Journal des penchants du roseau

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Citations

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dimanche 4 novembre 2012

Partir acheter du pain et ne pas revenir

« (...) La capacité des Américains à utiliser le langage, et à le décrypter, s'est détériorée. Ils ont des diplômes mais plus les mêmes compétences linguistiques des années 1950 ou 1960. On est devenu une société de consommation à un point tel que ça a pris le pas sur le reste. Les enfants sont bombardés de milliers de pubs chaque jour. Voilà l'ambiance. Un monde marchand. Le langage a été relégué au second plan, quand la télévision, donc l'image, a fait irruption. Au début, on pensait que les pubs rendaient les programmes possibles, avant de comprendre que c'était le contraire. Et ça s'amplifie avec Internet : pourquoi est-ce que Facebook existe ? Pourquoi les réseaux sociaux ? Pour vendre de la pub. Et même Google. C'est son but. Il s'agit d'un changement anthropologique radical. Mon petit-fils de 4 ans a un cerveau façonné différemment du mien. Si on lui donne un livre, il essaie de tourner les pages en les faisant glisser, comme sur un iPad. Je voudrais être là dans une centaine d'années pour voir les conséquences de tout ça. (...) »

« (...) Les moyens technologiques destinés à voir et à être vus ont comme effet de déshumaniser. Si vous avez le pouvoir de surveiller quelqu'un, vous le transformez en objet. Dans les villes américaines, vous ne pouvez plus vous trouver dans un ascenseur sans être observé par une caméra. Or, l'un des grands fantasmes américains, c'est de disparaître. Partir acheter du pain et ne pas revenir. On ne peut plus faire ça, ici. On ne peut plus se cacher. »

Russell Banks dans Le Monde du 1er novembre 2012.

°°°

♪ ♫ ...Il est parti chercher des cigarettes
En fait
Il est parti
A moins peut-être qu’une camionnette
Tout net
Me l’ait occis... ♪ ♫

Nicotine, Serge Gainsbourg.

dimanche 12 août 2012

Il peso della farfalla

Je l'embrasse et le remercie de sa durée.

Erri De Luca, Visite à un arbre in Le poids du papillon, éd. Gallimard, tr. Danièle Valin.

(merci Mariana)

mercredi 1 août 2012

Déchirez-moi tout ça, c'est trop énorme

C'est amusant, en à peine quinze jours bondirent, de commentaires lus ici et là, deux citations pour appuyer l'une comme l'autre un propos – procédé gentiment cuistre la plupart du temps. Illustrer d'une mise entre guillemets des avis opposés, comme de bien entendu.

Vous les reconnaîtrez sans doute, même si d'un X, je masque l'indice :

Lu ici (devant) :

« Cet énorme roman est une œuvre considérable, d’une force et d’une ampleur à laquelle ne nous habituent pas les nains si bien frisés de la littérature bourgeoise. »

Lu là (de Rio) :

« il devient artificiel vers la fin : c’est que le livre a deux cents pages de trop. X ne s’arrête pas au moment où il a tout dit. »

Ces deux citations sont issues du même texte, un article à la dithyrambe déchirante , à propos d'un livre de 624 pages in-16 paru en 1932. Reste donc 424 pages à lire, ce qui n'est déjà pas mal diront les tièdes. Ces petites phrases ont le charme de pouvoir se glisser partout, petits bâtons commodes dont on collectionne les tiroirs : et que résonne la grosse caisse ! Et je ne m'en prive pas. La preuve : « J’ai déchiré ces dix-vingt pages. Je ne laisserai personne dire que ce sont les plus belles de ce livre. »

Ah oui, j'allais oublier, d'où sont issues ces citations ? Eh bien, eh bien, de cet article paru dans L'Humanité fin 1932 :

« Cet énorme roman est une œuvre considérable, d’une force et d’une ampleur à laquelle ne nous habituent pas les nains si bien frisés de la littérature bourgeoise. Mille réserves s’imposent qui ne peuvent pas nous empêcher de l’accueillir autrement que les romans bien propres, bien idéalistes, les romans des petits chiens savants. Voyage au bout de la nuit est un roman picaresque, ce n’est pas un roman révolutionnaire, mais un roman des « gueux », comme le fameux Lazarille de Termes dont il rappelle parfois la bassesse et l’accent. Un médecin, assez ignoble lui-même, raconte ses explorations dans les divers mondes de la misère ; il y a là des tableaux de la guerre, des colonies africaines, de l’Amérique, des banlieues pauvres de Paris, des maladies et de la mort dont on ne peut oublier les traits. Une révolte haineuse, une colère, une dénonciation qui abattent les fantômes les plus illustres : les officiers, les savants, les blancs des colonies, les petits-bourgeois, les caricatures de l’amour. Il n’y a rien au monde que la bassesse, la pourriture, la marche vers la mort, avec quelques pauvres divertissements : les fêtes populaires, les bordels, l’onanisme. Céline ne voit dans ce roman du désespoir d’autre issue que la mort : à peine devine-t-on les premières lueurs d’un espoir qui peut grandir. Céline n’est pas parmi nous : impossible d’accepter sa profonde anarchie, son mépris, sa répulsion générale qui n’exceptent point le prolétariat. Cette révolte pure peut le mener n’importe où : parmi nous, contre nous, ou nulle part. Il lui manque la révolution, l’explication vraie des misères qu’il dénonce, des cancers qu’il dénude, et l’espoir précis qui nous porte avant. Mais nous reconnaissons son tableau sinistre du monde : il arrache tous les masques, tous les camouflages, il abat les décors des illusions, il accroît la conscience de la déchéance actuelle de l’homme. Nous verrons bien où ira cet homme qui n’est dupe de rien. La langue littéraire de Céline est une transposition assez extraordinaire du langage populaire parlé, mais il devient artificiel vers la fin : c’est que le livre a deux cents pages de trop. Céline ne s’arrête pas au moment où il a tout dit. »

Paul Nizan, L.–F. Céline : Voyage au bout de la nuit, 1932.

À cuistre, cuistre et demi ! Santé !

(photo emprunté au blog etssansciel)

jeudi 23 février 2012

À personne

- C'est quoi ça ? De qui sont ces poèmes ? Qui est ce Klaus Lucas?
Je bégaie, parce que, normalement, je n'ai pas le droit d'imprimer des textes personnels :
- C'est de moi. Ce sont des poèmes à moi. Je les imprime après mes heures de travail.
- Vous voulez dire que c'est vous Klaus Lucas, l'auteur de ces poèmes ?
- Oui, c'est moi.
Il demande :
- Quand les avez-vous écrits ?
Je dis :
- Ces dernières années. J'en ai écrit beaucoup d'autres, avant, quand j'étais jeune.
Il dit:
- Apportez-moi tout ce que vous avez. Venez dans mon bureau demain matin avec tout ce que vous avez écrit.
Le lendemain matin, j'entre dans le bureau du directeur avec mes poèmes. Cela fait plusieurs centaines de pages, un millier peut-être.
Le directeur soupèse le paquet:
- Tout ça ? Vous n'avez jamais essayé de les publier?
Je dis:
- Je n'y ai jamais pensé. J'écrivais pour moi, pour m'occuper, pour m'amuser.
Le directeur rit:
- Pour vous amuser ? Vos poèmes, ce n'est pas ce qu'on peut trouver de plus amusant. En tout cas, pas ceux que j'ai déjà lus. Mais peut-être étiez-vous plus gai dans votre jeunesse?
Je dis:
- Dans ma jeunesse, certainement pas.
Il dit:
- C'est vrai. Il n'y avait pas de quoi être gai à l'époque. Mais depuis la révolution, beaucoup de choses ont changé.
Je dis:
- Pas pour moi. Pour moi, rien n'a changé.
Il dit:
- Au moins, maintenant, nous pouvons publier vos poèmes.
Je dis:
- Si vous le pensez, si vous le croyez, publiez-les. Mais je vous prie de ne pas communiquer mon adresse, ni mon nom véritable à personne.

Ágota Kristóf in Le Troisième Mensonge, éd. Seuil, 1991.

mercredi 15 février 2012

Je n’aime pas les éditeurs, je les hais

Mon Vieux,

Je te croyais déjà loin de Courbevoie. Puisque tu vas dans le monde, tout va bien. Mais pas d’alcool, pas de cigarettes, la température, le poids et le Verne. Tout le reste blablabla.

Tous les éditeurs sont des charognes, pas un pour claquer l’autre. Les éditrices, pire. J’ai sonné la mère …… traitée comme du pourri. Par principe, j’aime pas les jupons en affaires, et puis d’où me tombe-t-elle cette pétasse ? Toute cette vermine du cercueil à Denoël, qui, lui-même, ne valait pas tripette. C’est peu dire que je n’aime pas les éditeurs, je les hais. Je n’ai rien à foutre chez cette garce où m’attendent six cent sacs d’impôts que je devais soi-disant à Pétain. Saisie et patata… Il m’intéressait pour une fois que l’épuration serve à quelque chose, qu’elle crève ce damné bazar. Mais il n’y a de veine que pour les charognes, elle va en réchapper. Je vais être baisé une fois de plus. Moi je lui interdirai de tirer et aussi après ma mort. Elle a joué avec moi les fiancées inconsolables, tu te rends compte…

Extrait d’une lettre de Louis-Ferdinand Céline citée dans Le Gala des vaches. Valsez saucisses. Le Menuet du haricot d’Albert Paras, éd. L’Âge d’homme, 2003.

samedi 7 janvier 2012

Cure de jouvence

« Je ne suis vraiment libre que lorsque tous les êtres humains qui m'entourent, hommes et femmes, sont également libres. La liberté d'autrui loin d'être une limite ou la négation de ma liberté, en est au contraire, la condition nécessaire et la confirmation. Je ne deviens vraiment libre que par la liberté des autres, de sorte que, plus nombreux sont les hommes libres qui m'entourent, et plus étendue et plus large est leur liberté ; plus étendue et plus profonde devient la mienne. C’est au contraire l’esclavage des autres qui pose une barrière à ma liberté, ou, ce qui revient au même, c’est leur bestialité qui est une négation de mon humanité parce que, encore une fois, je ne puis me dire libre vraiment que lorsque ma liberté, ou ce qui veut dire la même chose, lorsque ma dignité d’homme, mon droit humain, qui consiste à n’obéir à aucun homme et à ne déterminer mes actes que conformément à mes convictions propres, réfléchis par la conscience également libre de tous, me reviennent confirmés par l’assentiment de tout le monde. Ma liberté personnelle ainsi confirmée par la liberté de tous s’étend à l’infini. »

Michel Bakounine (Михаил Александрович Бакунин) in Dieu et l'État.

vendredi 7 octobre 2011

À quoi sert la littérature ?

« À quoi sert la littérature ? Cette question me paraît odieuse ; la littérature ne sert à rien, ne sert rien (...) ; se demande-t-on à quoi "sert" l'amour ? »

(...)

« Je lisais. Dans les salles d'étude que j'étais supposé surveiller, (...) dans le train, dans le tout nouveau métro lillois, dans les cafés mangeant un sandwich, dans mon lit, dans ma baignoire, et même, parfois, dans ma 2 CV, aux feux rouges... »

Bertrand Leclair, Dans les rouleaux du temps, éd. Flammarion, 2011.

Voir ici. Merci Michel.

« Le véritable lieu de naissance est celui où l'on a porté pour la première fois un coup d'œil intelligent sur soi-même : mes premières patries ont été les livres. »

Marguerite Yourcenar, Mémoires d'Hadrien, éd. Plon, 1951.

Merci Ariane.

« Trente rais se réunissent autour d'un moyeu.
C'est de son vide que dépend l'usage du char.
On pétrit de la terre glaise pour faire des vases.
C'est de son vide que dépend l'usage des vases.
On perce des portes et des fenêtres pour faire une maison.
C'est de leur vide que dépend l'usage de la maison.
C'est pourquoi l'utilité vient de l'être, l'usage naît du non-être. »

老子道德经', Le Livre de la voie et de la vertu, VIe siècle avant J.-C., trad. Stanislas Julien, impr. Royale, 1842.

Merci à Cécile.

« ...Les mots étaient des choses qui pouvaient vous faire chantonner l'esprit. Il suffisait de les lire et de se laisser aller à leur magie pour pouvoir vivre sans douleur et garder l'espoir, quoi qu'il arrive.... Je lisais mes livres la nuit, comme ça, sous la couverture et à la lumière d'une lampe qui chauffait. Tous ces bons passages, je les lisais en suffoquant. Pure magie. »

Charles Bukowski, Ham on Rye, 1982, Souvenir d'un pas grand chose, trad. Robert Pépin, éd. Grasset, 1984.

Merci à Yasmina.

samedi 30 juillet 2011

Avaler la pilule

De nos jours, un peintre fait votre portrait en sept minutes ; un autre vous apprend à peindre en trois jours ; un troisieme vous enseigne l'Anglais en 40 leçons. On veut vous apprendre huit langues avec des gravures, qui représentent les choses & leurs noms au-dessous, en huit langues. Enfin, si on pouvait mettre ensemble les plaisirs, les sentimens ou les idées de la vie entiere, & les réunir dans l'espace de vingt-quatre heures, on le ferait ; on vous ferait avaler cette pilulle, & on vous dirait : allez vous-en.

Maximes, pensées, caractères et anecdotes, Nicolas Chamfort, éd. de Ginguené, 1796

mardi 28 juin 2011

Je crois que ce qui importe c'est d'être un joyeux pessimiste

Cette citation, rappelée par Ariane, ci-dessous, serait de Jean Giono dans un entretien avec Jean et Taos Amrouche. En la retournant légèrement : « pessimiste joyeux », elle correspond bien à ces penchants et ce que nous poursuivons.

dimanche 26 juin 2011

La Renommée

« Il est, au milieu de l’univers, entre l’océan, la terre et les plaines célestes, sur les confins des trois mondes, un lieu d’où se voit tout ce qui se passe en tous lieux, si éloignés qu’ils puissent être : là toute voix qui se fait entendre vient résonner dans des oreilles toujours prêtes. C’est la demeure de la Renommée. Elle habite un palais sur le haut d’une montagne : mille issues, mille ouvertures donnent accès dans ses murs, que ne ferme aucune porte. Nuit et jour il est ouvert : formé d’un airain retentissant, il résonne à tout bruit et répète toute parole. Au-dedans jamais de silence, jamais de repos. Ce n’est pas du fracas, mais un sourd et continuel murmure, comme celui des eaux de la mer, quand vous les entendez au loin, ou comme les derniers roulements du tonnerre. Là, s’agite un peuple léger de vaines rumeurs, vraies ou fausses, des paroles confuses qui vont, viennent, s’entre-choquent et repaissent les oreilles avides : ces messagers innombrables répandent partout les bruits divers ; le mensonge va croissant dans leur bouche, et chacun ajoute encore à ce qu’il a entendu. Là est la Crédulité, l’Erreur téméraire, les fausses Joies, les vaines Terreurs, la Sédition et les Bruits incertains. La déesse elle-même au milieu du palais voit tout ce qui se passe dans le ciel, dans l’océan, sur la terre ; son œil scrute tout l’univers. »

Les Métamorphoses, Livre XII, v.40, Ovide, traduit par Puget, Guiard, Chevriau et Fouquer.

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