Bernard est le premier, je crois, a avoir découvert
et mentionné que le roseau pouvait avoir des penchants. Bernard, un jour, il
faudrait que nous ayons une conversation ensemble : voir si nos désaccords
sur « le monde du livre » sont si importants que ça. Comme je sais
qu’outre être un auteur (1) et un animateur de Brumerge (2) il te prend de
marcher, chemine un jour vers le Nord-Ouest, nous trouverons bien une auberge
qui accueillera nos voix.
(1) Camille, Pierre et Bernard
« Je suis la jeune femme timide qui habite en dessous de chez vous,
ou ce vieux monsieur qui nourrit en cachette les chats au fond d'un square, ou
encore ce collègue taquin qui vous tyrannise quotidiennement à votre travail.
J'ai travaillé dans des opéras désertés après les spectacles, mais j'ai aussi
vécu des années dans une chambre sordide au fond du couloir d'un hôtel meublé.
Il m'arrive encore de dîner le soir au China Moon, et là, près du radiateur,
tapis dans l'ombre, je vous observe, je vous hume, je vous respire. Parfois
vous arrivez en couple et lorsque assis, l'un en face de l'autre vos mains se
touchent et que vos regards se cherchent, vite, je guette la petite lumière qui
danse au fond de vos yeux, et là, mon âme s'envole… »
Bernard Fauren, 2003.
Camille et Pierre
Bernard Fauren est l'auteur de Camille, roman sensible ;
rencontre entre deux êtres dans un lieu qui isole ; leur fuite vers le
réel. Son écriture classique et fluide décrit des personnages de
« l'intérieur » avec finesse. L'univers dans lequel ils évoluent est
assez précisément transcrit – Bernard a dû bien se documenter, y compris pour
ce pavillon improbable qui pourtant a existé. Quelques blancs dans la narration
offrent respiration et incitent au vagabondage onirique.
Bernard a vu sa vie bouleversée par Camille, son roman.
« Certaines personnes disent avoir eu leur vie changée après avoir lu
un livre. Moi, c'est d'avoir écrit Camille qui a changé la mienne. Ça
reste, encore aujourd'hui, un grand mystère. Ce roman m'a permis de faire des
rencontres, de voyager et de goûter à des moments d'intense bonheur qui me
laissent encore un parfum d'une immense nostalgie : celui d'un paradis
perdu. Il m'arrive aussi de regretter de ne pas être mon personnage, celui de
Pierrot, pour connaître Camille.
Voici maintenant plusieurs années que ce roman existe, accessible sur le
net, et je me rends bien compte de toutes ses imperfections, mais il reste pour
moi un espace sacré, à l'image de cette minuscule chapelle de la Vierge Noire,
qui existe vraiment, et où je me rends encore souvent.
Camille n'est pas mon premier roman, ni mon dernier, mais je ne
suis jamais arrivé « à faire mieux ». Je suis aujourd'hui persuadé que
nous sommes l'auteur que d'un seul roman, et que pour moi, malgré tous ses
défauts, ce roman restera Camille. »
Pierre, personnage de Camille, avant de la rencontrer dans le
pavillon d'un asile d'« aliénés » nous confie :
« J'avoue que si j'écris depuis si longtemps c'est en partie pour ce
sentiment de gagner comme une liberté et un tout petit pouvoir sur ceux qui me
dominent sans cesse(...). Parfois, je regrette de déchirer systématiquement
tout ce que j'écris, mais ne pas le faire m'enlèverait tous les
bénéfices. » « Retour à la chambre, choisir du papier, prendre le bon
crayon… enfin tout le rituel.
« … Ici même, c'est le jour, un autre jour où si le conflit fait mal,
il y a lieu de ne rien faire. Attention à la pensée, à la fatigue et aux rites…
donc nous en sommes là. Écran de la réalité, le calme, le lointain des bruits,
le calme de ce qui ne se passe rien. Paroles de couloir de ce qui se passe
ailleurs. Oubli du noir et pire. Mots posés sur de petites feuilles minuscules
et perdues… donc il ne reste plus rien à faire ni à dire. Donc on ne dira plus
rien. Alors on reste assis à attendre, toujours à attendre et ne rien dire...
ne plus rien dire... »
— Monsieur, il faut sortir, je dois faire la chambre !
— Un instant j'écris, je dois finir ! »
Entretien avec Bernard Fauren
Roseau : Bernard, Pierre est un personnage de fiction,
pourtant, il me semble que ces deux aspects :
— écrire et surtout ne pas en garder trace,
— écrire comme moment de liberté et de « désaliénation »,
ne te sont pas étrangers. À quel moment as-tu décidé de garder trace de tes
écrits et de les livrer en les publiant ?
Bernard : Il n'était pas prévu que l'on découvre que
le compagnon de Camille porte le même prénom que moi (rire). Je me
suis amusé à lui donner mon prénom sachant que je signais Bernard Fauren. Le
fait est, que lorsque j'ai commencé à rencontrer pour de vrai les gens du net,
j'ai dû donner ma véritable identité ce qui explique que certains m'appellent
indifféremment sur le net Pierre ou Bernard. Le passage du monde virtuel au
monde réel engendre ce genre de surprises que je ne pouvais pas prévoir
(sourire).
Ceci dit, il n'y a pas vraiment une relation entre le Pierrot de
Camille et moi. J'ai commencé à écrire après mon divorce (c'est une
cause de passage à l'acte assez fréquente – rire) et effectivement, j'ai écrit
des centaines de pages en écriture automatique. Elles n'avaient pour but que de
me soulager psychiquement : je déchirais aussitôt les pages… de peur qu'on
ne les découvre. J'ai ensuite trouvé sur le net une « méthode »
américaine pour écrire une fiction en dix semaines… qui insiste beaucoup sur la
gestion du temps par la prise de rendez-vous avec soi-même, ce qui est très
important pour mener à terme un projet de longue haleine. C'est ainsi que j'ai
écrit L'En Secret, que l'on peut aussi trouver sur le net. C'est un
texte très noir, également à vocation thérapeutique, que je n'ai jamais eu le
courage de relire et de corriger. Comme pour beaucoup de personnes qui écrivent
un premier roman on peut y trouver tous les germes de ce que j'écrirai plus
tard.
Roseau : Quelles impressions as-tu eues de la
métamorphose d'un texte écrit, travaillé, puis publié sur internet à sa
présentation sous forme de livre palpable ?
Bernard : Écrire pour soi, et écrire pour être lu,
c'est bien différent. Écrire pour le net ou pour être publié sur papier oblige
à se conformer à certaines règles : écrire une histoire censée qui ait un
début et une fin, respecter l'orthographe, éviter les répétitions… c'est
beaucoup de travail. Je me souviens de la première fois où j'ai mis en ligne
L'En Secret sur Olympio (site qui a disparu aujourd'hui) : je
n'en revenais pas que l'on puisse me lire à n'importe quelle heure du jour ou
de la nuit, en France comme à l'autre bout du monde. Avant de m'endormir,
j'imaginais qu'un lointain lecteur français vivant au Japon était plongé dans
la lecture de mon texte (rire). En fait, c'est un peu une lune de miel
car après on découvre qu'il y a très peu de lecteurs même s'il y a beaucoup de
téléchargements. Trouver des lecteurs demande autant, sinon plus d'énergie, que
pour écrire un roman. Quand j'ai fait imprimer « à la demande »
Camille c'est une autre impression. J'ai commencé avec In Libro
Veritas (ILV) qui essuyait les plâtres à l'époque et mon premier exemplaire
était affreux. J'en ai fait une critique complète sur le forum d'ILV ce qui m'a
valu des déboires avec son gérant… qui ne se sont pas arrangés par la suite
(rire). Je suis passé après à lulu.com, et là, l'objet livre était
nettement plus présentable. Le format était déjà plus grand et ça ressemblait
vraiment à un livre. Nouvelle lune de miel… et puis nouvelle déception… une
fois épuisé le cercle des proches, plus personne pour acheter notre
bouquin.
Roseau : Existe-t-il une relation entre la marche (les
longues balades) et l'écriture ou, du moins, la construction d'éléments du
récit ; le rythme des pas et celui de la phrase, la caresse du vent et le
sourire d'un personnage, une pluie battante et un accident
stylistique ?
Bernard : Je ne fais pas de relations conscientes
entre la marche et l'écriture. Je viens de faire six mois de marche et de
voyage entre le chemin de Compostelle et mon voyage en Inde et je constate un
écart douloureux entre la réalité et la fiction. Je planche actuellement sur
une préface pour un recueil de poèmes sur Compostelle, d'un ami, et je vérifie
combien nos « voyages » ont été différents… alors que nous avons
parcouru le même chemin ! C'est très déroutant. Marcher c'est avoir une
présence au réel et pour le moment je n'arrive pas à utiliser « ce
vécu » pour écrire. Juste un exemple : avant de partir en Inde,
j'écrivais déjà un texte de fiction ayant pour décor Bénarès… lorsque je me
relis aujourd'hui, mon Bénarès de fiction me parait plus « crédible »
que le Bénarès que j'ai redécouvert avec mes pieds (j'y étais allé une première
fois, il y a plus de trente ans). Je pense que pour écrire une fiction il faut
une sorte de « filtrage » du réel pour le restituer vraiment. Je
constate que pour les photos c'est un peu la même chose : les meilleures
images de Bénarès, et notamment celles prises sur les ghâts, sont
celles qui donnent une impression « d'hors du temps »…un peu à la manière
des peintures de la renaissance…
Roseau : Quels sont les ouvrages que tu as déjà
publiés ? Planches-tu sur une nouvelle œuvre ?
Bernard : Tous mes textes se trouvent sur mon site minimaliste
(une seule page – rire) :
— L'En Secret (2001), — Camille (2003), — La Cascade d'Enora (2005),
Ces textes se trouvent en l'état : L'En Secret mériterait une
sérieuse relecture et la Cascade d'Enora se trouve en correction sur
l'excellent site TNN &
Cie. Je les laisse à disposition… justement pour ne pas avoir la tentation
de les faire disparaître. Ce qui est intéressant avec le net, c'est qu'une fois
un texte lâché, on ne peut plus le reprendre (rire).
J'écris en ce moment Kali la Noire depuis plus de deux ans. Ça se
passe à la fois en Inde mais aussi sous nos contrées. C'est justement un récit
« sorti de mon vécu » qui me donne beaucoup de mal. Une histoire que
je continue à vivre qui est une source de souffrance mais aussi une motivation
à « sublimer le réel »…
Propos recueillis courant janvier 2008.
♥ Camille est également disponible, au format livre.
(2) Brumerge éditions
« Avec infiniment de brumes à venir… »
Octobre aime les nappes de brume. Elles ondoient dans les bocages, ouatent
les rivières, voilent les humeurs légères, ravissent lorsqu’elles s’estompent.
Elles invitent à la mélancolie, à la nostalgie. Il suffit pourtant d’une brise
légère pour qu’elles deviennent volutes. Le paysage et ses contours se font
nets, comme le seraient ceux d’un vaisseau englouti émergeant des abysses. Le
sourire de cette découverte pourrait s’appeler Brumerge.
Savoir l’origine d’un mot a son importance. Il décide souvent de son avenir.
D’aucuns disent que Brumerge serait un vulgaire acronyme composé des initiales
de ses concepteurs, né aux confins de la Suède, de la Belgique et de la France.
Ce serait oublier l’inspiration et ses facéties. Maturation d’octobre ou de
brumaire ne peuvent tromper. Le vin, ce nectar des dieux, est là pour nous le
rappeler.
Brumerge a souvent pour compagnon fidèle un nom pluriel : éditions.
Serait-ce une nouvelle maison d’édition ? Pas exactement, il s’agit, plus
précisément, d’un regroupement d’auteurs mettant en commun leurs compétences en
vue d’éditer leurs ouvrages ; éviter ainsi de se retrouver le bec dans
l’eau à ne pas savoir comment s’y prendre lorsqu’on est seul. Même si la
démarche n’est pas nouvelle – pourquoi nouveauté serait-elle qualité ? -,
elle a quelques particularités : tous les manuscrits sont, au préalable,
portés à la connaissance de tous sous forme numérique ; plus tard, lorsque
l’œuvre est adoptée, elle demeure accessible par cette voie. L’ouvrage papier,
le livre, est imprimé à la demande. Seuls les frais d’impression et de port
sont facturés au lecteur qui a pu, tout à loisir, feuilleter l’ouvrage dans sa
version numérique.
Le Roseau salue cette initiative sympathique, en rodage et en apprentissage,
promise à un bel avenir à la hauteur de l’alchimie qui fait coopérer ses
auteurs.
Sympathique ? Nous n’avons pu nous retenir de visiter quatre auteurs
des éditions
Brumerge ; le voyage fut long : des rives de la Baltique à celles
de la Méditerranée, des Alpes aux beffrois bruxellois. Voici, brièvement, ce
que nous avons recueilli, en posant cette simple question : « Pour
vous : qu'est-ce que les éditions Brumerge ? »
Philippe Mermod : « C'est une manière
sympa et efficace pour auto-éditer et promouvoir ses œuvres (et celles
d'auteurs que l'on apprécie). L'union fait la force : on utilise les
compétences de chaque membre, et la publicité que chacun fait pour ses ouvrages
profite aussi aux autres. Un exemple idéalisé de nouvelle publication
Brumerge : je fais la mise en page, Marc la couverture, Bernard
l'incorpore au site et à la boutique, et Carine va en parler sur des blogs.
Brumerge rassemble des ouvrages originaux d'auteurs qui méritent d'être
mieux connus. »
Yacine Khalfi : « Ce qu'il y a de bien
chez Brumerge c'est, à mon avis, une démarche originale pour mettre, à la
portée du public, des livres au prix abordable, surtout que les frais de port
m'ont semblé très compétitifs par rapport, par exemple à Lulu.com. Tout au
moins pour les ouvrages pas très volumineux. Les créations de Carine Geerts et
Bernard Fauren offrent des lectures très intéressantes à un prix nettement
inférieur à ceux qu'on découvre en librairie. Ainsi, il est prouvé que la
littérature de langue française, pour ceux qui préfèrent les livres
« papier » (je pense qu'ils sont la majorité), peut s'affranchir des
« griffes » des éditeurs traditionnels, grâce à Internet.
D'autant plus que les téléchargements, sous format pdf., sont libres et
gratuits. Bien que la lecture permanente à l'écran ne présente pas les
commodités comparables aux livres « brochés » ou de « poche »,
qu'on a un plaisir à tenir entre les mains.
Ce n'est pas tellement une nouveauté mais elle illustre la volonté de ses
auteurs, d'échapper aux pesanteurs des autres formes d'édition. »
Carine Geerts : « Pour commencer Brumerge
est avant tout, à mes yeux, une manière de diffuser nos ouvrages auprès de
potentiels lecteurs mais aussi la « fierté » de se dire que nous
sommes passés par toutes les phases de l'auto-édition ; en partant de
l'écriture, nous faisons la mise en page, la présentation dans la vitrine de
Brumerge ; nous prenons contact avec l'imprimeur en discutant des prix,
des frais de port ; nous nous occupons de la diffusion dans les blogs et
les forums… Bref, tout cela est tout nouveau pour nous et nous en sommes
fiers.
De plus, il y a une certaine cohésion dans notre groupe et nous nous
entendons bien dans la répartition des charges à accomplir. Nous sommes étonnés
et ravis de la manière dont Brumerge est accueilli et cela nous pousse à
persévérer dans nos efforts. »
Bernard Fauren : « Comme il est dit, dans
presque toutes nos présentations : c'est d'abord un collectif d'auteurs...
réunis par l'adversité, puisque nous avons tous dû quitter le site sur lequel
nous étions, en l'espace de quelques semaines. C'est donc d'abord le désir de
construire une maison à nous qui a commencé avec le forum de l'Huître Perlière. Je me souviens
que j'étais encore en Inde quand nous avons lancé l'idée d'un blog collectif,
pour compléter le forum, afin de créer une vitrine pour nos textes. Je tapais
laborieusement mes messages sur mon PDA équipé d'un téléphone avec l'option
Internet. Revenu en France, fin décembre, il a fallu se battre pour sauver
notre forum car nous étions chassés par notre premier hébergeur. Ensuite, nous
nous sommes rendu compte qu'un blog ne serait pas pratique pour montrer nos
livres, alors j'ai cherché à construire un site. Quelle rigolade : j'ai
installé plusieurs sites sur le domaine becdanlo sans jamais rien comprendre à
la façon de les développer car j'ignorais tous des langages nécessaires. J'ai
enfin découvert wifeo qui semblait à ma portée... et voilà le résultat
seulement quelques mois après (rire).
Déjà une dizaine de livres au catalogue, plusieurs dizaines d'exemplaires de
vendus : un rêve qui paraît sans fin. J'ai hâte de voir sortir le prochain
roman, que je connais bien, et que j'avais pressenti, en son temps, comme
éligible à un prix littéraire sur Internet.
Brumerge, c'est une nouvelle façon de concevoir l'autoédition par la
mutualisation des compétences... c'est passionnant et je suis sûr que nous
allons faire de belles découvertes. Il faut tout de même dire que nous avons
été beaucoup séduits par la coopérative d'édition Krakoen, que nous avons rencontrée
au Salon du livre de Paris en mars dernier : le coup de pouce nécessaire
pour aller encore plus loin dans notre projet.
Une dernière chose : l'un d'entre nous vit en Suède, une autre en
Belgique, moi-même en France... un bel exemple de ce qui peut se faire à
l'échelle de l'Europe... »
Disons, haut et fort, merdre à Brumerge !
PS : si d’aventure vous souhaitez rater mieux
votre barberine, pensez aussi à Brumerge.
Roseau, 2008.