Journal des penchants du roseau

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samedi 28 janvier 2012

Dites-moi ce que je dois faire ?

Mon cher docteur, je me mets entre vos mains. Faites de moi ce qu’il vous plaira. Je vais vous dire bien franchement mon étrange état d’esprit, et vous apprécierez s’il ne vaudrait pas mieux qu’on prît soin de moi pendant quelque temps dans une maison de santé plutôt que de me laisser en proie aux hallucinations et aux souffrances qui me harcèlent.

Voici l’histoire, longue et exacte, du mal singulier de mon âme.

Je vivais comme tout le monde, regardant la vie avec les yeux ouverts et aveugles de l’homme, sans m’étonner et sans comprendre. Je vivais comme vivent les bêtes, comme nous vivons tous, accomplissant toutes les fonctions de l’existence, examinant et croyant voir, croyant savoir, croyant connaître ce qui m’entoure, quand, un jour, je me suis aperçu que tout est faux.

C’est une phrase de Montesquieu qui a éclairé brusquement ma pensée. La voici : « Un organe de plus ou de moins dans notre machine nous aurait fait une autre intelligence.

« … Enfin, toutes les lois établies sur ce que notre machine est d’une certaine façon seraient différentes si notre machine n’était pas de cette façon. » J’ai réfléchi à cela pendant des mois, des mois et des mois, et, peu à peu, une étrange clarté est entrée en moi, et cette clarté y a fait la nuit.

En effet, nos organes sont les seuls intermédiaires entre le monde extérieur et nous. C’est-à-dire que l’être intérieur, qui constitue le moi, se trouve en contact, au moyen de quelques filets nerveux, avec l’être extérieur qui constitue le monde.

Or, outre que cet être extérieur nous échappe par ses proportions, sa durée, ses propriétés innombrables et impénétrables, ses origines, son avenir ou ses fins, ses formes lointaines et ses manifestations infinies, nos organes ne nous fournissent encore sur la parcelle de lui que nous pouvons connaître que des renseignements aussi incertains que peu nombreux.

Incertains, parce que ce sont uniquement les propriétés de nos organes qui déterminent pour nous les propriétés apparentes de la matière.

Peu nombreux, parce que nos sens n’étant qu’au nombre de cinq, le champ de leurs investigations et la nature de leurs révélations se trouvent fort restreints.

Je m’explique. L’œil nous indique les dimensions, les formes et les couleurs. Il nous trompe sur ces trois points.

Il ne peut nous révéler que les objets et les êtres de dimension moyenne, en proportion avec la taille humaine, ce qui nous a amenés à appliquer le mot grand à certaines choses et le mot petit à certaines autres, uniquement parce que sa faiblesse ne lui permet pas de connaître ce qui est trop vaste ou trop menu pour lui.

D’où il résulte qu’il ne sait et ne voit presque rien, que l’univers presque entier lui demeure caché, l’étoile qui habite l’espace et l’animalcule qui habite la goutte d’eau.

S’il avait même cent millions de fois sa puissance normale, s’il apercevait dans l’air que nous respirons toutes les races d’êtres invisibles, ainsi que les habitants des planètes voisines, il existerait encore des nombres infinis de races de bêtes plus petites et des mondes tellement lointains qu’il ne les atteindrait pas.

Donc toutes nos idées de proportion sont fausses puisqu’il n’y a pas de limite possible dans la grandeur ni dans la petitesse.

Notre appréciation sur les dimensions et les formes n’a aucune valeur absolue, étant déterminée uniquement par la puissance d’un organe et par une comparaison constante avec nous-mêmes ne reflètent que notre manière de voir la réalité.

Ajoutons que l’œil est encore incapable de voir le transparent. Un verre sans défaut le trompe. Il le confond avec l’air qu’il ne voit pas non plus.

Passons à la couleur.

La couleur existe parce que notre œil est constitué de telle sorte qu’il transmet au cerveau, sous forme de couleur, les diverses façons dont les corps absorbent et décomposent, suivant leur constitution chimique, les rayons lumineux qui les frappent.

Toutes les proportions de cette absorption et de cette décomposition constituent les nuances.

Donc cet organe impose à l’esprit sa manière de voir, ou mieux sa façon arbitraire de constater les dimensions et d’apprécier les rapports de la lumière et de la matière.

Examinons l’ouïe. Plus encore qu’avec l’œil, nous sommes les jouets et les dupes de cet organe fantaisiste.

Deux corps se heurtant produisent un certain ébranlement de l’atmosphère. Ce mouvement fait tressaillir dans notre oreille une certaine petite peau qui change immédiatement en bruit ce qui n’est, en réalité, qu’une vibration.

La nature est muette. Mais le tympan possède la propriété miraculeuse de nous transmettre sous forme de sons, et de sons différents suivant le nombre des vibrations, tous les frémissements des ondes invisibles de l’espace.

Cette métamorphose accomplie par le nerf auditif dans le court trajet de l’oreille au cerveau nous a permis de créer un art étrange, la musique, le plus poétique et le plus précis des arts, vague comme un songe et exact comme l’algèbre.

Que dire du goût et de l’odorat ? Connaîtrions-nous les parfums et la qualité des nourritures sans les propriétés bizarres de notre nez et de notre palais ?

L’humanité pourrait exister cependant sans l’oreille, sans le goût et sans l’odorat, c’est-à-dire sans aucune notion du bruit, de la saveur et de l’odeur.

Donc, si nous avions quelques organes de moins, nous ignorerions d’admirables et singulières choses, mais si nous avions quelques organes de plus, nous découvririons autour de nous une infinité d’autres choses que nous ne soupçonnerons jamais faute de moyen de les constater.

Donc, nous nous trompons en jugeant le Connu, et nous sommes entourés d’Inconnu inexploré.

Donc, tout est incertain et appréciable de manières différentes.

Tout est faux, tout est possible, tout est douteux.

Formulons cette certitude en nous servant du vieux dicton : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà. » Et disons : vérité dans notre organe, erreur à côté.

Deux et deux ne doivent plus faire quatre en dehors de notre atmosphère.

Vérité sur la terre, erreur plus loin, d’où je conclus que les mystères entrevus comme l’électricité, le sommeil hypnotique, la transmission de la volonté, la suggestion, tous les phénomènes magnétiques, ne nous demeurent cachés, que parce que la nature ne nous a pas fourni l’organe, ou les organes nécessaires pour les comprendre.

Après m’être convaincu que tout ce que me révèlent mes sens n’existe que pour moi tel que je le perçois et serait totalement différent pour un autre être autrement organisé, après en avoir conclu qu’une humanité diversement faite aurait sur le monde, sur la vie, sur tout, des idées absolument opposées aux nôtres, car l’accord des croyances ne résulte que de la similitude des organes humains, et les divergences d’opinions ne proviennent que des légères différences de fonctionnement de nos filets nerveux, j’ai fait un effort de pensée surhumain pour soupçonner l’impénétrable qui m’entoure.

Suis-je devenu fou ?

Je me suis dit : je suis enveloppé de choses inconnues.

J’ai supposé l’homme sans oreilles et soupçonnant le son comme nous soupçonnons tant de mystères cachés, l’homme constatant des phénomènes acoustiques dont il ne pourrait déterminer ni la nature, ni la provenance.

Et j’ai eu peur de tout, autour de moi, peur de l’air, peur de la nuit. Du moment que nous ne pouvons connaître presque rien, et du moment que tout est sans limites, quel est le reste ? Le vide n’est pas ? Qu’y a-t-il dans le vide apparent ?

Et cette terreur confuse du surnaturel qui hante l’homme depuis la naissance du monde est légitime puisque le surnaturel n’est autre chose que ce qui nous demeure voilé !

Alors j’ai compris l’épouvante. Il m’a semblé que je touchais sans cesse à la découverte d’un secret de l’univers.

J’ai tenté d’aiguiser mes organes, de les exciter, de leur faire percevoir par moments l’invisible.

Je me suis dit : Tout est un être. Le cri qui passe dans l’air est un être comparable à la bête puisqu’il naît, produit un mouvement, se transforme encore pour mourir.

Or, l’esprit craintif qui croit à des êtres incorporels n’a donc pas tort. Qui sont-ils ?

Combien d’hommes les pressentent, frémissent à leur approche, tremblent à leur inappréciable contact. On les sent auprès de soi, autour de soi, mais on ne les peut distinguer, car nous n’avons pas l’oeil qui les verrait, ou plutôt l’organe inconnu qui pourrait les découvrir.

Alors, plus que personne, je les sentais, moi, ces passants surnaturels. Êtres ou mystères ? Le sais-je ? Je ne pourrais dire ce qu’ils sont, mais je pourrais toujours signaler leur présence. Et j’ai vu — j’ai vu un être invisible — autant qu’on peut les voir, ces êtres.

Je demeurais des nuits entières immobile, assis devant ma table, la tête dans mes mains et songeant à cela, songeant à eux. Souvent j’ai cru qu’une main intangible, ou plutôt qu’un corps insaisissable, m’effleurait légèrement les cheveux. Il ne me touchait pas, n’étant point d’essence charnelle, mais d’essence impondérable, inconnaissable.

Or, un soir, j’ai entendu craquer mon parquet derrière moi. Il a craqué d’une façon singulière. J’ai frémi. Je me suis tourné. Je n’ai rien vu. Et je n’y ai plus songé.

Mais le lendemain, à la même heure, le même bruit s’est produit. J’ai eu tellement peur que je me suis levé, sûr, sûr, sûr, que je n’étais pas seul dans ma chambre. On ne voyait rien pourtant. L’air était limpide, transparent partout. Mes deux lampes éclairaient tous les coins.

Le bruit ne recommença pas et je me calmai peu à peu ; je restais inquiet cependant, je me retournais souvent.

Le lendemain, je m’enfermai de bonne heure, cherchant comment je pourrais parvenir à voir l’Invisible qui me visitait.

Et je l’ai vu. J’en ai failli mourir de terreur.

J’avais allumé toutes les bougies de ma cheminée et de mon lustre. La pièce était éclairée comme pour une fête. Mes deux lampes brûlaient sur ma table.

En face de moi, mon lit, un vieux lit de chêne à colonnes. À droite, ma cheminée. À gauche, ma porte que j’avais fermée au verrou. Derrière moi, une très grande armoire à glace. Je me regardai dedans. J’avais des yeux étranges et les pupilles très dilatées.

Puis je m’assis comme tous les jours.

Le bruit s’était produit, la veille et l’avant-veille, à neuf heures vingt-deux minutes. J’attendis. Quand arriva le moment précis, je perçus une indescriptible sensation, comme si un fluide, un fluide irrésistible eût pénétré en moi par toutes les parcelles de ma chair, noyant mon âme dans une épouvante atroce et bonne. Et le craquement se fit, tout contre moi.

Je me dressai en me tournant si vite que je faillis tomber. On y voyait comme en plein jour, et je ne me vis pas dans la glace ! Elle était vide, claire, pleine de lumière. Je n’étais pas dedans, et j’étais en face, cependant. Je la regardais avec des yeux affolés. Je n’osais pas aller vers elle, sentant bien qu’il était entre nous, lui, l’Invisible, et qu’il me cachait.

Oh ! comme j’eus peur ! Et voilà que je commençai à m’apercevoir dans une brume au fond du miroir, dans une brume comme à travers de l’eau ; et il me semblait que cette eau glissait de gauche à droite, lentement, me rendant plus précis de seconde en seconde. C’était comme la fin d’une éclipse. Ce qui me cachait n’avait pas de contours, mais une sorte de transparence opaque s’éclaircissant peu à peu.

Et je pus enfin me distinguer nettement, ainsi que je fais tous les jours en me regardant.

Je l’avais donc vu ! Et je ne l’ai pas revu.

Mais je l’attends sans cesse, et je sens que ma tête s’égare dans cette attente.

Je reste pendant des heures, des nuits, des jours, des semaines, devant ma glace, pour l’attendre ! Il ne vient plus.

Il a compris que je l’avais vu. Mais moi je sens que je l’attendrai toujours, jusqu’à la mort, que je l’attendrai sans repos, devant cette glace, comme un chasseur à l’affût.

Et, dans cette glace, je commence à voir des images folles, des monstres, des cadavres hideux, toutes sortes de bêtes effroyables, d’êtres atroces, toutes les visions invraisemblables qui doivent hanter l’esprit des fous.

Voilà ma confession, mon cher docteur. Dites-moi ce que je dois faire ?

Guy de Maupassant, Lettre d'un fou, Gil Blas,1885.

dimanche 22 janvier 2012

À l'autre bout du rêve de Nat Renard

On se souvient de cet homme aux cheveux crépus, les yeux mobiles et ardents ; une fois l'an il venait – d'où ? jamais nous ne le sûmes – nous conter des histoires extraordinaires. Elles étaient empruntées à diverses mythologies, ces légendes vivantes parce que colportées, d'origines grecques, latines, sémites, nordiques et autres encore. Une fois nous fûmes distraits, bruyants, il abrégea l'histoire, la maintint en suspens jusqu'à l'année suivante. Nous attendîmes une année, mais la suite ne vint pas, l'histoire s'était transformée par l'oubli de l'incident. Nous n'avions pas oublié pourtant. Même aujourd'hui.

C'était un fameux conteur, quelques gestes, un regard, mais surtout un texte, une voix. Comme une mélopée où une répétition légèrement décalée précise mieux sans alourdir le trait. Ici ou là, un mot étrange, celui que nous ne comprenions pas, mais pourquoi essayer alors qu'il nous suffisait de le contempler, et conserver en nous ce voile, celui du mystère. Il s'agissait souvent de naissance, celle du monde, le nôtre, la nôtre. Et quand l'homme ramassait les étoiles, il les cueillait du bout des doigts avec le souffle de sa bouche. Leur scintillement mouché les rétrécissait à les rendre palpables, vivantes, comme la naissance l'est. Cette naissance nous poursuit alors qu'elle nous précède. Les contes se jouent de la flèche du temps, de son sens, qu'ils légendent le verbe, l'œuf ou aujourd'hui le grand bang, ils nous apprennent nous-même, nous avant et nous aussi.

C'est Nat Renard et son À l'autre bout du rêve qui nous ont rappelé cet homme, puis bien plus tard la petite voix de l'enfant qui découvrant les montagnes, alors que nos mains se poignaient, demanda : « qui a fait tout ça ? » et nous de promettre de lui répondre, un jour, par une brassée de contes. Ceux qui accompagneront ses rêves, l'essentiel de sa vie.

Ah oui ! Vous parler de À l'autre bout du rêve ? Bonne idée... Quand vous l'aurez lu. Non mais !

mardi 3 janvier 2012

Tous les trois, Gaël Brunet : une flûte de traverse

Lectures, mes lectures, je n'en parle peu ici. Pour une raison très simple : je ne sais pas le faire. Une autre aussi, je n'ai ni le talent de susciter l'envie ni la précision d'un critique. J'aime lire, oui. Je lis beaucoup, certes. Je lis trop, peut-être. Et puis, il y a des lectures différentes... Tiens, par exemple, lorsque vous êtes apprenti, peu importe en quoi, vous avez tendance à voir ce qui est créé sous le prisme de votre apprentissage – là où vous peinez –. Je me souviens très bien de mon dernier diplôme – c'est vieux –, je m'en fichais, j'en suis fichtrement fier aujourd'hui – je ne vous en parlerais pas sinon – : c'était mon CAP de menuiserie. CAP, un sigle, on oublie, c'est le certif, celui de l'aptitude professionnelle qu'ils disent. Profession jamais exercée. Je tenais trop à mes doigts. Pas comme le patron qui toujours dans ce métier avait été ouvrier. Oui, celui qui me fit passer l'oral. Sa main, il l'a gardée dans la mienne une bonne minute, c'est long une minute surtout lorsque vous avez un moignon à serrer. Et me demander : « voulez-vous vraiment exercer ce métier ? ». Enfin. Il a dû me tutoyer, le vieux. Je dis vieux parce qu'il est mort depuis longtemps. Bah oui. Eh bien, voyez-vous, à ce moment, chaque fois que j'allais chez quelqu'un, je regardais les assemblages, ceux du bois, les tenons, les mortaises et les chevilles aussi. Nous pouvions parler de Foucault, de Folie et déraison, mon œil examinait le meneau et sa traverse. L'apprentissage déforme beaucoup, il obnubile. Il est écueil à la contemplation, cette théorie.

Aujourd'hui j'ai lu – relu pourrais-je dire, mais avec distance – Tous les trois de Gaël Brunet. Tranquillement. Je n'en ai retenu qu'une chose : une douceur. Celle du texte, son écriture. Cette lumière d'avant saison, l'oblique, qui estompe les reliefs, comme un doigt effleurant le pastel. Une douceur aussi contemporaine que les cris et les fracas urbains. Elle porte loin l'ombre de ces trois êtres moins une, allant cahin chaos sur leurs sentiers intimes. Je ne suis pas tombé par terre en lisant ce livre, il m'a juste touché.

C'est beau un livre qui touche.

Merci Gaël. Mais pourquoi ce saxo, j'y voyais une flûte traversière où la plainte même adoucit.

Tous les trois, Gaël Brunet, éd. du Rouergue,2011.

jeudi 22 décembre 2011

Latham

« Quand on lui demandait à quel métier il songeait, il riait et s'envolait dans le ciel. »

(à suivre)

jeudi 15 décembre 2011

Art et danger

Art et danger est le titre de la toute chaude revue littéraire l'Ampoule des éditions de l'Abat-Jour.

Avec des textes de :

Georgie de Saint-Maur
Sébastien Ayreault
Rip
Antonella Fiori
Guillaume Siaudeau
Vlad Oberhausen
Sylvain Moeckx
Catherine Bécam
Christian Jannone
Pierre-Axel Tourmente
Michel Gros Dumaine
Alexandre Solutricine
Paul Jullien
Marianne Desroziers

À feuilleter et à lire (sources).

lundi 31 octobre 2011

C’est lui le fameux Machin Chose !

Éloge de la folie, fin du chap. L, Érasme.

Il est des répétitions qui se bégaient de générations en générations et sont proférées avec l’assurance de celui qui sait dès qu’il observe un unique cheveu blanc dans le reflet de son miroir. Des répétitions qui après m’avoir agacé me lassent. Il en est une que vous n’avez pas oubliée… d’entendre ou, peut-être, de dire : « les gens, mais surtout les jeunes, ne lisent plus, ou ce qu’ils lisent…. »

Amusant, je l’entendais enfant, et ma mère m’avoua, plus tard, qu’elle l’entendit elle aussi. Amusant parce que la seule vérité que l’on puisse accorder à cette phrase est sa permanence, pour le reste, ce n’est finalement que balivernes, celles qu’aiment user les déjà vieillards pour donner quelque épaisseur au chemin qu’ils viennent de parcourir. Ces sentiers en creux aux talus coupe-horizon où ils se livrent encore à quelques sautillements pour tenter de dépasser les bornes.

Et quand bien même ce serait, contre toute observation attentive, vrai. Des milliers d’initiatives ont lieu chaque jour pour qu’il n’en soit pas ainsi.

Il en est une dont je vais brièvement vous parler ici. Encore du côté de mon clocher ou du moins de la bibliothèque qui s’en est éloignée pour s’agrandir dans les locaux d’une ancienne école désaffectée : la médiathèque de Saint-Aubin-du-Cormier.

Voilà, l’idée est assez simple : garnir une pochette de trois livres choisis par l’équipe qui anime la bibliothèque. Ceux qui le veulent retirent leur pochette à l’aveugle et ont pour contrat de lire au moins une partie de ces trois livres pour en parler lors d’une soirée le 4 novembre prochain. Les deux intérêts immédiats de cette initiative sont les deux surprises qui nous attendent : celle des livres à lire, celle des lectures dites. Et bien sûr ce moment nous le passerons en commun et pourrons, qui sait ?, le prolonger autour d’une table dans un bistro à côté.

Pris un peu par le temps et d’autres occupations, je n’ai commencé mes lectures que ces jours derniers, mais comblé par la chance, je devrais en venir à bout d’ici le 4. Ma chance, la voici :

Une récente traduction – très contemporaine (pensez, il y a « nunuche », « tout de go » dans le texte) de l’Éloge de la folie d’Érasme par Claude Labrousse, Actes Sud, 1994.

La Montagne de minuit de Jean-Marie Blas de Roblès, éd. Zulma, 2010, que j’ai eu le plaisir de rencontrer avant de lire son spiralé Là où les tigres sont chez eux.

Enfin, un manga sur l’œnologie (je n’ai pas la référence à portée de clavier).

Bref, je ne vais pas m’ennuyer et si le manga me déplait je le noierai dans un ballon-canon-rubis.

Mais avant de le lipper – il est un peu tôt – , je ne résiste pas à vous recopier cette citation de cette version de l’Éloge de la folie. – chap. L -, histoire de boucler mon lacet même si je ne porte guère de guêtres :

« Mon écrivain à moi, au contraire, dans son délire, jouit d’un bonheur supérieur ! Jamais il ne veille. Tout ce qui lui passe par la tête, tout ce qui lui vient sous la plume, il le confie à l’écriture, ça ne lui coûte qu’un peu de papier, car il n’ignore pas que, plus jobardes seront ses jobardises, plus la masse l’applaudira, autrement dit tous les fous et les ignorantins. La belle affaire si trois docteurs font la fine bouche, en admettant qu’ils l’aient lu ! Et quelle valeur pourrait avoir le vote hostile d’un si petit nombre de sages, face à la foule immense de ceux qui en redemandent ? Mais il y a plus astucieux encore : ceux qui publient sous leur nom les ouvrages d’autrui ; ils s’adjugent bruyamment la gloire qu’un autre a méritée au prix d’une laborieuse gestation. L’idée qui manifestement les soutient, c’est que, même si leur plagiat vient à être parfaitement démontré, ils en auront malgré tout tiré profit un certain temps. Ça vaut la peine, de voir comment ces gens-là se rengorgent, quand le public les encense, quand on les montre du doigt dans la foule C’est lui le fameux Machin Chose !, quand ils sont au premier rang des devantures des librairies, quand leurs trois noms s’étalent en haut de chaque page, des noms en général étrangers, plutôt cabalistiques. Mais, Dieu immortel !, que sont-ils d’autre que des noms ? Des noms destinés, d’ailleurs, à être connus de fort peu de gens, eu égard à la vastitude de l’univers, et appréciés de beaucoup moins encore, puisque les goûts divergent, même chez les non-connaisseurs (…) Parfois même ils sont en quête d’un antagoniste, dont la rivalité pourrait amplifier leur propre notoriété.

Alors, en effet, « Le public hésitant se partage en deux camps », jusqu’au jour où les deux champions, ayant bien combattu, sont proclamés tous les deux vainqueurs et triomphent tous les deux. »

(Toute ressemblance gnagnagna... Ce texte date, dans sa première édition, du tout début du XVIe siècle).

Épilogue provisoire :

La soirée fut plus intense que prévu. Une vingtaine de lecteurs, une soixantaine de livres présentés. Il est toujours fort intéressant d'entendre les multiples voies, celles qui font apprécier un texte ou le décrier. J'ai eu le plaisir d'écouter une critique d'un livre publié par les penchants : Retours difficiles - Scènes étranges d'une enfance de garçon. Critique « injuste », mais si franche et personnelle, que je l'ai goûtée avec plaisir.

Nous avons, comme cela était prévisible achevé cette soirée tard dans la nuit avec force breuvages & bavardages.

Merci A.-C. et tous ceux qui ont créé cet événement.

dimanche 30 octobre 2011

Benoît, pianiste. Une nouvelle description de Christine Lapostolle

« Je prends l’exemple de Brigitte Engerer, qui est une des meilleures pianistes françaises – j’entendais l’autre jour : elle a une maison en Irlande, elle disait qu’elle arrachait les mauvaises herbes (y a-t-il des mauvaises herbes ?) avec ses mains ; elle disait, moi, je ne peux pas m’empêcher, je suis une tactile… C’est évident que quand on est pianiste, on est tactile. Il lui fallait son jardin, et puis le rapport physique à la plante, quitte à se planter des épines dans les doigts.

L’autre jour, ici, on a eu un petit tournage, deux jours de suite à la maison – c’était un vrai bordel, on étaient une trentaine à la maison, c’était impressionnant. Il y avait un pianiste, un très bon pianiste, de Bordeaux. On a bien sympathisé – un personnage d’une autre époque, il ressemblait à Frantz Liszt. On a parlé du clavier muet, qui était très à la mode autrefois. Aujourd’hui on ne fabrique plus de claviers muets. Il voulait savoir ce que j’en pensais. Et moi j’ai répondu que j’étais sûr qu’il y avait autant de plaisir, presque autant de plaisir, à jouer sur un clavier muet. Parce que le plaisir est avant tout tactile. On a aussi parlé de l’écoute. Est-ce qu’on s’écoute ? Je pense que plus on a l’habitude du toucher, moins l’oreille est présente. D’où l’intérêt de s’enregistrer. Pour avoir un regard, enfin une oreille. Sur un clavier muet on entend et, par rapport à la pression des doigts, on sait ce qu’on fait – un pianissimo, un fortissimo. On n’en fabrique plus de nos jours. Ce serait précieux. Pour les gens qui voyagent beaucoup, qui sont dans le train. Un personnage étonnant. J’ai eu l’impression qu’il était essentiellement pianiste. »

Extrait de Benoît, pianiste, une description de Christine Lapostolle (à lire en suivant ce lien).

samedi 8 octobre 2011

Café negro

« Appelez-moi Ambre, c’est tout. Je suis née en 1923. Ma mère est morte en me mettant au monde et je n’ai jamais connu mon père. C’est ma grand-mère qui m’a élevée. C’était une brave femme et elle a fait de son mieux. A 17 ans, je suis partie, je voulais voir le monde. Pour moi le monde c’était la capitale. Je n’avais pas un rond. Fallait bien manger alors je traînais dans les bars et me laissais peloter par des types, histoire de me faire payer un verre et un morceau. (lire la suite de Parfum d'Ambre) »

« Mon grand-père a dressé des pouliches à trotter sur le macadam et il s’est fait pas mal de blé. Quand il en a eu assez, il s’est rangé et a acheté un bar, Chez Eddie. Les filles qui tapinaient dans le quartier venaient boire un coup chez lui, entre deux clients, et il les recevait avec ce sourire qui en avait fait craquer plus d’une. C’est drôle quand on y pense, d’une certaine façon il leur soutirait encore du pognon. (lire la suite de Parole de souteneur) »

« J’avais le moral dans les chaussettes. Mon rendez-vous au pôle emploi m’avait complètement achevé. La conseillère a dit qu’à mon âge j’allais avoir du mal à retrouver du boulot. En gros je commençais à sentir le sapin et ça m’a foutu un sacré coup. (lire la suite de Un p'tit service) »

L'auteur ? Vous l'aviez découvert par la voix de Michel lorsque je vous avais demandé un p'tit service & son prénom se cachait dans cette phrase de Dimitra : « @Michel, moi aussi j'ai préparé une salade de tomates comme la tienne avec les mêmes ingrédients que tu y as mis. Na. »

jeudi 29 septembre 2011

« le raffinement est chose froide et un peu sale »

Eloge de l'ombre de Junichirô Tanizaki

« (...) j'aimerais tenter de faire revivre, dans le domaine de la littérature au moins, cet univers d'ombre que nous sommes en train de dissiper. J'aimerais élargir l'auvent de cet édifice qui a nom « littérature », en obscurcir les murs, plonger dans l'ombre ce qui est trop visible, et en dépouiller l'intérieur de tout ornement superflu. »

陰翳礼讃、谷崎潤一郎、昭和8年12月。

Éloge de l'ombre de Junichirô Tanizaki, trad. René Sieffert, éd. Verdier, 2011.

どうもありがとうございます。

samedi 17 septembre 2011

L'Écrivain : tout, mais pas plus, hein ?

Oiseau portant une lettre - Bosch

Je me suis retiré pour écrire l’œuvre de ma vie.

Je suis un grand écrivain. Personne encore ne le sait, car je n’ai encore rien écrit. Mais quand j’écrirai, mon livre, mon roman…

C’est pour ça que je me suis retiré de mon travail de fonctionnaire et de… de quoi encore ? De rien d’autre. Car, des amis, je n’en ai jamais eu, des amies encore moins. Je me suis pourtant retiré du monde pour écrire un grand roman.

L’ennui, c’est que je ne sais pas quel sera le sujet de mon roman. On a déjà tellement écrit sur tout et sur n’importe quoi.

Je devine, je sens que je suis un grand écrivain, mais aucun sujet ne me paraît assez bon, assez grand, assez intéressant pour mon talent.

Alors, j’attends. Et, en attendant, je souffre évidemment de la solitude, et de la faim aussi, parfois, mais c’est par cette souffrance même que j’espère parvenir à un état d’âme qui me fera découvrir un sujet digne de mon talent.

Malheureusement, le sujet tarde à se manifester, et ma solitude devient de plus en plus lourde et pesante, le silence m’entoure, le vide s’installe partout, pourtant ce n’est pas très grand chez moi.

Mais ces trois choses horribles, la solitude, le silence et le vide, crèvent mon toit, explosent jusqu’aux étoiles, s’étendent à l’infini, et je ne sais plus si c’est la pluie ou la neige, si c’est le foehn ou la mousson.

Et je crie :

– J’écrirai tout, tout ce qu’on peut écrire.

Et une voix me répond, ironique, mais enfin une voix :

– D’accord, fiston. Tout, mais pas plus, hein ?

Agota Kristof in C'est égal, éd. Seuil, Cadre rouge, 2005.

Merci à Michel.

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