Journal des penchants du roseau

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

vendredi 11 juin 2010

Le Passeur et le ciseau du sculpteur

Les deux textes, ci-dessous reproduits : Khristophoros, le traducteur est un passeur de Jean-Claude Capèle (1) et l'image du sculpteur décrite par Françoise Wuilmart (2) se complètent agréablement. Ils nous font percevoir, avec sensibilité, la qualité d'auteur propre au traducteur.

Khristophoros, le traducteur est un passeur

« Lorsqu'en ces jours, lointains déjà, de mon enfance, quelque part dans le pays de Bade, je me rendais compte que je ne parvenais que très imparfaitement à jouer les interprètes alors que j'étais bilingue, j'avais touché du doigt sans le savoir le point crucial de ce qui était déjà, alors, ma double culture : savoir deux langues, c'est-à-dire se mouvoir sans difficulté dans deux univers linguistiques et culturels différents, ne signifie pas, tant s'en faut, que l'on puisse passer sans encombres d'un système à l'autre. J'avais beau comprendre, je n'étais pas toujours à même de traduire*.

Langue maternelle et langue paternelle : tel fut le dilemme qui accompagna mes jeunes années. Dilemme linguistique, bien sûr, mais aussi dilemme culturel, tant il est vrai que je vécus très tôt, à défaut de le comprendre tout à fait, ce phénomène de l'entre-deux qui consiste à avoir deux visions du monde, un moi et un Ich. C'est de cet hiatus qu'est né peu à peu, presque à mon insu, le désir de dépasser ce gouffre, de surmonter ce qui est bel et bien une schizophrénie – en me l'appropriant : devenir le maillon manquant en ayant la prétention – ultime! – d'être le pont jeté entre les deux rives, tout en s'effaçant pour se glisser dans l'habit de saint Christophe, ceux du passeur. La traduction comme mode d'expression du déchirement.

Quiconque a approché la traduction sait que les traducteurs sont les sans-grade de la littérature. Paradoxalement, cette situation les amène souvent à se laisser aller soit à l'arrogance qui affirme que tout est traduisible, soit au désespoir qui voudrait que rien ne le soit.

Le traducteur étant le point de contact, le passage obligé entre deux univers culturels, il est aussi le lieu de tous leurs conflits. Sa tâche consiste donc à tenter de résoudre le dilemme dont il est le théâtre. Et c'est là que l'on touche à l'essence même de la traduction. Est-il inutile de rappeler que chaque langue n'est pas réductible aux mots qui la composent ? Il ne s'agit donc pas, dans l'acte de traduire, de se contenter de mettre en regard deux nomenclatures, comme si la réalité du monde était une et chaque langue un simple catalogue de signifiants différents pour des signifiés identiques – conception empirique des langues qui pose les idées comme préexistant aux mots, alors que Humboldt, déjà, nous a enseigné qu'une langue est avant toute chose une analyse incomplète et subjective du réel, une vision du monde** donc, et que, par conséquent, les éléments de réalité du langage ne reviennent jamais exactement sous la même forme dans une autre. Bref, la langue est un découpage, parfois unique, et un éclairage particulier du réel que notre ancrage linguistique et culturel nous impose, tant il est vrai que nous pensons notre univers dans des catégories modelées par notre langue maternelle.

La question se complique ici : existe-t-il une ou plusieurs expériences du monde, et cette expérience est-elle définissable ? Et les mots qu'une langue emploie sont-ils l'équivalent exact de ceux utilisés par une autre pour décrire un phénomène supposé identique ? Lorsque je traduis, la question est moins de savoir si je traduis tous les mots ou toutes les unités de sens, mais plutôt de savoir de quelle expérience je rends compte, et si je parviens, quels que soient les moyens linguistiques mis en œuvre, à la faire passer dans l'autre langue : je dois pour cela maîtriser les deux référentiels et savoir où et comment ils pourraient se recouper. L'univocité, ici, est sinon impossible, du moins rare.

Est-ce à dire que toute traduction est impossible ? Oui, si l'on s'en tient à l'objectif primordial que l'on définit généralement sous le vocable de fidélité. Mais qu'entend-on au juste par là ? Fidélité au mot à mot ? au style ? à ce qu'il est convenu d'appeler le sens du texte de départ ?

C'est une lapalissade que d'affirmer qu'il y a autant de versions d'un même texte que de traducteurs – ce qui a au moins le mérite d'expliquer le caractère miraculeux de la Septante. Une traduction est avant tout une lecture. Mais par-delà cet aspect subjectif, quel est le résultat qualitatif recherché par le traducteur ? Restreignons le champ de l'analyse en le réduisant à l'alternative suivante : le texte d'arrivée doit-il se lire comme un texte traduit ou comme une œuvre qui aurait pu être écrite telle quelle dans la langue d'arrivée ? En d'autres termes : le traducteur doit-il gommer l'origine exogène du texte qu'il rend ou doit-il s'efforcer de marquer l'œuvre comme étant traduite, c'est-à-dire laisser transparaître son « étrangeté » ? Peut-être ne faut-il pas oublier que le passeur dont nous parlions plus haut est avant tout un trait d'union et qu'il doit non seulement éviter de décourager son lecteur mais aussi toujours penser à son plaisir. Le seul moyen pour réussir, même en partie, cette quadrature du cercle, c'est de rechercher l'équivalence. Cicéron, déjà, l'avait compris, qui affirmait à propos des Discours de Démosthène qu'il avait traduits : «Je ne les ai pas rendus en simple traducteur (ut interpres), mais en écrivain (sed ut orator) », avant de poursuivre : « J'ai cru, en effet, que ce qui importait au lecteur, c'était de lui en offrir non pas le même nombre, mais pour ainsi dire le même poids. » Autrement dit, il le fait « en serrant de près les mots, mais au point seulement où ils ne répugnent pas à notre goût ». Donc, non pas traduire les mots, mais leur génie.

En filigrane d'une telle conception s'impose une évidence: la traduction n'est pas une activité scientifique, car elle est bien souvent, et souvent par nécessité, approximative. Mais elle est un art, puisque, pour préserver le rang du texte traduit, elle se doit de devenir écriture et création. C'est précisément ce qui l'élève et la fait échapper à la médiocrité.

Que serait notre « culture » d'aujourd'hui sans les traductions qui l'émaillent depuis la nuit des temps, qu'elles soient marquées au sceau du génie ou pèchent par leurs insuffisances ? Certains auteurs mondialement connus qui, parfois, mettent en cause tel ou tel de leurs traducteurs avec une vigueur proportionnelle à leur notoriété feraient bien de se souvenir que sans ces modestes artisans de la langue, ils seraient restés dans les oubliettes de la littérature mondiale. »

Jean-Claude Capèle, 1998.

(*) Ou, comme le dit si bien Georges-Arthur Goldschmidt : « C'est une situation de surplomb où on est sans cesse stupéfait de ne jamais pouvoir dire dans l'autre langue ce qu'on dit dans l'une. »

(**) « Jede Sprache hat eine eigene Weltsicht. »

Le ciseau du sculpteur

« Le sculpteur qui à l'aide de son ciseau tente de reproduire la figure dans du bois, se heurte au même problème que le traducteur. Le bois, équivalent de la langue d'arrivée, est très différent du marbre, symbole de la langue de départ : il fait un autre effet, a une autre odeur, éveille d'autres sensations. Dès le départ, le sculpteur sait que sa figure suscitera des sentiments bien différents, ne serait-ce déjà que par sa plus grande fragilité. Alors qu'il tente par exemple de respecter le galbe de l'épaule de la figure originale, la veine du bois le narguera, et il devra se rendre à l'évidence : s'il persiste à vouloir respecter le modèle, le bois cassera. Le voilà donc contraint d'obéir à la veine du bois et de donner une autre forme à l'épaule, malgré sa bonne volonté et son souci de fidélité. Au bout du compte la figure de bois sera donc bien différente de la figure de marbre. Le traducteur est donc, très certainement, un écrivain. Ce qui le distingue fondamentalement, bien sûr, de l'auteur au premier chef, c'est que le texte réécrit « ne sort pas de lui ». Ce n'est pas dans son propre imaginaire qu'il va puiser ses phrases, ni dans son vécu, ni dans son ego profond. Et pourtant son travail d'artisan est le même : le travail d'écriture.

Cela dit, un ingrédient me semble nécessaire, voire inévitable à la restitution heureuse du texte de départ : l'empathie, qui suppose non pas une communauté d'idées ou de vécu avec l'auteur, mais plutôt une similitude beaucoup plus subtile dans l'approche des choses, du monde, dans la structuration originelle du langage. Un musicien peut-il jouer avec le même bonheur du Bach ou du Chopin ? »

Françoise Wuilmart, 2006.

1. La bibliographie de Jean-Claude Capèle est consultable sur son site internet : http://www.khristophoros.net/Trad/, nous y trouvons plus particulièrement L'Allemagne hier et aujourd'hui.

2. Françoise Wuilmart de l'Institut supérieur de traducteurs et interprètes, Bruxelles, possède une riche bibliographie. Nous citerons Une femme à Berlin : journal 20 avril – 22 juin 1945, Anonyme, NRF, 2006.

Les Passeurs sont si discrets lorsqu'ils rament

Quel est le point commun entre Amélie Audiberti, Martine Schruoffeneger, Victor Bérard et, disons, Marianne Véron ?

Ne pas bénéficier d'une grande notoriété ?

Oui, mais cela n'est pas remarquable.

Vous vous moquez ! Être des auteurs ?

Hum, n'auriez-vous pas été inspiré par le nom de cette rubrique ? Certes, vous avez raison, mais connaissez-vous leurs livres ?

Ma foi, non, quoique Amélie Audiberti, n'aurait-elle pas écrit La Poupée ?

Audiberti, oui, mais Jacques.

Ah ! Les autres ne me disent rien non plus...

Avez-vous lu 1984 (1) ?

De George Orwell ? Oui, mais...

Et Si c'est un homme (2) ?

Oh, je ne l'ai pas lu... Primo Levi, n'est-ce pas ?

Oui et l'Odyssée (3) ?

Le voyage d'Ulysse, la toison d'or et Pénélope qui n'achève jamais sa toile.

— Nouvelles africaines (4) ?

Non, je ne me rappelle pas. Où voulez-vous...

Dans quelle langue avez-vous lu 1984 ?

Eh bien, en français naturellement.

Les Passeurs sont si discrets lorsqu'ils rament

Début 2007, Annie David, sur un forum d'édition à la demande, tenait à peu près ce propos :

« La traduction littéraire est un art. Comme l'écriture », je ne pouvais qu'acquiescer :

« C'est si vrai qu'on ignore souvent, lors de la lecture d'un texte étranger, ce qui relève - dans notre appréciation - de la traduction.

Ici, j'ai sous le coude quelques traductions des Géorgiques de Virgile, je vous en extraits quatre vers, et quelques traductions :

Virgile

Ante Iovem nulli subigebant arva coloni ;
Ne signare quidem aut partiri limite campum
fas erat: in medium quaerebant, ipsaque tellus
omnia liberius, nullo poscente, ferebat.

Delille (1770)

Avant lui, point d’enclos, de bornes, de partage ;
La terre était de tous le commun héritage ;
Et, sans qu’on l’arrachât, prodigue de son bien
La terre donnait plus à qui n’exigeait rien.

de Marolles (1649)

Auparavant, il n’y avait point de laboureurs : comme les hommes n’avaient point l’usage de partager les champs, aussi leur était-il défendu d’y mettre des bornes, et possédaient toutes choses en commun, la terre sans être sollicitée portant toutes sortes de fruits.

de Pinchesne (1708)

Avant lui les mortels en ignoraient l’usage.
On n’avait point encore divisé l’Héritage :
Les Bornes, les Contrats, les Fonds, les Revenus
N’étaient qu’illusion et que noms inconnus,
Chacun s’appropriant ce que la Terre pleine
Produisait en commun d’elle-même sans peine.

Cabaret-Dupaty (1878)

Avant Jupiter, personne ne cultivait les champs. Il n’était pas même permis de partager ni de limiter le sol. On recueillait en commun, et, sans être forcée, la terre prodiguait librement tout d’elle-même.

Desportes (1806)

Avant Jupiter le labourage même était inconnu ; il n'était pas permis de faire le partage des champs, d'en marquer les limites. C'était l'héritage commun, et la terre, sans être sollicitée, donnait libéralement tous ses biens.

Rat (1932)

Avant Jupiter, point de colon qui domptât les guérets; il n'était même pas permis de borner ou de partager les champs par une bordure : les récoltes étaient mises en commun, et la terre produisait tout d'elle-même, librement, sans contrainte.

Je ne vous dis pas celles qui ont ma préférence. »

Caricature

Jacques Paionni, à cette lecture, remarqua : « Belle démonstration de ce qui doit se passer dans nos parlements européens »

Ce qui, de ma part, provoqua ce propos :

« Bah, tu es gentil pour les institutions européennes, ou... très méchant pour les différents traducteurs ci-dessus.

Hum... une traduction, du même passage de Virgile, par la Commission, pourrait donner quelque chose comme ceci :

[Note de synthèse ref. e-27X35Z1984, la version intégrale est disponible et consultable dans notre nouveau système d'archivage électronique réf. e-WX12-15-87A]

Avant l'adoption de la norme Iso 1984, la rationalisation de la production agricole nécessaire à notre croissance économique, élément structurel permettant une bonne utilisation des ressources et un approvisionnement durable de nos métropoles, n'était pas encore interopérable.

La spécialisation et la sécurisation des espaces qui par le gain de productivité subséquent et l'économie d'échelle conséquente permettent aujourd'hui d'adapter, à flux tendu, la production à la consommation des agents économiques tout en respectant les règles sanitaires correspondant aux normes en vigueur n'était pas réalisée.

La répartition des budgets aux différentes dotations définies dans le schéma directeur qui permet la traçabilité des différents flux matériels et immatériels ainsi que la bonne gestion des stocks en fonction de la conjoncture n'était pas mise en œuvre.

Ainsi, sans respecter les règles sanitaires élémentaires, les normes de la diététique internationale, l'étiquetage précis des produits, la prévention des épizooties et des endémies, l'agent économique mal défini (l'acte de consommation étant de manière irrationnelle confondu avec l'acte de production ; la sphère culturelle avec l'agriculturelle ; etc.) puisait, sans le discernement que les fondamentaux économiques et sociaux nous imposent, anarchiquement les ressources de notre écosystème. »

Nuances

« Ce style me rappelle furieusement celui qui fit passer ce passage de « Nuances » de René Dorin de :

« Tino Rossi chante...
C'est un cachet !.
Il a le premier prix....
C'est un comprimé ! ».

à :

« Tino Rossi chante....
C'est un joint!.
Il a le premier prix....
C'est un médicament! »

en utilisant un système de traduction automatique. »

Plus sérieusement, deux traducteurs contemporains nous renseignent, avec sensibilité et à propos, sur leur art : Jean-Claude Capèle et Françoise Wuilmart : Le Passeur et le ciseau du sculpteur.

Ainsi, le traduit par..., vous l'aviez ignoré.

1. 1984, George Orwell, trad. Amélie Audiberti, ed. Gallimard, 1950.
2. Si c'est un homme, Primo Levi, trad. Martine Schruoffeneger, Julliard, 1987.
3. Odyssée, Homère, trad. Victor Bérard, Armand Colin, 1931.
4. Nouvelles africaines, Doris Lessing, trad. Marianne Véron, Albin Michel, 1980.

samedi 12 décembre 2009

La Fin des livres

[Le futur est toujours certain...]

On épilogua quelque temps sur les idées générales exposées par notre convive symboliste, et ce fut le fondateur lui-même de l’École des Esthètes de demain qui changea le cours de la conversation en m’apostrophant brusquement: « Eh bien! mon cher bibliophile, ne parlez-vous pas à votre tour; ne nous direz-vous pas ce qu’il adviendra des lettres, des littérateurs et des livres d’ici quelque cent ans ? — Puisque nous réformons ce soir à notre guise la société future, apportant chacun un rayon lumineux dans la sombre nuit des siècles à venir, éclairez- nous de votre propre phare tournant, projetez votre lueur à l’horizon. »

Ce furent des : « Oui ! oui. . . » des sollicitations pressantes et cordiales, et, comme nous étions en petit comité, qu’il faisait bon s’écouter penser et que l’atmosphère de ce coin de club était chaude, sympathique et agréable, je n’hésitai pas à improviser ma conférence.

La voici: « Ce que je pense de la destinée des livres, mes chers amis.

« La question est intéressante et me passionne d’autant plus que je ne me l’étais jamais posée jusqu’à cette heure précise de notre réunion.

« Si par livres vous entendez parler de nos innombrables cahiers de papier imprimé, ployé, cousu, broché sous une couverture annonçant le titre de l’ouvrage, je vous avouerai franchement que je ne crois point, — et que les progrès de l’électricité et de la mécanique moderne m’interdisent de croire, — que l’invention de Gutenberg puisse ne pas tomber plus ou moins prochainement en désuétude comme interprète de nos productions intellectuelles.

« L’imprimerie que Rivarol appelait si judicieusement « l’artillerie de « la pensée » » et dont Luther disait qu’elle est le dernier et le suprême don par lequel Dieu avance les choses de l’Évangile, l’Imprimerie qui a changé le sort de l’Europe et qui, surtout depuis deux siècles, gouverne l’opinion, par le livre, la brochure et le journal; l’imprimerie qui, àdater de 1436, régna si despotiquement sur nos esprits, me semble menacée de mort, à mon avis, par les divers enregistreurs du son qui ont été récemment découverts et qui peu à peu vont largement se perfectionner.

« Malgré les progrès énormes apportés successivement dans la science des presses, en dépit des machines à composer faciles à conduire et qui fournissent des caractères neufs fraîchement moulés dans des matrices mobiles, il me paraît que l’art où excellèrent successivement Fuster, Schoeffer, Estienne et Vascosan, Alde Manuce et Nicolas Jenson, a atteint à son apogée de perfection, et que nos petits-neveux ne confieront plus leurs ouvrages à ce procédé assez vieillot et en réalité facile à remplacer par la phonographie encore à ses débuts. »

Ce fut un toile d’interruptions et d’interpellations parmi mes amis et auditeurs, des: oh! étonnés, des: ah! ironiques, des: eh! eh! remplis de doute et, se croisant, de furieuses dénégations : « Mais c’est impossible!... Qu’entendez-vous par là? » J’eus quelque peine à reprendre la parole pour m’expliquer plus à loisir.

« Laissez-moi vous dire, très impétueux auditeurs, que les idées que je vais vous exposer sont d’autant moins affirmatives qu’elles ne sont aucunement mûries par la réflexion et que je vous les sers telles qu’elles m’arrivent, avec une apparence de paradoxe; mais il n’y a guère que les paradoxes qui contiennent des vérités, et les plus folles prophéties des philosophes du XVIIIe siècle se sont aujourd’hui déjà en partie réalisées.

« Je me base sur cette constatation indéniable que l’homme de loisir repousse chaque jour davantage la fatigue et qu’il recherche avidement ce qu’il appelle le confortable, c’est-à-dire toutes les occasions de ménager autant que possible la dépense et le jeu de ses organes. Vous admettrez bien avec moi que la lecture, telle que nous la pratiquons aujourd’hui, amène vivement une grande lassitude, car non seulement elle exige de notre cerveau une attention soutenue qui consomme une forte partie de nos phosphates cérébraux, mais encore elle ploie notre corps en diverses attitudes lassantes. Elle nous force, si nous lisons un de vos grands journaux, format du Times, à déployer une certaine habileté dans l’art de retourner et de plier les feuilles; elle surmène nos muscles tenseurs, si nous tenons le papier largement ouvert; enfin, si c’est au livre que nous nous adressons, la nécessité de couper les feuillets, de les chasser tour àtour l’un sur l’autre produit, par menus heurts successifs, un énervement très troublant à la longue.

« Or, l’art de se pénétrer de l’esprit, de la gaieté et des idées d’autrui demanderait plus de passivité ; c’est ainsi que dans la conversation notre cerveau conserve plus d’élasticité, plus de netteté de perception, plus de béatitude et de repos que dans la lecture, car les paroles qui nous sont transmises par le tube auditif nous donnent une vibrance spéciale des cellules qui, par un effet constaté par tous les physiologistes actuels et passés, excite nos propres pensées.

« Je crois donc au succès de tout ce qui flattera et entretiendra la paresse et l’égoïsme de l’homme; l’ascenseur a tué les ascensions dans les maisons; le phonographe détruira probablement l’imprimerie. Nos yeux sont faits pour voir et refléter les beautés de la nature et non pas pour s’user à la lecture des textes; il y a trop longtemps qu’on en abuse, et il n’est pas besoin d’être un savant ophtalmologiste pour connaître la série des maladies qui accablent notre vision et nous astreignent à emprunter les artifices de la science optique.

« Nos oreilles, au contraire, sont moins souvent mises à contribution; elles s’ouvrent à tous les bruits de la vie, mais nos tympans demeurent moins irrités; nous ne donnons pas une excessive hospitalité dans ces golfes ouverts sur les sphères de notre intelligence, et il me plaît d’imaginer qu’on découvrira bientôt la nécessité de décharger nos yeux pour charger davantage nos oreilles. Ce sera une équitable compensation apportée dans notre économie physique générale. »

« Très bien, très bien! » soulignaient mes camarades attentifs. « Mais la mise en pratique, cher ami, nous vous attendons là. Comment supposez-vous qu’on puisse arriver à construire des phonographes à la fois assez portatifs, légers et résistants pour enregistrer sans se détraquer de longs romans qui, actuellement, contiennent quatre, cinq cents pages ; sur quels cylindres de cire durcie clicherez-vous les articles et nouvelles du journalisme; enfin, à l’aide de quelles piles actionnerez-vous les moteurs électriques de ces futurs phonographes ? Tout cela est à expliquer et ne nous paraît pas d’une réalisation aisée. »

« Tout cela cependant se fera, repris-je; il y aura des cylindres inscripteurs légers comme des porte-plumes en celluloïd, qui contiendront cinq et six cents mots et qui fonctionneront sur des axes très ténus qui tiendront dans la poche; toutes les vibrations de la voix y seront reproduites; on obtiendra la perfection des appareils comme on obtient la précision des montres les plus petites et les plus bijoux; quant à l’électricité, on la trouvera souvent sur l’individu même, et chacun actionnera avec facilité par son propre courant fluidique, ingénieusement capté et canalisé, les appareils de poche, de tour de cou ou de bandoulière qui tiendront dans un simple tube semblable à un étui de lorgnette.

« Pour le livre, ou disons mieux, car alors les livres auront vécu, pour le novel ou storyographe, l’auteur deviendra son propre éditeur, afin d’éviter les imitations et contrefaçons ; il devra préalablement se rendre au Patent Office pour y déposer sa voix et en signer les notes basses et hautes, en donnant des contre-auditions nécessaires pour assurer les doubles de sa consignation.

« Aussitôt cette mise en règle avec la loi, l’auteur parlera son œuvre et la clichera sur des rouleaux enregistreurs et mettra en vente lui-même ses cylindres patentés, qui seront livrés sous enveloppe à la consomma-tion des auditeurs.

« On ne nommera plus, en ce temps assez proche, les hommes de lettres des écrivains, mais plutôt des narrateurs; le goût du style et des phrases pompeusement parées se perdra peu à peu, mais l’art de la diction prendra des proportions invraisemblables; il y aura des narrateurs très recherchés pour l’adresse, la sympathie communicative, la chaleur vibrante, la parfaite correction et la ponctuation de leurs voix.

« Les dames ne diront plus, parlant d’un auteur à succès : « J’aime tant sa façon d’écrire! » Elles soupireront toutes frémissantes: « Oh! ce diseur a une voix qui pénètre, qui charme, qui émeut; ses notes graves sont adorables, ses cris d’amours déchirants; il vous laisse toute brisée d’émotion après l’audition de son œuvre : c’est un ravisseur d’oreille incomparable. »

L’ami James Wittmore m’interrompit: « Et les bibliothèques, qu’en ferez-vous, mon cher ami des livres ? » « Les bibliothèques deviendront les phonographothèques ou bien les clichéothèques. Elles contiendront sur des étages de petits casiers successifs, les cylindres bien étiquetés des œuvres des génies de l’humanité. Les éditions recherchées seront celles qui auront été autophonographiées par des artistes en vogue : on se disputera, par exemple, le Molière de Coquelin, le Shakespeare d’Irving, le Dante de Salvini, le Dumas fils d’Éléonore Duce, le Hugo de Sarah Bernhardt, le Balzac de Mounet Sully, tandis que Goethe, Milton, Byron, Dickens, Emerson, Tennyson, Musset et autres auront été vibrés sur cylindres par des diseurs de choix.

« Les bibliophiles, devenus les phonographophiles, s’entoureront encore d’œuvres rares; ils donneront comme auparavant leurs cylindres à relier en des étuis de maroquin ornés de dorures fines et d’attributs symboliques. Les titres se liront sur la circonférence de la boîte et les pièces les plus rares contiendront des cylindres ayant enregistré à un seul exemplaire la voix d’un maître du théâtre, de la poésie ou de la musique ou donnant des variantes imprévues et inédites d’une œuvre célèbre.

« Les narrateurs, auteurs gais, diront le comique de la vie courante, s’applique-ront à rendre les bruits qui accompagnent et ironisent parfois, ainsi qu’en une orchestration de la nature, les échanges de conversations banales, les sursauts joyeux des foules assemblées, les dialectes étrangers ; les évocations de marseillais ou d’auvergnat amuseront les Français comme le jargon des Irlandais et des Westermen excitera le rire des Américains de l’Est.

« Les auteurs privés du sentiment des harmonies de la voix et des flexions nécessaires à une belle diction emprunteront le secours de gagistes, acteurs ou chanteurs pour emmagasiner leur œuvre sur les complaisants cylindres. Nous avons aujourd’hui nos secrétaires et nos copistes; il y aura alors des phonistes et des clamistes, interprétant les phrases qui leur seront dictées par les créateurs de littératures.

« Les auditeurs ne regretteront plus le temps où on les nommait lecteurs ; leur vue reposée, leur visage rafraîchi, leur nonchalance heureuse indiqueront tous les bienfaits d’une vie contemplative.

« Étendus sur des sophas ou bercés sur des rocking-chairs, ils jouiront, silencieux, des merveilleuses aventures dont des tubes flexibles apporteront le récit dans leurs oreilles dilatées par la curiosité.

« Soit à la maison, soit à la promenade, en parcourant pédestrement les sites les plus remarquables et pittoresques, les heureux auditeurs éprouveront le plaisir ineffable de concilier l’hygiène et l’instruction, d’exercer en même temps leurs muscles et de nourrir leur intelligence, car il se fabriquera des phono-opéragraphes de poche, utiles pendant l’excursion dans les montagnes des Alpes ou à travers les Cañons du Colorado.

— Votre rêve est très aristocratique, insinua l’humanitaire Julius Pollok; l’avenir sera sans aucun doute plus démocratique. J’aimerais, je vous l’avoue, à voir le peuple plus favorisé.

— Il le sera, mon doux poète, repris-je allégrement, en continuant à développer ma vision future, rien ne manquera au peuple sur ce point; il pourra se griser de littérature comme d’eau claire, à bon compte, car il aura ses distributeurs littéraires des rues comme il a ses fontaines.

« A tous les carrefours des villes, des petits édifices s’élèveront autour desquels pendront, à l’usage des passants studieux, des tuyaux d’audition correspondant à des œuvres faciles à mettre en action par la seule pression sur un bouton indicateur. ?D’autre part, des sortes d’automatic libraries, mues par le déclenchement opéré par le poids d’un penny jeté dans une ouverture, donneront pour cette faible somme les œuvres de Dickens, de Dumas père ou de Longfellow, contenues sur de longs rouleaux faits pour être actionnés à domicile.

« Je vais même au delà: l’auteur qui voudra exploiter personnellement ses œuvres à la façon des trouvères du moyen âge et qui se plaira à les colporter de maison en maison pourra en tirer un bénéfice modéré et toutefois rémunérateur en donnant en location à tous les habitants d’un même immeuble une infinité de tuyaux qui partiront de son magasin d’audition, sorte d’orgue porté en sautoir pour parvenir par les fenêtres ouvertes aux oreilles des locataires désireux un instant de distraire leur loisir ou d’égayer leur solitude.

« Moyennant quatre ou cinq cents par heure, les petites bourses, avouez-le, ne seront pas ruinées et l’auteur vagabond encaissera des droits relativement importants par la multiplicité des auditions fournies à chaque maison d’un même quartier.

« Est-ce tout?... non pas encore, le phonographisme futur s’offrira à nos petits-fils dans toutes les circonstances de la vie; chaque table de restaurant sera munie de son répertoire d’œuvres phonographiées, de même les voitures publiques, les salles d’attente, les cabinets des steamers, les halls et les chambres d’hôtel possèderont des phonographotèques à l’usage des passagers. Les chemins de fer remplaceront les parloir-cars par des sortes de Pullman circulating Libraries qui feront oublier aux voyageurs les distances parcourues, tout en laissant à leurs regards la possibilité d’admirer les paysages des pays traversés.

« Je ne saurais entrer dans les détails techniques sur le fonctionnement de ces nouveaux interprètes de la pensée humaine sur ces multiplicateurs de la parole; mais soyez sûr que le livre sera abandonné par tous les habitants du globe et que l’imprimerie cessera absolument d’avoir cours, en dehors des services qu’elle pourra rendre encore au commerce et aux relations privées, et qui sait si la machine à écrire, alors très développée, ne suffira pas à tous les besoins.

— Et le journal quotidien, me direz-vous, la Presse si considérable en Angleterre et en Amérique, qu’en ferez- vous?

— N’ayez crainte, elle suivra la voie générale, car la curiosité du public ira toujours grandissant et on ne se contentera bientôt plus des interviews imprimées et rapportées plus ou moins exactement; on voudra entendre l’interviéwé, ouïr le discours de l’orateur à la mode,. connaître la chansonnette actuelle, apprécier la voix des divas qui ont débuté la veille, etc.

« Qui dira mieux tout cela que le futur grand journal phonographique?

« Ce seront des voix du monde entier qui se trouveront centralisées dans les rouleaux de celluloïd que la poste apportera chaque matin aux auditeurs abonnés ; les valets de chambre et les chambrières au-ront l’habitude de les disposer dans leur axe sur les deux paliers de la machine motrice et ils apporteront les nouvelles au maître ou à la maîtresse, àl’heuredu réveil: télégrammes de l’Étranger, cours de la Bourse, articles fantaisistes, revues de la veille, on pourra tout entendre en rêvant encore sur la tiédeur de son oreiller.

« Le journalisme sera naturellement transformé, les hautes situations seront réservées aux jeunes hommes solides, à la voix forte, chaudement timbrée, dont l’art de dire sera plutôt dans la prononciation que dans la recherche des mots ou la forme des phrases. Le mandarinisme littéraire disparaîtra, les lettrés n’occuperont plus qu’un petit nombre infime d’auditeurs; mais le point important sera d’être vite renseigné en quelques mots sans commentaires.

Il y aura dans tous les offices de journaux des halls énormes, des spoking-halls où les rédacteurs enregistreront à haute voix les nouvelles reçues; les dépêches arrivées téléphoniquement se trouveront immédiatement inscrites par un ingénieux appareil établi dans le récepteur de l’acoustique. Les cylindres obtenus seront clichés à grand nombre et mis à la poste en petites boîtes avant trois heures du matin, à moins que, par suite d’une entente avec la compagnie des téléphones, l’audition du journal ne puisse être portée à domicile par les fils particuliers des abonnés, ainsi que cela se pratique déjà pour les théâtrophones. »

William Blackcross, l’aimable critique et esthète qui jusque-là avait bien voulu prêter attention à mon fantaisiste bavardage sans m’interrompre, jugea le moment opportun de m’interroger: Permettez-moi de vous demander, dit-il, comment vous remplacerez l’illustration des livres? L’homme, qui est un éternel grand enfant, réclamera toujours des images et aimera à voir la représentation des choses qu’il imagine ou qu’on lui raconte.

— Votre objection, repris-je, ne me démonte pas; l’illustration sera abondante et réaliste; elle pourra satisfaire les plus exigeants. Vous ignorez peut-être la grande découverte de demain, celle qui bientôt nous stupéfiera. Je veux parler du KINÉTOGRAPHE de Thomas Édison, dont j’ai pu voir les premiers essais à Orange-Park dans une récente visite faite au grand électricien près de New-Jersey.

« Le KINÉTOGRAPHE enregistrera le mouvement de l’homme et le reproduira exactement comme le phonographe enregistre et reproduit sa voix. D’ici cinq ou six ans, vous apprécierez cette merveille basée sur la composition des gestes par la photographie instantanée ; le kinétographe sera donc l’illustrateur de la vie quotidienne. Non seulement nous le verrons fonctionner dans sa boîte, mais, par un système de glaces et de réflecteurs, toutes les figures actives qu’il représentera en photo-chromos pourront être projetées dans nos demeures sur de grands tableaux blancs. Les scènes des ouvrages fictifs et des romans d’aventures seront mimées par des figurants bien costumés et aussitôt reproduites; nous aurons également, comme complément au journal phonographique, les illustrations de chaque jour, des Tranches de vie active, comme nous disons aujourd’hui, fraîchement découpées dans l’actualité. On verra les pièces nouvelles, le théâtre et les acteurs aussi facilement qu’on les entend déjà chez soi; on aura le portrait et, mieux encore, la physionomie mouvante des hommes célèbres, des criminels, des jolies femmes; ce ne sera pas de l’art, il est vrai, mais au moins ce sera la vie elle-même, naturelle, sans maquillage, nette, précise et le plus souvent même cruelle.

« Je vous répète, mes amis, que je ne conçois ici que d’incertaines possibilités. — Qui peut se vanter, en effet, parmi les plus subtils d’entre nous de prophétiser avec sagesse ? Les écrivains de ce temps, disait déjà notre cher Balzac, sont les manœuvres d’un avenir caché par un rideau de plomb. Si Voltaire et Rousseau revoyaient la France actuelle, ils ne soupçonneraient guère les douze années qui furent, de 1789 à 1800, les langes de Napoléon.

« Il est donc évident, dis-je, en terminant ce trop vague aperçu de la vie intellectuelle de demain, qu’il y aurait dans le résultat de ma fantaisie des côtés sombres encore imprévus. De même que les oculistes se sont multipliés depuis l’invention du Journalisme, de même avec la phonographie à venir, les médecins auristes foisonneront; on trouvera moyen de noter toutes les sensibilités de l’oreille et de découvrir plus de noms de maladies auriculaires qu’il n’en existera réellement, mais aucun progrès ne s’est jamais accompli sans déplacer quelques-uns de nos maux; la médecine n’avance guère, elle spécule sur des modes et des idées nouvelles qu'elle condamne lorsque des générations en sont mortes dans l’amour du changement. En tout cas, pour revenir dans les limites mêmes de notre sujet, je crois que si les livres ont leur destinée, cette destinée, plus que jamais, est à la veille de s’accomplir, le livre imprimé va disparaître. Ne sentez-vous pas que déjà ses excès le condamnent ? Après nous la fin des livres ! »

Cette boutade faite pour amuser notre souper eut quelque succès parmi mes indulgents auditeurs; les plus sceptiques pensaient qu’il pouvait bien y avoir quelque vérité dans cette prédiction instantanée, et John Pool obtint un hourra de gaieté et d’approbation lorsqu’il s’écria, au moment de nous séparer:

« Il faut que les livres disparaissent ou qu’ils nous engloutissent; j’ai calculé qu’il paraît dans le monde entier quatre-vingts à cent mille ouvrages par an, qui tirés à mille en moyenne font plus de cent millions d’exemplaires, dont la plupart ne contiennent que les plus grandes extravagances et les plus folles chimères et ne propagent que préjugés et erreurs. Par notre état social, nous sommes obligés d’entendre tous les jours bien des sottises; un peu plus, un peu moins, ce ne sera pas dans la suite un bien gros excédent de souffrance, mais quel bonheur de n’avoir plus à en lire et de pouvoir enfin fermer ses yeux sur le néant des imprimés! »

Jamais l’Hamlet de notre grand Will n’aura mieux dit : Words! Words! Words! Des mots!... des mots qui passent et qu’on ne lira plus.

Octave Uzanne et Albert Robida, extrait de Contes pour les bibliophiles,1894.

Sources : Gutenberg via Wikisource.

mardi 1 décembre 2009

Dialogues sur l’achèvement des temps modernes

[fragment 1]

Ziffel

N'allez pas croire que j'aie quelque chose contre les conversations sur la pluie et le beau temps. Je trouve qu'elles commencent même à devenir très intéressantes. Quand les pluies et les nuages toxiques, ou le soleil cancérigène, font partie des signes annonciateurs de la fin d'un monde, chacun en voyant le temps qu'il fait est amené à se demander quelles fautes il peut bien avoir commises.

Kalle

Il n'est pas mauvais en effet que les hommes se sentent responsables de tout ce qui leur arrive. Sauf si ça les empêche de voir que certains sont plus responsables que d'autres. Dans un roman que j'avais lu après la guerre, un personnage disait qu'il n'y avait pas de mystère, il y avait seulement des salauds. Et quand on lui demandait qui étaient les salauds, il répondait que pour celui qui ne le sait pas il n'y a aucun espoir, car c'est la seule chose qu'on n'apprend pas par les autres.

[fragment 2]

Ziffel

Et puis, si nous ne prenons pas notre programme au sérieux, qui le fera ?

Kalle

Ce que je préfère, c'est tout de même l'idée que nous tenons à notre époque comme le pendu tient à sa corde : elle nous serre de près, mais va-t-elle craquer avant de nous avoir tout à fait étranglés ? Nous savons que nous sommes encore vivants, un point c'est tout. En revanche, je trouve maladroite votre façon de proclamer qu'il nous faut savoir accorder toutes sortes de qualités ou de capacités contradictoires. Je vois à quoi vous pensez : à l'ancien projet d'un « homme total » qui ne serait asservi à aucune spécialisation ni à aucune appartenance irrévocable à une communauté préétablie. Ce n'est pas moi qui vous reprocherai de rester fidèle à ce projet. La production de leurs conditions d'existence par les individus associés est sans doute un but lointain, mais encore plus lointaine qu'un but lointain est l'absence de but. Pourtant l'affirmation de ce but lointain est mauvaise si elle nous empêche d'aller au plus pressé. Comme vous le disiez vous-même, quand on a le cul dans l'eau, on a mieux à faire qu'à penser aux avantages du chauffage central...

Ziffel

En l'occurrence ?

Kalle

Défendre en priorité, contre la mascarade de la « créativité », des « expériences » et des « styles de vie » indéfiniment renouvelables, cette simple vérité que dans le cours d'une vie un individu ne peut guère acquérir et développer réellement qu'un nombre très restreint de capacités créatives ou de savoir-faire particuliers.

Dialogues sur l’achèvement des temps modernes, Jaime Semprun, éd. Encyclopédie des Nuisances, 1993.

samedi 28 novembre 2009

Le Textile au clair de lune

(volé au Roseau)

L'échange, reproduit ci-dessous, entre Chris-Éric Ergans et Christian sur le blog des éditions Léo Scheer donne un éclairage sur notre parti d'en livre.

Chris-Éric Ergans : s'adressant à [Béatrice Shalit] Je note votre remarque : « L'idée de publier quoi que ce soit en ligne me paraissait inconcevable il y a encore dix jours. » N'est-ce pas pourtant le vecteur de l'avenir, si l'on fait abstraction de l'aspect économique (dont on peut d'ailleurs se demander s'il concerne réellement les auteurs : qui vit de sa plume de nos jours ?). Dans une trentaine d'années, lorsque le support écran (qui est déjà obsolète) aura cédé la place à un support souple de type « textile intelligent » (ce qui se prépare déjà dans le domaine publicitaire), à commandes par pression (type clavier plat sensitif) et incluant une prise de contact USB, qui permettra le téléchargement des e-books sous des formats unifiés (ou qui sera calibré pour recevoir tous les formats existants, y compris le Pdf s'il a survécu à la guerre des formats qui se prépare), le « livre papier » aura vécu, remplacé par le « livre-textile-électronique ». Les divers professionnels « médiateurs » du livre se seront regroupés (ou auront choisi de disparaître) en des pôles et portails œuvrant directement sur Internet. Comme l'avait déjà fort justement fait remarquer quelqu'un ici, tout livre papier qui ne sera pas numérisé sera alors perdu. Diffuser dès à présent en ligne, c'est anticiper sur vingt à trente ans d'évolution.

Christian : Le vecteur du futur n'a pas forcément d'avenir. Je retournerais bien la proposition « tout livre papier qui ne sera pas numérisé sera alors perdu » : combien de textes - inédits de qualité - vieux d'à peine quinze ans ont déjà disparu dans le cyber espace faute de sauvegardes ? La course folle pour maintenir celles-ci sur des supports et des normes de codage sans cesse renouvelés est perdue d'avance.

S'il y a médiateur du livre quels en sont les façonneurs ? Une œuvre passe-t-elle simplement de la personne qui l'encode à celle qui la décode ?

Son but ultime serait-il, alors, d'être le véhicule d'émotions. Le texte, la lecture, l'écriture peuvent donc disparaître ; un implant bien greffé, upgradable, conçu par les meilleurs chercheurs des sciences nano-psycho-cognitives, remplira bien mieux ce rôle pour transmettre l'infinie variété des stimuli médicalement autorisés.

La cuisinière à bois est un bon contre-feu. La calligraphie se porte toujours bien. Bravo à Béatrice Shalit de tenter cette aventure.

Chris-Éric Ergans : Qu'est-ce qu'un livre papier ? Un assemblage souple plus ou moins sophistiqué de morceaux de chiffons inertes sur lesquels sont imprimés des caractères d'encre non amovibles, la sélection des morceaux s'opérant par un acte mécanique de traction. Qu'est ce que le livre « textile-électronique » auquel je fais allusion ? Un morceau de textile « sensible » sur lequel viennent s'imprimer des caractères amovibles, la sélection des morceaux s'opérant par un acte mécanique de pression. La différence est infime. Ne perdez pas de vue que les lecteurs électroniques actuels ne sont qu'une étape de transition, une caricature de ce que deviendront les supports de lecture ensuite. La mutation sera fulgurante une fois que les supports fétichistes de substitution (textile intelligent) seront au point. Il reste trente ans, grand maximum, au livre-papier.

Un exemple ici.
Extrait : « (...) Mais d'autres textiles intelligents vont avoir des usages encore plus spectaculaires. Il s'agit de polymères capables de changer localement de couleur en fonction d'un certain nombre de paramètres physiques, tels que le passage d'un faible courant électrique, une augmentation de température ou des contraintes mécaniques. La coloration du tissu ou les inscriptions qu'il porte (par exemple sur un tee-shirt) ne sont pas imprimés avec des encres spéciales mais produites par des fibres de polymères capables de créer des images sur le corps ou en différents endroits spécifiques, comme s'il s'agissait d'un écran à cristaux liquides d'ordinateur porté sur le dos ou sur la poitrine. »

Comme d'hab, l'utilisation première est celle qui est la plus rentable, mais la suite viendra inévitablement.

Christian : C'est précisément cette correspondance entre le livre et son ersatz numérique qui ne me satisfait pas. Un livre – comme celui imprimé actuellement – n'est pas seulement un assemblage de matières inertes supportant un texte vibrant. Un livre modèle le texte. Le genre roman, par exemple, n'a pu s'épanouir qu'avec le codex, et surtout le livre imprimé. Il me semble erroné de toujours - commodité binaire - séparer le contenu de son contenant. Le livre - outre son importance symbolique - a la particularité d'être achevé, fini et fragile donc précieux. Il n'est pas le réceptacle d'un écrit mais une de ses conditions. Les fameux « médiateurs » (je n'aime vraiment pas ce nom) en sont souvent les coauteurs ou les prescripteurs, ils l'habillent. Il ne génère donc pas ce regard nu d'un texte nu, converti par l'obsolescence programmée d'un décodeur.

Puis, j'aime offrir des livres : serais-je contraint à offrir une petite puce avec un bel emballage représentant une bibliothèque baroque en image de synthèse ?

Cela ne veut bien évidemment pas dire que je ne m'intéresse pas à la publication sous forme numérique, au partage de fichiers et aux liens hypertexte (à défaut de liens plus charnels) – sinon je me demande bien ce que je ferais ici. Il est même possible qu'elle sécrète de nouveaux genres littéraires...

Chris-Éric Ergans : Oui, je comprends tout à fait votre position. La mienne vient de ce que jamais je n'ai respecté l'objet livre en tant que tel, ne lui attribuant aucun rôle spécifique autre que celui de vecteur (ainsi, j'ai toujours découpé mes livres pour ne garder que les passages que j'aimais, ce qui m'obligeait d'ailleurs à les racheter quand mon désir avait changé). Si je suis ainsi disposé à oublier très vite le livre-papier, c'est qu'à mes yeux il n'a jamais existé comme objet-fétiche : seuls importent les signes qui y sont imprimés, donc le contenu. Le contenant m'indiffère, et à mes yeux le livre n'est donc en rien une condition de l'écrit. Je peux lire mes auteurs préférés sur simples photocopies, le plaisir est identique et même supérieur : ce qui sort des signes imprimés m'appartient encore davantage. Par ailleurs, je préfère toujours lire en poche quand c'est possible, car ainsi le vecteur est encore plus commun, donc indifférent (au sens d'objet).

Et c'est assez dire qu'à mes yeux (de dingue, j'en conviens), le livre, en tant qu'objet fétiche, objet à sens, parasite l'écrit qu'il contient. Le livre-objet est à l'écrit ce que l'image est à un concert public : en trop.

Christian : Je me méfie toujours des comparaisons mais tant qu'à en user, à propos de votre concert de musique, je dirais alors que les instruments analogiques et les interprètes sont de trop. La numérisation par voie de synthèse est l'avenir !

Foutaises ?

Le violon n'est-il pas contemporain du livre imprimé, le saxophone du livre broché ... et le synthétiseur du traitement de texte ?

Comprenez-moi bien, il ne s'agit pas de vouer un culte à l'objet livre mais constater qu'il a été et demeure un des façonneur de nos langues, de l'apparition des styles littéraires. Le fondeur de caractères et le typographe ont modelé les formes et la respiration des textes par les caractères, les ponctuations, les espaces, les paragraphes, les chapitres qu'ils imposèrent... Le reste n'est que littérature ;-)

Suis-je rétif à d'autres supports ? Certes non, mais je me méfie des engouements passagers pour la dernière technologie, produit marketing, aux marges juteuses.

Puis, tant qu'à l'utiliser, pourquoi singer le livre ? Pourquoi ne pas y associer de nouveaux signes, des nouveaux caractères, de nouvelles langues ?

Ѽ҈۞۩ܞदੴᅹ♫

PS : j'aime bien les livres de poche (j'ai de grandes poches).

Chris-Éric Ergans : Je vous rejoins tout à fait sur le fait que le livre-contenant a contribué à façonner la manière d'écrire. Mais, de même, un nouveau type de contenant contribuera lui aussi à la refaçonner. Que l'évolution vers de nouveaux supports génère des effets positifs ou négatifs, elle se fera : les humains n'ont jamais su résister au désir de nouveaux vecteurs d'expression et de diffusion.

Christian : Je vois que vous avez le sens de la synthèse ;-) Nous nous voyons donc en accord. Notez, si vous m'accordez une conclusion provisoire, cette petite phrase à la fin de mon premier commentaire : La calligraphie se porte toujours bien..

Sur ce, je m'en vais lire, avec effroi, Gina Blum, la tueuse au clair de lune.

Chris-Éric Ergans : Je vous soupçonne d'être un esthète.

Roseau, le 24-01-2008