Journal des penchants du roseau

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mardi 30 mars 2010

Lyber ?

Le mouvement de troupes se fait de plus en plus massif et visible pour coloniser le territoire numérique, s'emparer des ressources de son eldorado, dresser des murs infranchissables hors les entrées surveillées par les douaniers taxeurs aux couleurs du logo éphémère du dernier bidule électronique d'un major aux colifichés clinquants et tapageurs.

Reste qu'un élan dépend certes d'une volonté, mais aussi de la souplesse des articulations. Articulation ? Je m'interroge toujours sur celles qui permettraient au mieux de lier - pour le livre - deux matérialités : celle du numérique et celle du papier.

Il y a dix ans environ, j'avais lu le Petit traité plié en dix sur le lyber de Michel Valensi des éditions L'Éclat. À le relire il me paraît toujours d'une vivante actualité. Il est d'ailleurs plaisant de voir qu'un cheminement nous fait croiser des sentes déjà explorées des années auparavant. Je vous le recopie, ci-dessous, et ne manquerai pas de contacter son auteur - dès que j'aurai quelque disponibilité - pour savoir où il en est aujourd'hui (1).

petit traité plié en dix sur le lyber (a) par Michel Valensi

I. Quelques idées évidentes

1. L'apparition du numérique nous oblige à reconsidérer la question des supports.

2. Un support peut en cacher un autre, ou nous en faire découvrir les meilleurs aspects. Un logiciel téléchargé librement nous confirme instantanément que les bénéfices tirés du seul commerce des logiciels sont disproportionnés par rapport à la facilité avec laquelle il est possible de reproduire ce logiciel (Pourquoi Bill Gates est-il l'homme le plus riche du monde et pas Richard Stallman ?). Mais une cassette audio renvoie à la plus grande qualité sonore d'un CD. Une vidéo nous donne quelquefois envie d'aller au cinéma. Un 'livre' téléchargé confirme que le Livre est sans équivalent. D'autant que: « Même si deux choses servent à la même chose, ce n'est pas la même chose. »

3. Parenthèse (que l'on retrouvera au point II. 8) : La question n'est plus de permettre aux pays pauvres de devenir riches, mais de suggérer aux pays riches de s'appauvrir. « L'argent rend pauvre », dit Yona Friedman.

4. Pouvoir essayer à sa guise un produit avant de l'acheter est une bonne chose (b).

4.1 Pourquoi achète-t-on un CD ? Parce que la plupart du temps il nous a été possible d'en entendre des extraits à la radio, ou chez des amis, ou à la télévision (si on appartient à la catégorie « personne possédant une ou plusieurs télévisions »). Quelquefois même parce qu'il nous a été donné de l'entendre intégralement à plusieurs reprises, et donc qu'un certain plaisir (lié à une accoutumance, sans doute) nous décide à dépenser 120 f en musique plutôt qu'en produits de première nécessité (si tant est que la nécessité soit nécessaire). Quelquefois parce que nous connaissons déjà cette musique par coeur et qu'elle fait partie pour nous des produits de première nécessité: les quatre dernières symphonies de Mozart par Bruno Walter, ou Aoxomoxoa du Grateful Dead.

4.2 Pourquoi ne pourrait-on pas lire les livres intégralement avant de les acheter ? Parce qu'un livre, une fois lu, perd tout intérêt ? - Qui dit cela ? Parce que les éditeurs ont intérêt à ce qu'on ne sache pas à l'avance à quel point ce livre est sans intérêt ? - Ce doit être le cas quelquefois. Stallman (« Copyright: Le public doit avoir le dernier mot ») a raison de dire que le fait de lire un livre en bibliothèque n'est pas une vente perdue pour l'éditeur. Ce n'est que la perte de quelque chose qui aurait pu ne jamais se produire, la seule perte d'une vente en puissance. À ce titre, toute vente non réalisée est une vente perdue pour l'éditeur :-((. Par ailleurs, ne vous est-il jamais arrivé d'acheter un livre que vous avez déjà lu, ou même d'acheter un livre dont vous savez pertinement que vous n'en commencerez pas la lecture avant plusieurs années, vous contentant - avec délice - de la simple présence silencieuse de son dos dans votre bibliothèque ?

4.3 Permettre aux lecteurs de lire intégralement un livre avant de l'acheter présente finalement quelques avantages: 1. Les livres d'un jour, qui empoisonnent le marché, encombrent les librairies, monopolisent les médias, s'accompagnent de gros à valoir versés à des pseudo-auteurs, etc., n'auraient plus de raison d'être ni sur les tables des librairies, ni dans les bibliothèques. On les consulterait sur le Net et, avant même d'en avoir fini la lecture, l'actualité - qui focalise l'attention des lecteurs - serait déjà passée à autre chose (et nous avec) . 2. Les faux-livres seraient plus facilement démasqués. Les livres qui pullulent de nos jours et qui tiennent sur 3 pages format A4, gonflées pour faire 70 pages vendues 10, 20, 30 ou 40 francs tourneraient sept fois leur encre sous leur jaquette avant de passer au brochage . 3. Le malentendu propre à toute vente dépassant - pour être optimiste - 5000 exemplaires, aurait tendance à s'atténuer.

5. Le principe de la forme la plus communautaire du shareware (envoyer 10, 20, 50, 100 F au concepteur d'un logiciel disponible librement sur le Net, parce qu'à l'usage il vous semble de bonne facture et mérite une rétribution) a bien du mal à s'imposer (c). Sans doute à cause d'un problème de mentalité, mais également, comme le souligne Barlow (« Vendre du vin sans les bouteilles »), parce que le système de paiement reste encore peu sûr et peu commode. (On hésite toujours à envoyer son numéro de Carte bleue, et quelquefois on n'a pas de Carte bleue, même si cette éventualité sera bientôt passible d'une amende [payable par Carte bleue].)

D'autre part, le logiciel, une fois téléchargé, se suffit à lui-même. Sa 'forme' virtuelle est satisfaisante. Dans le cas du livre (mais également de la musique voir [Samudrala]), la question se pose différemment. Une fois téléchargé, le livre est tributaire de votre écran, de votre imprimante (si vous voulez le lire sur papier), tributaire de votre habileté à agraffer les pages, à les relier, tributaire de votre capacité à classer, répertorier, ranger, ordonner les liasses (d), etc. À y regarder de près, tous ces efforts (en temps et en matériel) vous coûtent un tout petit peu moins cher que ce que vous aurait coûté l'achat d'un livre dans une librairie - avec en moins, toutefois, un certain plaisir - qui le niera ? - du papier, de l'objet, de la manipulation en toutes circonstances (chaise, lit, métro, téléphérique, avion, diligence, sous-marin...) et d'un petit tour dehors pour se rafraîchir les idées. (Ça fait combien d'heures que vous êtes devant cet écran ?)

6. Le livre shareware, que nous nommerons dorénavant « Lyber (e) », (méfiez-vous des contrefaçons !) se présente sous cette forme.

6.1. Disponibilité gratuite sur le Net du texte dans son intégralité.

6.2. Invitation à celui qui le lit, ou le télécharge, à en acheter un exemplaire pour lui ou pour ses ami(e)s, si le livre lui a plu. (On n'achèterait plus seulement pour soi, mais le plus souvent pour un(e) 'autre'; non plus seulement pour 'savoir', mais pour faire partager son savoir...)

6.3. Possibilité de signaler l'adresse du libraire le plus proche du domicile du lecteur où ce lyber risque d'être disponible. (C'est déjà le principe de la bibliothèque, avec, en plus, un effet de retour vers l'auteur, l'éditeur, le libraire [n'est-ce pas aussi une solution à proposer aux belligérents du conflit sur le prêt payant en bibliothèque? N'est-il pas temps de considérer le lecteur non plus comme un simple consommateur de produits culturels nous permettant de faire marcher nos petites boutiques bancales, mais de lui proposer un pacte en vue de la constitution d'une «communauté de bienveillants»? Un peu tôt — me souffle-t-on. Soit. Nous patienterons dans la salle d'attente de tous nos désespoirs!])

6.4. Possibilité laissée aux lecteurs d'intervenir en commentaires sur le texte en ligne, avec la création de fichiers complémentaires consultables.L'auteur pourrait également tenir compte de ces remarques pour d'éventuelles mises à jour de son texte (f).

7. Conditions de réalisation : 1. Un public responsabilisé. 2. Des éditeurs sûrs de leur production (et de leur public). 3. Un réseau Internet résolument non commercial. 4. Un réseau libraire ouvert à l'Internet (des possibilités de lire les lybers sur des bornes dans les librairies quand ils ne sont pas en stock - et une possibilité de commander le lyber consulté par l'intermédiaire de ces bornes - c'est déjà le principe du rayon, n'est-ce pas ?) (1, 2, 3 et 4 ne constituent pas un axe chronologique horizontal. Ces «événements» peuvent intervenir dans le désordre, ou selon l'axe vertical du temps - comme une impression simultanée de 'déjà vu'. Bien entendu, leur liste n'est pas exhaustive.)

8. Quelques conséquences immédiates, moins immédiates ou improbables : 1. Liens reserrés entre les lecteurs et les auteurs et/ou les éditeurs. 2. Faillite à plus ou moins long terme de tous les éditeurs de faux livres (chic !). 3. Rationalisation de la diffusion et de la distribution du lyber. 4. Diminution du rôle des médias littéraires, qui pourraient alors retrouver un statut à part entière (les articles qui consistent à recopier des quatrièmes de couverture et à raconter l'histoire d'un bout à l'autre n'auraient plus lieu d'être). 5. Enrichissement (en fait: non-appauvrissement) du public et des éditeurs de qualité (les éditeurs eux-mêmes appartenant au public [ou alors c'est encore plus grave que ce que je croyais]), et : 6. Appauvrissement (en fait: non-enrichissement) des éditeurs de non-qualité (dans la perspective que le public serait attiré irrésistiblement par la qualité). Puis dans un deuxième temps : 7. Réduction des échanges monétaires et donc de la masse monétaire nécessaire à l'équilibre d'une communauté - ce qui nous renvoie au point I.3 supra : « Appauvrissement des pays riches », provoquant, par effet de vases communicants, un enrichissement relatif des pays pauvres. Enfin et bien plus tard : 8. Révolution économique sur l'ensemble de la planète aboutissant à la disparition de l'argent (passage de l'économie de marché à l'économie du don). « Quand nous aurons remporté la victoire à l'échelle mondiale - disait Lénine -, je pense que nous édifierons dans les rues des principales villes du monde des pissotières en or (g). »

9. Le calendrier sera établi en fonction des modes corrélatif ou impératif, tels qu'ils sont définis par le philosophe italien Carlo Michelstaedter dans ses Appendices critiques à la persuasion et la rhétorique (tr. fr. l'éclat, 1994, pp. 11-12). - Il est recommandé ici de ralentir considérablement le rythme de lecture silencieuse ou de passer en lecture à haute voix -.

Soit :

« I. Mode corrélatif. Deux réalités conjointes sont actuelles réciproquement l'une dans l'autre:

1° "Il le fera lorsque tu le feras": ... Les deux réalités prennent appui l'une sur l'autre, telle une poutre portant sur une autre poutre, laquelle lui sert d'appui dans leur chute commune, de sorte que l'une et l'autre se soutiennent à mesure qu'elles tombent.

2° "Si tu le faisais, il le ferait." ... chacune dépend de l'impuissance de l'autre.

3° "Si tu l'avais fait, il l'aurait fait." Il s'agit du même cas, à nouveau au passé, si bien qu'en résulte l'irréalité réciproquement déterminée. »

Ce qui revient à poser la question: « Qui commence ? »

9. Le calendrier sera établi en fonction des modes corrélatif ou impératif, tels qu'ils sont définis par le philosophe italien Carlo Michelstaedter dans ses Appendices critiques à la persuasion et la rhétorique (tr. fr. l'éclat, 1994, pp. 11-12). - Il est recommandé ici de ralentir considérablement le rythme de lecture silencieuse ou de passer en lecture à haute voix -.

Soit :

«I. Mode corrélatif. Deux réalités conjointes sont actuelles réciproquement l'une dans l'autre:

1° "Il le fera lorsque tu le feras": ... Les deux réalités prennent appui l'une sur l'autre, telle une poutre portant sur une autre poutre, laquelle lui sert d'appui dans leur chute commune, de sorte que l'une et l'autre se soutiennent à mesure qu'elles tombent.

2° "Si tu le faisais, il le ferait." ... chacune dépend de l'impuissance de l'autre.

3° "Si tu l'avais fait, il l'aurait fait." Il s'agit du même cas, à nouveau au passé, si bien qu'en résulte l'irréalité réciproquement déterminée.»

Ce qui revient à poser la question: «Qui commence?»

Soit :

« II. Mode impératif : (qui n'est pas un mode).

Il ne s'agit pas d'une réalité intentionnelle, mais de la vie. C'est l'intention qui vit elle-même actuellement ... elle est réelle autant qu'est réel le Sujet, car comme lui, précisément, elle n'est pas finie dans le présent, mais elle est actuelle en tant que volonté d'une chose. C'est alors le Sujet qui envahit avec sa propre vie le royaume de ses propres phrases: il ne fait pas de phrases, mais il vit. »

Laissant le corrélatif aux indécis, nous optons résolument, avec Michelstaedter, pour le second mode. « Et vive l'impératif ! »

C'est pourquoi à compter du 17 mars 2000 (fête des Liberalia, où les libres enfants du savoir numérique revêtiront pour la première fois la toga virilis (h)), ce lyber sera intégralement et gratuitement disponible sur le site http://www.freescape.eu.org/eclat ou www.samizdat.net/cyberesistance/freescape/, et l'éditeur s'engage à mettre, dans un délai raisonnable et aux conditions énoncées ci-dessus, la quasi totalité de son catalogue sur le site (voir liste auteurs et titres).

10. « Liberté, allant chercher au loin, qui est si précieuse, comme le sait celui qui, pour elle, renonce à sa propre vie. » Dante, Divine Comédie, II 1 71-72.

(a) Qu'est-ce qu'un Lyber? Vous êtes en train d'en lire un. Mais voir le point II. 6 et la note 4. Ce texte est extrait de Libres enfants du Savoir numérique

(b) Corollaires :
1. Pouvoir ne pas acheter un produit qui ne nous satisfait pas est la moindre des choses.
2. Acheter un produit qui nous satisfait est une double satisfaction pour l'utilisateur et pour le concepteur.

(c) Selon la définition du « Jargon français », le shareware est un logiciel que l'on est tenu d'acheter au bout d'un certain temps d'utilisation. Mais c'est à une autre définition que nous nous rapportons ici, qui laisse à l'utilisateur entière liberté de faire un don ou de ne pas le faire.

(d) Il faudra reposer la question avec la commercialisation du e-book et de ses équivalents. Mais les résultats ne sont pas encore probants (Cytale, Rocket, etc.), et même drôlement décevants par rapport au battage. De plus la plupart des magazines qui montrent le e-book le plus souvent opèrent un photo-montage en plaçant une page papier sur un écran e-book. Ils appellent ça l'« information ».

(e) LYBER: n.m. XXIe, construit à partir du mot latin liber qui signifie à la fois : libre, livre, enfant, vin. C'est également le nom d'une divin.... Le y signale l'appartenance du concept à l'univers Cyberal. L'anglais, toutefois, préférera le mot « Frook », contraction de « Free-book »: livre libre. Un synonyme de LYBER, « Liberivre », est apparu simultanément dans quelques documents virtuels au début de l'année 2000 et insistait sur l'ivresse que provoqua un tel concept sur ses concepteurs mêmes, mais il fut vite abandonné.

(f) La disponibilité du code-source pour un livre est de peu d'intérêt, sauf dans le cas des plagiats où il serait bon que les auteurs joignent un fichier LISEZMOI à leur texte en disant : «J'ai piqué intégralement cette phrase à Marcel Proust, cette autre à Thucydide, cette autre encore à Alain Minc qui la tenait de Patrick Rödel, ou à Sylvie Germain qui la tenait de Patricia Farazzi - c'est vrai que c'est dur d'être célèbre et en plus de devoir écrire un livre tout seul dans le noir tous les ans -, etc. (Il est à craindre que certains fichiers LISEZMOI soient quelquefois trop lourds à ouvrir avec Teachtext, ou même à télécharger sur un disque dur de 4 Go, mais on peut prévoir des Zips de 25 Go pour les fichiers LISEZMOI de Jacques Attali). De la même manière, un lyber de tel universitaire spécialiste d'Habermas pourrait faire l'objet d'un commentaire d'Habermas lui-même, du genre: «Je crains, cher collègue, que vous n'ayez absolument rien compris à ce que j'ai écrit.» (On regrettera simplement de ne pas pouvoir encore communiquer par e-mail avec l'au-delà.)

(g) En attendant nous payons deux francs à Jean-Claude Decaux, en risquant notre vie !

(h) Voir Ovide, Fastes, 3, 771.

(1) il creuse son sillon, pour preuve cette intervention : « L’intervention de Michel Valensi, Directeur des Editions de l’Eclat, a enrichi le débat, en apportant un autre regard d’un éditeur sur Google. Les éditions de l’Eclat ont passé dès 2005 un accord avec Google (dit programme partenaires de Google Livres) pour la numérisation de leurs ouvrages sous droits. Cet accord laisse la liberté à l’éditeur de sélectionner les parties rendues visibles à partir du moteur de recherche, sans contrainte économique. Cet accord permet une excellente visibilité des ouvrages sur le moteur de recherche et permet de renvoyer ensuite vers des librairies où l’ouvrage peut être acheté. Google a associé une profession absente de ce débat : la librairie. Google au début de cette activité a passé des accords avec les grands acteurs mais aussi, des librairies indépendantes. Après 5 ans d’expérience, les conclusions de cet accord sont très positives : la visibilité des ouvrages des Editions de l’Eclat a permet de décupler les ventes papier. Ce modèle de contractualisation avec Google devrait être creusé. »

mercredi 24 mars 2010

Paul-Louis Courier tout simplement

En pointant une coquille affublant Courier de deux r dans la Sente de la chèvre qui bâille, Jean-Pierre Lautman, secrétaire de la Société des amis de Paul-Louis Courier, m'a fait découvrir un site tout jeune et d'une grande richesse dédié à ce fameux pamphlétaire assassiné à Véretz en 1825. Je vous invite à le découvrir et à vous y perdre : http://www.paullouiscourier.fr/

mercredi 3 mars 2010

Propriété intellectuelle : mon iphone m’a tuer

Non, ne vous inquiétez pas, je n’ai pas cédé au caprice fatal de l’avant avant dernier bidule technologique. Non, non, Mon iPhone m’a tuer est une personne juchée sur le massif numérique et, du haut de mon paté de sable analogique et branlant, j’observe ses propos. Observer ? Pas précisément, il me plaît souvent de converser avec elle par blog interposés. J’ai apprécié ses notes relatives à la propriété intellectuelle, elles rejoignent mon cheminement, même si mes sentes sont plus frustres. Comme il nous y invite, je la reproduis ici, émasculée de ses liens et des commentaires qui l’ont suivie, vous les retrouverez sur son blog et pourrez ainsi y intervenir.

Notes sur la propriété intellectuelle et ses mutations à l'âge numérique

Comme je vous l’avais annoncé, voici quelques réflexions provisoires issues d’une semaine de lecture sur le thème de la propriété intellectuelle. Ce sont des notes, au déroulé suffisamment linéaire pour les considérer comme un ensemble cohérent, mais pouvant être analysées indépendamment les unes des autres. Je suis toujours ouvert à vos critiques, elles sont même très nécessaires pour moi. Bonne lecture.

Le droit d’auteur ou copyright, c’est-à-dire la propriété intellectuelle appliquée au domaine scientifique, artistique et littéraire, est né à la suite du développement de l’imprimerie. On le décompose classiquement en droit moral (principalement : être reconnu comme auteur de l’œuvre, en maîtriser le contenu) et droit patrimonial (principalement : jouir des fruits de l’exploitation de l’œuvre).

Le droit d’auteur n’a rien de spontané, il a été ignoré pendant la majeure partie de l’histoire humaine. Du paléolithique à la Renaissance, écrivains, artistes et scientifiques ont nourri le corpus commun de nos connaissances sans en retirer d’argent. Il est vrai que la création demandait souvent l’oisiveté, donc une certaine fortune personnelle due à sa position sociale de naissance. Mais ce ne fut pas toujours le cas. Ce qu’un auteur retirait de sa création, outre le plaisir propre à cet acte, c’était avant tout un effet de réputation, d’influence et de séduction, ainsi qu’une reconnaissance par ses pairs. Les choses n’ont pas tant changé que cela : je doute que l’appât du gain matériel (richesse) soit le véritable moteur d’une création littéraire, artistique, scientifique. Ou je doute que cette création envisagée consciemment et exclusivement sous ce prisme-là possède la moindre valeur dans la plupart des cas.

La propriété intellectuelle est une création de l’État monarchique, puis républicain, sous forme de monopole artificiel garanti en dernier ressort par la puissance publique. Aujourd’hui perçu comme un synonyme de liberté pour le créateur, ce droit d’auteur fut en fait dès l’origine un contrôle sur sa création. Contrôle de l’autorité politique, sous forme de censure. Contrôle des intermédiaires commerciaux, sous forme d’exclusivité dans la diffusion de l’œuvre vers le public.

Les premiers législateurs anglais (1709, Statute of Ann) et américain (1790, copyright) ont accordé un droit d’auteur de 14 ans, renouvelable une fois. Trois siècles plus tard, la moyenne observée dans le monde est de… 70 ans après la mort de l’auteur. Cette extension progressive vers une limite indéfinie est étrange : l’indépendance et la créativité d’un cadavre ne demandent sans doute pas tant de protections. En fait, cela rappelle plutôt l’origine du droit d’auteur : un monopole commercial du diffuseur, qui entend tirer profit de son investissement (cession de droits sur la création), et donc aujourd’hui poursuivre ce profit bien au-delà de la mort du créateur.

La propriété intellectuelle concerne des « œuvres de l’esprit », c’est-à-dire des biens que l’on qualifie d’immatériels. Son régime est donc spécial – par exemple, l’inventeur du feu ou de la roue n’a pu empêcher (s’il l’a voulu) son initiative de se répandre, car les hommes procèdent naturellement par imitation les uns des autres. L’œuvre de l’esprit n’est pas rivale (son usage par une personne n’en prive pas les autres), elle n’est pas captive (on la retrouve sur toutes sortes de supports physiques ou biologiques), elle n’est pas aisément excluable (il est difficile de l’interdire à certaines catégories de personnes). Ainsi, le théorème de Pythagore ou l’ouverture de la cinquième symphonie de Beethoven ne sont pas assimilables à la voiture garée au coin de la rue, ou à tout autre bien matériel rival, captif et excluable. Au lieu de généralités un peu creuses sur la marchandisation de la culture, on devrait rappeler cela : que la propriété est d’abord ce qui est propre à une chose (ou un être), que l’œuvre de l’esprit a des propriétés intrinsèques lui permettant d’échapper à toute tentative de les contrarier durablement, que les efforts des censeurs politiques ou des exploiteurs marchands sont vains et ne servent tout au mieux qu’à retarder l’inéluctable liberté de la création de se répandre dans les esprits. Une liberté bien plus fondamentale que les autres pour l’animal conscient qu’est Homo sapiens.

Le droit d’auteur dans sa forme actuelle est né d’une technologie, l’imprimerie. Et le droit d’auteur dans sa forme actuelle va mourir d’une technologie, l’Internet.

L’Internet bouleverse de fond en comble les conditions de la création comme celles de la diffusion, c’est-à-dire l’équilibre initial où s’est construite la propriété intellectuelle moderne. Les éditeurs de contenu (presse, édition, radio, télévision, musique, cinéma, logiciels) ont pour beaucoup d’entre eux refusé d’admettre cet état de fait, ou même d’y réfléchir. La position majoritairement adoptée consiste à remettre en cause les fondements d’Internet comme réseau ouvert, libre et neutre, afin d’y imposer les normes obsolètes de l’ancien monde physique. La numérisation dans la couche logique et la couche contenu du réseau est analysée de manière simpliste, réductionniste et court-termiste, comme une menace à des marges commerciales. Main dans la main, le marché et l'Etat répondent à l'Internet par des mesures toujours plus liberticides et sécuritaires.

Imaginons une fable. Dans les temps très anciens, une puissante corporation d’orateurs s’aperçoit qu’une cité a inventé l’écriture, que les cités voisines l’ont adoptée, que l’étrange invention se répand partout et soulève l’enthousiasme pour les usages qu’elle permet. Les orateurs sont furieux car les textes qu’ils déclamaient en public ou en privé sont désormais diffusés par écrits, ils reçoivent bien moins de monde et d’offrandes à leurs représentations. Mais les orateurs sont influents, ils ont l’oreille des puissants. Et ces dignitaires sont eux-mêmes inquiets, car l’écriture en plein développement représente une menace pour leur pouvoir que les orateurs confortaient. Qu’à cela ne tienne, se disent les dignitaires et les orateurs : après tout, cette écriture n’est pas une invention si redoutable que nous ne puissions précisément en guider les usages. On se demande d’ailleurs ce que les humains peuvent en faire à l’avenir de très utile ou de très ingénieux, sinon détruire notre propre utilité et notre propre ingéniosité, admises depuis si longtemps. Il nous suffit de prendre quelques lois, et cette écriture deviendra ce qu’elle doit être.

L’attitude des producteurs et diffuseurs de contenus face au numérique aujourd’hui est à peu près aussi clairvoyante que celle d’hypothétiques détracteurs de l’écriture hier. Ils ne comprennent pas les changements d’échelle dans la créativité et l’inventivité que permet l’accès immédiat, universel et collectif à toutes les informations, toutes les créations, tous les savoirs antérieurs. Ils ne comprennent pas les changements d’échelle entre la rareté propre au monde physique et l’abondance propre au monde numérique et notamment, pour l’objet principal de leur crainte, cette fonction assez simple : quand la duplication numérique d’un support tend aisément vers l’infini, la valeur marchande du support ainsi dupliqué tend vers zéro. Ils ne comprennent pas que les divisions sociales, économiques, culturelles et intellectuelles nées d’un certain mode de production et reproduction des contenus seront automatiquement balayées par un autre mode de production et de reproduction. Les propriétaires de contenus ne comprennent pas tout cela… ou font semblant de ne pas le comprendre. Leurs modèles sont déjà morts, certains le savent, d’autres pas encore.

La « tragédie des biens communs » est une conjecture proposée par Garrett Hardin en 1968. Des paysans utilisent un pâturage, bien commun. Mais individuellement, chaque paysan a intérêt à emmener une bête de plus, ou à laisser ses bêtes paître plus longtemps. Comme les autres ne l’entendent pas ainsi, ils font de même. Et au bout du compte, le pâturage disparaît. La conclusion est qu’en l’absence de règle publique ou de contrat privé, les ressources rares du bien commun sont condamnées à disparaître.

Dans le monde numérique ne connaissant pas la rareté du monde physique, nous en sommes en situation inverse. Ce qui menace, ce serait plutôt une « tragédie des biens privés ». Situation initiale : une masse d’être humains vient nourrir ou détendre son esprit dans un domaine commun, accessible à tous. Ce domaine est en extension permanente : chacun peut y ajouter, mais rien retrancher, le flux est exactement contraire à celui du pâturage de la tragédie des biens communs. Cependant, certains décident qu’il est plus intéressant pour eux de limiter ces pratiques, soit pour les contenus soit pour les accès. Ils peuvent en tirer un petit profit. Ces free riders sont très vite imités par d’autres, qui voient à leur tour l’intérêt de créer de la rareté et n’ont pas envie d’être exclu du pactole, avec l’exploitation possible de tant de gens rassemblés dans le bien commun. Peu à peu, l’ancien bien commun se divise, son utilisation se morcelle, son accès s’éparpille en biens plus petits ne communiquant plus entre eux, les échanges inattendus et imprévisibles qui faisaient sa richesse se raréfient, les membres se persuadent qu’il vaut mieux garder ses créations pour soi et ne pas chercher ailleurs, ce qui est de toute façon devenu difficile. Au bout du compte, la somme des biens privés ne parvient pas à égaler la valeur de l’ancien bien commun quand il s’agit de nourrir la curiosité, l’imagination et l’intelligence humaines. La ressource se trouve sous-utilisée.

En multipliant copyrights et brevets, l’économie fondée sur la connaissance rend de plus en plus lourd, coûteux, complexe et dangereux l’accès à la connaissance. Cette contradiction cognitive du capitalisme n’est pas la seule à menacer son existence, mais on en mesure déjà les effets.

Laisser à l’auteur la liberté de décider son régime de propriété intellectuelle paraît la moindre des choses. Si vous devez contracter avec un diffuseur – par exemple un éditeur de livres –, vous observerez que celui-ci n’est pas très enthousiaste à cette idée : il vous propose plutôt un contrat standard, éventuellement agrémenté des inventions de son choix, par lequel vous êtes fortement incité à céder tous vos droits sur tous les supports possibles et imaginables (sauf si des extraterrestres arrivaient demain, un marché encore imprévu pour l’éditeur-diffuseur). Auteurs et créateurs gagneraient à faire cesser cette pression, en inversant le rapport de force. Quant aux auteurs numériques, les initiatives comme Creative Commons respectent mieux leur possibilité de choisir l’étendue et la nature des protections sur l’œuvre. C’est en ce sens qu’il faut travailler, inventer et formaliser d’autres modes de propriété ou de biens communs non propriétaires.

Même si l’on tient l’éditeur, producteur ou diffuseur pour un parasite potentiel de la seule chose importante, à savoir la création elle-même, on se pose naturellement la question de la survie du créateur : est-il donc condamné à ne jamais jouir des fruits de son travail ? Pour un auteur, un artiste ou un inventeur, il existe au moins une dizaine de méthodes pour concilier l’existence d’un produit gratuit avec des revenus : fremium, dons, mécénat, publicité, investissements croisés, produits dérivés, etc. Chris Anderson les a longuement exposées dans Free, je n’y reviens pas, ce ne sont que des pistes parmi bien d’autres pour repenser l’économie des œuvres de l’esprit. Dans Les netocrates, Alexander Bard et Jan Soderqvist donnent une vision bien plus ample de ce qui se reconstruit sous nos yeux. Ce que chacun apporte au contenu culturel et savant produit sa valeur de notoriété, de réputation, de renommée. Cette économie de l’information et de l’attention ronge les fondements de la valeur du capitalisme à base industrielle, comme celui-ci avait peu à peu détruit ceux du féodalisme à base paysanne. La numérisation du monde succède lentement à son industrialisation en même temps qu’elle transforme celle-ci. C’est un nouveau rapport à autrui, à la vie et à la matière qui s’invente.

En revenant à l’esprit de ses origines, admettons que la propriété intellectuelle (en dehors du droit moral à la paternité) est un monopole commercial entre un auteur et un diffuseur. Il semble finalement assez simple d’admettre à titre provisoire qu’elle est cela, et cela seulement : un monopole dans le domaine du commerce. Ce qui signifie : tout échange de l’œuvre en dehors du commerce ne remet pas en cause la propriété intellectuelle. La loi l’admet d’ailleurs puisque la copie ou la représentation de l’œuvre est libre dans le cadre privé (familial, amical), celui-ci ayant pour principale caractéristique d’être non-marchand. En vertu de la loi des six degrés de séparation, mon cercle privé de proches peut sans doute diffuser une œuvre au monde entier en l’espace de quelques jours, et cela en ne passant que dans le cadre légal des intersections de cercles de proches adjacents – je reçois l’œuvre d’un ami d’un ami, etc. (Des hackers plus doués que moi ont sans doute réfléchi à la mise en œuvre possible de ce cadre privé légal, où le peer-to-peer serait pris au sens propre, quoique formellement, et non comme un échange anonyme.)

Sans aller à ces complications, on pourrait finalement poser que l’échange non-commercial de toute œuvre de l’esprit est libre entre les êtres humains, alors que l’échange commercial ne l’est pas, car il dépend du régime spécifique de la propriété intellectuelle et des contrats. Cela revient au fond à poser que le commerce ne doit pas imposer son cadre réglementaire à tous les aspects de notre existence et que l’esprit ne doit être affamé d’aucune nourriture. Si une requête aussi simple est devenue impossible, nos libertés fondamentales sont niées. Et toute résistance de l’individu à cette oppression est pour moi légitime.

La reproduction et la modification de ce texte sont entièrement libres, en partie ou totalité, sans mention obligatoire d’auteur ou de source. (C’est d’ailleurs le cas pour tout le contenu de ce blog).

Mon iPhone m'a tuer

samedi 26 décembre 2009

Poëme Adi

Il est des cadeaux dont on ne mesure pas l’importance. J’ai eu la chance, enfant, de recevoir d’un oncle un superbe anorak. Je ne l’ai pas porté longtemps, mes os ayant décidé de s’allonger et de me surprendre.

Cet anorak avait pour particularité d’envers devenir endroit. Le blanc pouvait fondre dans la neige, le bleu s’immerger dans quelque lagon illusoire. Il n’y eut ni montagne ni atoll cette courte année – juste le gris des rues – et l’anorak choisit de nouvelles épaules plus étroites.

Est-ce lui qui me fit découvrir qu’une pellicule pouvait être intérieure ? Que l’ivresse naît aussi du flacon ? Que du bleu au blanc, la nuance peut être l’épaisseur ?

Nourit Masson-Sékiné, son bleu pourrait s’appeler Poëme Adi, son blanc un de ses livrets. Peu importe après tout : il y a de l’épaisseur et des nuances infinies.