Journal des penchants du roseau

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

samedi 24 septembre 2011

Cot cot & Bococo versus Glon & Couic, suite et ouverture

Pour ceux qui n'auraient pas suivi, le premier épisode se trouve ici. J'y précisais dans un commentaire : « En général, je signe assez peu, parce qu'il y a disproportion entre une réalité à combattre et le poids d'un paraphe griffonné à la va-vite qui, au mieux, n'est que l'expression de "bons sentiments", les pires. Ici ce n'est pas le cas. Cette plainte contre un clown et son expression - ici assez mesurée - devrait pouvoir être assez facilement neutralisée par quelques dizaines de milliers de signatures. Le poulailler, lui... il y a des forces bien plus considérables derrière. »

J'ai le plaisir de vous annoncer que ces quelques paraphes accompagnant la détermination de notre clown ne furent pas vains. Voici ce qu'il nous écrit (vous noterez l'appel à textes à la fin de son courrier) :

« Merci aux courageux qui se sont engagés à partager mon sort en cas de poursuites. J’ai déposé vos signatures (4.033 + 17 arrivés depuis, dont les ¾ par Cybéracteurs) au parquet de St Brieuc jeudi matin. Dès vendredi, j’avais dans ma boîte aux lettres un avis du Procureur, pourtant silencieux depuis trois mois, m’annonçant que la plainte du maire de Glomel à mon encontre était classée sans suite, car « l’infraction ne paraît pas suffisamment constituée ou caractérisée, l’enquête n’ayant pas permis de rassembler des preuves suffisantes ».

À travers cette affaire, notre droit d’expression était en jeu. Il n’est pas question que ce lobby agricole mafieux joue sur la peur pour nous contraindre au silence.

Suite littéraire

Certains signataires m’ont adressé copie de lettres d’indignation adressées au maire de Glomel (j’en ai mis une sur mon site). Une idée nous est venue : l’association BAGNE se propose d’organiser une soirée « Lettre au maire », début 2012, pour les lire en public. Le concours littéraire est ouvert. Le destinataire imaginaire peut être le maire de Glomel, (à propos de ce poulailler sur la Tranchée et de sa plainte contre moi), mais votre lettre peut aussi concerner un autre maire et un autre sujet d’indignation. Une page, pas plus (dans les 3000 signes).

Écrivains amateurs ou professionnels à vos plumes ! Lettres à adresser à Jean Kergrist Penvern Vras 22110 GLOMEL ou par courriel - kergrist@orange.fr - * (inutile de l’adresser au maire de Glomel que je n’ai nullement intention de harceler. La baffe du procureur est, pour l’instant, largement suffisante).

Et, en souvenir de Fouesnant, dimanche dernier :
http://www.agencebretagnepresse.com/fetch.php?id=23220 »

Jean Kergrist

mardi 20 septembre 2011

À Saint-Aubin-du-Cormier, bienvenue chez vous.

Un cormier

C'est donc ainsi.

On s'installe dans une petite ville, non loin de son étang, on est charmé par l'accueil. Il est, à force d'habitudes – parce que nous sommes aux Marches –, devenu spontané chez les personnes qui vivent ce lieu. Nous sommes tous de passage, nous le savons. Certains depuis quelques générations, d'autres – comme cet apprenti libraire – depuis une année. Nous savons vite qu'ici l'entraide, l'échange sans souci d'un retour, est vivante, évidente. Elle accompagne ces bonjours qui rythment nos pas sans même savoir vraiment à qui nous les adressons. Juste dire par un hochement de tête, un sourire, une mimique ou un claquement sonore que nous ne sommes pas les ombres d'un décor où il faudrait se fondre et s'enfouir. Oh ! Rien d'idyllique : nous avons nos bisbilles et nos fronts froncés aussi, quelques esclandres qui habillent nos tragédies intimes lorsque le chant mue. Mais il y fait bon vivre, avec mesure : nous jouissons de ce luxe là.

Et puis voilà. Voilà que ce qui nous est profondément étranger nous rattrape. Une mécanique politique, administrative & judiciaire, mais surtout anonyme et étrangère, décide d'extirper de cette petite ville – leur lieu d'accueil et de vie – deux enfants, leur père et leur mère. De les enfermer quelques jours, semaines ou mois dans un centre dit de rétention – prison administrative – dans le but de les bannir du territoire qu'ils avaient choisi pour les exiler dans celui qu'ils fuyaient.

Ils habitaient, jusqu'à ce lundi 19 septembre où la gendarmerie frappa à leur porte, à deux pas de chez moi, rue du Bourg au Loup. Leur tort ? Vouloir et vivre ici ; accompagner leurs bonjours d'une timide mimique.

Et ce sentiment de honte qui empêche d'agir – tellement la mécanique froide semble incontrôlable : appliquer ces consignes de lutte de tous contre tous –, et pourtant ne pas y céder parce qu'elle nous est étrangère. Essayer d'agir pour que ces quatre personnes reviennent ici, chez eux et qu'ils puissent retrouver le sourire malgré cet effroyable et – Oh combien ordinaire ! - traumatisme.

À bientôt donc Sydney, Elohin, Mme Diatezua, M. M'Bimba, et bienvenue - ici - chez vous. Chez nous.

Christian Domec. 9 rue du Bourg au Loup, 35140 Saint-Aubin-du-Cormier

PS : je l'ai appris comme ça, aujourd'hui :

« À St Aubin du Cormier, chez nous, rue du Bourg au Loup, hier, à 8h du matin, au moment du départ à l'école, les gendarmes ont encerclé une maison, arrêté une famille (père, mère, deux jeunes enfants (5 ans et 2 ans)) pour les enfermer dans un centre de rétention.

Arrêter des petits enfants et les enfermer ça me trouble toujours un peu ...

Leur faute : ne pas vouloir retourner dans la misère de leur pays.

Hier soir une réunion d'information a eu lieu. Objectivement ces personnes semblent bien ordinaires (au bon sens du terme), ne mettent en aucun cas l'ordre public en péril.

Je voulais vous en informer.»

Yves Le Roux

« Sydney est un élève de G.S. (maternelle) de l'école Alix de Bretagne. Originaires du Congo, ses parents ont demandé en 2008 l'asile à la France, qui le leur a refusé mais les a laissés vivre depuis 3 ans à St-Aubin-du-Cormier. Lundi matin, à 8h, alors qu'ils se préparaient à venir à l'école, les gendarmes ont cerné la maison où ils habitaient pour les emmener en Centre de Rétention à St-Jacques-de-la-Lande. Ils risquent d'y passer plus d'un mois, et risquent au bout du compte le renvoi dans leur pays, ravagé pourtant par les conflits armés et la pauvreté.

Lundi soir, un collectif de soutien a vu le jour à St-Aubin-du-Cormier pour défendre la vie de cette famille et le retour de Sydney auprès de ses copains à l'école.

Rassemblement mercredi à 14h place de la mairie à Saint-Aubin-du-Cormier
Audience publique mercredi à 15h30 au Tribunal Administratif de Rennes (3 Contour de la Motte) »

K.

« Une famille originaire de la République Démocratique du Congo a été interpelée, ce matin à son domicile, à Saint-Aubin-du-Cormier, entre Rennes et Fougères. La femme, enceinte de plusieurs mois, a été conduite avec son compagnon, ainsi que leurs deux enfants, âgés de cinq ans et d’un an et demi, au centre de rétention administrative Saint-Jacques-de-la-Lande. L’aîné des deux enfants est scolarisé à l’école maternelle Alix-de-Bretagne, à Saint-Aubin-du-Cormier. La famille était arrivée en France en 2008, où elle a fait une demande d’asile. Celle-ci a été rejetée en novembre 2009. En juillet dernier, elle avait reçu une obligation de quitter le territoire français. »

Ouest-France

samedi 17 septembre 2011

Que lit-elle ? Qu'écoutent-elles ?

Contes de la Jungle

Jungle Tales, James Jebusa Shannon, 1895.

Merci à Ariane G. pour la remembrance.

mardi 16 août 2011

J'ai peur

J'ai peur des rues des quais du sang
Des croix de l'eau du feu des becs
D'un printemps fragile et cassant
Comme les pattes d'un insecte

J'ai peur de vous de moi j'ai peur
Des yeux terribles des enfants
Du ciel des fleurs du jour de l'heure
D'aimer de vieillir et du vent

J'ai peur de l'aile des oiseaux
Du noir des silences et des cris
J'ai peur des chiens j'ai peur des mots
Et de l'ongle qui les écrit

J'ai peur des notes qui se chantent
J'ai peur des sourires qui se pleurent
Du loup qui hurle dans mon ventre
Quand on parle de lui j'ai peur

J'ai peur, j'ai peur, j'ai peur
J'ai peur

J'ai peur du cœur des pleurs de tout
La trouille des fois la pétoche
Des dents qui claquent et des genoux
Qui tremblent dans le fond des poches

J'ai peur de deux et deux font quatre
De n'importe quand n'importe où
De la maladie délicate
Qui plante ses crocs sur tes joues

J'ai peur du souvenir des voix
Tremblant dans les magnétophones
J'ai peur de l'ombre qui convoie
Des poignées de feu vers l'automne

J'ai peur des généraux du froid
Qui foudroient l'épi sur les champs
Et de l'orchestre du Norrois
Sur la barque des pauvre gens

J'ai peur, j'ai peur, j'ai peur
J'ai peur

J'ai peur de tout seul et d'ensemble
Et de l'archet du violoncelle
J'ai peur de là-haut dans tes jambes
Et d'une étoile qui ruisselle

J'ai peur de l'âge qui dépèce
De la pointe de son canif
Le manteau bleu de la jeunesse
La chair et les baisers à vif

J'ai peur d'une pipe qui fume
J'ai peur de ta peur dans ma main
L'oiseau-lyre et le poisson-lune
Éclairent pierres du chemin

J'ai peur de l'acier qui hérisse
Le mur des lendemains qui chantent
Du ventre lisse où je me hisse
Et du drap glacé où je rentre

J'ai peur, j'ai peur, j'ai peur
J'ai peur

J'ai peur de pousser la barrière
De la maison des églantines
Où le souvenir de ma mère
Berce sans cesse un berceau vide

J'ai peur du silence des feuilles
Qui prophétise le terreau
La nuit ouverte comme un œil
Retourné au fond du cerveau

J'ai peur de l'odeur des marais
Palpitante dans l'ombre douce
J'ai peur de l'aube qui paraît
Et de mille autres qui la poussent

J'ai peur de tout ce que je serre
Inutilement dans mes bras
Face à l'horloge nécessaire
Du temps qui me les reprendra

J'ai peur, j'ai peur, j'ai peur
J'ai peur
J'ai peur

Allain Leprest, mort ce 15 août 2011 en Ardèche.

mardi 9 août 2011

...

...

jeudi 21 juillet 2011

Savina, Robert, Cécile et les autres

Savina, merci.

J'ai découvert il y a de ça quelques jours que le blog de Savina était fermé. Je l'avais contactée il y a quelque temps et sa réponse me rassura. J'ai décidé de reproduire ici les interviews et critiques qu'elle a publiées sur son blog à propos de livres et d'auteurs des penchants du roseau - une reproduction uniquement textuelle. Il est bien entendu que si Savina me demande de supprimer cette reproduction, je le ferai ; les commentaires étant ouverts, ils disparaîtraient dans le même temps.

Interview Robert Bruce (éd. Les Penchants du roseau) : « Bankster » est un amusement intellectuel, un pied de nez, un exercice pour l’esprit. »

«N’ayant hélas aucun talent pour le pinceau, la sculpture ou la musique, les pastorales de Watteau ou de Boucher, je dessine mes toiles, odeurs, couleurs et mélodies picaresques avec mes seuls mots, d’une plume balbutiante d’émotion.»

Robert Bruce, écrivain colporteur accompagné de son âne Platon, est en France unique en son genre.  Récemment publié dans la collection « Petits penchants » des éd. Les Penchants du roseau, pour la nouvelle « Bankster », l’auteur signe là une histoire haut en couleur : l’écriture ciselée et les personnages dotés d’une connaissance aiguë de la rue, induit chez le lecteur, par ce contraste, un attachement aux héros présentés et un regard attendri sur leur vie, si atypique.

Un aperçu de son œuvre, conséquente :  « Soleils » (Ass. Soleils, 1996) ; « Les Habits du Dimanche » (éd. L’Encre et la Plume, 2000) ; « Solo » (2000) ; « Praetium doloris » (2001) ; « Paroles d’homme » ; « Au pas de l’Ane » (bande dessinée) ; « « L’envie » ; « Les chemins d’Autrefois » ; « Poussières » (Lacour, Rediviva),  « Par Monts et par Caux » Tome 1 et 2 (éd. L’encre et la Plume) ; «Cantiques à l’amour » (éd. L’Encre et la Plume)  ; « L’Allumeur de réverbères » ; « Nouvelles du Pays de Cocagne » ; « La Grande Nuit » (2009) ; « Bankster » (éd. Les Penchants du roseau, 2010) ; « Un Café et l’Addition » (éd. L’Encre et la Plume, 2010) ; « La Cabine téléphonique (pièce de théâtre) ; « Les Bruits du Village » (févr. 2011)

Et les prix : 

Prix de Jehan le Povremoyne (Cercle d’Etudes du patrimoine Cauchoix), 2005 ;

Prix Louis Bouilhet (Société des écrivains normands), 2006 pour les deux ouvrages : « Les habits du Dimanche et « L’allumeur de Réverbères » ;

Prix spécial du Jury (Société des écrivains normands), 2007 ;

Prix littéraire et nouvelles attribué par la Société Centrale d’Agriculture, 2009 ;

Prix de l’Académie des Arts, Belles-Lettres, et Sciences de Rouen (2010)

Blog de Robert Bruce : Robert Bruce, écrivain colporteur.

L’auteur a accepté, avec la délicatesse qui le caractérise, de répondre à quelques questions.

1. Savina : Que signifie exactement « écrivain coloporteur » ?  Que cela implique-t-il ?

 Robert :  J’ai obtenu une carte officielle de colporteur établie par la Préfecture de Police de Paris.  Ce document (maintenant abrogé) me permet de vendre mes ouvrages par les voies et chemins de France, sauf sur les sites classés monuments historiques. (Champs Elysées ou cathédrale de Rouen, par exemple) L’idée de faire métier et marchandises d’ouvrages dont je suis l’auteur est la conjonction de plusieurs éléments à savoir : mon goût de l’indépendance, mon nomadisme avéré, le besoin pathologique d’écrire, et pour finir, un amour illimité pour les hommes, les animaux, la nature.  N’ayant hélas aucun talent pour le pinceau, la sculpture ou la musique, les pastorales de Watteau ou de Boucher, je dessine mes toiles, odeurs, couleurs et mélodies picaresques avec mes seuls mots, d’une plume balbutiante d’émotion.  Promenades et écritures, voilà mon art thérapie, et le pays de France mon lieu-dit.

2. Savina : Qui est Platon ?  Que représente-t-il pour vous ?  Quel rôle tient-il dans votre vie d’écrivain ?

Robert : Platon est un âne qui partage ma vie depuis plusieurs années.  Il est un accident de fond de pâture, né de père inconnu.  Dès que je posai mes yeux la première fois sur ce petit âne, il me fixa comme seuls savent le faire les animaux, de ce regard profond, luisant, rempli d’une si folle espérance que je suivis ma ligne de cœur, ce plus profond de l’intime, et craquai sur-le-champ.  Notre amitié naquit de cette rencontre.  A ma question sur la sociabilité de l’animal, le marchand affligé d’un léger chuintement répondit : Aucun problème, au dernier Noël, il a participé à la crèche vivante dans l’égliche de Chainte Geneviève lors de la messe de minuit.  Pour vous donner une preuve de chon amabilité, au  moment du douche nuit, chainte nuit, l’animal ch’est faufilé entre les rangs des croyants, sans faire tomber eune  cheule chaise.  Pourtant, j’en aurai bientôt la confirmation, les propos de l’homme étaient en dessous de la vérité, car non seulement le petit solipède savait lire et écrire, mais il parlait, et mieux encore, il raisonnait.  Libre à vous de le croire …

3. Savina : Etre écrivain colporteur conduit forcément à des rencontres.  Sont-elles sources d’inspiration pour vos livres ?

Robert :  Oui, bien entendu.  J’ai notamment appris que face aux rencontres, les richesses valent l’ombre d’une fumée.  Je sais aujourd’hui que l’argent est le pivot de bien des actions humaines, et qu’il fait de sots des personnages considérables.  Dans mes écrits, je ne fais que traduire « écritement » les actes et pensées des humains, bien que je sois persuadé que tout a déjà été dit, oublié, et puis ressuscité.  Aujourd’hui, je n’ai plus de certitudes, seulement des convictions.

4. Savina : La rencontre la plus marquante en tant qu’écrivain colporteur ?

Robert :  Difficile de répondre.  Chaque rencontre avec notre prochain, comme le fleuve dépose son limon sur les berges, enrichit notre acquit, élève l’esprit, influence notre substrat, et tisse petit à petit le complexe et fragile cheminement de notre cerveau.  Une nouvelle relation est bien davantage qu’une simple rencontre avec l’autre, c’est en vérité un formidable voyage intérieur avec soi-même.  Cinq minutes suffisent parfois à oublier certains êtres que l’on a connus toute une vie, une vie n’est pas toujours suffisante pour oublier certains êtres entrevus cinq minutes.

5. Savina : Auriez-vous une devise, vu votre parcours d’homme libre ?

Robert : Oui, je citerai cette sentence de Goethe : Si tu veux vivre gaiement, pars et chemine avec deux sacs, l’un pour donner, l’autre pour recevoir.

6. Savina : Vous donnez aussi des conférences.  Pourriez-vous nous en dire davantage ?

Robert :  Mon thème (entre autres) est le suivant : le colportage en France et en Europe du Xvème au Xxème siècle.  Les colporteurs étaient des marchands ambulants, d’abord vendeurs d’images et de feuilles volantes qui parcouraient la France à pied, et pour les plus aisés en compagnie d’un âne ou d’une mule.  On les appelait communément coureurs, merciers, mercelots, petits merciers, porte-balles du nom du ballot de marchandises enveloppé et lié de cordes, dénommé balle, etc.  Je m’arrête, car je suis intarissable sur ce sujet.

7. Savina : Il y a certainement une histoire à raconter, entre vous et les éd. Les Penchants du roseau… Christian Domec, un de ceux qui font partie de vos rencontres en tant que colporteur ?

Robert :  Oui, j’ai rencontré Christian Domec un 1er Janvier, au bord de mer à Dieppe, cela ne s’invente pas.  Il flânait, je travaillais.  Nous nous sommes revus quelques semaines plus tard, lors d’un petit salon du Livre dans un coin perdu de Normandie où il n’ennuyait et moi aussi.  Pour sceller notre rencontre, nous avons éclusé quelques gobelets.  Christian Domec fait partie de mes rencontres prépondérantes.  Il est un pur esprit, un faiseur d’idées et d’auteurs pour lesquels il est une véritable aubaine.  Je le tiens en grande estime.

8. Savina : « Bankster » (v. Billet consacré à cet ouvrage) est-il un échantillon représentatif de ce que vous avez écrit, de vos autres oeuvres ?

Robert :  « Bankster » est un amusement intellectuel, un pied de nez, un exercice pour l’esprit.  Je n’avais nullement l’intention de l’éditer, mais Christian Domec me l’a conseillé.  Il a bien fait, car je m’aperçois que cette nouvelle capte l’intérêt des lecteurs, et j’en suis sincèrement heureux.

9. Savina : A qui souhaiterait découvrir votre style, votre univers, quel ouvrage lui conseillerez-vous ?  Pourquoi ?

Robert :  Les Habits du Dimanche ou la Grande Nuit.  J’ai vécu pendant quatre ans dans la grande précarité.  Les rues de Paris étaient mon univers.  Je ne cèle rien des faiblesses et des errances des laissés-pour-compte de notre société que l’écrivain anglais G.K. Chesterton définissait si bien en assurant qu’elle était emplie de vertus chrétiennes devenues folles.

10. Savina : Un dernier mot pour le lecteur de ce blog, pour ceux qui écrivent aussi ?

Robert :  Je suis très attentif aux critiques de mes lecteurs, car en vérité c’est grâce à eux et à leur relecture, que je progresse.  Je leur dois un énorme remerciement et voudrais simplement rappeler ce texte issu du Traité des Principes de l’Ecclésiaste :  Ne méprise  aucun homme, et ne dédaigne aucune chose, car il n’y a pas de chose qui ne trouve sa place, ni d’homme qui n’ait son heure.

Merci, cher Robert, d’avoir accepté l’invitation pour cet interview.

Savina de Jamblinne

Robert Bruce : « Bankster ».

Il y a deux jours, un colis dans ma boîte aux lettres. Je savais. Et je souriais, déjà. Peut-être d’impatience, probablement d’amitié. J’avais oublié cette fameuse affaire du papier de cristal. Sur son blog, Christian, tel un alchimiste, un savant, un créateur, cherchait, nous demandait, il avait fini par trouver (tout seul, comme un grand). Ce papier cristal est une fine enveloppe translucide, qui crisse lorsqu’on la palpe, et permet au propriétaire d’y glisser de petits ouvrages, minces, discrets, comme … « Bankster » !!

Lecture du petit mot qui accompagne le livre que je tiens à la main, tandis que mon œil gauche lorgne sur la couverture blanc cassé, ou crème, je ne sais pas trop comment définir la couleur, mais élégante, certainement.

Me voilà donc avec entre les mains un « Petit Penchant ». Je dois bien avouer que ça me fait quelque chose. Cet effet de se dire que depuis des mois, « on » suit pas à pas l’évolution d’un jeune éditeur, qui se lance, courageusement, dans l’arène de ce qu’est le monde de l’édition. Ce « Petit Penchant », c’est un peu comme si l’éditeur avait envoyé à ses proches un faire-part de naissance. Je me réjouis pour le bébé qui vient de naître, Robert Bruce (ha, ha !) et son euh, papa. Enfin, dans le cas qui nous occupe, éditeur conviendrait mieux, hum.

« Bankster » !! éd. Les Penchants du Roseau, coll. « Petits Penchants », déc. 2010, de Robert Bruce. 29 pages. C’est moi qui rajoute les points d’exclamation. Il n’y en a pas. Mais le titre fouette. La curiosité me démange. Christian nous avait laissé le choix entre trois auteurs. J’ai choisi Bruce, malgré la sympathie que les autres m’inspiraient également. Si je me suis arrêtée sur cet auteur, c’est qu’un jour, il a laissé un commentaire si touchant sur mon blog que, voilà, j’avais envie d’en savoir plus sur lui. Et puis il m’intrigue, cet homme colporteur se baladant un peu partout avec son âne, Platon.

« Bankster » ! Le titre par excellence. Il sonne comme cet hommage de Cocteau en évoquant Marlène Dietrich : « Votre nom commence par une caresse et se termine par un coup de cravache » Sauf qu’ici, la caresse est écartée pour le coup de cravache immédiat. « Bankster » ! Je me demande ce que l’auteur a bien pu inventer avec un pareil titre. J’imagine immédiatement des gansters. Des « Al » partout, genre, Al Pacino, Al Capone, et un Corleone, pourquoi pas. « Bankster » ! Ou, banko ! ? Je hume l’odeur du fric, du flouze, du pèse, de l’oseille. Chapeau rabattu sur les yeux, regard noir, perçant, un flingue quelque part sous le veston, à rayures, bien entendu. Mais je m’égare. Le titre fait trop rêver. Lisons plutôt.

Je suis assez surprise. Mais j’aurais dû m’y attendre. L’écriture ne semble pas coller au titre. Je suis de plus en plus intriguée. Un style classique, enlevé ; langue française parfaitement maîtrisée.

L’auteur écrit à la première personne, où va-t-il nous mener ?

Il nous relate ses habitudes dans le quartier des Halles, chez le « Merle Moqueur », où il aime goûter aux plats « comme à la maison ». Une ambiance de rue, les clients sont des habitués, le ton y est badin, familial.

Restaurant populaire à succès, il y fait chaque midi bondé. Un jour, alors que le narrateur s’y trouve, il remarque un homme, habitué comme lui. Flanqué d’une moustache à la Salvator Dali, le sourire éternel gravé sur le visage, l’homme attire l’attention du narrateur. Pour son accoutrement un peu spécial, certes, mais surtout, et aussi, parce que, coincé entre ses jambes, il y serre avec crainte une sorte de cartable « un peu arrogant ».(p 9)

Un jour, Marinette, la serveuse, propose à l’auteur de s’asseoir à la table de l’homme à la mallette.

Ils sympathisent. Deviennent compères. Voire amis. Du moins complices.

Jean-Marie C, c’est son nom, éveille de plus en plus la curiosité de son nouvel ami. De confidence en confidence, ce dernier apprend qu’il a une maîtresse. Il s’interroge. Double vie ? Il ne l’aurait pas cru. Mais qui donc est cet homme ? Une part de lumière, une part d’ombre. Ange et diable. L’auteur sent le mystère planer autour de Jean-Marie. La mallette serrée entre ses jambes. Ouverte, un après-midi, par bousculade, par inattention, par erreur, que sais-je, et un contenu, qui s’éparpille.

Les yeux du narrateur s’agrandissent. Il n’aura pas fini de s’étonner.

L’aventure commence.

A la fin de sa lecture, le lecteur, lui, rira de bon cœur, la larme à l’œil, tant les deux compères lui auront fait battre son cœur.

Je terminerai par ces mots de Robert Bruce : « Salut Jean-Marie, où que tu sois, seul ou avec Marie-Laure, bravo pour ce tour de piste maestro ! »

Savina de Jamblinne.

Les éditions Les Penchants du roseau lancent un appel aux poètes !

Christian Domec, éditeur des éditions les Penchants du roseau, lance de manière tout à fait inattendue et originale un appel à toutes les plumes vives.

Ici, sur son blog, vous pourrez dès maintenant laisser libre cours au plaisir des jeux de mots entremêlés d'émotion ainsi qu'à la galopade furieuse de votre âme sur le papier.

Poètes, à vos marques !

"Le roseau se penchera sur ce printemps, celui des poètes, en publiant dans son journal, sous la forme d’un billet, un poème par jour du 7 au 21 mars 2011. Lesquels choisir ? Nous vous invitons, poètes d’un instant, poètes vibrants, à déposer dans la partie commentaire (4), ci-dessous, un de vos poèmes signés - une poésie, un texte poétique de vos paysages. À partir du 7 mars, nous publierons, sous forme de billet, celui que nous aurons choisi ou, à défaut, des extraits des livres déjà publiés par les penchants." (suite à lire sur son blog)

En à peine quelques jours ont déjà participé :

  • Anonyme
  • Auddie
  • Babette
  • Cécile Delalandre
  • Divine Kanza
  • Dzovinar
  • Fanie Vincent
  • jeffjoubert
  • Luna Barbare
  • Marie-Agnès Michel
  • Myrine Leroy
  • Nour
  • Pomponette-casse-cou-miaou
  • Robert Bruce
  • Rémy
  • Sandra Sonfeedra
  • Sandrine
  • Stanislas
  • Thétik
  • Virginie
  • Westside
  • Yasmina Teterel
  • Étoile des neiges

A bon entendeur !

Savina de Jamblinne

"Le Souvenir de personne" Cécile Fargue

Une voix file à travers la nuit étoilée ; continue sa trajectoire. Infiniment. Et nous, pauvres lecteurs, nous recueillons, les paupières closes, le son qui nous parvient. D’abord lointain, comme venu d’ailleurs ; quelque part en avril 1994, à Angoulême, mais est-ce important, ce son nous éveille. Pour nous dire qu’un corps a été découvert. Un jeune garçon. Un adolescent, nous précise la voix. Elle est affolée, cette voix. Et nous apprend qu’il se prénomme Sébastien. Avant-propos.

Lointaine tonalité qui nous revient quatorze ans plus tard. Le lecteur n’ose à peine effleurer les pages pour les tourner tant la voix qui nous parvient est douce. Vulnérable. Il lit les yeux toujours fermés. Plie l’échine et joint les mains. Cette fois, accueille pleinement cette mélodie qui se fraye un chemin parmi tous ces mots et ces phrases qui ne forment au fond, que les notes d’un cœur ; palpitant. Lettre ouverte.

Fragments. Les mois glissent sous nos doigts que nous nous empressons de retirer, pour mieux entendre encore. Des notes fraîches nous parviennent au creux de l’oreille. Elles tintent les treize ans à peine sonnés. Pourtant le son est grave ; bas. Cette fois, nul besoin de tendre l’oreille, car de chuchotement en chuchotement, la partition pénètre notre corps entier et définitivement nous basculons dans ses confidences.

Les pavés seront toujours sombres pour Sébastien. Sans doute en connaît-il les moindres fragments, à force de river son regard sur eux, les paumes plaquées sur le capot d’une voiture, le corps arc-bouté en avant. Sans doute aussi que l’ouverture des braguettes, cette note rapide et brève qui se joue dans son dos, le poursuivra-t-elle toute sa vie. Tout comme les odeurs de ces spermes, de ces hommes, de la rue, des voitures, et de l’argent qu’on lui jette après, par terre ou dans la figure. Il n’a que quatorze ans.

Les sensations des mains qui lui arrachent les cheveux pour le tirer par derrière ; sensations de l’élastique qui serre le pli de son bras et l’aiguille s’enfonçant dans une veine. Sensation de vide et de répit, un peu de blanc, moins de noir.

Dans ses manches trop longues, ses chaussures trop larges et trop grandes, son corps déambule les ruelles en rasant les murs. Tête penchée en avant, il s’assied comme souvent, sur un banc, là, déposé sur des pavés, le long d’une rue, au milieu des gens et des maisons, des voitures, des lampadaires.

Il remarque cette gosse qui régulièrement l’observe, de son banc d’en face. Tous les jours. Aux heures qu’elle essaye de croiser avec les siennes.

Un jour viendra où il ne sera plus seul la nuit. Semblables à elles-mêmes pourtant, contenant les hommes et le sperme, les billets et la poudre, les étoiles et la lune. Lui, qui était personne pour tout le monde, se laissera apprivoiser par quelqu’un. Il est l’Autre.

Il apprend à tendre ses doigts pour les nouer à ceux à elle. Il apprend que leur silence est dense comme la nuit qui dit tout. Que leurs mots ne servent à rien ; seuls leurs regards et leurs sourires suffisent. Seul l’amour qui naît dans leurs cœurs se rejoint par leurs fronts qui se frôlent, leurs fous-rires qui s’entrechoquent et la complicité muette, jouée par des musiciens dont le seul instrument est le respect l’un pour l’autre.

La narratrice, désespérée et pourtant emplie d’amour, hurle le prénom de ce jeune garçon à chaque page, nous le rappelant sans cesse, nous secouant par les épaules pour nous dire, pauvres lecteurs, qu’il s’appelle Sébastien, et qu’elle l’aime.

Mais curieusement, ce cri dans la nuit n’est ni empreint de rage ou de colère, d’angoisse ou de solitude. Il est une voix qui s’unit à celle de Sébastien ; il est une âme qui rejoint l’âme soeur ; un amour qui a trouvé.

Cette prose est un long souffle retenu qui peu à peu se défait, et le lecteur, dans ce silence, écoute ; face à ce texte, se tait.

« Le Souvenir de personne » de Cécile Fargue, 2010, aux éditions Les Penchants du roseau.

Savina de Jamblinne.

Interview : « Christian Domec (éd. Les Penchants du roseau ) fête son premier anniversaire ! »

« Ce jour, un roseau se penchait pour la première fois. Des mains malhabiles répétant les mêmes gestes l'assouplirent encore. Il était prêt. »

La Toile regorge d’informations sur les éditeurs en place, mais peu, vraiment trop peu, sur certains qui, travaillant à l’ombre des média, à l’ombre de ces géants sur les feux de la rampe, s’attèlent avec courage et détermination, passion et folie, à la confection artisanale, à l’édition pour dire les choses simplement, de mots et de textes qui entre en résonance avec leurs goûts littéraires.

Christian Domec, éditeur des Penchants du roseau, dresse aujourd’hui le bilan de sa première année éditoriale.

1. Savina : Les Penchants du roseau fêtent leur première année éditoriale. Tout un symbole. Comment cette aventure a-t-elle démarrée ?

Christian : Oh ! C'est une longue histoire. La publication de textes ne m'était pas étrangère il y a de ça longtemps. Mais à cette époque, nous – je donc – ne nous soucions ni de dépôt légal, ni de propriété intellectuelle, ni de droit d'auteur, ni de tous ces petits signes qui encombrent les premières et dernières pages d'un livre. Non, nous avions à lire, à écrire, à colporter et nous le faisions comme ça, à la criée, sous le manteau, dans des assemblées ou leurs couloirs, anonymes ou fantaisistes, avec des traces d'encre sur les mains. Ensuite, j'ai eu une longue période d'absence, pris par d'autres activités et, en particulier, la lecture, celle silencieuse qui toujours a accompagné mes pas. Curieusement c'est une fenêtre nouvelle, celle s'ouvrant sur Internet, qui m'a replongé dans la publication et ses débats vers le milieu des années 90. J'y passais beaucoup de temps en conversations, conseils, autour de textes littéraires ou de leur publication. Ce temps, je l'avais donc, et cette aventure maturait. Il fallut un déclencheur, ce fut La Route de Cormac McCarthy : texte d'une force extraordinaire derrière une écriture très épurée ; l'étincelle ne fut pas le texte, mais la façon négligée de sa traduction en poche, celui que je m'étais acheté. Des dizaines de phrases tronquées par un vieux mastic qui – vu le procédé de fabrication de ces poches – ornait des milliers d'exemplaires de ce livre. Regardez l'éditeur L'Olivier, du groupe La Martinière mis en poche sous marque Le Points : de si grandes pointures qu'il était vain de m'adresser à elles pour réajuster l'ensemble, celui de mon unique exemplaire. Il n'était qu'un élément d'un stock qu'un flux avait échoué entre mes mains. Oui, ce jour là, au printemps 2009, je me suis décidé à faire tout le contraire. Ce jour, un roseau se penchait pour la première fois. Des mains malhabiles répétant les mêmes gestes l'assouplirent encore. Il était prêt.

2. Savina : Ces livres ne ressemblent pas aux autres : leur confection relèverait-elle de l’artisanat ?

Christian : J'aime bien le mot artisan : l'artiste qui prend tout son temps. Si vous regardez bien un livre, du texte à votre main de lecteur, vous voyez qu'il concentre un labeur extraordinaire. Un labeur lent. Et s'il est bien fait, celui d'un artisan. L'écriture d'un auteur peut être traversée de fulgurances, mais hormis quelques poèmes, il ne peut œuvrer sur l'heure. Ce sont des semaines, des mois, des années de coupes et de découpes. Lorsque le texte rencontre son premier lecteur, l'autre, celui qui pourrait – soyons fou – l'éditer, une longue conversation s'engage. Au heurt de la lecture l'auteur devra répondre : heurter un peu plus ou fondre. Le façonnage du livre peut mieux s'industrialiser, le procédé est assez simple, il a cinq siècles d'apprentissages accumulés. Pourtant, demandez au premier correcteur ou maquettiste venu, les technologies les plus fines ne peuvent négliger l'œil. Oui, le livre relève de l'artisanat, même s'il est aujourd'hui manufacturé – l'écriture elle-même peut être produite par des logiciels, elle ferait pâlir d'envie des auteurs en herbes sauf leur fêlure. Non, ce qui m'a décidé à façonner un livre de bout en bout, c'est ma défiance de cette chaîne, devenue « incontournable », celle qui divise le travail en compartiments étanches, hyper-spécialisés, et ne parlent plus – sauf pour la communication marketing qui crée des rentrées littéraires comme Boucicaut créa la semaine du blanc – que de produits, de stocks et de prix... réservant la part belle au pilon. Alors oui, en artisan, je choisis le texte et son auteur, le papier, la police de caractères, la colle et le lieu où le livre pourra cheminer.

3. Savina : Sur votre blog Les penchants du roseau, vous mettez en lumière l’édition numérique. Quel regard portez-vous sur cette forme d’édition, et pourquoi, dans la foulée de la création de votre maison d’édition, en tenez-vous compte ?

Christian : Ah ! le numérique, c'est le grand débat actuel. Il coïncide avec l'arrivée de tablettes électroniques qui font comme si elles étaient des livres, alors qu'elles sont des bibliothèques éphémères de fichiers numériques. Dans les années qui viennent, la rotation de ces machines, de leurs nouveaux modèles toujours plus puissants et adaptés vont créer un amoncellement de déchets considérable. Ceci dit, je ne rentre pas trop dans ce débat : livre papier versus fichier numérique. J'ai juste remarqué deux choses :

- la lecture ouverte, publique et presque gratuite (les bibliothèques municipales par exemple) favorise l'acquisition de livres ; il en va de même pour la lecture sur écran ou tablette, parce que cet objet, le livre, n'est pas simplement fétiche, il incorpore le texte comme nul autre objet, il lui donne chair et cette chair, nous aimons l'effleurer, l'écorner, même parfois la posséder et souvent la partager. L'offrir.

- Comparé au travail d'édition d'un texte, de composition et de publication, le temps passé pour transformer ce texte en fichier numérique est celui d'une virgule, les moyens, ceux d'un point, l'énergie d'une esperluette. Le fichier numérique, en temps que tel, a une valeur proche de zéro (contrairement à ce que peut dire le SNE – syndicat national de l'édition - dont le nez vient à l'instant de traverser ma fenêtre entrouverte).

Fort de ces deux observations, j'ai décidé de mettre en ligne tout ce que je publie. Il y aurait quelque chose à cacher ?

4. Savina : Votre passé (ou présent) professionnel vous est-il utile dans cette folle entreprise que vous menez aujourd’hui ?

Christian : Non, pas directement. Mais, vous avez dû l'observer, tous les lieux où l'on se frotte à d'autres, même les plus éloignés d'un objet nous le font voir d'une autre manière. Sans doute, il y a un peu de folie dans ce que j'entreprends.

5. Savina : Quels sont les auteurs que Les Penchants du roseau ont l’honneur d’accueillir ?

Christian : Ah ! J'aime bien l' « honneur d'accueillir » parce qu'il y a de ça, en effet. Les auteurs ? Je cherche le côtoiement d'anciens et de modernes ou plus directement de morts et de vivants. Les auteurs des trois premiers livres publiés sont Nicolas Dugord, libraire du XVIe siècle, Marc de Montifaud, femme sulfureuse, XIX e siècle, Paul de Musset, le frère d'Alfred, Jean Domec, amoureux des chèvres, Hervé Bréchet, amoureux des Conards et Jean-François Joubert à la sensibilité à fleur de mots. J'aime retrouver la modernité et l'audace des anciens, la sensibilité profonde des nouveaux.

6. Savina : En tant qu’éditeur débutant dans le métier, à quelles principales difficultés êtes-vous confronté ?

Christian : Toutes, mais la première est lorsque je me présente : « apprenti libraire ». Pourquoi ? Parce que lors de mes contacts, dès que j'annonce mon titre – on n'a que celui que l'on veut bien s'octroyer -, il y a confusion, méprise, sourire gêné ... Pourtant, les mots ont bien un sens : un libraire est bien celui qui fabrique des livres et les publie. Ce n'est pas parce qu'il lui arrive de les vendre que ce dernier acte doit effacer tout le reste à tel point qu'il se sente obligé de ne faire plus que ça et d'exiger le code barre pour rendre sa tâche moins épuisante. Et apprenti... ah ça ! Je tiens à le rester toute ma vie.

7. Savina : Les auteurs qui souhaiteraient être publiés chez vous, doivent-ils remplir des conditions ?

Christian : Oui, que le texte qu'ils me présentent me plaise presque instantanément quitte à en reparler très longuement ensuite. Qu'ils ne soient pas en quête d'une grande ni d'une moyenne diffusion, il y a d'autres portes pour ça. Qu'ils ne craignent pas que leur texte soit rendu public... après publication... sur d'autres supports que le livre. Mais tout ça je l'explique très clairement dans le contrat que je leur propose. Il a de plus une particularité rare, très rare : l'auteur m'autorise à publier mais garde tous les droits sur son texte, il peut s'il le souhaite le proposer ailleurs ou le diffuser directement.

8. Savina : Comment pourriez-vous nous présenter votre ligne éditoriale, le style, l’atmosphère qui se dégage de vos livres ?

Christian : Je n'ai pas à proprement parler de ligne éditoriale, je procède plutôt par correspondance (« A, noir corset velu des mouches éclatantes ») et par « souvenance » (« Je me souviens des coups de règle en fer sur les doigts. »). Mais je penche vers la littérature qui se défie des genres. Il n'y a pas d'unité de style ni d'atmosphère sauf dans leur fabrication : je cherche une ligne épurée, une sobriété, une discrétion, je n'y suis pas encore tout à fait arrivé, mais je m'en rapproche : l'éclat doit surgir du texte.

9. Savina : Les penchants du roseau ont un an. Par la force des choses, vous prenez le pouls de votre bébé. Comment se porte-t-il ?

Christian : Je souris, je ris presque. Il va à ma mesure donc bien, pourtant, lorsque je vois le camembert – celui du prix du livre – bien ferme, un beau cercle sans aspérités dont la somme des portions fait 100, je me dis que celui sur lequel lorgne ce bébé est bien coulant, ça dégouline de partout et qu'à découper des portions nous pourrions en faire quatre au moins. Mais le camembert coulant quel délice ! si on le goûte avant que les asticots s'en mêlent. J'en suis exactement là.

10. Savina : Bientôt, un auteur verra le jour aux Penchants du roseau. Pouvez-vous nous lever un pan de voile sur cette publication (et sur l’auteur) ?

Christian : Cet auteur, c'est Cécile Fargue. Elle n'a pas besoin des penchants du roseau pour écrire et publier. Pourtant, oui, c'est une rencontre importante, en tout cas pour moi, pour les penchants. Importante parce que ce texte qui fera livre, celui qui s'appellera Le Souvenir de personne est certainement un des textes les plus forts, les plus troublants que j'ai pu lire ces dernières années. Je pense – sans aucune forfanterie, je ne suis qu'un passeur dans l'histoire – que c'est un des livres de l'année. Dommage, peut-être, qu'il ne bénéficie que de la petite brise qui font se pencher mon roseau. Mais l'aventure est belle et me donne de sacrées responsabilités.

En dire deux mots ? Non pas tout de suite, mais peut-être citer cet extrait du brouillon de la quatrième de couverture : « Troublante, émouvante, poétique et grinçante à la fois, la langue de ce Souvenir fait vivre toutes les nuances du gris. Cette palette sensible où le noir n’existe que parce que le blanc n’est jamais totalement absent. »

11. Savina : Vous n’ignorez point la difficulté pour les auteurs de trouver un éditeur, dont certains baissent les bras et abandonnent l’écriture. Que leur diriez-vous ?

Christian : L'écriture ne doit pas être soumise à la recherche d'un éditeur. L'irrépressible besoin de publier, lui, peut trouver d'autre voies. Mais cette rencontre se fera si l'auteur, tel un artisan, découvre et redécouvre son texte. Il trouvera alors l'élan pour frapper à quelques portes, elles ne sont pas toutes fermées, loin de là. Il suffit juste d'oublier celles aux couleurs criardes, aux accès encombrés. Mais bon, tout auteur, je crois, le sait.

12. Savina : Un dernier mot pour les lecteurs de ce blog ?

Christian : Oh ! Je le trouve bien courageux de lire cette réponse, sauf s'il a sauté les précédentes. Ce blog est sympathique et y perce une pointe d'audace. Il est parsemé de réflexions intéressantes. Mais, comme pour l'auteur, ci-dessus, le lecteur/commentateur de ce blog le sait déjà.

Savina : cher Christian, merci pour ces échanges enrichissants, et … longue vie aux Penchants du roseau !

Savina de Jamblinne.

vendredi 24 juin 2011

L'Avenir des chefs-d'œuvre

Encore un document – et non des moins curieux – à joindre aux méfaits qu’inspire, à des industriels peu scrupuleux mais inventifs, cette belle conception du « domaine public », par laquelle il est loisible et même glorieux à tout le monde, de déposer n’importe quelles ordures au pied des œuvres d’un écrivain mort depuis cinquante ans.

Dans mon dernier article, je vous ai montré M. A.-F. Cuir, inspecteur primaire à Lille, membre du conseil supérieur de l’Instruction Publique, réduisant les plus belles pages de la Comédie humaine à une série de courtes et ridicules analyses scolaires… Vous savez que le dessein de M. A.-F. Cuir est de remplacer la pensée trop lourde de Balzac par un commentaire plus léger et de son cru, à lui, Cuir. De quoi, un brave correspondant, instituteur à X…, se réjouit fort, dans une lettre qu’il m’adresse, car, dit-il, c’est ainsi qu’on en use avec Molière, La Fontaine, Racine, Voltaire et, en général, avec tous les grands écrivains de France, dans toutes les maisons d’éducation, dignes de ce nom. Il me cite le cas de Tartufe, où Elmire se trouve métamorphosée en un jeune garçon qui oblige Tartufe à confesser qu’il a dérobé des confitures dans le placard de son bienfaiteur, Orgon. En expiation de quoi, le pauvre Tartuffe est condamné à réciter douze douzaines de chapelets… Et il écrit : « Le génie a ceci de particulier qu’il se prête à toutes les combinaisons et adaptations des professeurs, sans rien perdre – ou si peu – de sa saveur primitive. » Et plus loin : « Notre tâche, à nous, est de rendre le génie séduisant et moral. » Et enfin, il ajoute, cet excellent correspondant, qu’il est admirable que nous possédions, maintenant, une édition « lisible » de Balzac, édition véritablement populaire, celle-là, où les œuvres de cet écrivain « inégal, souvent obscur, mais intéressant », soient débarrassées de tous les déchets et scories qui l’encombrent, non moins que des aperçus trop élevés qui ennuient le lecteur, sans l’éclairer… Il explique, en outre, un peu arbitrairement, mais avec l’éloquence, que Balzac serait content de l’initiative généreuse prise par M. A.-F. Cuir, car « ces choses-là, qui sont l’indice de l’immortalisation, n’arrivent jamais qu’aux écrivains de génie ou qui comptent ». Et c’est tellement vrai, argumente-t-il, que M. Jean Richepin, lequel n’est ni inspecteur primaire à Lille, ni membre du conseil supérieur de l’Instruction Publique, nous apprenait l’autre jour que Goete n’avait réellement compris son ''Faust" que dans la traduction française !... Et comme il l’eût compris et aimé davantage, si la traduction avait pu être faite par M. A.-F. Cuir ! Mon correspondant termine sa lettre par deux beaux traits, dont l’un est joliment agressif, et l’autre infiniment spirituel, et que je n’hésite pas à reproduire, bien qu’il en coûte à mon amour-propre : « En tout cas, voilà un honneur comme vous n’en aurez jamais, vous !… » Et il écrit encore : « D’ailleurs, je connais personnellement l’éditeur des œuvres de Balzac… C’est un homme de la plus belle intelligence… Il se moque absolument de ce que vous et les plaisantins de votre sorte, pouvez dire de lui… Par la science, par le goût, par le caractère, A.-F. Cuir est ce qu’on peut appeler un dur à Cuir… ». Je le crois sans peine, et comme c’est charmant !…

Mais, aujourd’hui, nous avons mieux, s’il se peut, que A.-F. Dur à Cuir, inspecteur primaire à Lille, et membre du conseil supérieur de l'Instruction Publique… nous avons beaucoup mieux.

Nous avons un autre particulier, un homme libre, celui-là, qui ne se rattache à M. Georges Leygues et au ministre de l’Instruction Publique par aucune hiérarchie descendante, et qui répond au nom plus euphonique de André Hélie. M. André Hélie, dont j’ignore, d’ailleurs, les travaux précédents, et s’il a fait d’autres travaux que celui-là, qui suffit bien à la gloire éternelle d’un homme, public, chez un éditeur de livres à vingt-cinq centimes, les Contes drolatiques, du même Balzac, mais traduits, par lui, André Hélie, en français moderne !… Vous avez bien lu, n’est-ce pas ? Les Contes drolatiques de Balzac, traduits en français moderne par M. André Hélie !…

Et le pauvre Balzac s’appelait Honoré. Comme c’est bien ça !

Les Contes drolatiques, traduits en français moderne !… Voilà, avouons-le, une chose qui n’est pas banale et qui ouvre à l’imagination compliquée et inquiète des traducteurs de nouveaux horizons, des horizons illimités, si j’ose dire. De même qu’elle assure aux chefs-d’œuvre de notre langue une diffusion, à laquelle on n’avait point encore songé… Je vois très bien un Racine, un Molière, un Diderot, et, plus tard, un Renan ou un Anatole France, traduits en argot de Belleville, ou en patois bas-normand : en argot par M. Bruant, par exemple, en patois, par M. Quesnay de Beaurepaire, n’est-ce pas ?… pour la plus grande instruction des souteneurs suburbains et des braves paysans de France, car il est bon que les chefs-d’œuvre, en quelque forme que ce soit, traversent toutes les couches intellectuelles. Je vois très bien aussi l’immense et fécond parti qu’on peut tirer de cette conception du chef-d’œuvre classique, du chef-d’œuvre Fregoli, et toutes les adaptations à quoi on peut le plier… Pourquoi reléguer désormais les livres du marquis de Sade, d’Andréa de Nerciat, dans l’enfer des bibliothèques ? Ne pourrait-on pas, par une traduction savante, en faire des livres de chevet des pieuses nonnes et des jeunes pensionnaires ? Il suffirait de remplacer les scènes érotiques par des scènes d’exaltation religieuse, ce qui est facile, et les gravures trop libres, par de belles images sulpiciennes !…

Mais n’anticipons pas sur ces progrès futurs… et revenons au cas spécial de M. André Hélie, traduisant en français moderne les Contes drolatiques de Balzac.

Ingéniez-vous donc à écrire un délicieux pastiche de la langue de Rabelais pour être ensuite traduit en français de brasserie moderne, par un écrivain qui ne voit, évidemment, dans ces contes transformés, que lucrative pornographie et qui va les mettre, dévêtus de leur parure littéraire, nus et obscènes, à portée de « toutes les intelligences et de toutes les bourses », comme disent les prospectus.

Que penseriez-vous de ce sinistre bonhomme qui gratterait les murs et mutilerait les ornements d’une charmante habitation du seizième siècle, pour en faire une maison modern-style du vingtième ? Et que fait d’autre, je vous le demande, ce M. André Hélie en modernisant Les Contes drolatiques dont la seule raison d’être est d’être ce qu’ils sont, c’est-à-dire la reconstitution d’une langue que nous n’écrivons plus et qui sauve, par son parfum de grâce ancienne et par le pittoresque de son archaïsme, ce que les contes peuvent avoir de trop libre et de trop osé dans la langue que nous écrivons aujourd’hui ?…

Est-ce que réellement on ne peut rien contre de tels vandalismes ? Et est-ce cela qu’on appelle la socialisation des œuvres d’art ?

___

Un autre de mes correspondants, qui est un professeur aussi, mais un professeur de philosophie très distingué, et qui ne croit pas qu’il soit nécessaire de rendre « le génie séduisant et moral », me soumet une idée qui pourrait être bonne, et devenir pratique. À mon tour, je la soumets à mes lecteurs qui pourront trouver quelque plaisir, en lui cherchant une solution.

Voici :

Il existe une institution, appelée commission de la Censure, laquelle institution ne fait rien, sinon, comme la plupart des institutions, d’émarger, mensuellement, au budget de la République, des sommes, d’ailleurs modiques… ce que je ne lui reproche pas, croyez-le bien… car il faut que tout le monde vive, et les temps sont durs… Quand la commission de la Censure se met à faire, par hasard, quelque chose, elle ne fait jamais que des bêtises… Aussi, pourquoi s’imagine-t-elle que quelqu’un, dans le monde, lui demande de faire quoi que ce soit !… J’ai connu un homme excellent et très spirituel, Émile Marras, qui était conservateur du Dépôt des marbres. Lui, du moins, avait compris sa fonction, qui était de ne rien faire… Et il ne faisait jamais rien. Somptueusement logé par le garde-meuble, entouré des plus beaux objets d’art, ayant un jardin où il cultivait des légumes, et une luzerne immense où il eût pu faire paître une vache, il était parfaitement heureux. À chaque changement de ministère, il se disait, sans trop d’inquiétudes, du reste :

– S’il prenait jamais à un ministre l’idée de venir, par lui-même, se rendre compte de l’étrange paradoxe qu’est ma fonction… je serais foutu…

Mais les ministres ne venaient jamais. Ils ne viennent jamais nulle part. Et c’est bien ce que devrait se dire la Censure… Donc, les neuf dixièmes du temps, elle est parfaitement inutile, et pour le reste, qui ne comporte qu’un dixième, elle est nuisible… Eh bien ! ne pourrait-on l’utiliser à quelque chose, et même à quelque chose de bien ? Pourquoi ne l’emploierait-on pas à la préservation de notre domaine intellectuel ?… Au lieu d’interdire par à-coups et sans raison, des pièces d’une haute portée sociale, comme Ces Messieurs, de Georges Ancey (je cite Ces Messieurs, parce qu’on pourrait croire que je fais allusion aux Avariés), pourquoi ne serait-elle pas quelque chose comme un tribunal qui empêcherait qu’on portât la main sur nos grands écrivains, aux œuvres desquels on n’a pas le droit de toucher, précisément parce qu’elles appartiennent à tous ?… Pourquoi ne protègerait-elle pas, contre les attentats du genre de ceux que je viens de dire, le domaine intellectuel commun ?

Je livre cette idée pour ce qu’elle vaut. On peut y réfléchir et en tirer, peut-être, un bienfait.

En tout cas, il est vraiment extraordinaire qu’une société capitaliste, fondée exclusivement sur le droit de propriété, se déclare impuissante, indifférente même, quand des cambrioleurs détroussent si allégrement, si impunément, le plus précieux trésor que nous possédions : notre histoire, notre langue, nos chefs-d’œuvre…

Octave Mirbeau, Le Journal, 1902

jeudi 23 juin 2011

狂人日记

  今天晚上,很好的月光。

  我不見他,已是三十多年;今天見了,精神分外爽快。才知道以前的三十多年,全是發昏;然而須十分小心。不然,那趙家的狗,何以看我兩眼呢?

  我怕得有理。

  今天全沒月光,我知道不妙。早上小心出門,趙貴翁的眼色便怪:似乎怕我,似乎想害我。還有七八個人,交頭接耳的議論我,張著嘴,對我笑了一笑;我便從頭直冷到腳根,曉得他們佈置,都已妥當了。

  我可不怕,仍舊走我的路。前面一夥小孩子,也在那裡議論我;眼色也同趙貴翁一樣,臉色也鐵青。我想我同小孩子有什麼仇,他也這樣。忍不住大聲説,“你告訴我!”他們可就跑了。

  我想:我同趙貴翁有什麼仇,同路上的人又有什麼仇;只有廿年以前,把古久先生的陳年流水簿子,踹了一腳,古久先生很不高興。趙貴翁雖然不認識他,一定也聽到風聲,代抱不平;約定路上的人,同我作冤對。但是小孩子呢?那時候,他們還沒有出世,何以今天也睜著怪眼睛,似乎怕我,似乎想害我。這真教我怕,教我納罕而且傷心。

  我明白了。這是他們娘老子教的!

  晚上總是睡不著。凡事須得研究,才會明白。

  他們——也有給知縣打枷過的,也有給紳士掌過嘴的,也有衙役佔了他妻子的,也有老子娘被債主逼死的;他們那時候的臉色,全沒有昨天這麼怕,也沒有這麼凶。

  最奇怪的是昨天街上的那個女人,打他兒子,嘴裡説道,“老子呀!我要咬你幾口才出氣!”他眼睛卻看著我。我出了一驚,遮掩不住;那青面獠牙的一夥人,便都哄笑起來。陳老五趕上前,硬把我拖回家中了。

  拖我回家,家裡的人都裝作不認識我;他們的臉色,也全同別人一樣。進了書房,便反扣上門,宛然是關了一隻雞鴨。這一件事,越教我猜不出底細。

  前幾天,狼子村的佃戶來告荒,對我大哥説,他們村裡的一個大惡人,給大家打死了;幾個人便挖出他的心肝來,用油煎炒了吃,可以壯壯膽子。我插了一句嘴,佃戶和大哥便都看我幾眼。今天才曉得他們的眼光,全同外面的那夥人一模一樣。

  想起來,我從頂上直冷到腳跟。

  他們會吃人,就未必不會吃我。

  你看那女人“咬你幾口”的話,和一夥青面獠牙人的笑,和前天佃戶的話,明明是暗號。我看出他話中全是毒,笑中全是刀。他們的牙齒,全是白厲厲的排著,這就是吃人的傢夥。

  照我自己想,雖然不是惡人,自從踹了古家的簿子,可就難説了。他們似乎別有心思,我全猜不出。況且他們一翻臉,便説人是惡人。我還記得大哥教我做論,無論怎樣好人,翻他幾句,他便打上幾個圈;原諒壞人幾句,他便説“翻天妙手,與眾不同”。我那裡猜得到他們的心思,究竟怎樣;況且是要吃的時候。

  凡事總須研究,才會明白。古來時常吃人,我也還記得,可是不甚清楚。我翻開歷史一查,這歷史沒有年代,歪歪斜斜的每頁上都寫著“仁義道德”幾個字。我橫豎睡不著,仔細看了半夜,才從字縫裡看出字來,滿本都寫著兩個字是“吃人”!

  書上寫著這許多字,佃戶説了這許多話,卻都笑吟吟的睜著怪眼看我。

  我也是人,他們想要吃我了!

  早上,我靜坐了一會兒。陳老五送進飯來,一碗菜,一碗蒸魚;這魚的眼睛,白而且硬,張著嘴,同那一夥想吃人的人一樣。吃了幾筷,滑溜溜的不知是魚是人,便把他兜肚連腸的吐出。

  我説“老五,對大哥説,我悶得慌,想到園裡走走。”老五不答應,走了;停一會,可就來開了門。

  我也不動,研究他們如何擺佈我;知道他們一定不肯放鬆。果然!我大哥引了一個老頭子,慢慢走來;他滿眼凶光,怕我看出,只是低頭向著地,從眼鏡橫邊暗暗看我。大哥説,“今天你彷彿很好。”我説“是的。”大哥説,“今天請何先生來,給你診一診。”我説“可以!”其實我豈不知道這老頭子是劊子手扮的!無非借了看脈這名目,揣一揣肥瘠:因這功勞,也分一片肉吃。我也不怕;雖然不吃人,膽子卻比他們還壯。伸出兩個拳頭,看他如何下手。老頭子坐著,閉了眼睛,摸了好一會,呆了好一會;便張開他鬼眼睛説,“不要亂想。靜靜的養幾天,就好了。”

  不要亂想,靜靜的養!養肥了,他們是自然可以多吃;我有什麼好處,怎麼會“好了”?他們這群人,又想吃人,又是鬼鬼祟祟,想法子遮掩,不敢直截下手,真要令我笑死。我忍不住,便放聲大笑起來,十分快活。自己曉得這笑聲裏面,有的是義勇和正氣。老頭子和大哥,都失了色,被我這勇氣正氣鎮壓住了。

  但是我有勇氣,他們便越想吃我,沾光一點這勇氣。老頭子跨出門,走不多遠,便低聲對大哥説道,“趕緊吃罷!”大哥點點頭。原來也有你!這一件大發見,雖似意外,也在意中:合夥吃我的人,便是我的哥哥!

  吃人的是我哥哥!

  我是吃人的人的兄弟!

  我自己被人吃了,可仍然是吃人的人的兄弟!

  這幾天是退一步想:假使那老頭子不是劊子手扮的,真是醫生,也仍然是吃人的人。他們的祖師李時珍做的“本草什麼”上,明明寫著人肉可以煎吃;他還能説自己不吃人麼?

  至於我家大哥,也毫不冤枉他。他對我講書的時候,親口説過可以“易子而食”;又一回偶然議論起一個不好的人,他便説不但該殺,還當“食肉寢皮”。我那時年紀還小,心跳了好半天。前天狼子村佃戶來説吃心肝的事,他也毫不奇怪,不住的點頭。可見心思是同從前一樣狠。既然可以“易子而食”,便什麼都易得,什麼人都吃得。我從前單聽他講道理,也胡塗過去;現在曉得他講道理的時候,不但唇邊還抹著人油,而且心裡滿裝著吃人的意思。

  黑漆漆的,不知是日是夜。趙家的狗又叫起來了。

  獅子似的凶心,兔子的怯弱,狐狸的狡猾,……

  我曉得他們的方法,直捷殺了,是不肯的,而且也不敢,怕有禍祟。所以他們大家聯絡,佈滿了羅網,逼我自戕。試看前幾天街上男女的樣子,和這幾天我大哥的作為,便足可悟出八九分了。最好是解下腰帶,掛在樑上,自己緊緊勒死;他們沒有殺人的罪名,又償了心願,自然都歡天喜地的發出一種嗚嗚咽咽的笑聲。否則驚嚇憂愁死了,雖則略瘦,也還可以首肯幾下。

  他們是只會吃死肉的!——記得什麼書上説,有一種東西,叫"海乙那"的,眼光和樣子都很難看;時常吃死肉,連極大的骨頭,都細細嚼爛,嚥下肚子去,想起來也教人害怕。"海乙那"是狼的親眷,狼是狗的本家。前天趙家的狗,看我幾眼,可見他也同謀,早已接洽。老頭子眼看著地,豈能瞞得我過。

  最可憐的是我的大哥,他也是人,何以毫不害怕;而且合夥吃我呢?還是歷來慣了,不以為非呢?還是喪了良心,明知故犯呢?

  我詛咒吃人的人,先從他起頭;要勸轉吃人的人,也先從他下手。

  其實這種道理,到了現在,他們也該早已懂得,……

  忽然來了一個人;年紀不過二十左右,相貌是不很看得清楚,滿面笑容,對了我點頭,他的笑也不像真笑。我便問他,“吃人的事,對麼?”他仍然笑著説,“不是荒年,怎麼會吃人。”我立刻就曉得,他也是一夥,喜歡吃人的;便自勇氣百倍,偏要問他。

  “對麼?”

  “這等事問他什麼。你真會……説笑話。……今天天氣很好。”

  天氣是好,月色也很亮了。可是我要問你,“對麼?”

  他不以為然了。含含糊胡的答道,“不……”

  “不對?他們何以竟吃?!”

  “沒有的事……”

  “沒有的事?狼子村現吃;還有書上都寫著,通紅斬新!”

  他便變了臉,鐵一般青。睜著眼説,“有許有的,這是從來如此……”

  “從來如此,便對麼?”

  “我不同你講這些道理;總之你不該説,你説便是你錯!”

  我直跳起來,張開眼,這人便不見了。全身出了一大片汗。他的年紀,比我大哥小得遠,居然也是一夥;這一定是他娘老子先教的。還怕已經教給他兒子了;所以連小孩子,也都惡狠狠的看我。

  自己想吃人,又怕被別人吃了,都用著疑心極深的眼光,面面相覷。……

  去了這心思,放心做事走路吃飯睡覺,何等舒服。這只是一條門檻,一個關頭。他們可是父子兄弟夫婦朋友師生仇敵和各不相識的人,都結成一夥,互相勸勉,互相牽掣,死也不肯跨過這一步。

  大清早,去尋我大哥;他立在堂門外看天,我便走到他背後,攔住門,格外沉靜,格外和氣的對他説,

  “大哥,我有話告訴你。”

  “你説就是,”他趕緊回過臉來,點點頭。

  “我只有幾句話,可是説不出來。大哥,大約當初野蠻的人,都吃過一點人。後來因為心思不同,有的不吃人了,一味要好,便變了人,變了真的人。有的卻還吃,—— 也同蟲子一樣,有的變了魚鳥猴子,一直變到人。有的不要好,至今還是蟲子。這吃人的人比不吃人的人,何等慚愧。怕比蟲子的慚愧猴子,還差得很遠很遠。

  “易牙蒸了他兒子,給桀紂吃,還是一直從前的事。誰曉得從盤古開闢天地以後,一直吃到易牙的兒子;從易牙的兒子,一直吃到徐錫林;從徐錫林,又一直吃到狼子村捉住的人。去年城裡殺了犯人,還有一個生癆病的人,用饅頭蘸血舐。

  “他們要吃我,你一個人,原也無法可想;然而又何必去入夥。吃人的人,什麼事做不出;他們會吃我,也會吃你,一夥裏面,也會自吃。但只要轉一步,只要立刻改了,也就是人人太平。雖然從來如此,我們今天也可以格外要好,説是不能!大哥,我相信你能説,前天佃戶要減租,你説過不能。”

  當初,他還只是冷笑,隨後眼光便兇狠起來,一到説破他們的隱情,那就滿臉都變成青色了。大門外立著一夥人,趙貴翁和他的狗,也在裏面,都探頭探腦的挨進來。有的是看不出面貌,似乎用布蒙著;有的是仍舊青面獠牙,抿著嘴笑。我認識他們是一夥,都是吃人的人。可是也曉得他們心思很不一樣,一種是以為從來如此,應該吃的;一種是知道不該吃,可是仍然要吃,又怕別人説破他,所以聽了我的話,越發氣憤不過,可是抿著嘴冷笑。

  這時候,大哥也忽然顯出凶相,高聲喝道,

  “都出去!瘋子有什麼好看!”

  這時候,我又懂得一件他們的巧妙了。他們豈但不肯改,而且早已佈置;預備下一個瘋子的名目罩上我。將來吃了,不但太平無事,怕還會有人見情。佃戶説的大家吃了一個惡人,正是這方法。這是他們的老譜!

  陳老五也氣憤憤的直走進來。如何按得住我的口,我偏要對這夥人説,

  “你們可以改了,從真心改起!要曉得將來容不得吃人的人,活在世上。

  “你們要不改,自己也會吃盡。即使生得多,也會給真的人除滅了,同獵人打完 狼子一樣!——同蟲子一樣!”

  那一夥人,都被陳老五趕走了。大哥也不知那裡去了。陳老五勸我回屋子裡去。 屋裡面全是黑沉沉的。橫樑和椽子都在頭上發抖;抖了一會,就大起來,堆在我身上。

  萬分沉重,動彈不得;他的意思是要我死。我曉得他的沉重是假的,便掙紮出來, 出了一身汗。可是偏要説,

  “你們立刻改了,從真心改起!你們要曉得將來是容不得吃人的人,……”

十一

  太陽也不出,門也不開,日日是兩頓飯。

  我捏起筷子,便想起我大哥;曉得妹子死掉的緣故,也全在他。那時我妹子才五歲,可愛可憐的樣子,還在眼前。母親哭個不住,他卻勸母親不要哭;大約因為自己吃了,哭起來不免有點過意不去。如果還能過意不去,……

  妹子是被大哥吃了,母親知道沒有,我可不得而知。

  母親想也知道;不過哭的時候,卻並沒有説明,大約也以為應當的了。記得我四五歲時,坐在堂前乘涼,大哥説爺娘生病,做兒子的須割下一片肉來,煮熟了請他吃,才算好人;母親也沒有説不行。一片吃得,整個的自然也吃得。但是那天的哭法,現在想起來,實在還教人傷心,這真是奇極的事!

十二

  不能想了。

  四千年來時時吃人的地方,今天才明白,我也在其中混了多年;大哥正管著家務,妹子恰恰死了,他未必不和在飯菜裡,暗暗給我們吃。

  我未必無意之中,不吃了我妹子的幾片肉,現在也輪到我自己,……

  有了四千年吃人履歷的我,當初雖然不知道,現在明白,難見真的人!

十三

  沒有吃過人的孩子,或者還有?

  救救孩子……

一九一八年四月, 鲁迅

mercredi 22 juin 2011

La pendule sonne encore plusieurs fois

Mme et M. Martin s'assoient l'un en face de l'autre, sans se parler. Ils se sourient, avec timidité.

M. Martin, d'une voix traînante, monotone, un peu chantante, nullement nuancée. - Mes excuses, Madame, mais il me semble, si je ne me trompe, que je vous ai déjà rencontrée quelque part.

Mme Martin - A moi aussi, Monsieur, il me semble que je vous ai déjà rencontré quelque part.

M. Martin - Ne vous aurais-je pas déjà aperçue, Madame, à Manchester, par hasard ?

Mme Martin - C'est très possible ! Moi, je suis originaire de la ville de Manchester ! Mais je ne me souviens pas très bien, Monsieur, je ne pourrais pas dire si je vous y ai aperçu ou non !

M. Martin - Mon Dieu, comme c'est curieux ! Moi aussi je suis originaire de la ville de Manchester, Madame !

Mme Martin - Comme c'est curieux !

M. Martin - Comme c'est curieux !... Seulement moi, Madame, j'ai quitté la ville de Manchester il y a cinq semaines environ.

Mme Martin - Comme c'est curieux ! Quelle bizarre coïncidence ! Moi aussi, Monsieur, j'ai quitté la ville de Manchester il y a cinq semaines environ.

M. Martin - J'ai pris le train d'une demie après huit le matin, qui arrive à Londres un quart avant cinq, Madame.

Mme Martin - Comme c'est curieux ! Comme c'est bizarre! et quelle coïncidence ! J'ai pris le même train, Monsieur, moi aussi !

M. Martin - Mon Dieu, comme c'est curieux! Peut-être bien alors, Madame, que je vous ai vue dans le train?

Mme Martin - C'est bien possible, ce n'est pas exclu, c'est plausible et, après tout, pourquoi pas ! Mais je n'en ai aucun souvenir, Monsieur.

M. Martin - Je voyageais en deuxième classe, Madame. Il n'y a pas de deuxième classe en Angleterre, mais je voyage quand même en deuxième classe.

Mme Martin - Comme c'est bizarre! Que c'est curieux! et quelle coïncidence! Moi aussi, Monsieur, je voyageais en deuxième classe.

M. Martin - Comme c'est curieux! Nous nous sommes peut-être bien rencontrés en deuxième classe, chère Madame.

Mme Martin - La chose est bien possible et ce n'est pas du tout exclu. Mais je ne m'en souviens pas très bien, cher Monsieur !

M. Martin - Ma place était dans le wagon numéro huit, sixième compartiment, Madame !

Mme Martin - Comme c'est curieux! ma place aussi était dans le wagon numéro huit, sixième compartiment, cher Monsieur !

M. Martin - Comme c'est curieux et quelle coïncidence bizarre ! Peut-être nous sommes-nous rencontrés dans le sixième compartiment, chère Madame ?

Mme Martin - C'est bien possible, mais je ne m'en souviens pas, cher Monsieur !

M. Martin - A vrai dire, chère Madame, moi non plus je ne m'en souviens pas, mais il est possible que nous nous soyons aperçus là, et si j'y pense bien, la chose me semble même très possible.

Mme Martin - Oh ! Vraiment, bien sûr, vraiment, Monsieur !

M. Martin - Comme c'est curieux !... J'avais la place numéro trois, près de la fenêtre, chère Madame.

Mme Martin - Oh, mon Dieu, comme c'est curieux et comme c'est bizarre, j'avais la place numéro six, près de la fenêtre en face de vous, cher Monsieur.

M. Martin - Oh, mon Dieu, comme c'est curieux et quelle coïncidence !... Nous étions donc vis-à-vis, chère Madame ! C'est là que nous avons dû nous voir !

Mme Martin - Comme c'est curieux ! C'est possible mais je ne m'en souviens pas, Monsieur !

M. Martin - A vrai dire, chère Madame, moi non plus je ne m'en souviens pas. Cependant, il est très possible que nous nous soyons vus à cette occasion.

Mme Martin - C'est vrai, mais je n'en suis pas sûre du tout, Monsieur.

M. Martin - Ce n'était pas vous, chère Madame, la dame qui m'avait prié de mettre sa valise dans le filet et qui ensuite m'a remercié et m'a permis de fumer ?

Mme Martin - Mais si, ça devait être moi, Monsieur! Comme c'est curieux, comme c'est curieux, et quelle coïncidence !

M. Martin - Comme c'est curieux, comme c'est bizarre, quelle coïncidence ! Eh bien alors, alors, nous nous sommes peut-être connus à ce moment-là, Madame ?

Mme Martin - Comme c'est curieux et quelle coïncidence ! C'est bien possible, cher Monsieur! Cependant, je ne crois pas m'en souvenir.

M. Martin - Moi non plus, Madame.

Un moment de silence. La pendule sonne 2-1.

M. Martin - Depuis que je suis arrivé à Londres, j'habite rue Bromfield, chère Madame.

Mme Martin - Comme c'est curieux, comme c'est bizarre ! moi aussi, depuis mon arrivée à Londres j'habite rue Bromfield, cher Monsieur.

M. Martin - Comme c'est curieux, mais alors, mais alors, nous nous sommes peut-être rencontrés rue Bromfield, chère Madame.

Mme Martin - Comme c'est curieux, comme c'est bizarre ! C'est bien possible après tout ! Mais je ne m'en souviens pas, cher Monsieur.

M. Martin - Je demeure au numéro dix-neuf, chère Madame.

Mme Martin - Comme c'est curieux, moi aussi j'habite au numéro dix-neuf, cher Monsieur.

M. Martin - Mais alors, mais alors, mais alors, mais alors, mais alors, nous nous sommes peut-être vus dans cette maison, chère Madame ?

Mme Martin - C'est bien possible, mais je ne m'en souviens pas, cher Monsieur.

M. Martin - Mon appartement est au cinquième étage, c'est le numéro huit, chère Madame.

Mme Martin - Comme c'est curieux, mon Dieu, comme c'est bizarre ! et quelle coïncidence! moi aussi j'habite au cinquième étage, dans l'appartement numéro huit, cher Monsieur.

M. Martin - Comme c'est curieux, comme c'est curieux, comme c'est curieux et quelle coïncidence ! Vous savez, dans ma chambre à coucher j'ai un lit. Mon lit est couvert d'un édredon vert. Cette chambre, avec ce lit et son édredon vert, se trouve au fond du corridor, entre les water et la bibliothèque, chère Madame !

Mme Martin - Quelle coïncidence, ah mon Dieu, quelle coïncidence ! Ma chambre à coucher a elle aussi un lit avec un édredon vert et se trouve au fond du corridor, entre les water, cher Monsieur, et la bibliothèque !

M. Martin - Comme c'est bizarre, curieux, étrange! alors, Madame, nous habitons dans la même chambre et nous dormons dans le même lit, chère Madame. C'est peut-être là que nous nous sommes rencontrés !

Mme Martin - Comme c'est curieux et quelle coïncidence! C'est bien possible que nous nous y soyons rencontrés, et peut-être même la nuit dernière. Mais je ne m'en souviens pas, cher Monsieur.

M. Martin - J'ai une petite fille, ma petite fille, elle habite avec moi, chère Madame. Elle a deux ans, elle est blonde, elle a un oeil blanc et un oeil rouge, elle est très jolie, elle s'appelle Alice, chère Madame.

Mme Martin - Quelle bizarre coïncidence! Moi aussi j'ai une petite fille, elle a deux ans, un œil blanc et un œil rouge, elle est très jolie et s'appelle aussi Alice, cher Monsieur!

M. Martin, même voix traînante, monotone. - Comme c'est curieux et quelle coïncidence ! et bizarre ! C'est peut-être la même, chère Madame!

Mme Martin - Comme c'est curieux! C'est bien possible, cher Monsieur.

Un assez long moment de silence... La pendule sonne vingt-neuf fois.

M. Martin, après avoir longuement réfléchi, se lève lentement et, sans se presser, se dirige vers Mme Martin qui, surprise par l’air solennel de M. Martin, s'est levée, elle aussi, tout doucement; M. Martin a la même voix rare, monotone, vaguement chantante. - Alors, chère Madame, je crois qu'il n'y a pas de doute, nous nous sommes déjà vus et vous êtes ma propre épouse... Élisabeth, je t'ai retrouvée !

Mme Martin s'approche de M. Martin sans se presser. Ils s'embrassent sans expression. La pendule sonne une fois, très fort. Le coup de pendule doit être si fort qu'il doit faire sursauter les spectateurs. Les époux Martin ne l'entendent pas.

Mme Martin - Donald, c'est toi, darling !

Ils s'assoient dans le même fauteuil, se tiennent embrassés et s'endorment. La pendule sonne encore plusieurs fois.

La Cantatrice chauve, Scène IV,Eugène Ionesco

lundi 6 juin 2011

Scryf et M@n

Scryf vient d'ouvrir.
M@n il y a peu.

Deux projets fort différents, le premier s'ouvre aujourd'hui, le second c'était un peu avant hier.
Je note ça ici pour vous en parler plus en détail le moment venu.
Et m'interroger sur une éventuelle articulation avec les penchants du roseau.

(désolé pour ce style télégraphique, il correspond assez bien à ces deux sigles (?) abscons ; srcryf et m@n).

- page 1 de 3