[Le futur est toujours certain...]
On épilogua quelque temps sur les idées générales exposées par notre convive
symboliste, et ce fut le fondateur lui-même de l’École des Esthètes de demain
qui changea le cours de la conversation en m’apostrophant brusquement:
« Eh bien! mon cher bibliophile, ne parlez-vous pas à votre tour; ne nous
direz-vous pas ce qu’il adviendra des lettres, des littérateurs et des livres
d’ici quelque cent ans ? — Puisque nous réformons ce soir à notre guise la
société future, apportant chacun un rayon lumineux dans la sombre nuit des
siècles à venir, éclairez- nous de votre propre phare tournant, projetez votre
lueur à l’horizon. »
Ce furent des : « Oui ! oui. . . » des sollicitations
pressantes et cordiales, et, comme nous étions en petit comité, qu’il faisait
bon s’écouter penser et que l’atmosphère de ce coin de club était chaude,
sympathique et agréable, je n’hésitai pas à improviser ma conférence.
La voici: « Ce que je pense de la destinée des livres, mes chers
amis.
« La question est intéressante et me passionne d’autant plus que je ne
me l’étais jamais posée jusqu’à cette heure précise de notre réunion.
« Si par livres vous entendez parler de nos innombrables cahiers de
papier imprimé, ployé, cousu, broché sous une couverture annonçant le titre de
l’ouvrage, je vous avouerai franchement que je ne crois point, — et que les
progrès de l’électricité et de la mécanique moderne m’interdisent de croire, —
que l’invention de Gutenberg puisse ne pas tomber plus ou moins prochainement
en désuétude comme interprète de nos productions intellectuelles.
« L’imprimerie que Rivarol appelait si judicieusement
« l’artillerie de « la pensée » » et dont Luther disait qu’elle
est le dernier et le suprême don par lequel Dieu avance les choses de
l’Évangile, l’Imprimerie qui a changé le sort de l’Europe et qui, surtout
depuis deux siècles, gouverne l’opinion, par le livre, la brochure et le
journal; l’imprimerie qui, àdater de 1436, régna si despotiquement sur nos
esprits, me semble menacée de mort, à mon avis, par les divers enregistreurs du
son qui ont été récemment découverts et qui peu à peu vont largement se
perfectionner.
« Malgré les progrès énormes apportés successivement dans la science
des presses, en dépit des machines à composer faciles à conduire et qui
fournissent des caractères neufs fraîchement moulés dans des matrices mobiles,
il me paraît que l’art où excellèrent successivement Fuster, Schoeffer,
Estienne et Vascosan, Alde Manuce et Nicolas Jenson, a atteint à son apogée de
perfection, et que nos petits-neveux ne confieront plus leurs ouvrages à ce
procédé assez vieillot et en réalité facile à remplacer par la phonographie
encore à ses débuts. »
Ce fut un toile d’interruptions et d’interpellations parmi mes amis et
auditeurs, des: oh! étonnés, des: ah! ironiques, des: eh! eh! remplis de doute
et, se croisant, de furieuses dénégations : « Mais c’est
impossible!... Qu’entendez-vous par là? » J’eus quelque peine à reprendre
la parole pour m’expliquer plus à loisir.
« Laissez-moi vous dire, très impétueux auditeurs, que les idées que je
vais vous exposer sont d’autant moins affirmatives qu’elles ne sont aucunement
mûries par la réflexion et que je vous les sers telles qu’elles m’arrivent,
avec une apparence de paradoxe; mais il n’y a guère que les paradoxes qui
contiennent des vérités, et les plus folles prophéties des philosophes du
XVIIIe siècle se sont aujourd’hui déjà en partie réalisées.
« Je me base sur cette constatation indéniable que l’homme de loisir
repousse chaque jour davantage la fatigue et qu’il recherche avidement ce qu’il
appelle le confortable, c’est-à-dire toutes les occasions de ménager autant que
possible la dépense et le jeu de ses organes. Vous admettrez bien avec moi que
la lecture, telle que nous la pratiquons aujourd’hui, amène vivement une grande
lassitude, car non seulement elle exige de notre cerveau une attention soutenue
qui consomme une forte partie de nos phosphates cérébraux, mais encore elle
ploie notre corps en diverses attitudes lassantes. Elle nous force, si nous
lisons un de vos grands journaux, format du Times, à déployer une certaine
habileté dans l’art de retourner et de plier les feuilles; elle surmène nos
muscles tenseurs, si nous tenons le papier largement ouvert; enfin, si c’est au
livre que nous nous adressons, la nécessité de couper les feuillets, de les
chasser tour àtour l’un sur l’autre produit, par menus heurts successifs, un
énervement très troublant à la longue.
« Or, l’art de se pénétrer de l’esprit, de la gaieté et des idées
d’autrui demanderait plus de passivité ; c’est ainsi que dans la
conversation notre cerveau conserve plus d’élasticité, plus de netteté de
perception, plus de béatitude et de repos que dans la lecture, car les paroles
qui nous sont transmises par le tube auditif nous donnent une vibrance spéciale
des cellules qui, par un effet constaté par tous les physiologistes actuels et
passés, excite nos propres pensées.
« Je crois donc au succès de tout ce qui flattera et entretiendra la
paresse et l’égoïsme de l’homme; l’ascenseur a tué les ascensions dans les
maisons; le phonographe détruira probablement l’imprimerie. Nos yeux sont faits
pour voir et refléter les beautés de la nature et non pas pour s’user à la
lecture des textes; il y a trop longtemps qu’on en abuse, et il n’est pas
besoin d’être un savant ophtalmologiste pour connaître la série des maladies
qui accablent notre vision et nous astreignent à emprunter les artifices de la
science optique.
« Nos oreilles, au contraire, sont moins souvent mises à contribution;
elles s’ouvrent à tous les bruits de la vie, mais nos tympans demeurent moins
irrités; nous ne donnons pas une excessive hospitalité dans ces golfes ouverts
sur les sphères de notre intelligence, et il me plaît d’imaginer qu’on
découvrira bientôt la nécessité de décharger nos yeux pour charger davantage
nos oreilles. Ce sera une équitable compensation apportée dans notre économie
physique générale. »
« Très bien, très bien! » soulignaient mes camarades attentifs.
« Mais la mise en pratique, cher ami, nous vous attendons là. Comment
supposez-vous qu’on puisse arriver à construire des phonographes à la fois
assez portatifs, légers et résistants pour enregistrer sans se détraquer de
longs romans qui, actuellement, contiennent quatre, cinq cents pages ; sur
quels cylindres de cire durcie clicherez-vous les articles et nouvelles du
journalisme; enfin, à l’aide de quelles piles actionnerez-vous les moteurs
électriques de ces futurs phonographes ? Tout cela est à expliquer et ne
nous paraît pas d’une réalisation aisée. »
« Tout cela cependant se fera, repris-je; il y aura des cylindres
inscripteurs légers comme des porte-plumes en celluloïd, qui contiendront cinq
et six cents mots et qui fonctionneront sur des axes très ténus qui tiendront
dans la poche; toutes les vibrations de la voix y seront reproduites; on
obtiendra la perfection des appareils comme on obtient la précision des montres
les plus petites et les plus bijoux; quant à l’électricité, on la trouvera
souvent sur l’individu même, et chacun actionnera avec facilité par son propre
courant fluidique, ingénieusement capté et canalisé, les appareils de poche, de
tour de cou ou de bandoulière qui tiendront dans un simple tube semblable à un
étui de lorgnette.
« Pour le livre, ou disons mieux, car alors les livres auront vécu,
pour le novel ou storyographe, l’auteur deviendra son propre éditeur, afin
d’éviter les imitations et contrefaçons ; il devra préalablement se rendre
au Patent Office pour y déposer sa voix et en signer les notes basses et
hautes, en donnant des contre-auditions nécessaires pour assurer les doubles de
sa consignation.
« Aussitôt cette mise en règle avec la loi, l’auteur parlera son œuvre
et la clichera sur des rouleaux enregistreurs et mettra en vente lui-même ses
cylindres patentés, qui seront livrés sous enveloppe à la consomma-tion des
auditeurs.
« On ne nommera plus, en ce temps assez proche, les hommes de lettres
des écrivains, mais plutôt des narrateurs; le goût du style et des phrases
pompeusement parées se perdra peu à peu, mais l’art de la diction prendra des
proportions invraisemblables; il y aura des narrateurs très recherchés pour
l’adresse, la sympathie communicative, la chaleur vibrante, la parfaite
correction et la ponctuation de leurs voix.
« Les dames ne diront plus, parlant d’un auteur à succès :
« J’aime tant sa façon d’écrire! » Elles soupireront toutes
frémissantes: « Oh! ce diseur a une voix qui pénètre, qui charme, qui
émeut; ses notes graves sont adorables, ses cris d’amours déchirants; il vous
laisse toute brisée d’émotion après l’audition de son œuvre : c’est un
ravisseur d’oreille incomparable. »
L’ami James Wittmore m’interrompit: « Et les bibliothèques, qu’en
ferez-vous, mon cher ami des livres ? » « Les bibliothèques
deviendront les phonographothèques ou bien les clichéothèques. Elles
contiendront sur des étages de petits casiers successifs, les cylindres bien
étiquetés des œuvres des génies de l’humanité. Les éditions recherchées seront
celles qui auront été autophonographiées par des artistes en vogue : on se
disputera, par exemple, le Molière de Coquelin, le Shakespeare d’Irving, le
Dante de Salvini, le Dumas fils d’Éléonore Duce, le Hugo de Sarah Bernhardt, le
Balzac de Mounet Sully, tandis que Goethe, Milton, Byron, Dickens, Emerson,
Tennyson, Musset et autres auront été vibrés sur cylindres par des diseurs de
choix.
« Les bibliophiles, devenus les phonographophiles, s’entoureront encore
d’œuvres rares; ils donneront comme auparavant leurs cylindres à relier en des
étuis de maroquin ornés de dorures fines et d’attributs symboliques. Les titres
se liront sur la circonférence de la boîte et les pièces les plus rares
contiendront des cylindres ayant enregistré à un seul exemplaire la voix d’un
maître du théâtre, de la poésie ou de la musique ou donnant des variantes
imprévues et inédites d’une œuvre célèbre.
« Les narrateurs, auteurs gais, diront le comique de la vie courante,
s’applique-ront à rendre les bruits qui accompagnent et ironisent parfois,
ainsi qu’en une orchestration de la nature, les échanges de conversations
banales, les sursauts joyeux des foules assemblées, les dialectes
étrangers ; les évocations de marseillais ou d’auvergnat amuseront les
Français comme le jargon des Irlandais et des Westermen excitera le rire des
Américains de l’Est.
« Les auteurs privés du sentiment des harmonies de la voix et des
flexions nécessaires à une belle diction emprunteront le secours de gagistes,
acteurs ou chanteurs pour emmagasiner leur œuvre sur les complaisants
cylindres. Nous avons aujourd’hui nos secrétaires et nos copistes; il y aura
alors des phonistes et des clamistes, interprétant les phrases qui leur seront
dictées par les créateurs de littératures.
« Les auditeurs ne regretteront plus le temps où on les nommait
lecteurs ; leur vue reposée, leur visage rafraîchi, leur nonchalance
heureuse indiqueront tous les bienfaits d’une vie contemplative.
« Étendus sur des sophas ou bercés sur des rocking-chairs, ils
jouiront, silencieux, des merveilleuses aventures dont des tubes flexibles
apporteront le récit dans leurs oreilles dilatées par la curiosité.
« Soit à la maison, soit à la promenade, en parcourant pédestrement les
sites les plus remarquables et pittoresques, les heureux auditeurs éprouveront
le plaisir ineffable de concilier l’hygiène et l’instruction, d’exercer en même
temps leurs muscles et de nourrir leur intelligence, car il se fabriquera des
phono-opéragraphes de poche, utiles pendant l’excursion dans les montagnes des
Alpes ou à travers les Cañons du Colorado.
— Votre rêve est très aristocratique, insinua l’humanitaire Julius Pollok;
l’avenir sera sans aucun doute plus démocratique. J’aimerais, je vous l’avoue,
à voir le peuple plus favorisé.
— Il le sera, mon doux poète, repris-je allégrement, en continuant à
développer ma vision future, rien ne manquera au peuple sur ce point; il pourra
se griser de littérature comme d’eau claire, à bon compte, car il aura ses
distributeurs littéraires des rues comme il a ses fontaines.
« A tous les carrefours des villes, des petits édifices s’élèveront
autour desquels pendront, à l’usage des passants studieux, des tuyaux
d’audition correspondant à des œuvres faciles à mettre en action par la seule
pression sur un bouton indicateur. ?D’autre part, des sortes d’automatic
libraries, mues par le déclenchement opéré par le poids d’un penny jeté dans
une ouverture, donneront pour cette faible somme les œuvres de Dickens, de
Dumas père ou de Longfellow, contenues sur de longs rouleaux faits pour être
actionnés à domicile.
« Je vais même au delà: l’auteur qui voudra exploiter personnellement
ses œuvres à la façon des trouvères du moyen âge et qui se plaira à les
colporter de maison en maison pourra en tirer un bénéfice modéré et toutefois
rémunérateur en donnant en location à tous les habitants d’un même immeuble une
infinité de tuyaux qui partiront de son magasin d’audition, sorte d’orgue porté
en sautoir pour parvenir par les fenêtres ouvertes aux oreilles des locataires
désireux un instant de distraire leur loisir ou d’égayer leur solitude.
« Moyennant quatre ou cinq cents par heure, les petites bourses,
avouez-le, ne seront pas ruinées et l’auteur vagabond encaissera des droits
relativement importants par la multiplicité des auditions fournies à chaque
maison d’un même quartier.
« Est-ce tout?... non pas encore, le phonographisme futur s’offrira à
nos petits-fils dans toutes les circonstances de la vie; chaque table de
restaurant sera munie de son répertoire d’œuvres phonographiées, de même les
voitures publiques, les salles d’attente, les cabinets des steamers, les halls
et les chambres d’hôtel possèderont des phonographotèques à l’usage des
passagers. Les chemins de fer remplaceront les parloir-cars par des sortes de
Pullman circulating Libraries qui feront oublier aux voyageurs les distances
parcourues, tout en laissant à leurs regards la possibilité d’admirer les
paysages des pays traversés.
« Je ne saurais entrer dans les détails techniques sur le
fonctionnement de ces nouveaux interprètes de la pensée humaine sur ces
multiplicateurs de la parole; mais soyez sûr que le livre sera abandonné par
tous les habitants du globe et que l’imprimerie cessera absolument d’avoir
cours, en dehors des services qu’elle pourra rendre encore au commerce et aux
relations privées, et qui sait si la machine à écrire, alors très développée,
ne suffira pas à tous les besoins.
— Et le journal quotidien, me direz-vous, la Presse si considérable en
Angleterre et en Amérique, qu’en ferez- vous?
— N’ayez crainte, elle suivra la voie générale, car la curiosité du public
ira toujours grandissant et on ne se contentera bientôt plus des interviews
imprimées et rapportées plus ou moins exactement; on voudra entendre
l’interviéwé, ouïr le discours de l’orateur à la mode,. connaître la
chansonnette actuelle, apprécier la voix des divas qui ont débuté la veille,
etc.
« Qui dira mieux tout cela que le futur grand journal
phonographique?
« Ce seront des voix du monde entier qui se trouveront centralisées
dans les rouleaux de celluloïd que la poste apportera chaque matin aux
auditeurs abonnés ; les valets de chambre et les chambrières au-ront
l’habitude de les disposer dans leur axe sur les deux paliers de la machine
motrice et ils apporteront les nouvelles au maître ou à la maîtresse,
àl’heuredu réveil: télégrammes de l’Étranger, cours de la Bourse, articles
fantaisistes, revues de la veille, on pourra tout entendre en rêvant encore sur
la tiédeur de son oreiller.
« Le journalisme sera naturellement transformé, les hautes situations
seront réservées aux jeunes hommes solides, à la voix forte, chaudement
timbrée, dont l’art de dire sera plutôt dans la prononciation que dans la
recherche des mots ou la forme des phrases. Le mandarinisme littéraire
disparaîtra, les lettrés n’occuperont plus qu’un petit nombre infime
d’auditeurs; mais le point important sera d’être vite renseigné en quelques
mots sans commentaires.
Il y aura dans tous les offices de journaux des halls énormes, des
spoking-halls où les rédacteurs enregistreront à haute voix les nouvelles
reçues; les dépêches arrivées téléphoniquement se trouveront immédiatement
inscrites par un ingénieux appareil établi dans le récepteur de l’acoustique.
Les cylindres obtenus seront clichés à grand nombre et mis à la poste en
petites boîtes avant trois heures du matin, à moins que, par suite d’une
entente avec la compagnie des téléphones, l’audition du journal ne puisse être
portée à domicile par les fils particuliers des abonnés, ainsi que cela se
pratique déjà pour les théâtrophones. »
William Blackcross, l’aimable critique et esthète qui jusque-là avait bien
voulu prêter attention à mon fantaisiste bavardage sans m’interrompre, jugea le
moment opportun de m’interroger: Permettez-moi de vous demander, dit-il,
comment vous remplacerez l’illustration des livres? L’homme, qui est un éternel
grand enfant, réclamera toujours des images et aimera à voir la représentation
des choses qu’il imagine ou qu’on lui raconte.
— Votre objection, repris-je, ne me démonte pas; l’illustration sera
abondante et réaliste; elle pourra satisfaire les plus exigeants. Vous ignorez
peut-être la grande découverte de demain, celle qui bientôt nous stupéfiera. Je
veux parler du KINÉTOGRAPHE de Thomas Édison, dont j’ai pu voir les premiers
essais à Orange-Park dans une récente visite faite au grand électricien près de
New-Jersey.
« Le KINÉTOGRAPHE enregistrera le mouvement de l’homme et le reproduira
exactement comme le phonographe enregistre et reproduit sa voix. D’ici cinq ou
six ans, vous apprécierez cette merveille basée sur la composition des gestes
par la photographie instantanée ; le kinétographe sera donc l’illustrateur
de la vie quotidienne. Non seulement nous le verrons fonctionner dans sa boîte,
mais, par un système de glaces et de réflecteurs, toutes les figures actives
qu’il représentera en photo-chromos pourront être projetées dans nos demeures
sur de grands tableaux blancs. Les scènes des ouvrages fictifs et des romans
d’aventures seront mimées par des figurants bien costumés et aussitôt
reproduites; nous aurons également, comme complément au journal phonographique,
les illustrations de chaque jour, des Tranches de vie active, comme nous disons
aujourd’hui, fraîchement découpées dans l’actualité. On verra les pièces
nouvelles, le théâtre et les acteurs aussi facilement qu’on les entend déjà
chez soi; on aura le portrait et, mieux encore, la physionomie mouvante des
hommes célèbres, des criminels, des jolies femmes; ce ne sera pas de l’art, il
est vrai, mais au moins ce sera la vie elle-même, naturelle, sans maquillage,
nette, précise et le plus souvent même cruelle.
« Je vous répète, mes amis, que je ne conçois ici que d’incertaines
possibilités. — Qui peut se vanter, en effet, parmi les plus subtils d’entre
nous de prophétiser avec sagesse ? Les écrivains de ce temps, disait déjà
notre cher Balzac, sont les manœuvres d’un avenir caché par un rideau de plomb.
Si Voltaire et Rousseau revoyaient la France actuelle, ils ne soupçonneraient
guère les douze années qui furent, de 1789 à 1800, les langes de Napoléon.
« Il est donc évident, dis-je, en terminant ce trop vague aperçu de la
vie intellectuelle de demain, qu’il y aurait dans le résultat de ma fantaisie
des côtés sombres encore imprévus. De même que les oculistes se sont multipliés
depuis l’invention du Journalisme, de même avec la phonographie à venir, les
médecins auristes foisonneront; on trouvera moyen de noter toutes les
sensibilités de l’oreille et de découvrir plus de noms de maladies auriculaires
qu’il n’en existera réellement, mais aucun progrès ne s’est jamais accompli
sans déplacer quelques-uns de nos maux; la médecine n’avance guère, elle
spécule sur des modes et des idées nouvelles qu'elle condamne lorsque des
générations en sont mortes dans l’amour du changement. En tout cas, pour
revenir dans les limites mêmes de notre sujet, je crois que si les livres ont
leur destinée, cette destinée, plus que jamais, est à la veille de s’accomplir,
le livre imprimé va disparaître. Ne sentez-vous pas que déjà ses excès le
condamnent ? Après nous la fin des livres ! »
Cette boutade faite pour amuser notre souper eut quelque succès parmi mes
indulgents auditeurs; les plus sceptiques pensaient qu’il pouvait bien y avoir
quelque vérité dans cette prédiction instantanée, et John Pool obtint un hourra
de gaieté et d’approbation lorsqu’il s’écria, au moment de nous séparer:
« Il faut que les livres disparaissent ou qu’ils nous engloutissent;
j’ai calculé qu’il paraît dans le monde entier quatre-vingts à cent mille
ouvrages par an, qui tirés à mille en moyenne font plus de cent millions
d’exemplaires, dont la plupart ne contiennent que les plus grandes
extravagances et les plus folles chimères et ne propagent que préjugés et
erreurs. Par notre état social, nous sommes obligés d’entendre tous les jours
bien des sottises; un peu plus, un peu moins, ce ne sera pas dans la suite un
bien gros excédent de souffrance, mais quel bonheur de n’avoir plus à en lire
et de pouvoir enfin fermer ses yeux sur le néant des imprimés! »
Jamais l’Hamlet de notre grand Will n’aura mieux dit : Words! Words!
Words! Des mots!... des mots qui passent et qu’on ne lira plus.
Octave Uzanne et Albert Robida, extrait de Contes pour
les bibliophiles,1894.
Sources : Gutenberg via Wikisource.