fabius, préteur romain, lequel mourut suffoqué d’un poil de chèvre, mangeant une esculée de lait. L’auteur du Tiers Livre se méfie toutefois du caractère caprin qu’il associe à celui de la femme, capricieuse et à l’esprit chimérique. « La femme est-elle une erreur de la nature ? » s’interroge Rondibilis, qui « portera ces joyeuses cornes de bouc, s’il se marie. » Des cornes « qui poussent sans faire mal quelconque ! »

De l’Antiquité, le moine éclairé se moque des dieux, de Zeus surtout : « Considérez ses exploits et ses hauts faists, il a été le plus infâme cor… je veux dire bordelier qui fut jamais, toujours paillard comme un verrat ; d’ailleurs, il fut nourri par une truie sur le Mont Dicté de Candie, si Agathocle le Babylonien ne ment pas, et plus lascif qu’un bouc ; d’ailleurs les autres disent qu’il fut allaité par une chèvre, Amalthée. » C’est au progrès que croit Rabelais, « à l’homme, cet être animé né pour la paix, pas pour la guerre ! Né pour les jouissances merveilleuses de tous les fruits et pour la pacifique domination de toutes les bêtes. » Il entrevoit des possibilités infinies dans le développement, pouvant un jour permettre à l’homme d’égaler les dieux et de lui assurer la maîtrise de l’Univers. Sa renaissance est joyeuse, scientifique et rationnelle, aussi n’est-il pas surprenant que sa rencontre avec Ronsard, à Meudon, chez le duc de Guise, s’avérât quelque peu caustique, « ils se picotèrent ! » suivant

in La Chèvre Jaune, 2010.

mardi 20 juillet 2010

La Chèvre jaune - Conclusion - Fin

Le notaire Mast’André ne se chagrina pas beaucoup du peu d’empressement du petit chevrier à faire valoir sa promesse de mariage. Cangia, au sortir de sa longue maladie, eut tant de peine à remettre en ordre ses souvenirs et ses idées, que son amour pour Cicio se trouva égaré. Un jeune avocat de Noto, qui plaida pour une famille de Syracuse, eut affaire au seigneur notaire, et s’enflamma pour la fille de Mast’André. On n’eut garde de refuser à ce jeune homme la main de Cangia, car il avait de la fortune et de l’esprit de conduite. La romanesque jeune fille se maria par raison et par obéissance. Elle s’occupa de son ménage et vécut bien avec son mari. On m’a dit à Syracuse qu’elle avait eu des moments de tristesse qui rappelaient le temps ou elle était mezzi mutla ; cependant, j’ai su depuis que le ciel avait béni son union avec le jeune avocat, en lui accordant deux beaux enfants. Les jours de mélancolie devinrent plus rares, et à présent on peut considérer la belle Angélica comme une heureuse mère. Mast’André se félicite de ce beau résultat, et continue à jouer à la Bazzica, avec son voisin l’ordinateur.

Les autres personnages de cette histoire ont fini diversement. Malgré les hautes protections dont il se croyait assuré, le seigneur Zefirino fut pendu avec son habit de velours et ses sous-pieds, non pas à propos de la taillade, qui ne fit aucun bruit, mais pour avoir déplu à la maîtresse d’un sous-intendant napolitain.

Don Polyphême et ses amis dégoûtèrent par leurs exploits les étrangers de parcourir l’intérieur de la Sicile, et ne trouvèrent plus d’Anglais à dévaliser. Ils s’ennuyèrent d’une vie de brigandage qui n’offrait plus de bénéfices, et se convertirent par désœuvrement. Les dangers de la pêche du corail, en Barbarie, leur fournirent assez d’émotions pour occuper leur esprit, et ils s’embarquèrent sur des speronares.

Quant à la pauvre Gheta, semblable à l’âne de la fable, elle paya pour les fautes d’autrui. On l’accusa de toutes sortes de crimes dont elle ne sut pas se défendre. On la mena solennellement au bûcher, tambours battants. Elle mourut innocente et vierge, comme Jeanne d’Arc ; mais son âme irritée ne pardonna pas aux hommes leur lâche injustice. Le fantôme de la chèvre jaune est devenu lutin des chemins, et revient encore à cette heure épouvanter les passants dans les montagnes de Saint-Philippe-d’Argyre, en dansant des saltarelles infernales sur les rochers, au clair de la lune. Un muletier de Messine, dont je fis la connaissance en avril 1843, m’a assuré que la rencontre de la chèvre jaune lui avait plus d’une fois porté malheur. Ce muletier me procura l’honneur d’être présenté à un brigand retiré du monde, et c’est de ces deux personnes dignes de foi que je tiens le récit qu’on vient de lire.

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in La Chèvre Jaune, 2010.

lundi 19 juillet 2010

La Chèvre jaune - Conclusion - le bon capucin posa un doigt sur sa bouche

Trois mois après, notre héros était assis sur un banc de gazon dans le magnifique jardin des capucins de Syracuse, situé sur le terrain de l’antique Acradine. Les formes élégantes du jeune novice se perdaient sous les plis de la robe de laine brune. Déjà les habitudes de la vie contemplative avaient donné à son visage une expression grave et solennelle. La fidèle chèvre jaune broutait l’herbe sous les bosquets de citronniers, en personne satisfaite du régime claustral. Le père Christophe, appuyé contre un palmier, regardait Cicio d’un air inquiet et préoccupé :

– Mon fils, dit le moine en hésitant, j’ai des nouvelles importantes à te communiquer. J’arrive de Noto, où j’ai remué ciel et terre en ta faveur. J’y ai dépensé autant de paroles que Pierre l’Hermite à prêcher la croisade. Un évêque, deux curés et le supérieur du séminaire ont plaidé ta cause auprès des autorités civiles. Nous avons réussi : ton dossier a été brûlé. Tes fautes sont oubliées pour deux motifs que j’ai su faire valoir : le premier est l’injuste accusation de vol qui t’avait poussé malgré toi dans le dérèglement ; le second est la résolution que tu as prise d’expier tes erreurs sous l’habit de notre ordre. Cependant un événement imprévu va peut-être changer tes projets et m’obliger à de nouvelles démarches : une lettre du médecin de Palerme m’apprend ce matin que ta maîtresse est revenue à la raison et à la santé. Mast’André reconnaît la validité de sa promesse de mariage et ne s’oppose plus à ton bonheur. Il dépend de toi d’obtenir tout ce que ton cœur a désiré.

– Il est trop tard, répondit Cicio. Je n’ai plus de cœur. On me l’a déchiré. Je ne retirerai pas à Dieu ce que je lui ai donné, car ce serait lui manquer de parole, comme d’autres ont fait envers moi. Je suis capucin, parce que j’ai voulu l’être.

Le père Christophe pressa les mains du novice entre les siennes.

– Mon fils, dit-il avec émotion, Dieu te tiendra compte de tant d’abnégation. Mais ce n’est pas tout : en te voyant cette sagesse au-dessus de ton âge, j’éprouve un regret amer à t’apprendre le dernier sacrifice qu’on exige encore de toi. Des rumeurs populaires... des préjugés... des accusations de sortilège...

– Quoi ! s’écria Cicio, s’agit-il de ma pauvre chèvre ?

– Hélas ! oui, mon enfant. On l’a condamnée à un supplice barbare, afin de satisfaire de grossières superstitions. Elle sera brûlée en place publique.

– Des sots, murmura Cicio, qui, voyant que je leur échappe, veulent se donner le divertissement d’une mort. Ah ! ce dernier coup est fait pour m’achever.

Le frère novice, oubliant la gravité de son nouvel habit, se mit à courir sur le gazon en appelant sa chèvre. Gheta, qui n’avait pas vu son jeune maître en belle humeur depuis trois mois, bondissait avec joie. Elle n’avait pas, comme les hommes, le don fatal de la prévoyance et ne soupçonnait point qu’on dût jamais l’arracher à son ami. Tous deux jouèrent comme des enfants, se poursuivant et se fuyant l’un l’autre ; Cicio feignait de s’endormir sur l’herbe, Gheta le touchait du bout de ses cornes pour l’éveiller, et puis ils recommençaient à courir, et la chèvre exprimait son plaisir par mille gambades.

– Qu’ils sont plaisants ! s’écria le capucin, et qu’on est heureux d’être jeune ! c’est grand dommage de tuer cette innocente bête.

Cicio interrompit tout à coup les jeux ; il embrassa sa chèvre en pleurant, et courut à la chapelle, où il demeura en prières jusqu’au soir. À l’heure où les capucins rentraient dans leurs cellules, notre héros prit le père Christophe par la manche de sa robe, et le pria d’entrer chez lui.

– Écoutez-moi, mon père, dit-il : demain au point du jour, vous aurez soin de livrer ma chèvre aux assassins, afin que je ne la voie plus. Ils m’ont tout enlevé jusqu’à mon amitié pour ce pauvre animal. J’ai perdu ma maîtresse ; j’ai tenu entre mes bras ma vieille mère frappée mortellement. Je donne au ciel ma jeunesse ; je lui sacrifie mes passions, mes espérances, un avenir qui paraissait vouloir s’adoucir. Tout ce que j’avais de bon, de respectable dans le cœur on me l’a sali, détruit, extirpé comme de mauvaises plantes. Mais je dois vous l’avouer, il reste encore une plante empoisonnée dont les racines sont indestructibles, ma haine pour nos oppresseurs. Il n’y aura ni grâce divine, ni pratiques religieuses, ni étude, ni conseils qui puissent m’empêcher de la satisfaire si jamais l’occasion s’en présente. C’est une passion profonde que je prétends assouvir tôt ou tard. Si vous croyez qu’elle ne doive pas habiter sous la robe que je porte, dites-le sincèrement, car pour elle je serais forcé de déposer le froc.

– Mon fils, répondit le capucin, donne à cette passion un autre nom, celui d’amour de la patrie, et ne t’embarrasse pas de ce qu’en pensera ton froc. Il y en a autant sous le mien. Je n’aime pas moins que toi la malheureuse Sicile.

– J’entends bien, reprit Cicio ; mais vous vous bornez à prier Dieu pour elle, tandis que moi, je prétends faire davantage : je veux mourir pour la défendre.

– Comment ! s’écria le père Christophe, tu veux combattre sous cet habit ?

Cicio souleva le matelas de son lit et montra sa carabine déposée dans cette cachette. Le bon capucin posa un doigt sur sa bouche pour recommander au jeune novice la discrétion et la prudence, et il lui dit à l’oreille :

– Mon fils, le jour où tu reprendras cette arme, je marcherai à côté de toi, le crucifix à la main.

Le novice posa aussi un doigt sur sa bouche, et depuis ce moment, le père Christophe et le frère Cicio eurent souvent ensemble de longues conférences nocturnes, tandis que le reste du couvent dormait.

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in La Chèvre Jaune, 2010.

dimanche 18 juillet 2010

La Chèvre jaune - Conclusion - je suis à vous mon père

Les femmes de la Sicile ne se piquent pas de dissimulation comme les hommes ; elles ne sont pas moins passionnées qu’eux ; mais au lieu d’enfermer en elles-mêmes ce qu’elles sentent, elles le témoignent au contraire avec une expansion et une vivacité extrêmes ; c’est pourquoi Cicio et ses compagnons ne retrouvèrent pas dans le quartier des femmes le silence édifiant qui régnait dans l’autre partie de la maison. La plupart des pensionnaires se querellaient entre elles ou avec les personnes chargées de la surveillance. On entendait un concert de cris, de chansons, de rires et d’injures. Le docteur commença par rétablir la discipline, et après avoir prié ses hôtes de l’attendre, il entra dans la cellule où demeurait Cangia. Au bout d’un quart d’heure, il revint avec une mine consternée.

– Tout va mal, dit-il ; la jeune fille n’a pas la moindre lucidité. Sa cervelle est dans un tel état de confusion que pas un souvenir n’y peut reprendre sa place. Approchez-vous et voyez si vous réussirez mieux que moi.

Cicio s’avança doucement jusque sur le seuil de la cellule, et détourna la tête avec effroi, tant le visage de sa maîtresse était méconnaissable. Une pâleur maladive avait remplacé le velouté charmant de la jeunesse et de la santé. Ce n’était plus ces belles joues fraîches, ce regard angélique, ce sourire agaçant, qui avaient enflammé le petit chevrier sous le myrte centenaire de Syracuse. Cicio n’avait plus devant les yeux qu’une pauvre fille sans beauté, sans physionomie, dont le regard morne et les traits décomposés annonçaient les ravages de la folie. Cangia s’occupait à mettre en ordre le mobilier de sa cellule, et ne faisait aucune attention aux visiteurs.

– Sa manie, dit tout bas le médecin, paraît être depuis quelques jours le goût de la symétrie.

– Mon cher patron, demanda la jeune fille, ne trouvez-vous pas que les meubles de cette chambre sont rangés comme il faut ?

– Oui, mon enfant, répondit le docteur.

– Eh bien, pourquoi donc a-t-on décidé que je n’étais plus bonne à marier ? N’est-ce pas pour me nuire dans l’esprit du roi, dont le fils est mon fiancé ? Je saurai confondre les imposteurs.

– Ils sont déjà confondus. Ne vous fâchez pas et regardez un peu ces trois personnes que j’ai amenées ici. Reconnaissez-vous Mast’André, votre père ?

– Mast’André, répondit Cangia, s’est noyé dans le Porto grande, à Syracuse. On ne m’en fait point accroire. Cet homme-ci est un cuisinier que l’on m’envoie.

– Et ce garçon-là, ne voyez-vous pas que c’est Cicio, votre amant ?

– Je sais à qui je parle : c’est le facchino qui doit porter mes bagages. Mais voici un homme d’église : ne serait-ce pas le confesseur du roi ?

– Lui-même, répondit le capucin.

– Ah ! mon père, s’écria Cangia en se jetant à genoux, vous venez à propos pour m’arracher à mes bourreaux. On m’a battue, injuriée, enfermée comme une voleuse. Si cela dure, je n’ai pas longtemps à vivre. Emmenez-moi, au nom du ciel ! Ne me laissez pas dans cette prison.

– Vous n’êtes pas en prison, ma fille, répondit le capucin. Je ne puis vous emmener.

– Mon père, je n’ai plus de forces ; je suis perdue si vous m’abandonnez. Retournez à Naples. Dites au roi que je le supplie de me secourir. Dites surtout à l’héritier du trône, au prince qui a demandé ma main, que je l’adore, que je suis à lui pour la vie, que ma tendresse est immense comme le monde, mais qu’elle sera bientôt ensevelie avec moi. Huit jours encore ; c’est le délai que je puis supporter. Passé cela, je dormirai dans la terre, et la pluie, en ruisselant sur mon corps, éteindra le feu qui dévore mon pauvre cœur.

– Point de scènes pathétiques, interrompit le docteur ; point de cris ni de pleurs ! éloignez-vous tous.

Le médecin enferma la fille de Mast’André dans la cellule ; aussitôt Cangia monta sur la serrure de la porte, et poursuivit ses discours, en sortant ses bras et sa tête par une lucarne. Deux ruisseaux de larmes coulaient sur ses joues, et elle tendait ses mains suppliantes vers le père Christophe, en poussant des sanglots lamentables.

– Ingrate Cangia, lui dit le petit chevrier, tu as donc oublié Cicio, ton amant, et l’aimable Gheta, ma fidèle et savante chèvre jaune ?

La jeune fille regarda notre héros d’un air de mépris :

– Cicio ? Répondit-elle : j’ai cru l’aimer autrefois ; mais mon cœur s’était trompé. Je ne l’aime plus.

À ce mot cruel prononcé avec l’accent accablant de la vérité, Cicio fit deux pas en arrière, comme un soldat frappé d’une balle. Il posa une main sur ses yeux, comme le gladiateur mourant, et par un effort prodigieux de l’orgueil offensé, il releva la tête en s’écriant :

– Je suis à vous, mon père. Partons pour Syracuse.

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in La Chèvre Jaune, 2010.

samedi 17 juillet 2010

La Chèvre jaune - XIV - obéissez fidèlement à mes ordres

Cicio et le père Christophe visitèrent toutes les cellules, et virent plusieurs autres espèces de fous. Lorsqu’on eut achevé le tour du quartier des hommes, le docteur posa sa main sur l’épaule du petit chevrier :

– Mon garçon, lui dit-il, je vais à présent me servir de toi pour mesurer jusqu’où va le degré de folie de l’une de mes pensionnaires. Une jeune fille, belle comme un ange, a été contrariée dans ses amours. Un père stupide a imaginé des mensonges odieux pour la guérir d’une passion honnête dont le mariage était le seul remède. La pauvre fille s’est enfuie de la maison paternelle, et à son retour on l’a maltraitée ; on lui a fait tant de reproches et d’affronts, tant d’autres mensonges lui ont été dits, que la tête lui a tourné. Aujourd’hui elle n’est plus mezza-amtta, elle est folle tout-à-fait, et son père l’a amenée de Syracuse pour la mettre entre mes mains.

– C’est Cangia ! s’écria Cicio, en se couchant sur le sable.

– Du courage, mon garçon, reprit le médecin. Tu as vu quel soin je prends d’étudier mes malades. Il y en a peu d’incurables. Nous tâcherons de te rendre ta maîtresse. Ce n’est pas le moment de la pleurer ; nous devons songer à la guérir, et tu vas m’y aider. Je n’ai pas encore la mesure de la folie de Cangia. Nous allons te présenter à elle ; si ta maîtresse te reconnaît, ce sera bon signe, et je réponds de sa guérison ; si elle ne te reconnaît point, j’en augurerai mal ; mais il ne faudra pas encore désespérer pour cela.

– Ah ! docteur, s’écria Cicio, vous ne pensez qu’à votre science, et parce que je ne suis pas fou, vous me brisez le cœur sans pitié.

– Cela est un peu vrai, dit le père Christophe.

– Et vous, reprit Cicio, avec votre couvent que vous mettez au-dessus de tout, vous me verriez sans regret plus misérable encore pourvu que ma douleur s’enveloppât de votre froc de capucin.

– Ne t’exalte pas, mon garçon, dit le médecin, je reconnais la justesse de tes reproches. L’esprit humain est borné. C’est beaucoup pour moi que de me donner tout entier à mes malades. Cependant je puis t’offrir une pensée consolante : les desseins de la Providence sont impénétrables. Le malheur de Cangia aura vaincu l’orgueil et la sottise de son père. Nous dirons à Mast’André que le seul moyen de sauver sa fille est de te l’accorder. Qui sait s’il ne sortira pas de tout cela quelque chance favorable à tes amours ? Tu es jeune, et quand le cœur se brise, à ton âge, il se raccommode facilement. Allons, point de faiblesse : relève-toi ; sois homme. Seconde-moi, et marchons !

Cicio tremblait de tous ses membres. Il suivit le docteur comme un condamné qu’on mène au supplice, et le bon père Christophe, pâle de crainte et d’émotion, ressemblait assez à l’aumônier des prisons, chargé d’assister le patient. Au moment d’ouvrir la porte du quartier des femmes, le docteur aperçut Mast’André, qui accourait tout essoufflé. Une grimace de douleur crispait sa large face et produisait le plus étrange contraste avec l’indélébile expression de la sottise et de la vanité.

– Ne vous pressez pas tant, lui cria le médecin avec brusquerie ; vous ne verrez point votre fille aujourd’hui.

– Je veux savoir ce qu’on fait de mon enfant, dit le notaire.

– Tout beau, signor, reprit le docteur. Nous ne sommes pas à Syracuse. Je commande seul ici. Votre présence pourrait nuire à mes opérations. Le père a mal usé de son autorité ; qu’il reste à la porte. Quand votre fille sera guérie vous serez libre de la rendre folle une seconde fois par vos mauvais traitements.

– Hélas ! dit Mast’André, en cherchant au bord de sa paupière une larme qui ne voulut pas sortir, ne savez-vous pas mon repentir et mon chagrin ?

– Seigneur notaire, je ne fais pas grande attention aux paroles inutiles. Vous engagez-vous à donner votre fille à Cicio !

– De tout mon cœur, répondit Mast’André. Le médecin tira de sa poche un crayon et du papier.

– Il nous faut une promesse par écrit, dit-il, et je la signerai comme témoin, ainsi que le père Christophe.

Mast’André prit le crayon, et il écrivit sous la dictée du médecin une promesse de mariage en bonne forme. Le docteur et le capucin signèrent, et Cicio mit le papier dans sa poche.

– À présent, reprit le médecin, suivez-moi tous trois, et obéissez fidèlement à mes ordres.

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vendredi 16 juillet 2010

La Chèvre jaune - XIV - donnez-moi le génie de Galilée pour surprendre vos secrets

Ce directeur introduisit ses deux hôtes dans une vaste cour entourée de cellules dont la plupart étaient ouvertes. Au milieu de l’une des cellules était un homme de cinquante ans, assis sur un banc, et qui pétrissait de la mie de pain entre ses doigts avec une application extrême.

– Celui-ci, dit le docteur, est un père de famille qui avait amassé en travaillant une dot pour sa fille aînée. On lui a volé cette dot, et il est devenu fou de douleur. Sa manie consiste à fabriquer avec du pain des pièces de monnaie qu’il croit d’une valeur égale à celle de l’or.

Le fou avait levé les yeux et caché ses pièces dans une corbeille d’osier, à l’approche des étrangers.

– Jean, lui dit le médecin, continue ton ouvrage ; ne te dérange pas, mon ami. Tu sais que le roi doit venir te voir, un de ces jours, pour s’entendre avec toi sur la réforme des monnaies du royaume. Aussitôt que ton trésor sera au complet, je ferai dire à Sa Majesté que tu es à ses ordres. Quand ce beau jour arrivera, tu deviendras riche, mon cher Jean ; tu sortiras d’ici et tu iras marier ta fille, qui attend avec impatience ton retour à la maison.

– Les filles ne se marient plus, répondit le fou d’un ton bourru.

– Avec chacun de mes malades, dit tout bas le docteur, je prépare d’avance une crise violente, dont je fais naître ensuite l’occasion, quand le moment me paraît favorable. La folie du pauvre Jean sera difficile à guérir, parée qu’elle est calme et enracinée. Je vais vous montrer un autre sujet plus exalté, de qui j’espère davantage.

Le docteur ordonna au gardien d’ouvrir la cellule suivante et de demander avec respect au personnage qui l’habitait s’il lui plaisait de recevoir deux étrangers.

– Vous allez voir, reprit le médecin, l’empereur du Mogol en négligé. La contradiction et les mauvais traitements avaient augmenté son mal. Quand on me l’a amené, je me suis bien gardé de lui nier sa qualité d’empereur ; je me suis prosterné à ses augustes genoux, et maintenant je possède toute sa confiance. L’instant approche où je lui dirai nettement qu’il n’a point de royaume et qu’il doit en croire son visir et son ami.

On revint annoncer que le monarque voulait bien donner audience aux étrangers ; la porte de la cellule s’ouvrit, et Cicio aperçut un petit vieillard assis sur une natte de jonc.

– Puissant empereur, dit le médecin en saluant à la mode orientale, deux voyageurs européens, qui passent dans ces contrées, ont désiré vous contempler dans votre gloire, afin de pouvoir assurer à leurs compatriotes qu’ils ont joui du bonheur d’approcher de votre personne.

– Je reçois leurs hommages avec plaisir, répondit le fou. Je regrette amèrement de ne pouvoir leur montrer mes plus beaux habits. Mon cher visir, ayez le soin de faire punir ce domestique maladroit, qui vient de renverser ma cruche d’eau sur ce tapis de velours cramoisi.

– On lui donnera cent coups de bâton, reprit le médecin : mais une chose m’étonne dans le discours de Votre Majesté. Si elle est assise sur un tapis de velours, comment peut-elle se servir d’une simple cruche, au lieu d’un vase d’or ?

– Je ne sais, dit le fou. Il est certain que ceci est une cruche : ne le vois-tu pas comme moi ?

– Sans doute. C’est bien une cruche, en effet, et il me semble que ce tapis n’est qu’une natte de jonc.

– Tu pourrais avoir raison. Je n’y prenais pas garde. Peut-être est-ce du jonc et non du velours cramoisi.

– Que Votre Majesté ne s’en tourmente pas. Je lui expliquerai ce mystère demain, en lui faisant, sous le plus grand secret, une importante révélation.

– Il y a du mieux, ajouta le docteur à voix basse. Demain, je tenterai de lui ôter sa couronne, et j’espère qu’il prendra doucement la chose. En attendant, vous allez voir un autre personnage plus curieux : c’est un jeune patriote qui a donné beaucoup de soucis aux gens du roi pendant les émeutes de 1837. Il a commandé un détachement d’insurgés ; on l’a pris les armes à la main, et jeté dans une prison si dure et si cruelle qu’il y est devenu fou. Sa folie l’a du moins sauvé de la peine de mort ; mais, par un effet singulier de la maladie, ce malheureux croit avoir perdu la tête sur l’échafaud. Un délire qu’il eut dans son cachot lui représenta la scène de son exécution capitale avec tant de vivacité que l’image en est devenue pour lui une chose réelle. Après avoir essayé par cent moyens divers de lui ôter ce souvenir terrible, j’ai enfin imaginé, ces jours passés, un traitement tout-à-fait matériel qui me paraît excellent. Mon homme est sur le point de retrouver cette tête que la hache a tranchée, il y a cinq ans.

On ouvrit la cellule où demeurait le fou décapité. Cicio et le père Christophe virent avec étonnement que cet homme portait un casque en plomb, solidement attaché sous le menton par un cadenas fermé. Cette coiffure avait un poids si considérable que le pauvre jeune homme cherchait à soutenir sa tête en l’appuyant contre les murs.

– Eh bien, don Paolo, lui dit le docteur, comment allez-vous ce matin ?

– Très-mal, répondit le fou. Je souffre beaucoup.

– Où est le siège de la douleur ?

– Dans les muscles du cou, cela vient sans doute de ma blessure.

– Et cette douleur ne s’étend pas plus haut que le cou ?

– Si fait ; elle monte jusque dans la tête.

– Vous n’y songez pas, mon cher. Comment pourriez-vous souffrir de la tête, si vous avez été décapité en 1837 ?

– Apparemment c’est une de ces douleurs factices que l’on croit ressentir dans un membre coupé.

– Sans doute il y a quelque chose comme cela.

– Par grâce, docteur, ne pouvez-vous m’ôter ce poids énorme que j’ai sur la tête ?

– Vous parlez encore de votre tête. Tâchons de nous entendre : Vous l’a-t-on coupée, oui ou non ?

– Je veux dire qu’on m’a mis je ne sais quoi de lourd sur les épaules.

– Gardez ce que vous y avez, mon ami. Dans trois ou quatre jours vous vous en trouverez bien.

– Voilà un malade, ajouta le médecin, que je considère comme guéri ; mais ce sujet-là sera pour moi une source perpétuelle de chagrins. Depuis cinq ans qu’il est entre mes mains, je l’ai laissé languir sans pouvoir imaginer le moyen qui devait le sauver, et pourtant vous voyez combien ce moyen curatif était simple. Peut-on guérir de même tous ces autres malheureux ? Ne s’agit-il que de savoir inventer le traitement spécial qui convient à chaque cas particulier ? Est-ce par défaut d’intelligence que j’échoue ? Cette idée est accablante. Ô mon Dieu, donnez-moi le génie de Galilée pour surprendre vos secrets ; je ne l’exercerai que dans la pratique de l’art le plus louable et le plus pur.

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