Journal des penchants du roseau

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samedi 7 janvier 2012

Cure de jouvence

« Je ne suis vraiment libre que lorsque tous les êtres humains qui m'entourent, hommes et femmes, sont également libres. La liberté d'autrui loin d'être une limite ou la négation de ma liberté, en est au contraire, la condition nécessaire et la confirmation. Je ne deviens vraiment libre que par la liberté des autres, de sorte que, plus nombreux sont les hommes libres qui m'entourent, et plus étendue et plus large est leur liberté ; plus étendue et plus profonde devient la mienne. C’est au contraire l’esclavage des autres qui pose une barrière à ma liberté, ou, ce qui revient au même, c’est leur bestialité qui est une négation de mon humanité parce que, encore une fois, je ne puis me dire libre vraiment que lorsque ma liberté, ou ce qui veut dire la même chose, lorsque ma dignité d’homme, mon droit humain, qui consiste à n’obéir à aucun homme et à ne déterminer mes actes que conformément à mes convictions propres, réfléchis par la conscience également libre de tous, me reviennent confirmés par l’assentiment de tout le monde. Ma liberté personnelle ainsi confirmée par la liberté de tous s’étend à l’infini. »

Michel Bakounine (Михаил Александрович Бакунин) in Dieu et l'État.

vendredi 7 octobre 2011

À quoi sert la littérature ?

« À quoi sert la littérature ? Cette question me paraît odieuse ; la littérature ne sert à rien, ne sert rien (...) ; se demande-t-on à quoi "sert" l'amour ? »

(...)

« Je lisais. Dans les salles d'étude que j'étais supposé surveiller, (...) dans le train, dans le tout nouveau métro lillois, dans les cafés mangeant un sandwich, dans mon lit, dans ma baignoire, et même, parfois, dans ma 2 CV, aux feux rouges... »

Bertrand Leclair, Dans les rouleaux du temps, éd. Flammarion, 2011.

Voir ici. Merci Michel.

« Le véritable lieu de naissance est celui où l'on a porté pour la première fois un coup d'œil intelligent sur soi-même : mes premières patries ont été les livres. »

Marguerite Yourcenar, Mémoires d'Hadrien, éd. Plon, 1951.

Merci Ariane.

« Trente rais se réunissent autour d'un moyeu.
C'est de son vide que dépend l'usage du char.
On pétrit de la terre glaise pour faire des vases.
C'est de son vide que dépend l'usage des vases.
On perce des portes et des fenêtres pour faire une maison.
C'est de leur vide que dépend l'usage de la maison.
C'est pourquoi l'utilité vient de l'être, l'usage naît du non-être. »

老子道德经', Le Livre de la voie et de la vertu, VIe siècle avant J.-C., trad. Stanislas Julien, impr. Royale, 1842.

Merci à Cécile.

« ...Les mots étaient des choses qui pouvaient vous faire chantonner l'esprit. Il suffisait de les lire et de se laisser aller à leur magie pour pouvoir vivre sans douleur et garder l'espoir, quoi qu'il arrive.... Je lisais mes livres la nuit, comme ça, sous la couverture et à la lumière d'une lampe qui chauffait. Tous ces bons passages, je les lisais en suffoquant. Pure magie. »

Charles Bukowski, Ham on Rye, 1982, Souvenir d'un pas grand chose, trad. Robert Pépin, éd. Grasset, 1984.

Merci à Yasmina.

samedi 30 juillet 2011

Avaler la pilule

De nos jours, un peintre fait votre portrait en sept minutes ; un autre vous apprend à peindre en trois jours ; un troisieme vous enseigne l'Anglais en 40 leçons. On veut vous apprendre huit langues avec des gravures, qui représentent les choses & leurs noms au-dessous, en huit langues. Enfin, si on pouvait mettre ensemble les plaisirs, les sentimens ou les idées de la vie entiere, & les réunir dans l'espace de vingt-quatre heures, on le ferait ; on vous ferait avaler cette pilulle, & on vous dirait : allez vous-en.

Maximes, pensées, caractères et anecdotes, Nicolas Chamfort, éd. de Ginguené, 1796

mardi 28 juin 2011

Je crois que ce qui importe c'est d'être un joyeux pessimiste

Cette citation, rappelée par Ariane, ci-dessous, serait de Jean Giono dans un entretien avec Jean et Taos Amrouche. En la retournant légèrement : « pessimiste joyeux », elle correspond bien à ces penchants et ce que nous poursuivons.

dimanche 26 juin 2011

La Renommée

« Il est, au milieu de l’univers, entre l’océan, la terre et les plaines célestes, sur les confins des trois mondes, un lieu d’où se voit tout ce qui se passe en tous lieux, si éloignés qu’ils puissent être : là toute voix qui se fait entendre vient résonner dans des oreilles toujours prêtes. C’est la demeure de la Renommée. Elle habite un palais sur le haut d’une montagne : mille issues, mille ouvertures donnent accès dans ses murs, que ne ferme aucune porte. Nuit et jour il est ouvert : formé d’un airain retentissant, il résonne à tout bruit et répète toute parole. Au-dedans jamais de silence, jamais de repos. Ce n’est pas du fracas, mais un sourd et continuel murmure, comme celui des eaux de la mer, quand vous les entendez au loin, ou comme les derniers roulements du tonnerre. Là, s’agite un peuple léger de vaines rumeurs, vraies ou fausses, des paroles confuses qui vont, viennent, s’entre-choquent et repaissent les oreilles avides : ces messagers innombrables répandent partout les bruits divers ; le mensonge va croissant dans leur bouche, et chacun ajoute encore à ce qu’il a entendu. Là est la Crédulité, l’Erreur téméraire, les fausses Joies, les vaines Terreurs, la Sédition et les Bruits incertains. La déesse elle-même au milieu du palais voit tout ce qui se passe dans le ciel, dans l’océan, sur la terre ; son œil scrute tout l’univers. »

Les Métamorphoses, Livre XII, v.40, Ovide, traduit par Puget, Guiard, Chevriau et Fouquer.

vendredi 20 mai 2011

Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne

Homme, es-tu capable d'être juste ? C'est une femme qui t'en fait la question ; tu ne lui ôteras pas du moins ce droit. Dis-moi ? Qui t'a donné le souverain empire d'opprimer mon sexe ? Ta force ? Tes talents ? Observe le créateur dans sa sagesse ; parcours la nature dans toute sa grandeur, dont tu sembles vouloir te rapprocher, et donne-moi, si tu l'oses, l'exemple de cet empire tyrannique.

Remonte aux animaux, consulte les éléments, étudie les végétaux, jette enfin un coup d'œil sur toutes les modifications de la matière organisée ; et rends-toi à l'évidence quand je t'en offre les moyens ; cherche, fouille et distingue, si tu peux, les sexes dans l'administration de la nature. Partout tu les trouveras confondus, partout ils coopèrent avec un ensemble harmonieux à ce chef-d'œuvre immortel.

L'homme seul s'est fagoté un principe de cette exception. Bizarre, aveugle, boursouflé de sciences et dégénéré, dans ce siècle de lumières et de sagacité, dans l'ignorance la plus crasse, il veut commander en despote sur un sexe qui a reçu toutes les facultés intellectuelles ; il prétend jouir de la Révolution, et réclamer ses droits à l'égalité, pour ne rien dire de plus.

Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne

À décréter par l'assemblée nationale dans ses dernières séances ou dans celle de la prochaine législature.

Préambule

Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la nation, demandent d’être constituées en assemblée nationale. Considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de la femme, sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d’exposer dans une déclaration solennelle, les droits naturels inaliénables et sacrés de la femme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs devoirs, afin que les actes du pouvoir des femmes, et ceux du pouvoir des hommes pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés, afin que les réclamations des citoyennes, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la constitution, des bonnes mœurs, et au bonheur de tous.

En conséquence, le sexe supérieur en beauté comme en courage, dans les souffrances maternelles, reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Être suprême, les Droits suivants de la Femme et de la Citoyenne.

Article I

La Femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.

Article II

Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de la Femme et de l'Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et surtout la résistance à l'oppression.

Article III

Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation, qui n’est que la réunion de la Femme et de l’Homme : nul corps, nul individu, ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément.

Article IV

La liberté et la justice consistent à rendre tout ce qui appartient à autrui ; ainsi l’exercice des droits naturels de la femme n’a de bornes que la tyrannie perpétuelle que l’homme lui oppose ; ces bornes doivent être réformées par les lois de la nature et de la raison.

Article V

Les lois de la nature et de la raison défendent toutes actions nuisibles à la société : tout ce qui n’est pas défendu pas ces lois, sages et divines, ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu’elles n’ordonnent pas.

Article VI

La Loi doit être l’expression de la volonté générale ; toutes les Citoyennes et Citoyens doivent concourir personnellement ou par leurs représentants, à sa formation ; elle doit être la même pour tous : toutes les Citoyennes et tous les Citoyens, étant égaux à ses yeux, doivent être également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leurs capacités, et sans autres distinctions que celles de leurs vertus et de leurs talents.

Article VII

Nulle femme n’est exceptée ; elle est accusée, arrêtée, et détenue dans les cas déterminés par la Loi. Les femmes obéissent comme les hommes à cette Loi rigoureuse.

Article VIII

La Loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires, et nul ne peut être puni qu’en vertu d’une Loi établie et promulguée antérieurement au délit et légalement appliquée aux femmes.

Article IX

Toute femme étant déclarée coupable ; toute rigueur est exercée par la Loi.

Article X

Nul ne doit être inquiété pour ses opinions mêmes fondamentales, la femme a le droit de monter sur l ’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune ; pourvu que ses manifestations ne troublent pas l’ordre public établi par la Loi.

Article XI

La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de la femme, puisque cette liberté assure la légitimité des pères envers les enfants. Toute Citoyenne peut donc dire librement, je suis mère d’un enfant qui vous appartient, sans qu’un préjugé barbare la force à dissimuler la vérité ; sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi.

Article XII

La garantie des droits de la femme et de la Citoyenne nécessite une utilité majeure ; cette garantie doit être instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de celles à qui elle est confiée.

Article XIII

Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, les contributions de la femme et de l’homme sont égales ; elle a part à toutes les corvées, à toutes les tâches pénibles ; elle doit donc avoir de même part à la distribution des places, des emplois, des charges, des dignités et de l’industrie.

Article XIV

Les Citoyennes et Citoyens ont le droit de constater par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique. Les Citoyennes ne peuvent y adhérer que par l’admission d’un partage égal, non seulement dans la fortune, mais encore dans l’administration publique, et de déterminer la quotité, l’assiette, le recouvrement et la durée de l’impôt.

Article XV

La masse des femmes, coalisée pour la contribution à celle des hommes, a le droit de demander compte, à tout agent public, de son administration.

Article XVI

Toute société, dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de constitution ; la constitution est nulle, si la majorité des individus qui composent la Nation, n’a pas coopéré à sa rédaction.

Article XVII

Les propriétés sont à tous les sexes réunis ou séparés ; elles ont pour chacun un droit lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité.

Postambule

Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ; reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges.

Le flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et de l’usurpation. L’homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne.

Ô femmes ! Femmes, quand cesserez-vous d'être aveugles ? Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la révolution ? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption vous n'avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que vous reste t-il donc ?

La conviction des injustices de l’homme. La réclamation de votre patrimoine, fondée sur les sages décrets de la nature ; qu’auriez-vous à redouter pour une si belle entreprise ? Le bon mot du Législateur des noces de Cana ? Craignez-vous que nos Législateurs français, correcteurs de cette morale, longtemps accrochée aux branches de la politique, mais qui n’est plus de saison, ne vous répètent : femmes, qu’y a-t-il de commun entre vous et nous ?

Tout, auriez vous à répondre. S’ils s’obstinent, dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs principes ; opposez courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards de la philosophie ; déployez toute l’énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de partager avec vous les trésors de l’Être Suprême.

Quelles que soient les barrières que l’on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n’avez qu’à le vouloir. Passons maintenant à l’effroyable tableau de ce que vous avez été dans la société ; et puisqu’il est question, en ce moment, d’une éducation nationale, voyons si nos sages Législateurs penseront sainement sur l’éducation des femmes.

Les femmes ont fait plus de mal que de bien. La contrainte et la dissimulation ont été leur partage. Ce que la force leur avait ravi, la ruse leur a rendu ; elles ont eu recours à toutes les ressources de leurs charmes, et le plus irréprochable ne leur résistait pas. Le poison, le fer, tout leur était soumis ; elles commandaient au crime comme à la vertu. Le gouvernement français, surtout, a dépendu, pendant des siècles, de l’administration nocturne des femmes ; le cabinet n’avait point de secret pour leur indiscrétion ; ambassade, commandement, ministère, présidence, pontificat, cardinalat ; enfin tout ce qui caractérise la sottise des hommes, profane et sacré, tout a été soumis à la cupidité et à l’ambition de ce sexe autrefois méprisable et respecté, et depuis la révolution, respectable et méprisé.

Marie Gouze - Olympe de Gouge -, 1791.

samedi 27 novembre 2010

L'Ordure

Une discussion littérair à la deuxième galerie

Je viens de lire un livre tout récemment paru. Ce livre est signé par une femme. On reconnaît l'homme à son style ; la femme aussi. Telle femme, tel livre. Ce livre est sale et bête, et il pue : la puanteur fade d'une maison où jamais ne pénétra le soleil, où l'air jamais ne vint chasser les odeurs des parfums qui se corrompent et des sueurs qui s'aigrissent.

En ouvrant ces pages, on a l'impression d'entrer en un mauvais lieu. Il semble qu'on voie à travers ces lignes, comme à travers les persiennes toujours closes, des paquets de chairs, vautrés çà et là sur des divans et des tapis, les allées et les venues le long des couloirs mal éclairés, les courses furtives et les dégringolades rapides le long des escaliers ; il semble qu'on entende aussi des rires rauques, des voix cassées par la noce, des refrains obscènes et le bruit agaçant du piano qui les accompagne.

Un tel livre devrait se cacher, comme se cachent les débauches honteuses, au fond des quartiers sombres, dans des maisons d'infamie, et les lourds tombereaux matinaux qui, dès l'aube, viennent ramasser l'ordure de Paris, devraient bien aussi emporter ces pourritures aux pourrissoirs.

Cela s'étale partout, et cela se vend. Cela arrête les passants à la devanture des libraires et, comme une fille sur les trottoirs, raccroche.

- Monsieur, monsieur, écoutez donc...

Je l'ai vu, dans un salon honnête, sur une table, qui se pavanait fièrement, à portée de jeune fille. Les pages n'avaient pas été coupées, il est vrai, et il s'était faufilé là, comme parfois se faufilent, jusque dans la paix des maisons respectables, ces vieilles matrones, courtières du vice.

Heureusement qu'il est bête, ce livre, autant qu'il est nauséabond, et, quand ce n'est pas le dégoût qui vous le fait jeter aux latrines, c'est l'ennui qui vous le fait jeter au feu.

Aujourd'hui la production littéraire est énorme. Tout le monde se mêle d'écrire. Où que vous alliez, vous ne rencontrez que des gens gros de romans, de nouvelles ou de pièces de théâtres. Les journaux sont encombrés par des personnages singuliers, de tout poil et de tout sexe, qui se croient une mission et qui vous arrivent, les bras chargés de papiers, la tête pleine de chef- d'œuvre. Les éditeurs sont affolés par la lecture des manuscrits qui, chaque jour, s'entassent et débordent des cases bondées. Les minutes se comptent par l'apparition d'un volume nouveau. Il faut vraiment n'avoir pas été à l'école mutuelle pour ne se point payer cette fantaisie et ce luxe, devenus presque un besoin, de faire un livre. Chez les libraires, vous voyez des couvertures à vignettes sur lesquelles s'étalent des noms inconnus et baroques. Les clercs d'huissier, rêvent des gloires littéraires, en paperassant des projets, et, au fond de leurs boutiques, les garçons épiciers, mélancoliquement, méditent des ouvrages étonnants, aspirent à déserter les piles de bougie et les colonnes de boîtes de sardines, pour les colonnes de la Revue des deux mondes. On croirait que, devant cette levée formidable et confuse d'auteurs, d'écrivains, de poètes et de bas-bleus, les lecteurs aient disparu, pris aussi par cette maladie de notre époque. Pas du tout. On lit davantage ; des couches nouvelles de gogos de lettres se révèlent. Les élucubrations les plus stupéfiantes trouvent une clientèle que rien ne lasse ni n'écœure. Il y a des débouchés qu'on ne soupçonnait pas, pour tout ce que produisent la bêtise et la corruption humaines unies étroitement par ce lien commun : la littérature. Et c'est à peine si le public, abruti par les lectures stupides et malsaines, parvient à distinguer entre l'œuvre puissante, toute parfumée d'art, de Guy de Maupassant, et une œuvre immonde, tout empuantie d'ordures, comme celle dont je parle au début de cet article.

Ce livre n'est point un cas isolé. Si j'y ai fait plus spécialement allusion, c'est qu'il est, je crois, le plus récent... À vrai dire, il ne se montre ni plus bête ni plus ordurier que la plupart de ceux que nous voyons recommandés par les journaux honnêtes : il l'est autant. Comme les autres il se traîne dans les mêmes pourritutures (sic) et s'embourbe dans les mêmes fanges. Il n'a même pas la hardiesse d'exalter une dépravation spéciale, le mérite d'exhaler une odeur inconnue. Ce sont choses courantes et banales, que celles qu'il nous débite, en un style de cabaret, en un argot de cabinet de toilette. Cela est pris à la même cuvette d'eau sale où tout le monde s'est lavé.

D'ailleurs, à quoi bon nous étonner, quand nous voyons aujourd'hui effrontément et librement s'étaler, chez tous les marchands de livres, les obscénités qui se cachaient jadis en Belgique, et qui viennent, couverture à couverture, fraterniser avec les nôtres, avec des sourires engageants et des provocations tolérées ?

L'ordure, voilà l'idéal cherché et atteint du moment ! La prostitution n'opère plus seulement sur nos trottoirs et dans les ghettos spéciaux ; elle envahit notre littérature et pénètre ainsi, sous une forme nouvelle, dans des places d'où on l'avait chassée ! Les librairies deviennent d'immenses maisons de tolérance et de proxénétisme, où tous les vices trouvent leur satisfaction à bon marché. La confusion est si grande qu'on ne reconnaît plus ce qui est beau de ce qui est laid, qu'on ne fait plus la différence entre l'art et l'ordure. On prend dans le tas L'Évangéliste et Charlot s'amuse, Criquette et Le Pistolet de la Baronne, Une vie et le Supplice de Madeleine Badajou. On trouve Zola terne et pâle, Goncourt bégueule.

Cette littérature, à laquelle tout le monde avidement se rue, est bien à l'image de notre époque, cette époque bizarre et nymphomane, où les filles possèdent leur journal officiel, comme un gouvernement ou une maison de banque, et, gravement, discutent de leurs intérêts, de leurs valeurs cotées, de leurs entreprises ; où l'on parle, tout haut, avec sérénité, ainsi que d'une chose naturelle, des passions hors nature et des vices inavouables où les cerveaux blasés, les nerfs émoussés, les sexes surmenés vont cherchant des combinaisons nouvelles, des vibrations inconnues de plaisirs, des confusions et des promiscuités monstrueuses. C'est à qui se prosternera en adoration devant l'image glorifiée du Dieu antique, qui domine notre société comme le seul Dieu resté debout, le seul Dieu que n'ait point renversé la vague déferlante de l'ordure.

C'est vers lui que montent toutes les prières, c'est à lui que vont tous les chants, c'est pour lui que la littérature élevé dans sa boue, ses monuments de honte et ses temples d'infamies où la foule se précipite et s'agenouille.

Il en a été toujours ainsi sous les républiques, qui permettent de tout dire, de tout montrer, de tout étaler, qui toujours protègent la littérature honteuse pour abrutir les peuples et les énerver. C'est ainsi qu'elles épuisent leur force, vident leur sang et détraquent leurs cervelles. Un peuple gavé d'ordure, saturé de vices, est un peuple impuissant, comme est stérile la femme qui se donne a tous les désirs qui s'offrent et surmène son corps dans tous les plaisirs.

Si jamais la monarchie, que nous attendons, vient, un jour, bousculer la République, si jamais elle domine l'avachissement des uns et le découragement des autres, c'est par la littérature qu'elle devra commencer son œuvre de régénération sociale. II faudra qu'elle purge les librairies de ses livres, la presse de ses journaux, et qu'elle promène, partout où triomphe l'ordure, son coup de balai triomphal. Dans les siècles de tyrannie, l'art s'est développé, magnifique, et la littérature a brillé d'un éclat superbe ; dans les siècles de démocratie, l'art s'est abaissé et la littérature n'a servi que de véhicule à la corruption.

La liberté, historiquement, n'a jamais enfanté de prodiges, ni créé de vertus, ni produit de chefs-d'œuvre. Elle a fait tomber des têtes et elle a pourri des âmes. Elle a du sang et de l'ordure aux mains, voilà tout.

Octave Mirbeau, Le Gaulois, 13 avril 1883.

(article souvent cité, rarement reproduit dans son intégralité y compris sa pourrituture)

(image de Daumier, Une discussion littéraire à la deuxième galerie)

samedi 6 novembre 2010

Aphorisme de souris

« Bon ! se dit Alice, j'ai souvent vu un livre choisi par le lecteur, mais un lecteur qui se laisse choisir par un livre est la chose la plus curieuse que j'ai contemplée de ma vie ! »

(voir ici)

lundi 25 octobre 2010

La réciproque doit être vraie

« Souvent interrogé, par la presse écrite ou audiovisuelle, à propos de l’un ou l’autre de mes livres, mon réflexe est toujours de regarder l’exemplaire du livre posé devant l’interviewer. Si, comme ce fut encore le cas ce matin, le livre est neuf, sans aucune trace de son ouverture, c’est que le journaliste n’a même pas fait semblant de l’avoir lu. En général, les questions ne portent alors que sur la quatrième de couverture, ou sur les dix premières pages, ou sur l’air du temps. C’est malheureusement de plus en plus souvent le cas. J’encourage les spectateurs de ces émissions, lorsqu’elles sont télévisées, à se poser cette question, à regarder l’exemplaire eux aussi, à voir si des signets y sont glissés, si des pages sont cornées. J’encourage les auteurs à en faire autant et à le dire ouvertement à ceux qui les interrogent. La réciproque doit être vraie : l’autre jour, à Genève, une journaliste que je remerciais d’avoir si sérieusement lu mon livre avant de m’interroger, me répondit : « Je vous remercie de l’avoir écrit, car nous rencontrons de plus en plus d’auteurs qui non seulement n’ont pas écrit, mais n’ont même pas lu le livre qu’ils signent ». »

Jacques Attali, 2006.

samedi 13 février 2010

Cliché

« Le comble du cliché est de l'être devenu. »

Anonyme.

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