Journal des penchants du roseau

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dimanche 25 janvier 2015

« Si Diogène revenait parmi nous il ne chercherait pas un homme, mais une tomate, une vraie. »

« Avant il y avait la tomate. Puis, ils ont fabriqué la tomate de merde. Et au lieu de l’appeler ‘tomate de merde’, ils l’ont appelée ‘tomate’ ; tandis que la tomate, celle qui avait un goût de tomate et qui était cultivée en tant que telle, est devenue ‘tomate bio’. À partir de là, c’était foutu. »

Tomates d'Isabelle et de Sylvain au Marché des clochers, été 2014

  • Tomates d'Isabelle et de Sylvain au Marché des clochers à Saint-Aubin-du-Cormier, été 2014. Marché aujourd'hui (temporairement ?) fermé pour d'obscures raisons.

°°°

1.

Dans « l’appel des 451 » lancé par un collectif de personnes travaillant dans différents secteurs du livre, et désireux de contrer (entre autres) l’arrivée du « livre numérique », on tombe sur cette distrayante anecdote : « Un ami paysan nous racontait : “Avant il y avait la tomate. Puis, ils ont fabriqué la tomate de merde. Et au lieu de l’appeler ‘tomate de merde’, ils l’ont appelée ‘tomate’ ; tandis que la tomate, celle qui avait un goût de tomate et qui était cultivée en tant que telle, est devenue ‘tomate bio’. A partir de là, c’était foutu.” »

2.

Pour qu’elles ne souffrent plus du vent, du gel, des intermittences du soleil, et qu’elles poussent en toute saison, on les a mises sous serre, et ce sont désormais des ordinateurs qui règlent leur météo.
Pour qu’elles échappent aux maladies et aux parasites, on les a fait pousser sur un support inerte, généralement en laine de roche, par lequel passent chaque jour près de cinq litres de liquide nutritif apportant à chaque plant, goutte à goutte, sa ration d’azote, de phosphore, potasse, calcium, magnésium, sulfate, oligo-éléments, etc. Pour qu’elles soient parfaitement standardisées, sphériques, d’un rouge uniforme, fermes sous la main, pour que leur rendement soit maximum et les marges bénéficiaires confortables, on les a hybridées.

(...)

Pour qu’elles tiennent le plus longtemps possible sur l’étal du marchand sans mollir, des chercheurs israéliens ont inventé la long life. Apparue en 1995, la Daniela fut la première d’entre elles. Elle bénéficie de cette étonnante particularité : alors que les tomates ordinaires, même hybridées, ont la désagréable idée de mûrir en quelques jours et, une fois bien rouges, de vite mollir puis pourrir, la Daniela possède le gène rin, dit « inhibiteur de maturation », qui lui permet de rester imperturbablement rouge, ronde, arrogamment dure, jusqu’à trois semaines après avoir été cueillie. Pour le producteur, le grossiste, le transporteur, le vendeur, c’est génial. Seul problème : la long life est immangeable. C’est une tomate de merde. Elle s’est répandue partout.

3.

Les consommateurs ont fini par s’en apercevoir. Il y a eu des articles dans les journaux. Des enquêtes d’opinion. Plein de gens ont dit que les tomates, c’était mieux avant. Généralement, quand quelqu’un dit que c’était mieux avant, on lui rit au nez. C’est un indécrottable. Un accroché à ses chimères. Un réac et tout ce qu’on veut. Mais là, ceux qui disaient que c’était mieux avant pouvaient le prouver : ils élevaient des tomates dans leur jardin. Des tomates pas hybrides pour deux sous. Des variétés rustiques, dont ils se refilaient les semences entre voisins. Ou qu’ils achetaient chez Kokopelli, ou dans des foires à la tomate. On ne soupçonne pas l’intense activité tomatière qui agite nos campagnes. Ces tomates-là avaient du goût. Avaient, et ont encore, un vrai goût.

(...)

7.

Je ne sais plus qui a dit que si Diogène revenait parmi nous il ne chercherait pas un homme, mais une tomate, une vraie.

(...)

Jean-Luc Porquet in Le Cri de la tomate publié en quatre épisodes dans le numéro 11, 12, 13 et 14 du journal Article 11 avec pour incipit : « La tomate a disparu. Elle était là, sous nos yeux, dans nos paniers, pimpante et goûtue. Et puis plus rien, envolée. À sa place, de tristes ersatz, fades et bidouillés. Qu’est-il arrivé ? »

Vous pouvez retrouver le texte complet de ces quatre épisodes en suivant ces liens :

Étal d'Isabelle et de Sylvain au Marché des clochers, été 2014

  • Étal d'Isabelle et de Sylvain au feu (!) Marché des clochers à Saint-Aubin-du-Cormier, été 2014.

mercredi 21 janvier 2015

Croquis dans la rue

Un morceau de sourire... pour le voir s'effriter

Des enfants en sabots
Qui ne jouent déjà plus,
Ils mendient en silence
Un morceau de sourire
Aux lèvres d'une mère,
Et l'emmènent plus loin
Pour le voir s'effriter.

Padrig Moazon in Celte présence, éd. Pierre-Jean Oswald, 1973.

samedi 27 décembre 2014

La Fin des livres – suggestion d’avenir

La fin des livres - illustration de Albert Robida

Ce fut, il y a deux ans environ, à Londres, que cette question de la fin des Livres et de leur complète transformation fut agitée en un petit groupe de Bibliophiles et d’érudits, au cours d’une soirée mémorable dont le souvenir restera sûrement gravé dans la mémoire de chacun des assistants.

Nous nous étions rencontrés, ce soir-là, — qui se trouvait être un des vendredis scientifiques de la Royale Institution, — à la conférence de sir William Thompson, l’éminent physicien anglais, professeur à l’Université de Glascow, dont le nom est connu des deux mondes depuis la part qu’il prit à la pose du premier câble transatlantique.

Devant un auditoire brillant de savants et de gens du monde, sir William Thompson avait annoncé que mathématiquement la fin du globe terrestre et de la race humaine devait se produire au juste dans dix millions d’années.

Se basant sur les théories de Helmholtz que le soleil est une vaste sphère en train de se refroidir, c’est-à-dire de se contracter par l’effet de la gravité sur la masse à mesure que ce refroidissement se produit, sir William, après avoir estimé la chaleur solaire à celle qui serait nécessaire pour développer une force de 476 000 millions de chevaux-vapeur par mètre carré superficiel de sa photosphère, avait établi que le rayon de la photosphère se raccourcit d’un centième environ en 2 000 ans et que l’on pouvait fixer l’heure précise où la température deviendrait insuffisante pour entretenir la vie sur notre planète.

Le maître physicien nous avait non moins surpris en abordant la question de l’ancienneté de la terre, dont il développait la thèse ainsi qu’un problème de mécanique pure ; il ne lui attribuait point un passé supérieur à une vingtaine de millions d’années, en dépit des géologues et des naturalistes, et il montrait la vie venant à la terre dès la naissance du soleil, quelle qu’ait été l’origine de cet astre fécondant, soit par le résultat de l’éclatement d’un monde préexistant, soit par celui de la condensation de nébuleuses antérieurement diffuses.

Nous étions sortis de la Royale Institution très émus par les grands problèmes que le savant professeur de Glascow s’était efforcé de résoudre scientifiquement devant son auditoire, et, l’esprit endolori, presque écrasé par l’énormité des chiffres avec lesquels sir William Thompson avait jonglé, nous revenions, silencieux, en un groupe de huit personnages différents, philologues, historiens, journalistes, statisticiens et simples curieux mondains, marchant deux par deux, le long d’Albemarle street et de Piccadilly.

L’un de nous, Edward Lembroke, nous entraîna à souper au Junior Athenæum Club et, dès que le champagne eut dégourdi les cerveaux songeurs, ce fut à qui parlerait de la conférence de sir William Thompson et des destinées futures de l’humanité.

James Wittmore se préoccupa longuement de la prédominance intellectuelle et morale des jeunes continents sur les anciens, vers la fin du siècle prochain. Il laissa entendre que le vieux monde abdiquerait peu à peu son omnipotence et que l’Amérique prendrait la tête du mouvement dans la marche du progrès, tandis que l’Océanie, à peine née d’hier, se développerait superbement, démasquerait ses ambitions et occuperait une des premières places dans le concert universel des peuples. L’Afrique, ajoutait-il, cette Afrique toujours explorée et toujours mystérieuse, dont on découvre à chaque instant des contrées de milliers de milles carrés, conquise, si péniblement à la civilisation, malgré son immense réservoir d’hommes, ne semble pas appelée à jouer un rôle proéminent ; ce sera le grenier d’abondance des autres continents, il se jouera sur son sol, tour à tour envahi par différents peuples, des parties peu décisives. Les masses d’hommes, dans leur violente envie de posséder cette terre vierge, s’y rencontreront, s’y battront et y mourront, mais la civilisation et le progrès ne s’y installeront que dans des milliers d’années, alors que la prospérité des États-Unis sera sur son déclin et que de nouvelles et fatales évolutions assigneront un nouvel habitat aux ensemencements du génie humain.

Julius Pollok, un doux végétarien et savant naturaliste, se plut à imaginer ce qu’il adviendrait des mœurs humaines, quand, grâce à la chimie et à la réalisation des recherches actuelles, l’état de notre vie sociale sera transformé et que notre nourriture, dosée sous forme de poudres, de sirops, d’opiats, de biscuits, tiendra en un petit volume. Alors plus de boulangers, de bouchers, de marchands de vin, plus de restaurants, plus d’épiciers, quelques droguistes, et chacun libre, heureux, susceptible de subvenir à ses besoins pour quelques sous ; la faim biffée du registre de nos misères, la nature rendue à elle-même, toute la surface de notre planète verdoyante ainsi qu’un immense jardin rempli d’ombrages, de fleurs et de gazons, au milieu duquel les océans seront comparables à de vastes pièces d’eau d’agrément que d’énormes steamers hérissés de roues et d’hélices parcourront à des vitesses de cinquante et soixante nœuds, sans crainte de tangage ou de roulis.

Le cher rêveur, poète en sa manière, nous annonçait ce retour à l’âge d’or et aux mœurs primitives, cette universelle résurrection de l’antique vallée de Tempé pour la fin du XXe siècle ou le début du XXIe. Selon lui, les idées chères à lady Tennyson triompheraient à brève échéance, le monde cesserait d’être un immonde abattoir de bêtes paisibles, un affreux charnier dressé pour notre gloutonnerie et deviendrait un jardin délicieux consacré à l’hygiène et aux plaisirs des yeux. La vie serait respectée dans les êtres et dans les plantes, et dans ce nouveau paradis retrouvé ainsi qu’en un Musée des Créations de Dieu, on pourrait inscrire partout cet avis au promeneur : Prière de ne pas toucher.

La prédiction idéaliste de notre ami Julius Pollok n’eut qu’un succès relatif ; on reprocha à son programme un peu de monotonie et un excès de religiosité panthéiste ; il sembla à quelques-uns qu’on s’ennuierait ferme dans son Eden reconstruit, au bénéfice du capital social de tout l’Univers, et l’on vida quelques verres de champagne de plus afin de dissiper la vision de cet avenir lacté rendu aux pastorales, aux géorgiques, à toutes les horreurs de la vie inactive et sans lutte.

« Utopie que tout cela ! S’écria même l’humoriste John Pool ; les animaux, mon cher Pollok, ne suivront pas votre progrès de chimiste et continueront à s’entre-dévorer selon les lois mystérieuses de la création ; la mouche sera toujours le vautour du microbe, de même que l’oiseau le plus inoffensif est l’aigle de la mouche, le loup s’offrira encore des gigots de moutons et la paisible brebis continuera comme par le passé à être la panthère de l’herbe. Suivons la loi commune qui régit l’évolution du monde et, en attendant que nous soyons dévorés, dévorons. »

Arthur Blackcross, peintre et critique d’art mystique, ésotérique et symboliste, esprit très délicat et fondateur de la déjà célèbre École des Esthètes de demain, fut sollicité de nous exprimer ce qu’il pensait devoir advenir de la peinture d’ici un siècle et plus. Je crois pouvoir résumer exactement son petit discours dans les quelques lignes qui suivent :

« Ce que nous appelons l’Art moderne est-il vraiment un art, et le nombre d’artistes sans vocation qui l’exercent médiocrement avec apparence de talent ne démontre-t-il pas suffisamment qu’il est plutôt un métier où l’âme créatrice fait détaut ainsi que la vision ? — Peut-on donner le nom d’œuvres d’art aux cinq-sixièmes des tableaux et statues qui encombrent nos salons annuels, et compte-t-on vraiment beaucoup de peintres ou de statuaires qui soient des créateurs originaux ?

« Nous ne voyons que des copies de toute sorte : copies des vieux maîtres accommodés au goût moderne, reconstitutions toujours fausses d’époques à jamais disparues, copies banales de la nature vue avec un œil de photographe, copies méticuleuses et mosaïquées fournissant ces affreux petits sujets de genre qui ont illustré Meissonier, rien de neuf, rien qui nous sorte de notre humanité ! Le devoir de l’art, cependant, que ce soit par la musique, la poésie ou la peinture, est de nous en sortir à tout prix et de nous faire planer un instant dans des sphères irréelles où nous puissions faire comme une cure d’aérothérapie idéaliste.

« Je crois donc, continua Blackcross, que l’heure est proche où l’Univers entier sera saturé de tableaux, paysages mornes, figures mythologiques, épisodes historiques, natures mortes et autres œuvres quelconques dont les nègres mêmes ne voudront plus ; ce sera le moment béni où la peinture mourra de faim ; les gouvernements comprendront peut-être enfin la lourde folie qu’ils ont commise en ne décourageant pas systématiquement les arts, ce qui est la seule façon pratique de les protéger en les exaltant. Dans quelques pays résolus à une réforme générale, les idées des iconoclastes prévaudront ; on brûlera les musées pour ne pas influencer les génies naissants, on proscrira la banalité sous toutes ses formes, c’est-à-dire la reproduction de tout ce qui nous touche, de tout ce que nous voyons, de tout ce que l’illustration, la photographie ou le théâtre peut nous exprimer d’une façon suffisante, et l’on poussera l’art, enfin rendu à sa propre essence, vers les régions élevées où nos rêveries cherchent toujours des voies, des figures et des symboles.

« L’art sera appelé à exprimer les choses qui semblent intraduisibles, à éveiller en nous, par la gamme des couleurs, des sensations musicales, à atteindre notre appareil cérébral dans toutes ses sensibilités même les plus insaisissables, à envelopper nos multiformes voluptés esthétiques d’une ambiance exquise, à faire chanter dans un accord rationnel toutes les sensations de nos organes les plus délicats ; il violentera le mécanisme de notre pensée et s’efforcera de renverser quelques-unes de ces barrières matérielles qui emprisonnent notre intelligence, esclave des sens qui la font vivre.

« L’art sera alors une aristocratie fermée ; la production sera rare, mystique, dévote, supérieurement personnelle. Cet art comprendra peut-être dix à douze apôtres par chaque génération et, qui sait ! une centaine au plus de disciples fervents.

« En dehors de là, la photographie en couleur, la photogravure, l’illustration documentée suffiront à la satisfaction populaire. Mais les salons étant interdits, les paysagistes ruinés par la photopeinture, les sujets d’histoire étant posés désormais par des modèles suggestionnés, exprimant à la volonté de l’opérateur la douleur, l’étonnement, l’accablement, la terreur ou la mort, toute la peinturographie en un mot devenant une question de procédés mécaniques très divers et très exacts, comme une nouvelle branche commerciale, il n’y aura plus de peintres au XXIe siècle, il y aura seulement quelques saints hommes, véritables fakirs de l’idée et du beau qui, dans le silence et l’incompréhension des masses, produiront des chefs-d’œuvre dignes de ce nom. »

Arthur Blackcross développa lentement et minutieusement sa vision d’avenir, non sans succès, car notre visite à la Royale Académie n’avait guère été, cette année-là, plus réconfortante que celles faites à Paris à nos deux grands bazars de peinture nationale, soit au Champ de Mars, soit aux Champs-Élysées. On épilogua quelque temps sur les idées générales exposées par notre convive symboliste, et ce fut le fondateur lui-même de l’École des Esthètes de demain qui changea le cours de la conversation en m’apostrophant brusquement :

« Eh bien ! mon cher bibliophile, ne parlez-vous pas à votre tour ; ne nous direz-vous pas ce qu’il adviendra des lettres, des littérateurs et des livres d’ici quelque cent ans ? — Puisque nous réformons ce soir à notre guise la société future, apportant chacun un rayon lumineux dans la sombre nuit des siècles à venir, éclairez-nous de votre propre phare tournant, projetez votre lueur à l’horizon. »

La fin des livres - illustration de Albert Robida

Ce furent des : « Oui ! oui... » des sollicitations pressantes et cordiales, et, comme nous étions en petit comité, qu’il faisait bon s’écouter penser et que l’atmosphère de ce coin de club était chaude, sympathique et agréable, je n’hésitai pas à improviser ma conférence.

La voici :

« Ce que je pense de la destinée des livres, mes chers amis.

« La question est intéressante et me passionne d’autant plus que je ne me l’étais jamais posée jusqu’à cette heure précise de notre réunion.

« Si par livres vous entendez parler de nos innombrables cahiers de papier imprimé, ployé, cousu, broché sous une couverture annonçant le titre de l’ouvrage, je vous avouerai franchement que je ne crois point, — et que les progrès de l’électricité et de la mécanique moderne m’interdisent de croire, — que l’invention de Gutenberg puisse ne pas tomber plus ou moins prochainement en désuétude comme interprète de nos productions intellectuelles.

« L’imprimerie que Rivarol appelait si judicieusement « l’artillerie de la pensée » et dont Luther disait qu’elle est le dernier et le suprême don par lequel Dieu avance les choses de l’Évangile, l’Imprimerie qui a changé le sort de l’Europe et qui, surtout depuis deux siècles, gouverne l’opinion, par le livre, la brochure et le journal ; l’imprimerie qui, à dater de 1436, régna si despotiquement sur nos esprits, me semble menacée de mort, à mon avis, par les divers enregistreurs du son qui ont été récemment découverts et qui peu à peu vont largement se perfectionner.

« Malgré les progrès énormes apportés successivement dans la science des presses, en dépit des machines à composer faciles à conduire et qui fournissent des caractères neufs fraîchement moulés dans des matrices mobiles, il me paraît que l’art où excellèrent successivement Fuster, Schœffer, Estienne et Vascosan, Alde Manuce et Nicolas Jenson, a atteint à son apogée de perfection, et que nos petits-neveux ne confieront plus leurs ouvrages à ce procédé assez vieillot et en réalité facile à remplacer par la phonographie encore à ses débuts. »

Ce fut un tollé d’interruptions et d’interpellations parmi mes amis et auditeurs, des : oh ! étonnés, des : ah ! ironiques, des : eh ! eh ! remplis de doute et, se croisant, de furieuses dénégations : « Mais c’est impossible !... Qu’entendez-vous par là ? » J’eus quelque peine à reprendre la parole pour m’expliquer plus à loisir.

« Laissez-moi vous dire, très impétueux auditeurs, que les idées que je vais vous exposer sont d’autant moins affirmatives qu’elles ne sont aucunement mûries par la réflexion et que je vous les sers telles qu’elles m’arrivent, avec une apparence de paradoxe ; mais il n’y a guère que les paradoxes qui contiennent des vérités, et les plus folles prophéties des philosophes du XVIIIe siècle se sont aujourd’hui déjà en partie réalisées.

« Je me base sur cette constatation indéniable que l’homme de loisir repousse chaque jour davantage la fatigue et qu’il recherche avidement ce qu’il appelle le confortable, c’est-à-dire toutes les occasions de ménager autant que possible la dépense et le jeu de ses organes. Vous admettrez bien avec moi que la lecture, telle que nous la pratiquons aujourd’hui, amène vivement une grande lassitude, car non seulement elle exige de notre cerveau une attention soutenue qui consomme une forte partie de nos phosphates cérébraux, mais encore elle ploie notre corps en diverses attitudes lassantes. Elle nous force, si nous lisons un de vos grands journaux, format du Times, à déployer une certaine habileté dans l’art de retourner et de plier les feuilles ; elle surmène nos muscles tenseurs, si nous tenons le papier largement ouvert ; enfin, si c’est au livre que nous nous adressons, la nécessité de couper les feuillets, de les chasser tour à tour l’un sur l’autre produit, par menus heurts successifs, un énervement très troublant à la longue.

« Or, l’art de se pénétrer de l’esprit, de la gaieté et des idées d’autrui demanderait plus de passivité ; c’est ainsi que dans la conversation notre cerveau conserve plus d’élasticité, plus de netteté de perception, plus de béatitude et de repos que dans la lecture, car les paroles qui nous sont transmises par le tube auditif nous donnent une vibrance spéciale des cellules qui, par un effet constaté par tous les physiologistes actuels et passés, excite nos propres pensées.

« Je crois donc au succès de tout ce qui flattera et entretiendra la paresse et l’égoïsme de l’homme ; l’ascenseur a tué les ascensions dans les maisons ; le phonographe détruira probablement l’imprimerie. Nos yeux sont faits pour voir et refléter les beautés de la nature et non pas pour s’user à la lecture des textes ; il y a trop longtemps qu’on en abuse, et il n’est pas besoin d’être un savant ophtalmologiste pour connaître la série des maladies qui accablent notre vision et nous astreignent à emprunter les artifices de la science optique.

« Nos oreilles, au contraire, sont moins souvent mises à contribution ; elles s’ouvrent à tous les bruits de la vie, mais nos tympans demeurent moins irrités ; nous ne donnons pas une excessive hospitalité dans ces golfes ouverts sur les sphères de notre intelligence, et il me plaît d’imaginer qu’on découvrira bientôt la nécessité de décharger nos yeux pour charger davantage nos oreilles. Ce sera une équitable compensation apportée dans notre économie physique générale. »

« Très bien, très bien ! » soulignaient mes camarades attentifs. « Mais la mise en pratique, cher ami, nous vous attendons là. Comment supposez-vous qu’on puisse arriver à construire des phonographes à la fois assez portatifs, légers et résistants pour enregistrer sans se détraquer de longs romans qui, actuellement, contiennent quatre, cinq cents pages ; sur quels cylindres de cire durcie clicherez-vous les articles et nouvelles du journalisme ; enfin, à l’aide de quelles piles actionnerez-vous les moteurs électriques de ces futurs phonographes ? Tout cela est à expliquer et ne nous paraît pas d’une réalisation aisée. »

« Tout cela cependant se fera, repris-je ; il y aura des cylindres inscripteurs légers comme des porte-plumes en celluloïd, qui contiendront cinq et six cents mots et qui fonctionneront sur des axes très ténus qui tiendront dans la poche ; toutes les vibrations de la voix y seront reproduites ; on obtiendra la perfection des appareils comme on obtient la précision des montres les plus petites et les plus bijoux ; quant à l’électricité, on la trouvera souvent sur l’individu même, et chacun actionnera avec facilité par son propre courant fluidique, ingénieusement capté et canalisé, les appareils de poche, de tour de cou ou de bandoulière qui tiendront dans un simple tube semblable à un étui de lorgnette.

« Pour le livre, ou disons mieux, car alors les livres auront vécu, pour le novel ou storyographe, l’auteur deviendra son propre éditeur, afin d’éviter les imitations et contrefaçons ; il devra préalablement se rendre au Patent Office pour y déposer sa voix et en signer les notes basses et hautes, en donnant des contre-auditions nécessaires pour assurer les doubles de sa consignation.

« Aussitôt cette mise en règle avec la loi, l’auteur parlera son œuvre et la clichera sur des rouleaux enregistreurs et mettra en vente lui-même ses cylindres patentés, qui seront livrés sous enveloppe à la consommation des auditeurs.

« On ne nommera plus, en ce temps assez proche, les hommes de lettres des écrivains, mais plutôt des narrateurs ; le goût du style et des phrases pompeusement parées se perdra peu à peu, mais l’art de la diction prendra des proportions invraisemblables ; il y aura des narrateurs très recherchés pour l’adresse, la sympathie communicative, la chaleur vibrante, la parfaite correction et la ponctuation de leurs voix.

« Les dames ne diront plus, parlant d’un auteur à succès : « J’aime tant sa façon d’écrire ! » Elles soupireront toutes frémissantes : « Oh ! ce diseur a une voix qui pénètre, qui charme, qui émeut ; ses notes graves sont adorables, ses cris d’amours déchirants ; il vous laisse toute brisée d’émotion après l’audition de son œuvre : c’est un ravisseur d’oreille incomparable. »

L’ami James Wittmore m’interrompit : « Et les bibliothèques, qu’en ferez-vous, mon cher ami des livres ? »

« Les bibliothèques deviendront les phonographothèques ou bien les clichéothèques. Elles contiendront sur des étages de petits casiers successifs, les cylindres bien étiquetés des œuvres des génies de l’humanité. Les éditions recherchées seront celles qui auront été autophonographiées par des artistes en vogue : on se disputera, par exemple, le Molière de Coquelin, le Shakespeare d’Irving, le Dante de Salvini, le Dumas fils d’Éléonore Duce, le Hugo de Sarah Bernhardt, le Balzac de Mounet Sully, tandis que Gœthe, Milton, Byron, Dickens, Emerson, Tennyson, Musset et autres auront été vibrés sur cylindres par des diseurs de choix.

« Les bibliophiles, devenus les phonographophiles, s’entoureront encore d’œuvres rares ; ils donneront comme auparavant leurs cylindres à relier en des étuis de maroquin ornés de dorures fines et d’attributs symboliques. Les titres se liront sur la circonférence de la boîte et les pièces les plus rares contiendront des cylindres ayant enregistré à un seul exemplaire la voix d’un maître du théâtre, de la poésie ou de la musique ou donnant des variantes imprévues et inédites d’une œuvre célèbre.

« Les narrateurs, auteurs gais, diront le comique de la vie courante, s’appliqueront à rendre les bruits qui accompagnent et ironisent parfois, ainsi qu’en une orchestration de la nature, les échanges de conversations banales, les sursauts joyeux des foules assemblées, les dialectes étrangers ; les évocations de marseillais ou d’auvergnat amuseront les Français comme le jargon des Irlandais et des Westermen excitera le rire des Américains de l’Est.

« Les auteurs privés du sentiment des harmonies de la voix et des flexions nécessaires à une belle diction emprunteront le secours de gagistes, acteurs ou chanteurs pour emmagasiner leur œuvre sur les complaisants cylindres. Nous avons aujourd’hui nos secrétaires et nos copistes ; il y aura alors des phonistes et des clamistes, interprétant les phrases qui leur seront dictées par les créateurs de littératures.

« Les auditeurs ne regretteront plus le temps où on les nommait lecteurs ; leur vue reposée, leur visage rafraîchi, leur nonchalance heureuse indiqueront tous les bienfaits d’une vie contemplative.

« Étendus sur des sophas ou bercés sur des rocking-chairs, ils jouiront, silencieux, des merveilleuses aventures dont des tubes flexibles apporteront le récit dans leurs oreilles dilatées par la curiosité.

« Soit à la maison, soit à la promenade, en parcourant pédestrement les sites les plus remarquables et pittoresques, les heureux auditeurs éprouveront le plaisir ineffable de concilier l’hygiène et l’instruction, d’exercer en même temps leurs muscles et de nourrir leur intelligence, car il se fabriquera des phono-opéragraphes de poche, utiles pendant l’excursion dans les montagnes des Alpes ou à travers les Cañons du Colorado.

La fin des livres - illustration de Albert Robida

— Votre rêve est très aristocratique, insinua l’humanitaire Julius Pollok ; l’avenir sera sans aucun doute plus démocratique. J’aimerais, je vous l’avoue, à voir le peuple plus favorisé.

— Il le sera, mon doux poète, repris-je allégrement, en continuant à développer ma vision future, rien ne manquera au peuple sur ce point ; il pourra se griser de littérature comme d’eau claire, à bon compte, car il aura ses distributeurs littéraires des rues comme il a ses fontaines.

« À tous les carrefours des villes, des petits édifices s’élèveront autour desquels pendront, à l’usage des passants studieux, des tuyaux d’audition correspondant à des œuvres faciles à mettre en action par la seule pression sur un bouton indicateur. — D’autre part, des sortes d’automatic libraries, mues par le déclenchement opéré par le poids d’un penny jeté dans une ouverture, donneront pour cette faible somme les œuvres de Dickens, de Dumas père ou de Longfellow, contenues sur de longs rouleaux faits pour être actionnés à domicile.

« Je vais même au delà : l’auteur qui voudra exploiter personnellement ses œuvres à la façon des trouvères du moyen âge et qui se plaira à les colporter de maison en maison pourra en tirer un bénéfice modéré et toutefois rémunérateur en donnant en location à tous les habitants d’un même immeuble une infinité de tuyaux qui partiront de son magasin d’audition, sorte d’orgue porté en sautoir pour parvenir par les fenêtres ouvertes aux oreilles des locataires désireux un instant de distraire leur loisir ou d’égayer leur solitude.

« Moyennant quatre ou cinq cents par heure, les petites bourses, avouez-le, ne seront pas ruinées et l’auteur vagabond encaissera des droits relativement importants par la multiplicité des auditions fournies à chaque maison d’un même quartier.

« Est-ce tout ?... non pas encore, le phonographisme futur s’offrira à nos petits-fils dans toutes les circonstances de la vie ; chaque table de restaurant sera munie de son répertoire d’œuvres phonographiées, de même les voitures publiques, les salles d’attente, les cabinets des steamers, les halls et les chambres d’hôtel possèderont des phonographotèques à l’usage des passagers. Les chemins de fer remplaceront les parloir-cars par des sortes de Pullman circulating Libraries qui feront oublier aux voyageurs les distances parcourues, tout en laissant à leurs regards la possibilité d’admirer les paysages des pays traversés.

« Je ne saurais entrer dans les détails techniques sur le fonctionnement de ces nouveaux interprètes de la pensée humaine, sur ces multiplicateurs de la parole ; mais soyez sûr que le livre sera abandonné par tous les habitants du globe et que l’imprimerie cessera absolument d’avoir cours, en dehors des services qu’elle pourra rendre encore au commerce et aux relations privées, et qui sait si la machine à écrire, alors très développée, ne suffira pas à tous les besoins.

— Et le journal quotidien, me direz-vous, la Presse si considérable en Angleterre et en Amérique, qu’en ferez- vous ?

— N’ayez crainte, elle suivra la voie générale, car la curiosité du public ira toujours grandissant et on ne se contentera bientôt plus des interviews imprimées et rapportées plus ou moins exactement ; on voudra entendre l’interviéwé, ouïr le discours de l’orateur à la mode, connaître la chansonnette actuelle, apprécier la voix des divas qui ont débuté la veille, etc.

« Qui dira mieux tout cela que le futur grand journal phonographique ?

« Ce seront des voix du monde entier qui se trouveront centralisées dans les rouleaux de celluloïd que la poste apportera chaque matin aux auditeurs abonnés ; les valets de chambre et les chambrières auront l’habitude de les disposer dans leur axe sur les deux paliers de la machine motrice et ils apporteront les nouvelles au maître ou à la maîtresse, à l’heure du réveil : télégrammes de l’Étranger, cours de la Bourse, articles fantaisistes, revues de la veille, on pourra tout entendre en rêvant encore sur la tiédeur de son oreiller.

« Le journalisme sera naturellement transformé, les hautes situations seront réservées aux jeunes hommes solides, à la voix forte, chaudement timbrée, dont l’art de dire sera plutôt dans la prononciation que dans la recherche des mots ou la forme des phrases. Le mandarinisme littéraire disparaîtra, les lettrés n’occuperont plus qu’un petit nombre infime d’auditeurs ; mais le point important sera d’être vite renseigné en quelques mots sans commentaires. Il y aura dans tous les offices de journaux des halls énormes, des spoking-halls où les rédacteurs enregistreront à haute voix les nouvelles reçues ; les dépêches arrivées téléphoniquement se trouveront immédiatement inscrites par un ingénieux appareil établi dans le récepteur de l’acoustique. Les cylindres obtenus seront clichés à grand nombre et mis à la poste en petites boîtes avant trois heures du matin, à moins que, par suite d’une entente avec la compagnie des téléphones, l’audition du journal ne puisse être portée à domicile par les fils particuliers des abonnés, ainsi que cela se pratique déjà pour les théâtrophones. »

William Blackcross, l’aimable critique et esthète qui jusque-là avait bien voulu prêter attention à mon fantaisiste bavardage sans m’interrompre, jugea le moment opportun de m’interroger :

« Permettez-moi de vous demander, dit-il, comment vous remplacerez l’illustration des livres ? L’homme, qui est un éternel grand enfant, réclamera toujours des images et aimera à voir la représentation des choses qu’il imagine ou qu’on lui raconte.

— Votre objection, repris-je, ne me démonte pas ; l’illustration sera abondante et réaliste ; elle pourra satisfaire les plus exigeants. Vous ignorez peut-être la grande découverte de demain, celle qui bientôt nous stupéfiera. Je veux parler du Kinétographe de Thomas Édison, dont j’ai pu voir les premiers essais à Orange-Park dans une récente visite faite au grand électricien près de New-Jersey.

« Le Kinétographe enregistrera le mouvement de l’homme et le reproduira exactement comme le phonographe enregistre et reproduit sa voix. D’ici cinq ou six ans, vous apprécierez cette merveille basée sur la composition des gestes par la photographie instantanée ; le kinétographe sera donc l’illustrateur de la vie quotidienne. Non seulement nous le verrons fonctionner dans sa boîte, mais, par un système de glaces et de réflecteurs, toutes les figures actives qu’il représentera en photo-chromos pourront être projetées dans nos demeures sur de grands tableaux blancs. Les scènes des ouvrages fictifs et des romans d’aventures seront mimées par des figurants bien costumés et aussitôt reproduites ; nous aurons également, comme complément au journal phonographique, les illustrations de chaque jour, des Tranches de vie active, comme nous disons aujourd’hui, fraîchement découpées dans l’actualité. On verra les pièces nouvelles, le théâtre et les acteurs aussi facilement qu’on les entend déjà chez soi ; on aura le portrait et, mieux encore, la physionomie mouvante des hommes célèbres, des criminels, des jolies femmes ; ce ne sera pas de l’art, il est vrai, mais au moins ce sera la vie elle-même, naturelle, sans maquillage, nette, précise et le plus souvent même cruelle.

« Je vous répète, mes amis, que je ne conçois ici que d’incertaines possibilités. — Qui peut se vanter, en effet, parmi les plus subtils d’entre nous de prophétiser avec sagesse ? Les écrivains de ce temps, disait déjà notre cher Balzac, sont les manœuvres d’un avenir caché par un rideau de plomb. Si Voltaire et Rousseau revoyaient la France actuelle, ils ne soupçonneraient guère les douze années qui furent, de 1789 à 1800, les langes de Napoléon.

« Il est donc évident, dis-je, en terminant ce trop vague aperçu de la vie intellectuelle de demain, qu’il y aurait dans le résultat de ma fantaisie des côtés sombres encore imprévus. De même que les oculistes se sont multipliés depuis l’invention du Journalisme, de même avec la phonographie à venir, les médecins auristes foisonneront ; on trouvera moyen de noter toutes les sensibilités de l’oreille et de découvrir plus de noms de maladies auriculaires qu’il n’en existera réellement, mais aucun progrès ne s’est jamais accompli sans déplacer quelques-uns de nos maux ; la médecine n’avance guère, elle spécule sur des modes et des idées nouvelles qu’elle condamne lorsque des générations en sont mortes dans l’amour du changement. En tout cas, pour revenir dans les limites mêmes de notre sujet, je crois que si les livres ont leur destinée, cette destinée, plus que jamais, est à la veille de s’accomplir, le livre imprimé va disparaître. Ne sentez-vous pas que déjà ses excès le condamnent ? Après nous la fin des livres ! »

Cette boutade faite pour amuser notre souper eut quelque succès parmi mes indulgents auditeurs ; les plus sceptiques pensaient qu’il pouvait bien y avoir quelque vérité dans cette prédiction instantanée, et John Pool obtint un hourra de gaieté et d’approbation lorsqu’il s’écria, au moment de nous séparer :

« Il faut que les livres disparaissent ou qu’ils nous engloutissent ; j’ai calculé qu’il paraît dans le monde entier quatre-vingts à cent mille ouvrages par an, qui tirés à mille en moyenne font plus de cent millions d’exemplaires, dont la plupart ne contiennent que les plus grandes extravagances et les plus folles chimères et ne propagent que préjugés et erreurs. Par notre état social, nous sommes obligés d’entendre tous les jours bien des sottises ; un peu plus, un peu moins, ce ne sera pas dans la suite un bien gros excédent de souffrance, mais quel bonheur de n’avoir plus à en lire et de pouvoir enfin fermer ses yeux sur le néant des imprimés ! »

Jamais l’Hamlet de notre grand Will n’aura mieux dit : Words ! Words ! Words ! Des mots !... des mots qui passent et qu’on ne lira plus.

Octave Uzanne, La Fin des livres – suggestion d’avenir in Contes pour les bibliophiles, éd. Librairies-imprimeries réunies, 1895.

°°°

Octave Uzanne, bibliophile, fut l’auteur avec la complicité d’Albert Robida des Contes pour les bibliophiles publiés par les Librairies-imprimeries réunies de May et Motteroz en 1895. Onze textes plaisants et cocasses forment ce recueil. La Fin des livres – suggestion d’avenir – est, par son « actualité », la chair de ce billet.

Albert Robida, « maistre imaigier », signe les gravures illustrant l'édition originale de ce conte. Deux d'entre elles ornent ce billet.

vendredi 26 décembre 2014

Jeff, maçon par intermittence, une « description » proposée par Christine Lapostolle

« Je me pose beaucoup de questions sur le monde du travail, sur ce que j’y cherche, ce que j’y trouve, sur ce qui me donnerait un peu de joie. Ça n’a jamais été simple. J’ai essayé beaucoup de métiers. J’ai travaillé dans les champs, j’ai été graphiste dans une agence de pub, j’ai eu un bref aperçu du travail à la chaîne chez Peugeot-Citroën, j’ai (volontairement) raté mon c.a.p de boulanger, j’ai été bûcheron, et j’ai été maçon - toujours par intermittence.

Tout ça c’est un peu par dépit, ou pour l’argent, ou parce que je n’ai jamais su quoi faire de ma vie. Je ne sais toujours pas trop ou j’en suis. Je reste proche de la bande dessinée et de la photographie, mes premières amours. J’arrête le travail quand cela me devient insupportable, je tente de me concentrer sur ce que j’aime vraiment, cela ne dure pas longtemps, je profite un peu du chômage puis retourne travailler.

Je ne peux pas me plaindre de ce que je fais en ce moment, je gagne correctement ma vie, c’est intéressant malgré que cela soit très physique. Je suis dans la maçonnerie de restauration - des bâtiments souvent classés au patrimoine historique. On travaille dans le respect des traditions, avec des matériaux d’origine naturelle, en essayant de garder l’esprit dans lequel les choses ont été construites, je suis aux 35 heures.

Je suis tombé dans la maçonnerie par hasard.
Je suis sorti d'une école d'arts plastiques. Je n'avais pas forcément l'idée d'être un artiste, mais je voulais travailler dans un domaine créatif. Ma première vraie expérience je l'ai eue dans une boîte de pub, à Bucarest (ma compagne est roumaine), ça a été une claque, une immense déception. (...) »

(Lire la suite ici : Jeff, maçon par intermittence, je vous livre toutefois la chute ci-dessous)

« (...) Mais le temps passe vite et j'ai quelquefois l'impression de ne pas avancer. De ne pas assez m'investir dans ce qui me plaît vraiment... Alors je me dis que le problème ne date pas d'hier...
« ... la plupart des hommes, n'ayant point de but certain, cédant à une légèreté vague, inconstante, importune à elle−même, sont ballottés sans cesse en de nouveaux desseins ; quelques−uns ne trouvent rien qui les attire ni qui leur plaise : et la mort les surprend dans leur langueur et leur incertitude. »
Sénèque, De la brièveté de la vie II. »

(image : peinture de la tombe de Rekhmirê)

samedi 21 juin 2014

Bluff à contrepied ou la sagesse de Rantanplan

Dans le chapitre La déraison figurant dans la troisième partie du Triomphe de l'absurde du Bluff technologique de Jacques Ellul - éd. Hachette, 1988 - sont décrits les cinq lignes de force de la ruée de l'univers technicien dans la déraison (internet comme la téléphonie mobile n'étaient qu'à l'état expérimental, le clonage des brebis, chats, chiens et des milliers de bovins et de porcins qu'une vue de l'esprit). Vous les reconnaîtrez aisément, tant en l'espace d'une ou deux générations nous les avons cajolées à tel point que nous ne pouvons que difficilement créer une distance avec elles :

  1. la volonté de tout normaliser
  2. l'obsession du changement à tout prix
  3. la croissance à tout prix
  4. réaliser toujours plus vite
  5. récusation de tout jugement sur ce qui est opéré (par les techniques)

Un personnage de bande dessinée nous indique le chemin : aller à contre-sens. En librairie comme pour toute activité qui nous est chère, Rantanplan est un bon guide - l'esquisse d'un programme : privilégier la variété, éviter les tremblements séniles du changement permanent, s'abstenir d'alimenter les déchetteries de nos amoncellements de vanités stériles, prendre son temps et le goûter, aimer s'exposer au feu de la critique.

Le temps de vivre en quelque sorte.

PS : Le Bluff technologique (brouillon et guère écrit, mais critique radicale et profonde du discours de la technologie) a été réédité en 2012 avec une préface de Jean-Luc Porquet dans la collection de poche Pluriel de chez Fayard : 740 pages qui ouvrent bien le débat si absent ou superficiel dès que ce sujet est abordé.

(image : source)

vendredi 20 juin 2014

Attraper un Européen d'aujourd'hui : un clic de souris suffit

« Attraper un Européen d'aujourd'hui

(251) Voici le procédé le plus efficace pour attraper un singe. On dispose d'une noix dans une boîte reliée au sol par une chaîne, percée d'un petit trou où la patte du singe peut se faufiler. Un trou si étroit que, quand l'animal referme sa patte sur l'appât, il ne peut plus la retirer. Comme l'animal s'avère incapable de lâcher l'objet, il se trouve pris.

(252) Lors du creusement de la route Transamazonienne au Brésil dans les années 1970, l'État brésilien alors aux mains des militaires mit au point la politique dite « du contact forcé » pour contraindre les Indiens à abandonner leurs mythes, rites et croyances, condition nécessaire et suffisante de leur soumission. La technique d'approche est simple, mais d'une redoutable efficacité : on édifie des tapani, abris rudimentaires en feuillage où sont accrochés des « cadeaux ». Quand l'Indien referme la main sur l'appât, il ne peut plus la retirer. Il est pris dans l'engrenage fatal des échanges marchands. Ainsi pris la main dans le sac, il est transféré dans un « camp d'attraction indigène » où il doit bien finir par aliéner sa liberté et se vendre au(x) nouveau(x) maître(s) pendant que son village est détruit. Le processus d'acculturation est brutal, destructeur et extrêmement rapide. En quelques semaines sont détruites des milliers d'années de socialité dite primaire, impliquant une réciprocité fondée sur le cycle symbolique donner-recevoir-rendre mis au jour par Marcel Mauss. Dans ces camps d'attraction indigènes, les taux de suicide, individuel ou collectif, sont considérables.

(253) Pour attraper un Européen moyen vivant au début du XXIe siècle, c'est très simple. Il suffit de lui montrer des objets dans une boîte appelée téléviseur. S'il flashe sur l'objet, il n'a qu'un pas à faire vers le supermarché tout proche où il se trouve. Variante : on peut aussi lui montrer l'objet dans une boîte légèrement différente appelée ordinateur. Un clic de souris suffit alors. Dans les deux cas, le résultat est le même : quand l'Européen referme la main sur l'appât, il ne peut plus la retirer. À la différence des Indiens, il est content (...) : il croit qu'il a saisi l'objet de sa convoitise. Il ne sait pas encore qu'il est en fait attrapé par ce qu'il a saisi. Il est pris comme un petit pervers qui se fait prendre en croyant simplement jouir. Pris par ce qu'il croyait prendre. Pris, en somme, par plus pervers que lui. Ainsi pris, on peut le conduire où on veut puisque, ayant attrapé son objet de convoitise, il se croit libre.
Cela s'appelle l'addiction.
Elle est au cœur des processus pervers qui permettent de créer les nouveaux troupeaux ego-grégaires, ceux des consommateurs et ceux des « pride parades » de toute obédience, où l'ego et ses satisfactions pulsionnelles sont mis en avant afin d'être industriellement exploités. »

Dany-Robert Dufour in La Cité perverse - libéralisme et pornographie, éd. Denoël, 2009.

(image : Estampe de Ohara Koson, source : http://www.vegactu.com/art-vg/ohara-koson-estampes-danimaux-4070/#prettyPhoto)

lundi 12 mai 2014

Comme il faut peu de chose pour vous perdre ou vous sauver

« Cʼétait une de ces jolies et charmantes filles, nées, comme par une erreur du destin, dans une famille dʼemployés. Elle nʼavait pas de dot, pas dʼespérances, aucun moyen dʼêtre connue, comprise, aimée, épousée par un homme riche et distingué ; et elle se laissa marier avec un petit commis du ministère de lʼInstruction publique.

Elle fut simple, ne pouvant être parée, mais malheureuse comme une déclassée ; car les femmes nʼont point de caste ni de race, leur beauté, leur grâce et leur charme leur servant de naissance et de famille. Leur finesse native, leur instinct dʼélégance, leur souplesse dʼesprit sont leur seule hiérarchie, et font des filles du peuple les égales des plus grandes dames.

Elle souffrait sans cesse, se sentant née pour toutes les délicatesses et tous les luxes. Elle souffrait de la pauvreté de son logement, de la misère des murs, de lʼusure des sièges, de la laideur des étoffes. Toutes ces choses, dont une autre femme de sa caste ne se serait même pas aperçue, la torturaient et lʼindignaient. La vue de la petite Bretonne qui faisait son humble ménage éveillait en elle des regrets désolés et des rêves éperdus. Elle songeait aux antichambres nettes, capitonnées avec des tentures orientales, éclairées par de hautes torchères de bronze, et aux deux grands valets en culotte courte qui dorment dans les larges fauteuils, assoupis par la chaleur lourde du calorifère. Elle songeait aux grands salons vêtus de soie ancienne, aux meubles fins portant des bibelots inestimables, et aux petits salons coquets parfumés, faits pour la causerie de cinq heures avec les amis les plus intimes, les hommes connus et recherchés dont toutes les femmes envient et désirent lʼattention.

Quand elle sʼasseyait, pour dîner, devant la table ronde couverte dʼune nappe de trois jours, en face de son mari qui découvrait la soupière en déclarant dʼun air enchanté : « Ah ! le bon pot-au-feu ! je ne sais rien de meilleur que cela, elle songeait aux dîners fins, aux argenteries reluisantes, aux tapisseries peuplant les murailles de personnages anciens et dʼoiseaux étranges au milieu dʼune forêt de féerie ; elle songeait aux plats exquis servis en des vaisselles merveilleuses, aux galanteries chuchotées et écoutées avec un sourire de sphinx, tout en mangeant la chair rose dʼune truite ou des ailes de gélinotte.

Elle nʼavait pas de toilettes, pas de bijoux, rien. Et elle nʼaimait que cela ; elle se sentait faite pour cela. Elle eût tant désiré plaire, être enviée, être séduisante et recherchée.

Elle avait une amie riche, une camarade de couvent quʼelle ne voulait plus aller voir, tant elle souffrait en revenant. Et elle pleurait pendant des jours entiers, de chagrin, de regret, de désespoir et de détresse.

Or, un soir, son mari rentra, lʼair glorieux et tenant à la main une large enveloppe.

˗˗ Tiens, dit˗˗il, voici quelque chose pour toi.

Elle déchira vivement le papier et en tira une carte qui portait ces mots :

"Le ministre de lʼInstruction publique et Mme Georges Ramponneau prient M. et Mme Loisel de leur faire lʼhonneur de venir passer la soirée à lʼhôtel du ministère, le lundi 18 janvier."

Au lieu dʼêtre ravie, comme lʼespérait son mari, elle jeta avec dépit lʼinvitation sur la table, murmurant :

˗˗ Que veux˗˗tu que je fasse de cela ?

˗˗ Mais, ma chérie, je pensais que tu serais contente. Tu ne sors jamais, et cʼest une occasion, cela, une belle ! Jʼai eu une peine infinie à lʼobtenir. Tout le monde en veut ; cʼest très recherché et on nʼen donne pas beaucoup aux employés. Tu verras là tout le monde officiel.

Elle le regardait dʼun oeil irrité, et elle déclara avec impatience :

˗˗ Que veux˗˗tu que je me mette sur le dos pour aller là ?

Il nʼy avait pas songé ; il balbutia :

˗˗ Mais la robe avec laquelle tu vas au théâtre. Elle me semble très bien, à moi...

Il se tut, stupéfait, éperdu, en voyant que sa femme pleurait. Deux grosses larmes descendaient lentement des coins des yeux vers les coins de la bouche ; il bégaya :

˗˗ Quʼas-tu ? quʼas-tu ?

Mais, par un effort violent, elle avait dompté sa peine et elle répondit dʼune voix calme en essuyant ses joues humides :

˗˗ Rien. Seulement je nʼai pas de toilette et par conséquent, je ne peux aller à cette fête. Donne ta carte à quelque collègue dont la femme sera mieux nippée que moi.

Il était désolé. Il reprit :

˗˗ Voyons, Mathilde. Combien cela coûterait˗˗il, une toilette convenable, qui pourrait te servir encore en dʼautres occasions, quelque chose de très simple ?

Elle réfléchit quelques secondes, établissant ses comptes et songeant aussi à la somme quʼelle pouvait demander sans sʼattirer un refus immédiat et une exclamation effarée du commis économe.

Enfin, elle répondit en hésitant :

˗˗ Je ne sais pas au juste, mais il me semble quʼavec quatre cents francs je pourrais arriver.

ll avait un peu pâli, car il réservait juste cette somme pour acheter un fusil et sʼoffrir des parties de chasse, lʼété suivant, dans la plaine de Nanterre, avec quelques amis qui allaient tirer des alouettes, par là, le dimanche.

Il dit cependant :

˗˗ Soit. Je te donne quatre cents francs. Mais tâche dʼavoir une belle robe.

Le jour de la fête approchait, et Mme Loisel semblait triste, inquiète, anxieuse. Sa toilette était prête cependant. Son mari lui dit un soir :

˗˗ Quʼas-tu ? Voyons, tu es toute drôle depuis trois jours.

Et elle répondit :

˗˗ Cela mʼennuie de nʼavoir pas un bijou, pas une pierre, rien à mettre sur moi. Jʼaurai lʼair misère comme tout. Jʼaimerais presque mieux ne pas aller à cette soirée.

Il reprit :

˗˗ Tu mettras des fleurs naturelles. Cʼest très chic en cette saison˗˗ci. Pour dix francs tu auras deux ou trois roses magnifiques.

Elle nʼétait point convaincue.

˗˗ Non... il nʼy a rien de plus humiliant que dʼavoir lʼair pauvre au milieu de femmes riches.

Mais son mari sʼécria :

˗˗ Que tu es bête ! Va trouver ton amie Mme Forestier et demande-lui de te prêter des bijoux. Tu es bien assez liée avec elle pour faire cela.

Elle poussa un cri de joie.

˗˗ Cʼest vrai. Je nʼy avais point pensé.

Le lendemain, elle se rendit chez son amie et lui conta sa détresse. Mme Forestier alla vers son armoire à glace, prit un large coffret, lʼapporta, lʼouvrit, et dit à Mme Loisel :

˗˗ Choisis, ma chère.

Elle vit dʼabord des bracelets, puis un collier de perles, puis une croix vénitienne, or et pierreries, dʼun admirable travail. Elle essayait les parures devant la glace, hésitait, ne pouvait se décider à les quitter, à les rendre. Elle demandait toujours :

˗˗ Tu nʼas plus rien dʼautre ?

˗˗ Mais si. Cherche. Je ne sais pas ce qui peut te plaire.

Tout à coup elle découvrit, dans une boîte de satin noir, une superbe rivière de diamants ; et son coeur se mit à battre dʼun désir immodéré. Ses mains tremblaient en la prenant. Elle lʼattacha autour de sa gorge, sur sa robe montante. et demeura en extase devant elle-même.

Puis, elle demanda, hésitante, pleine dʼangoisse :

˗˗ Peux-tu me prêter cela, rien que cela ?

˗˗ Mais oui, certainement.

Elle sauta au cou de son amie, lʼembrassa avec emportement, puis sʼenfuit avec son trésor.

Le jour de la fête arriva. Mme Loisel eut un succès. Elle était plus jolie que toutes, élégante, gracieuse, souriante et folle de joie. Tous les hommes la regardaient, demandaient son nom, cherchaient à être présentés. Tous les attachés du cabinet voulaient valser avec elle. Le Ministre la remarqua.

Elle dansait avec ivresse, avec emportement, grisée par le plaisir, ne pensant plus à rien, dans le triomphe de sa beauté, dans la gloire de son succès, dans une sorte de nuage de bonheur fait de tous ces hommages, de toutes ces admirations, de tous ces désirs éveillés, de cette victoire si complète et si douce au cœur des femmes.

Elle partit vers quatre heures du matin. Son mari, depuis minuit, dormait dans un petit salon désert avec trois autres messieurs dont les femmes sʼamusaient beaucoup.

Il lui jeta sur les épaules les vêtements quʼil avait apportés pour la sortie, modestes vêtements de la vie ordinaire, dont la pauvreté jurait avec lʼélégance de la toilette de bal. Elle le sentit et voulut sʼenfuir, pour ne pas être remarquée par les autres femmes qui sʼenveloppaient de riches fourrures.

Loisel la retenait :

˗˗ Attends donc. Tu vas attraper froid dehors. Je vais appeler un fiacre.

Mais elle ne lʼécoutait point et descendait rapidement lʼescalier. Lorsquʼils furent dans la rue, ils ne trouvèrent pas de voiture ; et ils se mirent à chercher, criant après les cochers quʼils voyaient passer de loin.

Ils descendaient vers la Seine, désespérés, grelottants. Enfin, ils trouvèrent sur le quai un de ces vieux coupés noctambules quʼon ne voit dans Paris que la nuit venue, comme sʼils eussent été honteux de leur misère pendant le jour.

Il les ramena jusquʼà leur porte, rue des Martyrs, et ils remontèrent tristement chez eux. Cʼétait fini, pour elle. Et il songeait, lui, quʼil lui faudrait être au Ministère à dix heures.

Elle ôta les vêtenoents dont elle sʼétait enveloppé les épaules, devant la glace, afin de se voir encore une fois dans sa gloire. Mais soudain elle poussa un cri. Elle nʼavait plus sa rivière autour du cou !

Son mari, à moitié dévêtu déjà, demanda :

˗˗ Quʼest˗˗ce que tu as ?

Elle se tourna vers lui, affolée :

˗˗ Jʼai... jʼai... je nʼai plus la rivière de Mme Forestier.

Il se dressa, éperdu :

˗˗ Quoi !... comment !... Ce nʼest pas possible !

Et ils cherchèrent dans les plis de la robe, dans les plis du manteau, dans les poches, partout. Ils ne la trouvèrent point.

Il demandait :

˗˗ Tu es sûre que tu lʼavais encore en quittant le bal ?

˗˗ Oui, je lʼai touchée dans le vestibule du Ministère.

˗˗ Mais si tu lʼavais perdue dans la rue, nous lʼaurions entendue tomber. Elle doit être dans le fiacre.

˗˗ Oui. Cʼest probable. As-tu pris le numéro ?

˗˗ Non. Et toi, tu ne lʼas pas regardé ?

˗˗ Non.

Ils se contemplaient atterrés. Enfin Loisel se rhabilla.

˗˗ Je vais, dit-il, refaire tout le trajet que nous avons fait à pied, pour voir si je ne la retrouverai pas.

Et il sortit. Elle demeura en toilette de soirée, sans force pour se coucher, abattue sur une chaise, sans feu, sans pensée.

Son mari rentra vers sept heures. Il nʼavait rien trouvé.

Il se rendit à la Préfecture de police, aux journaux, pour faire promettre une récompense, aux compagnies de petites voitures, partout enfin où un soupçon dʼespoir le poussait.

Elle attendit tout le jour, dans le même état dʼeffarement devant cet affreux désastre.

Loisel revint le soir, avec la figure creusée, pâlie ; il nʼavait rien découvert.

˗˗ Il faut, dit˗˗il, écrire à ton amie que tu as brisé la fermeture de sa rivière et que tu la fais réparer. Cela nous donnera le temps de nous retourner.

Elle écrivit sous sa dictée.

Au bout dʼune semaine, ils avaient perdu toute espérance.

Et Loisel, vieilli de cinq ans, déclara :

˗˗ Il faut aviser à remplacer ce bijou.

Ils prirent, le lendemain, la boîte qui lʼavait renfermé, et se rendirent chez le joaillier, dont le nom se trouvait dedans. Il consulta ses livres :

˗˗ Ce nʼest pas moi, madame, qui ai vendu cette rivière ; jʼai dû seulement fournir lʼécrin.

Alors ils allèrent de bijoutier en bijoutier, cherchant une parure pareille à lʼautre, consultant leurs souvenirs, malades tous deux de chagrin et dʼangoisse.

Ils trouvèrent, dans une boutique du PalaisRoyal, un chapelet de diamants qui leur parut entièrement semblable à celui quʼils cherchaient. Il valait quarante mille francs. On le leur laisserait à trente-six mille.

Ils prièrent donc le joaillier de ne pas le vendre avant trois jours. Et ils firent condition quʼon le reprendrait pour trente-quatre mille francs, si le premier était retrouvé avant la fin de février.

Loisel possédait dix-huit mille francs que lui avait laissés son père. Il emprunterait le reste.

Il emprunta, demandant mille francs à Iʼun, cinq cents à lʼautre, cinq louis par-ci, trois louis par-là. Il fit des billets, prit des engagements ruineux, eut affaire aux usuriers, à toutes les races de prêteurs. Il compromit toute la fin de son existence, risqua sa signature sans savoir même sʼil pourrait y faire honneur, et, épouvanté par les angoisses de lʼavenir, par la noire misère qui allait sʼabattre sur lui, par la perspective de toutes les privations physiques et de toutes les tortures morales, il alla chercher la rivière nouvelle, en déposant sur le comptoir du marchand trente-six mille francs.

Quand Mme Loisel reporta la parure à Mme Forestier, celle-ci lui dit, dʼun air froissé :

˗˗ Tu aurais dû me la rendre plus tôt, car je pouvais en avoir besoin.

Elle nʼouvrit pas lʼécrin, ce que redoutait son amie. Si elle sʼétait aperçue de la substitution, quʼaurait-elle pensé ? quʼaurait˗˗elle dit ? Ne lʼaurait-elle pas prise pour une voleuse ?

Mme Loisel connut la vie horrible des nécessiteux. Elle prit son parti, dʼailleurs, tout dʼun coup, héroïquement. Il fallait payer cette dette effroyable. Elle payerait. On renvoya la bonne ; on changea de logement ; on loua sous les toits une mansarde.

Elle connut les gros travaux du ménage, les odieuses besognes de la cuisine. Elle lava la vaisselle, usant ses ongles roses sur les poteries grasses et le fond des casseroles. Elle savonna le linge sale, les chemises et les torchons, quʼelle faisait sécher sur une corde ; elle descendit à la rue, chaque matin, les ordures, et monta lʼeau, sʼarrêtant à chaque étage pour souffler. Et, vêtue comme une femme du peuple, elle alla chez le fruitier, chez lʼépicier, chez le boucher, le panier au bras, marchandant, injuriée, défendant sou à sou son misérable argent.

Il fallait chaque mois payer des billets, en renouveler dʼautres, obtenir du temps.

Le mari travaillait, le soir, à mettre au net les comptes dʼun commercant, et la nuit, souvent, il faisait de la copie à cinq sous la page.

Et cette vie dura dix ans.

Au bout de dix ans, ils avaient tout restitué, tout, avec le taux de lʼusure, et lʼaccumulation des intérêts superposés.

Mme Loisel semblait vieille, maintenant. Elle était devenue la femme forte, et dure, et rude, des ménages pauvres. Mal peignée, avec les jupes de travers et les mains rouges, elle parlait haut, lavait à grande eau les planchers. Mais parfois, lorsque son mari était au bureau, elle sʼasseyait auprès de la fenêtre, et elle songeait à cette soirée dʼautrefois, à ce bal où elle avait été si belle et si fêtée.

Que serait-il arrivé si elle nʼavait point perdu cette parure ? Qui sait ? qui sait ? Comme la vie est singulière, changeante ! Comme il faut peu de chose pour vous perdre ou vous sauver !

Or, un dimanche, comme elle était allée faire un tour aux Champs˗˗Elysées pour se délasser des besognes de la semaine, elle aperçut tout à coup une femme qui promenait un enfant. Cʼétait Mme Forestier, toujours jeune, toujours belle, toujours séduisante.

Mme Loisel se sentit émue. Allait-elle lui parler ? Oui, certes. Et maintenant quʼelle avait payé, elle lui dirait tout. Pourquoi pas ?

Elle sʼapprocha.

˗˗ Bonjour, Jeanne.

Lʼautre ne la reconnaissait point, sʼétonnant dʼêtre appelée ainsi familièrement par cette bourgeoise.

Elle balbutia :

˗˗ Mais... madame !... Je ne sais... Vous devez vous tromper.

˗˗ Non. Je suis Mathilde Loisel.

Son amie poussa un cri.

˗˗ Oh !... ma pauvre Mathilde, comme tu es changée !...

˗˗ Oui, jʼai eu des jours bien durs, depuis que je ne tʼai vue ; et bien des misères... et cela à cause de toi !...

˗˗ De moi . . . Comment ça ?

˗˗ Tu te rappelles bien cette rivière de diamants que tu mʼas prêtée pour aller à la fête du Ministère.

˗˗ Oui. Eh bien ?

˗˗ Eh bien, je lʼai perdue.

˗˗ Comment ! puisque tu me lʼas rapportée.

˗˗ Je tʼen ai rapporté une autre toute pareille. Et voilà dix ans que nous la payons. Tu comprends que ça nʼétait pas aisé pour nous, qui nʼavions rien... Enfin cʼest fini, et je suis rudement contente.

Mme Forestier sʼétait arrêtée.

˗˗ Tu dis que tu as acheté une rivière de diamants pour remplacer la mienne ?

˗˗ Oui. Tu ne tʼen étais pas aperçue, hein ! Elles étaient bien pareilles.

Et elle souriait dʼune joie orgueilleuse et naïve.

Mme Forestier, fort émue, lui prit les deux mains.

˗˗ Oh ! ma pauvre Mathilde ! Mais la mienne était fausse. Elle valait au plus cinq cents francs !... »

La Parure, Guy de Maupassant, 1884, in Le Gaulois.

(image : Parure de Cro-Magnon, Collection de Louis Lartet, Muséum de Toulouse, Photo de Didier Descouens)

dimanche 19 janvier 2014

Ne m'oubliez pas

Émile en est témoin, nous l'appelions ne m'oubliez pas ou Plus je vous vois, plus je vous aime, c'est George Orwell qui me l'a rappelé. Il mentionne dans son Politics and the English Language le forget me not, nom familier du pompeux myosotis outre Manche qui camoufle par des mouvements grandiloquents de la langue une oreille de souris ou rat et oreille.

Ce texte écrit et publié en 1946, j'en avais lu une traduction vingt-sept ans après sur une brochure polycopiée qui se passait de mains en mains. En préparant notre rencontre du 2 février, j'ai retrouvé celle publiée par l'Encyclopédie des nuisances en 2005, présente dans le recueil Tels, tels étaient nos plaisirs et autres essais de George Orwell. Elle est signée Anne Krief, Michel Pétris et Jaime Semprun.

Ce court pamphlet dont vous pouvez lire la version originale sur ce site, même s'il parle du déclin d'une langue qui nous est étrangère - et que nous croyons triomphante - et de son usage par les « politiques » est pertinent pour l'objet littéraire et la langue que nous utilisons pour le modeler. Je vous en laisse juge :

La politique et la langue anglaise

La plupart des gens qui s’intéressent un peu à la question sont disposés à reconnaître que la langue anglaise est dans une mauvaise passe, mais on s’accorde généralement à penser qu’il est impossible d’y changer quoi que ce soit par une action délibérée. Notre civilisation étant globalement décadente, notre langue doit inévitablement, selon ce raisonnement, s’effondrer avec le reste. Il s’ensuit que lutter contre les abus de langage n’est qu’un archaïsme sentimental, comme de préférer les bougies à la lumière électrique ou l’élégance des fiacres aux avions. A la base de cette conception, il y a la croyance à demi consciente selon laquelle le langage est le résultat d’un développement naturel et non un instrument que nous façonnons à notre usage.

Il est certain qu’en dernière analyse une langue doit son déclin à des causes politiques et économiques : il n’est pas seulement dû à l’influence néfaste de tel ou tel écrivain. Mais un effet peut devenir une cause, qui viendra renforcer la cause première et produira un effet semblable sous une forme amplifiée, et ainsi de suite. Un homme peut se mettre à boire parce qu’il a le sentiment d’être un raté, puis s’enfoncer d’autant plus irrémédiablement dans l’échec qu’il s’est mis à boire. C’est un peu ce qui arrive à la langue anglaise. Elle devient laide et imprécise parce que notre pensée est stupide, mais ce relâchement constitue à son tour une puissante incitation à penser stupidement. Pourtant ce processus n’est pas irréversible. L’anglais moderne, et notamment l’anglais écrit, est truffé de tournures vicieuses qui se répandent par mimétisme et qui peuvent être évitées si l’on veut bien s’en donner la peine. Si l’on se débarrasse de ces mauvaises habitudes, on peut penser plus clairement, et penser clairement est un premier pas, indispensable, vers la régénération politique ; si bien que le combat contre le mauvais anglais n’est pas futile et ne concerne pas exclusivement les écrivains professionnels. J’y reviendrai plus loin, et j’espère qu’alors le sens de mes propos apparaîtra clairement. En attendant, voici cinq spécimens de la langue anglaise telle qu’on l’écrit couramment de nos jours. Ces cinq passages n’ont pas été choisis parce qu’ils sont particulièrement mauvais — j’aurais pu en citer de bien pires si je l’avais voulu —, mais parce qu’ils illustrent divers maux intellectuels dont nous souffrons aujourd’hui. Ils se situent un peu en dessous de la moyenne, mais ce sont des échantillons assez représentatifs. Je les numérote afin de pouvoir m’y référer en cas de besoin :

    1. Je ne suis, en fait, pas sûr qu’il soit inexact de dire que le Milton qui naguère semblait ne pas différer grandement d’un Shelley du xviie siècle n’est pas devenu, par une expérience de plus en plus amère au fil des ans, plus étranger (sic) au fondateur de cette secte jésuite que rien ne pouvait l’inciter à tolérer.
Professeur Harold Laski (essai recueilli dans Freedom of Expression).

    2. Et surtout, nous ne pouvons faire un usage inconsidéré d’une batterie idiomatique nationale qui prescrit d’aussi détestables expressions que les basiques faire avec pour tolérer ou laisser sans voix pour déconcerter.
Professeur Lancelot Hogben (Interglossa).

    3. D’un côté, nous avons la personnalité libre : par définition, elle n’est pas névrotique, car elle ne connaît ni rêves ni conflits. Ses désirs, en tant que tels, sont transparents, car ils sont précisément ce que l’approbation institutionnelle met en avant de la conscience ; tout autre schéma institutionnel altérerait leur nombre et leur intensité ; il est peu de chose en eux qui soit naturel, irréductible ou culturellement dangereux. Mais, d’un autre côté, le lien social lui-même n’est rien d’autre que la réflexion mutuelle de ces intégrités autosécurisées. Rappelez-vous la définition de l’amour. N’est-ce pas là par excellence une vision de petit universitaire ? Où y a-t-il place dans cette galerie des glaces pour la personnalité ou la fraternité ?
Essai sur la psychologie paru dans Politks (New York).

    4. Tous les « gens bien » des clubs de gentlemen et tous les chefs fascistes fanatiques, unis dans une même haine du socialisme et une horreur bestiale de la marée montante du mouvement révolutionnaire de masse, ont recouru à des actes de provocation, à l’infamie des incendies volontaires, aux légendes moyenâgeuses sur les puits empoisonnés, pour légitimer la destruction des organisations prolétariennes et susciter par l’agitation, au sein de la petite bourgeoisie, une ferveur chauvine en faveur du combat contre l’issue révolutionnaire à la crise.
Brochure communiste.

    5. Si un esprit nouveau doit être infusé dans ce vieux pays, il y a une réforme épineuse et contestée qui doit être abordée : c’est l’humanisation et la galvanisation de la B.B.C. Ici, la timidité trahira la corruption et l’atrophie de l’âme. Le coeur de la Grande-Bretagne peut être sain et battre fort, par exemple, mais le rugissement du lion britannique est à présent comparable à celui de Bottom dans Le Songe d’une nuit d’été — aussi doux qu’une jeune colombe. Une Grande-Bretagne nouvelle et virile ne peut continuer indéfiniment d’être traduite aux yeux, ou plutôt aux oreilles, du monde entier par les langueurs décadentes de Langham Place, effrontément travesties en « anglais standard ». Quand la voix de la Grande-Bretagne se fait entendre à 9 heures, il serait bien préférable et infiniment moins ridicule d’entendre des « h » honnêtement escamotés que l’actuel braiement scolaire, plein de suffisance, d’enflure et d’inhibition, de demoiselles irréprochables, timides et miaulantes !
Lettre publiée dans Tribune.

Chacun de ces passages a des défauts qui lui sont propres, mais, abstraction faite d’une laideur qui aurait pu être évitée, deux traits leur sont communs : le caractère rebattu des images et le manque de précision. Ou bien celui qui écrit a quelque chose à dire et ne parvient pas à l’exprimer, ou bien il dit autre chose par inadvertance, ou bien encore il est quasi indifférent au fait que ses mots aient un sens ou n’en aient pas. Ce mélange de flou et de pure incompétence est la caractéristique la plus marquante de la prose anglaise moderne, et notamment de toute espèce d’écrit politique. Dès lors que certains thèmes sont évoqués, le concret se fond dans l’abstrait et personne ne semble capable de penser à des tournures qui ne soient pas rebattues : la prose consiste de moins en moins en mots choisis pour leur sens, et de plus en plus en expressions assemblées comme les éléments d’un clapier préfabriqué. On trouvera ci-dessous, avec des notes et des exemples, une liste des différents procédés par lesquels on s’épargne habituellement le travail de construire un texte en prose.

Les métaphores éculées. Une métaphore originale soutient la pensée en évoquant une image visuelle, alors qu’une métaphore qui est techniquement « morte » (exemple : une volonté de fer) a en fait régressé jusqu’à devenir une expression ordinaire et peut généralement être utilisée sans que le style perde de sa vigueur. Mais il existe, entre ces deux catégories, un énorme stock de métaphores éculées, qui ont perdu tout pouvoir évocateur et qui sont utilisées pour la seule raison qu’elles évitent aux gens la peine d’inventer eux-mêmes des phrases. En voici quelques exemples : chanter sur tous les tons, prendre fait et cause pour, s’aligner sur, passer sur le corps de, être au coude à coude avec, faire le jeu de, aucun intérêt personnel, apporter de l’eau au moulin, pêcher en eau trouble, une fêlure dans le cristal de leur amitié, à l’ordre du jour, talon d’Achille, chant du cygne, foyer [de vices, de troubles, etc.]. Un grand nombre de ces expressions sont utilisées sans que l’on en connaisse la signification, et il est fréquent de voir combiner des métaphores incompatibles entre elles, ce qui indique avec certitude que l’auteur ne prête aucune attention à ce qu’il dit. Certaines métaphores aujourd’hui courantes ont subi une distorsion de leur sens initial sans même que leurs utilisateurs s’en rendent compte. Ainsi, toe the line (au sens propre : « se ranger sur la ligne de départ ») est parfois écrit tow the line (mot à mot : « tirer la ligne »). Un autre exemple nous est fourni par l’image du marteau et de l’enclume, qui est toujours utilisée, à notre époque, d’une manière qui implique que c’est l’enclume qui a la mauvaise place. Dans la vie réelle, c’est toujours l’enclume qui brise le marteau, jamais l’inverse. Un écrivain qui prendrait le temps de réfléchir à ce qu’il dit s’en apercevrait et s’abstiendrait de pervertir l’expression originale.

Les opérateurs, ou prothèses verbales. Ils épargnent la peine de choisir les verbes et les substantifs appropriés, tout en agrémentant chaque phrase de syllabes supplémentaires qui lui donnent une apparence de symétrie. Voici quelques expressions caractéristiques : rendre inopérant, militer contre, se révéler inacceptable, prendre contact avec, être sujet à, donner lieu à, donner des motifs de, avoir pour effet de, jouer un rôle majeur dans, se faire sentir, prendre effet, faire preuve d’une tendance à, faire l’affaire de, etc. La note dominante est ici l’élimination des verbes simples. Au lieu de se réduire à un seul mot, comme briser, arrêter, gâcher, réparer, tuer, le verbe devient une locution, composée d’un nom ou d’un adjectif associés à un verbe au sens très général tel que révéler, servir, former, jouer, rendre. En outre, la forme passive est utilisée de préférence à la forme active chaque fois que cela est possible, et les constructions à base de substantifs sont préférées aux gérondifs (par l’examen de au lieu de en examinant). La gamme des verbes se trouve réduite par les formations en -iser et en dé-, et les déclarations les plus banales revêtent une apparence de profondeur grâce à des adjectifs construits sur le principe de la double négation. Des conjonctions ou des prépositions simples sont remplacées par des expressions telles que : en ce qui concerne, eu égard à, le fait que, à force de, en vue de, dans l’intérêt de, dans l’hypothèse où ; et les fins de phrases sont sauvées de la platitude par des lieux communs aussi sonores que : grandement souhaitable, doit être pris en compte, une évolution qu’il faut attendre dans un proche avenir, digne d’être examiné avec sérieux, conclu à la satisfaction générale, et ainsi de suite.

Le style prétentieux. Des termes tels que phénomène, élément, individu, objectif, catégorique, effectif, virtuel, fondamental, essentiel, promouvoir, constituer, déployer, exploiter, utiliser, éliminer, liquider sont utilisés pour déguiser des réflexions banales et donner un air d’impartialité scientifique à des jugements partisans. Des adjectifs tels que marquant, épique, historique, inoubliable, triomphant, séculaire, inévitable, inexorable, véritable sont utilisés pour conférer quelque dignité aux sordides manœuvres de la politique internationale, tandis que les écrits visant à glorifier la guerre lui apportent généralement une touche d’archaïsme par l’emploi de mots comme royaume, trône, char, bras armé, trident, épée, écu, bouclier, bannière, botte, clairon. Les expressions et termes étrangers tels que cul-de-sac, Ancien Régime, deus ex machina, mutatis mutandis, statu quo, Gleichschaltung, Weltanschauung sont censés apporter une touche de culture et d’élégance. À l’exception d’abréviations utiles telles que i.e., e.g. et etc., nous n’avons pas réellement besoin de toutes ces expressions étrangères qui sont devenues monnaie courante dans la langue anglaise. Les mauvais écrivains, et notamment les scientifiques, les politiciens et les sociologues, sont presque toujours hantés par l’idée que les termes latins ou grecs sont plus nobles que les mots saxons, et des termes superflus comme expedite, ameliorate, predict, extraneous, deracinated, clandestine, subaqueous et des centaines d’autres gagnent constamment du terrain sur leurs équivalents anglo-saxons [1]. Le jargon spécifique aux écrits marxistes (hyène, bourreau, cannibale, petit-bourgeois, cette engeance, laquais, valet, chien enragé, garde blanc, etc.) est constitué pour une large part d’expressions et de mots traduits du russe, de l’allemand ou du français ; mais la manière habituelle de forger un mot nouveau est d’utiliser une racine latine ou grecque avec l’affixe approprié et, en cas de besoin, le suffixe -ize (-iser). Il est souvent plus facile de forger des termes de ce genre (deregionalize, impermissible, extramarital, nonfragmentary, et ainsi de suite) que de trouver des mots anglais pour exprimer sa pensée. Tout cela a pour résultat d’aggraver le relâchement et l’imprécision.

Les mots dénués de sens. Dans certains types d’écrits, notamment ceux qui relèvent de la critique artistique et littéraire, il est habituel de trouver de longs passages quasiment dénués de sens [2]. Des termes comme romantique, plastique, valeurs, humain, mort, sentimental, naturel, vitalité, ainsi qu’ils sont utilisés en critique d’art, ne veulent strictement rien dire ; en effet, non seulement ils ne désignent pas un objet discernable, mais le lecteur n’attend d’eux rien de tel. Quand un critique écrit : « La caractéristique dominante de l’œuvre de M. X est d’être un appel à la vie », cependant qu’un autre déclare : « Ce qui frappe d’emblée dans l’œuvre de M. X, c’est qu’elle nous confronte à la mort », le lecteur accepte ces assertions comme de simples différences d’opinion. Si les termes employés étaient noir et blanc, et non vie et mort, comme le veut ce jargon, il comprendrait immédiatement que la langue a été utilisée de manière impropre. Un grand nombre de termes politiques ont subi un sort semblable. Le mot fascisme a désormais perdu toute signification et désigne simplement « quelque chose d’indésirable ». Les mots démocratie, socialisme, liberté, patriotique, réaliste, justice ont chacun plusieurs significations différentes, inconciliables. Dans le cas du terme démocratie, non seulement il n’en existe aucune définition ayant fait l’objet d’un accord général, mais les tentatives visant à établir une telle définition rencontrent des résistances de toute part. Il est presque universellement admis que traiter un pays de « démocratique » est un compliment : par conséquent, les défenseurs de n’importe quel type de régime déclarent qu’il s’agit d’une démocratie, et craignent qu’il leur faille abandonner ce terme s’il était doté d’une signification précise. Cette terminologie est souvent utilisée de manière sciemment malhonnête : celui qui l’emploie en possède une définition personnelle, mais fait en sorte que l’auditeur puisse croire qu’il veut dire tout autre chose. Des déclarations comme « Le maréchal Pétain était un vrai patriote », « La presse soviétique est la plus libre du monde », « L’Eglise catholique est hostile aux persécutions » ont presque toujours la tromperie pour but. Parmi les termes utilisés selon des significations changeantes, en général de manière plus ou moins malhonnête, on trouve : classe, totalitaire, science, progressiste, réactionnaire, bourgeois, égalité.

Maintenant que j’ai dressé ce catalogue d’escroqueries et de perversions du sens des mots, voici un autre exemple du type d’écriture qui en résulte. Il devra cette fois être de nature imaginaire. Je vais traduire en langage moderne de la pire espèce un passage écrit correctement. Voici un célèbre verset de l’Ecclésiaste :
I returned, and saw under the sun, that the race is not to the swift, nor the battle to the strong, neither yet bread to the wise, nor yet riches to men of understanding, nor yet favour to men of skill ; but time and chance happeneth to them all.
« J’ai tourné mes pensées ailleurs, et j’ai vu que sous le soleil le prix de la course n’est point pour ceux qui vont les plus vites, ni la guerre pour les plus vaillants, ni le pain pour les plus sages, ni les richesses pour les plus habiles, ni la faveur pour les meilleurs ouvriers ; mais que tout se fait par rencontre et à l’aventure [3]. »

Et le voici en langage moderne :
L’examen objectif des phénomènes contemporains impose de conclure que la réussite ou l’échec dans des activités concurrentielles ne révèlent aucune tendance à présenter une corrélation avec les capacités innées, mais qu’il faut invariablement prendre en compte une part considérable d’impondérables.

II s’agit là d’une parodie, mais qui n’est même pas des plus grossières. Ainsi le troisième échantillon cité ci-dessus contient plusieurs formules très semblables. On constatera que je n’ai pas donné une traduction littérale. Le début et la fin de la phrase sont assez proches de la signification première du verset, mais, vers le milieu de celui-ci, les évocations concrètes — course, guerre, pain — se perdent dans le flou de la formulation : « la réussite ou l’échec dans des activités concurrentielles ». Il devait en être ainsi, car aucun écrivain moderne du type que j’évoque ici — c’est-à-dire capable d’employer des formules telles que « l’examen objectif des phénomènes contemporains » — n’irait jamais transcrire ses pensées de cette manière précise et détaillée. La tendance dominante de la prose moderne est de s’éloigner du concret. Analysons maintenant ces deux phrases d’un peu plus près. La première contient quarante-neuf mots mais seulement soixante syllabes, et tous les termes employés sont d’un usage courant. La seconde contient trente-huit mots et quatre-vingt-dix syllabes : dix-huit de ces mots sont d’origine latine, et l’un d’eux vient du grec. La première phrase contient six images vivantes, et une seule formule qui peut être taxée de vague (« rencontre » et « aventure »). La seconde ne contient pas une seule expression vivante qui retienne l’attention, et elle ne donne, malgré ses quatre-vingt-dix syllabes, qu’une version très appauvrie du contenu de la première phrase [4]. Il ne fait cependant aucun doute que c’est le second type de phrase qui gagne du terrain dans l’anglais moderne. Je ne veux pas exagérer : ce type d’écriture n’est pas encore courant, et la simplicité peut affleurer çà et là dans les pages les plus mal écrites. Pourtant, si l’on vous demandait, comme à moi-même, d’écrire quelques lignes sur l’incertitude de la destinée humaine, il est probable que nous serions beaucoup plus proches de ma phrase imaginaire que du texte de l’Ecclésiaste.

Comme j’ai tenté de le démontrer, le style moderne, dans ce qu’il a de pire, ne consiste pas à choisir des mots en fonction de leur sens ni à inventer des images pour rendre plus clair ce que l’on veut dire. Il consiste à agglutiner des paquets de mots prêts à l’emploi et à rendre le résultat présentable par de simples astuces de charlatan. L’attrait de cette manière d’écrire réside dans sa facilité. Il est plus facile — et même plus rapide, une fois que l’habitude est prise — de dire : « A mon avis, il n’est pas injustifiable de supposer que… » que de dire : « Je pense que… » Si l’on utilise des formules toutes faites, non seulement on n’a pas à rechercher les mots appropriés, mais on n’a même pas à se soucier du rythme des phrases, puisque ces formules sont agencées de façon à être plus ou moins euphoniques. Quand on compose à la hâte — quand on dicte à une sténographe, par exemple, ou que l’on fait un discours en public —, on a tendance à tomber dans un style latinisé et prétentieux. Des clichés tels que « une considération que nous ferions bien de garder présente à l’esprit » ou « une conclusion à laquelle chacun de nous souscrirait volontiers » éviteront à bien des phrases de finir en queue de poisson. En utilisant des métaphores, des comparaisons et des locutions rebattues, on s’épargne un effort mental considérable ; en contrepartie, le sens reste flou, tant pour le lecteur que pour soi-même. C’est ce que démontre la combinaison de métaphores incohérentes. Le seul but d’une métaphore est d’évoquer une image visuelle. Quand ces images se télescopent — comme dans « l’hydre fasciste a entonné son chant du cygne », « la botte de la dictature s’est abattue sur le creuset » —, on peut tenir pour certain que l’auteur ne se représente pas mentalement les objets qu’il mentionne ; en d’autres termes, il ne pense pas réellement. Revenons aux exemples que j’ai cités au début de cet essai. Le professeur Laski (1) utilise cinq négations en cinquante-trois mots. L’une d’entre elles est superflue, ce qui rend tout le passage absurde ; de plus, un lapsus qui remplace akin (proche de) par alien (étranger) renforce l’absurdité, et plusieurs maladresses ajoutent encore à l’imprécision de l’ensemble. Le professeur Hogben (2) fait un usage inconsidéré d’une batterie qui est capable de formuler des prescriptions et, tout en désapprouvant l’expression courante faire avec, il se refuse à chercher le sens du mot egregious (détestable, remarquablement mauvais) dans le dictionnaire. Le (3), pour peu qu’on le considère froidement, est tout simplement dépourvu de sens : sans doute pourrait-on découvrir sa signification en se donnant la peine de lire le reste de l’article. L’auteur du (4) sait plus ou moins ce qu’il veut dire, mais l’accumulation d’expressions toutes faites l’étouffé comme des feuilles de thé qui bouchent un évier. Quant au dernier extrait (5), les mots et le sens y sont presque totalement dissociés. Les gens qui écrivent de cette manière cherchent à transmettre un message émotionnel très général — ils détestent une chose et souhaitent exprimer leur solidarité avec une autre —, mais ils ne s’intéressent pas au détail de ce qu’ils disent. Au sujet de chaque phrase qu’il écrit, un auteur scrupuleux se posera au moins quatre questions : « Qu’est-ce que j’essaie de dire ? Quels sont les mots qui pourront l’exprimer ? Quelle image ou locution pourra-t-elle le rendre plus clair ? Cette image est-elle assez vivante pour être efficace ? » Et il s’en posera probablement deux autres : « Pourrais-je l’exprimer de façon plus concise ? Y a-t-il dans cette formulation quelque laideur qui pourrait être évitée ? » Mais vous n’êtes pas obligé de vous donner toute cette peine. Vous pouvez vous l’épargner en ouvrant grand votre esprit et en le laissant envahir par les expressions toutes faites. Elles construiront des phrases pour vous — elles penseront même à votre place, dans une certaine mesure — et au besoin elles vous rendront un grand service en dissimulant partiellement, y compris à vous-même, ce que vous voulez dire. C’est ici qu’apparaît clairement le lien qui existe entre la politique et l’avilissement de la langue.

De nos jours, les textes politiques sont le plus souvent mal écrits. Quand ce n’est pas le cas, c’est en général que l’écrivain est une sorte de rebelle, qui exprime ses opinions propres et non une « ligne de parti ». Il semble que l’orthodoxie, de quelque couleur qu’elle soit, exige un style sans vie et imitatif. Bien entendu, les jargons politiques utilisés dans les brochures, les éditoriaux, les manifestes, les rapports et les discours des sous-secrétaires diffèrent d’un parti à l’autre, mais ils sont tous semblables en ceci qu’on n’y relève presque jamais une tournure originale, vivante et personnelle. Lorsqu’on observe quelque tâcheron harassé répétant mécaniquement sur son estrade les formules habituelles — atrocités bestiales, talon de fer, tyrannie sanglante, peuples libres du monde, être au coude à coude —, on éprouve souvent le sentiment curieux de ne pas être en face d’un être humain vivant, mais d’une sorte de marionnette : sentiment encore plus fort quand, par instants, la lumière se reflète dans les lunettes de l’orateur et les transforme en disques opaques derrière lesquels il semble qu’il n’y ait plus d’yeux. Et ce n’est pas là un simple effet de l’imagination. L’orateur qui utilise ce type de phraséologie a commencé à se transformer en machine. Son larynx émet les bruits appropriés, mais son cerveau ne travaille pas comme il le ferait s’il choisissait ses mots lui-même. Si le discours qu’il profère est de ceux qu’il a l’habitude de répéter encore et toujours, il peut être à peu près inconscient de ce qu’il dit, comme on l’est quand on prononce les répons à l’église. Et cet état de semi-conscience, sans être indispensable au conformisme politique, lui est du moins favorable.

Les discours et les écrits politiques sont aujourd’hui pour l’essentiel une défense de l’indéfendable. Des faits tels que le maintien de la domination britannique en Inde, les purges et les déportations en Russie, le largage de bombes atomiques sur le Japon peuvent sans doute être défendus, mais seulement à l’aide d’arguments d’une brutalité insupportable à la plupart des gens, et qui ne cadrent pas avec les buts affichés des partis politiques. Le langage politique doit donc principalement consister en euphémismes, pétitions de principe et imprécisions nébuleuses. Des villages sans défense subissent des bombardements aériens, leurs habitants sont chassés dans les campagnes, leur bétail est mitraillé, leurs huttes sont détruites par des bombes incendiaires : cela s’appelle la pacification. Des millions de paysans sont expulsés de leur ferme et jetés sur les routes sans autre viatique que ce qu’ils peuvent emporter : cela s’appelle un transfert de population ou une rectification de frontière. Des gens sont emprisonnés sans jugement pendant des années, ou abattus d’une balle dans la nuque, ou envoyés dans les camps de bûcherons de l’Arctique pour y mourir du scorbut : cela s’appelle élimination des éléments suspects. Cette phraséologie est nécessaire si l’on veut nommer les choses sans évoquer les images mentales correspondantes. Prenez, par exemple, le cas d’un pacifique professeur anglais qui défend le totalitarisme russe. Il ne peut pas déclarer sans ambages : « Je crois à l’élimination physique des opposants quand elle permet d’obtenir de bons résultats. » Il fera donc probablement des déclarations de ce style : « Tout en concédant bien volontiers que le régime soviétique présente certains aspects que les humanistes peuvent être enclins à déplorer, il nous faut, à mon avis, reconnaître qu’une certaine restriction du droit à l’opposition politique est un corollaire inévitable des périodes de transition, et que les rigueurs que le peuple soviétique a été appelé à subir ont été amplement justifiées dans la sphère des réalisations concrètes ».

L’enflure stylistique est en elle-même une sorte d’euphémisme. Les termes latins [5] se répandent sur les faits comme une neige légère qui estompe les contours et dissimule les détails. Le principal ennemi du langage clair, c’est l’hypocrisie. Quand il y a un fossé entre les objectifs réels et les objectifs déclarés, on a presque instinctivement recours aux mots interminables et aux locutions rabâchées, à la manière d’une seiche qui projette son encre. A notre époque, il n’est plus concevable de « ne pas s’occuper de politique ». Tous les problèmes sont des problèmes politiques, et la politique elle-même n’est qu’un amas de mensonges, de faux-fuyants, de sottise, de haine et de schizophrénie. Quand l’atmosphère générale est mauvaise, le langage ne saurait rester indemne. On constatera sans doute — c’est une hypothèse que mes connaissances ne me permettent pas de vérifier — que les langues allemande, russe et italienne se sont, sous l’action des dictatures, toutes dégradées au cours des dix ou quinze dernières années. Mais si la pensée corrompt le langage, le langage peut aussi corrompre la pensée. Un mauvais usage peut se répandre par tradition et par mimétisme, même parmi des gens qui devraient être plus avisés — et qui le sont effectivement. A certains égards, le langage dégradé dont j’ai parlé est fort commode. Des expressions telles que : une hypothèse qui n’est pas sans fondement, laisse beaucoup à désirer, ne servirait à aucune fin utile, une considération que nous ferions bien de garder présente à l’esprit, sont une tentation permanente, un tube d’aspirine que l’on a toujours sous la main. Relisez cet essai, et vous constaterez certainement que j’ai commis à maintes reprises les fautes mêmes que je dénonce. J’ai reçu par le courrier de ce matin une brochure consacrée à la situation en Allemagne. Son auteur me dit qu’il s’est « senti obligé » de l’écrire. Je l’ouvre au hasard, et voici l’une des premières phrases que je lis : « [Les Alliés] ont l’occasion non seulement de réaliser une transformation radicale des structures sociales et politiques de l’Allemagne de manière à éviter une réaction nationaliste en Allemagne même, mais aussi de poser les bases d’une Europe coopérative et unifiée. » Vous le voyez, il se « sent obligé » d’écrire — il estime probablement qu’il a quelque chose de nouveau à dire —, et pourtant ses mots, à la manière des chevaux de cavalerie qui répondent à l’appel du clairon, s’assemblent spontanément selon les mornes schémas familiers. Lutter contre cette invasion de l’esprit par des expressions stéréotypées (poser les bases, réaliser une transformation radicale) impose d’être constamment sur ses gardes, et chaque expression de ce type anesthésie une partie du cerveau.

J’ai dit plus haut qu’il était sans doute possible de remédier à la décadence de notre langue. S’ils se souciaient d’argumenter le moins du monde, ceux qui le contestent pourraient faire valoir que la langue n’étant qu’un reflet des conditions sociales existantes, on ne peut agir sur son évolution par quelque intervention directe sur les mots ou les constructions verbales. Cela est peut-être vrai de la tonalité générale ou de l’esprit d’une langue, niais non du détail de celle-ci. C’est souvent par l’action consciente d’une minorité, et non par l’évolution spontanée de l’usage, que des mots ou des expressions stupides ont disparu. On en a eu récemment deux exemples avec explore every avenue (considérer toutes les possibilités, litt. : « explorer toutes les avenues ») et leave no stone unturned (remuer ciel et terre, litt. : « ne laisser aucune pierre non retournée »), qui ont succombé aux sarcasmes de quelques journalistes. Il y a une longue liste de métaphores faisandées dont on pourrait se débarrasser de la même manière s’il y avait assez de gens pour s’atteler à cette tâche ; et il devrait également être possible de renvoyer au néant, par la dérision, les qualificatifs formés sur le principe de la double négation [6], de réduire la fréquence des termes d’origine grecque ou latine dans les phrases ordinaires, de bannir les tournures étrangères et les termes scientifiques déplacés, et, plus généralement, de démoder le style prétentieux. Mais ce ne sont là que des questions mineures. La défense de la langue anglaise a une tout autre portée, et il vaut mieux commencer par dire quel n’est pas son propos.

Tout d’abord, elle n’a rien à voir avec l’archaïsme, avec la défense de tournures et de termes désuets, ni avec l’établissement d’un « anglais standard » dont il ne faudrait jamais s’écarter. Au contraire, un de ses principaux objectifs est la mise au rebut de tous les termes ou locutions qui ont perdu leur utilité. Elle n’a rien à voir avec la correction grammaticale et syntaxique, qui importe peu tant que l’on s’exprime clairement, ni avec le fait d’éviter les américanismes ou d’avoir ce que l’on appelle « un bon style de prosateur ». Par ailleurs, elle n’a pas de rapport avec la fausse simplicité ni avec les tentatives visant à rapprocher l’anglais écrit de la langue parlée. Elle n’implique même pas de préférer systématiquement les mots saxons aux mots latins, bien qu’elle suppose d’utiliser le moins de mots possible, et les plus courts, pour dire ce qu’on a à dire. Ce qui importe avant tout, c’est que le sens gouverne le choix des mots, et non l’inverse. En matière de prose, la pire des choses que l’on puisse faire avec les mots est de s’abandonner à eux. Quand vous pensez à un objet concret, vous n’avez pas besoin de mots, et si vous voulez décrire ce que vous venez de visualiser, vous vous mettrez sans doute alors en quête des termes qui vous paraîtront les plus adéquats. Quand vous pensez à une notion abstraite, vous êtes plus enclin à recourir d’emblée aux mots, si bien qu’à moins d’un effort conscient pour éviter ce travers, le jargon existant s’impose à vous et fait le travail à votre place, au risque de brouiller ou même d’altérer le sens de votre réflexion. Sans doute vaut-il mieux s’abstenir, dans la mesure du possible, de recourir aux termes abstraits et essayer de s’exprimer clairement par le biais de l’image ou de la sensation. On pourra ensuite choisir — et non pas simplement accepter — les formulations qui serreront au plus près la pensée, puis changer de point de vue et voir quelle impression elles pourraient produire sur d’autres personnes. Ce dernier effort mental élimine toutes les images rebattues ou incohérentes, toutes les expressions préfabriquées, les répétitions inutiles et, de manière générale, le flou et la poudre aux yeux. Mais il arrive souvent que l’on éprouve des doutes sur l’effet d’un terme ou d’une expression, et il faut pouvoir s’appuyer sur des règles quand l’instinct fait défaut. Je pense que les règles suivantes peuvent couvrir la plupart des cas :

    1. N’utilisez jamais une métaphore, une comparaison ou toute autre figure de rhétorique que vous avez déjà lue à maintes reprises.
    2. N’utilisez jamais un mot long si un autre, plus court, peut faire l’affaire.
    3. S’il est possible de supprimer un mot, n’hésitez jamais à le faire.
    4. N’utilisez jamais le mode passif si vous pouvez utiliser le mode actif.
    5. N’utilisez jamais une expression étrangère, un terme scientifique ou spécialisé si vous pouvez leur trouver un équivalent dans la langue de tous les jours.
    6. Enfreignez les règles ci-dessus plutôt que de commettre d’évidents barbarismes.

Ces règles peuvent sembler élémentaires, et elles le sont, mais elles exigent un profond changement d’attitude chez tous ceux qui ont pris l’habitude d’écrire dans le style aujourd’hui en vigueur. On peut respecter chacune d’entre elles et cependant écrire mal, mais du moins n’écrira-t-on rien dans le genre des cinq passages que j’ai cités au début de cet article.

Je n’ai pas considéré ici la langue dans son usage littéraire, mais seulement en tant qu’instrument permettant d’exprimer la pensée, et non de la dissimuler, encore moins de l’interdire. Stuart Chase et d’autres en sont presque arrivés à affirmer que tous les termes abstraits sont dénués de signification et en ont pris prétexte pour préconiser une sorte de quiétisme politique. Si vous ne savez pas ce qu’est le fascisme, comment pouvez-vous le combattre ? Sans pour autant gober de telles absurdités, il faut bien reconnaître que le chaos politique actuel n’est pas sans rapport avec la décadence de la langue, et qu’il est sans doute possible d’améliorer quelque peu la situation en commençant par le langage. En simplifiant votre langage, vous vous prémunirez contre les pires sottises de l’orthodoxie. Vous ne pourrez plus utiliser aucun des jargons de rigueur, si bien que lorsque vous formulerez une idée stupide, sa stupidité sera évidente pour tous, y compris pour vous-même. Le langage politique — et, avec quelques variantes, cela s’applique à tous les partis politiques, des conservateurs aux anarchistes — a pour fonction de rendre le mensonge crédible et le meurtre respectable, et de donner à ce qui n’est que du vent une apparence de consistance. On ne peut changer tout cela en un instant, mais on peut au moins changer ses propres habitudes et même, de temps à autre, en s’en gaussant comme il convient, renvoyer à la poubelle où elle a sa place telle ou telle expression usée jusqu’à la corde et dénuée d’utilité, comme ces botte de la dictature, talon d’Achille, creuset, pierre de touche, vision dantesque et autres rebuts verbaux.

[1] On trouve une illustration intéressante de ce qui précède dans la manière dont les noms de fleurs anglais qui étaient en usage jusqu’à une époque récente sont supplantés par des termes grecs, snapdragon devenant antirrhinum, forget-me-not devenant myosotis, etc. On voit mal quelle raison pratique pourrait expliquer ce changement de mode : il est probablement dû à un refus instinctif des termes les plus familiers et à une vague idée du caractère scientifique de la terminologie grecque. (N.d.A.)
[2] Exemple : « La catholicité de la perception et de l’image chez Comfort, d’un registre étrangement whitmanien, et presque exactement à l’opposé en tant qu’effort esthétique, continue d’évoquer cette suggestion cumulative, atmosphérique et tremblante d’une intemporalité cruelle, inexorablement sévère… Wrey Gardiner fait mouche en visant avec précision des cibles simples. Mais elles ne sont pas si simples que cela, et ce n’est pas seulement l’amère douceur d’une résignation superficielle qui parcourt cette tristesse satisfaite. » (Poetry Quarterly) (N.d.A.)
[3] « L’Ecclésiaste », IX, 11. Traduction de Le Maistre de Sacy. (N.d.T.)
[4]Toutes ces indications s’appliquent, bien entendu, au texte original. (N.d.T.)
[5] Il s’agit ici des termes d’origine latine et non anglo-saxonne que l’on trouve dans la langue anglaise. (N.d.T.)
[6] On pourra se guérir de ce travers en mémorisant la phrase suivante : A not unblack dog was chasing a not unsmall rabbit across a not ungreen field. (N.d.A.) « Un chien qui n’était pas non noir poursuivait un lapin qui n’était pas non petit dans un champ qui n’était pas non vert. » (N.d.T.)

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(image : Myosotis palustris de Jacob Sturm, Deutschlands Flora in Abbildungen, 1796)

dimanche 29 décembre 2013

si je ne demande à Madame, des nouvelles du perroquet

« Avez-vous pu imaginer que je passerois le premier jour de l'année sans vous écrire ce que je vous dis sans cesse, sans vous renouveller mes sermens ? Le ridicule jour ! il m'arrache à vous, & me livre tout le monde. Quoi, il faut être une fois par an faux, guindé, &c. J'irai de porte en porte pour voir des gens qui ne se soucient pas plus de moi que je me soucie d'eux ! &, si je ne demande à Madame, des nouvelles du perroquet, d'un mari, d'un chat, je passe dans la ville pour une impertinente ! N'aurai-je donc jamais la permission de n'être que ce que je voudrois être ? »

Lettre d'une jeune veuve, fragments de lettres de bonne année.

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« Paris ce 31 décembre 1727.

Monseigneur,

Parmi toutes vos dignités, il vous en manque une dont je suis revêtu, moi ; (celle de Doyen de l'Academie françoise) & comme je suis bon françois, je vous la souhaite de tout mon cœur : bien entendu pourtant que j'en jouirai long-temps encore, aussi-bien que quelques successeurs que j'aurai. Je suis avec un profond respect &c. »

Lettre de M. de Fontenelle au Cardinal de Fleuri.

in Modéles de lettres sur différents sujets, choisis dans les meilleurs auteurs épistolaires de Louis-Philipon de la Madelaine, éd.Pierre Bruyset Ponthus, 1767.

(image : Perroquet de Rodrigues, source : rapminot)

mercredi 25 décembre 2013

Incorrigible, hélas ! hélas !

(Allez, une dernière lecture pour Noël, celle de Marie Noël)

À none

« Lequel donc l'aimera davantage ?... (Luc, 7-42) »

« Le chemin plat et gris où pousse une herbe rase
Traîne indéfiniment deux ornières de vase...
C'est un chemin d'automne avec des hauts chardons.
Et le pâtre y conduit son troupeau de moutons
Nombreux, sales, serrés, avec le nez à terre.
Ce leur est un chemin d'autant plus salutaire
Qu'il va tout droit en plaine à l'opposé des bois
Où l'on dit qu'en hiver le loup rôde parfois.
Ici, des chaumes secs, et là, des palissades,
Par un vent aigre et sous un ciel des plus maussades
C'est un très bon chemin correct et sans danger,
Quand on y trouve de quoi manger.
Et les moutons – l'air de moudre une patenôtre –
S'en vont par là broutant dans les pas l'un de l'autre.

Moi, la chèvre, je suis le surplus du troupeau
Et je m'ennuie avec ces gens de tout repos
Qui font tout bonnement tous la même chose.
Je m'ennuie à mourir sur ce chemin morose.
Je n'aime pas – j'en ai le cerveau courbatu –
Marcher en foule ainsi sur un terrain battu ;
Je n'aime pas broutter l'herbe déjà tondue,
Ce petit foin sans goût, sans fleur inattendue...
Rien de nouveau, rien, rien... Tout est toujours pareil,
Pas même, pour changer, de l'ombre et du soleil,
Pas un obstacle au loin sur la campagne glabre
Qu'on devine et qui fait que d'avance on se cabre...

Aussi, dès que le Pâtre en son grand manteau bleu
Rempli de vent cherche l'espace et rêve un peu,
Je m'échappe, je cours à travers la campagne,
Je bondis pour trouver quelque peu de montagne,
Je grimpe à des talus très hauts de chemins creux.
On est très bien tout seul, sans moutons, très loin d'eux
Qui semblent tout au fond du val des pierres grises.
Les thyms inviolés ont des saveurs exquises...
Là je m'empêtre en la broussaille qui sent bon,
Avec la viorne, avec la ronce, vrai crampon.
Un brin d'eau luit au creux de quelque pierre fraîche
Et voilà que j'ai soif tout d'un coup... je la lèche,
Je cours, je broute ici, puis là... je perds du temps,
Je hume l'odeur froide et sauvage des vents ;
Je ne fais point de mal, mais je fais à ma tête.
C'est juste assez pour se sentir le cœur en fête,
Et j'ai tout oublié, les brebis et les loups
Et le Pâtre qui rêve avec des yeux si doux.
Mais lui, le pauvre gars, ne m'a pas oubliée.
Il me croit lasse et par derrière humiliée.
Pour me rendre courage il fait des sifflets doux,
Il m'interpelle avec des petits noms à nous...
Je l'entends, mais voilà qu'il me reste une touffe
De thym, encore une autre... Et puis en bas j'étouffe
Et je ne descendrai qu'avec l'ombre du soir
Quand les autres en file iront à l'abreuvoir,
Plus tard... un peu plus tard... pas encor... tout à l'heure.

Lui m'appelle, m'appelle, avec sa voix qui pleure
Et vraiment je voudrais n'avoir pas entendu,
J'en ai le cœur en amertume tout fondu...
Puis tout à coup, las d'appeler, las de m'attendre,
Il a tout laissé là ! – Que le loup vienne prendre,
S'il veut, tous ces moutons dociles, les voilà ! –
Il monte à travers champs – il a tout laissé là ! –
Par les mauvais sentiers, les ronces, les broussailles,
Il se fait mal, il a les pieds nus... Des pierrailles
Le blessent jusqu'au sang, mais il monte toujours,
Il approche, il me voit. Pour tant de méchants tours
J'endurerai ce qu'il voudra de justes gaules,
Mais il me prend, il m'emporte sur ses épaules
Puis le voilà qui me dorlote avec des mots
Dont un seul suffirait à guérir tous les maux.
Et je suis triste et si honteuse de ses peines
Que je n'ose plus voir – oh ! mes lourdes fredaines ! –
Sa face pâle et ses mélancoliques yeux,
Et ne plus ouïr ce ton miséricordieux.
Mais tandis qu'il me porte, en secret, je me serre
Sur son cou las un peu plus qu'il n'est nécessaire
Pour mêler une larme à sa pauvre sueur...

De nouveau le chemin plus morne où sans lueur
Comme un brusque rideau tombe le soir d'automne,
Toujours broutant, serrés, leur herbe monotone,
Les moutons du troupeau n'ont pas du tout bougé.
– Quand sauront-ils vraiment s'ils ont assez mangé ? –
Moi, je les suis, n'ayant plus faim, baissant la tête
Et le pis est – avoue-le pour être honnête –
Qu'un jour c'est sûr, hélas ! ce peut être demain,
Je laisserai comme aujourd'hui ce droit chemin
Qui jusqu'en mon remords se traîne et m'exaspère
Et mon trop faible cœur déjà s'en désespère.

Mais ô divin Pasteur si demain je m'en vais
Poussée à tous hasards d'un caprice mauvais
Seule ingrate au milieu de ces bêtes fidèles,
Ô Maître, malgré tout, ô Maître, aucune d'elles
– Et Vous qui savez tout, certes le savez bien,
Vous que je navre et qui ne m'en voulez de rien –
De ces brebis suivant la route au clair de lune,
Pas une autant que moi, l'indocile, pas une
Ne sait ô cher Berger combien vous êtes bon.

Et simplement je me fie à votre pardon,
Moi rebelle, têtue et bien toujours la même,
Incorrigible, hélas ! hélas ! mais qui vous aime ! »

Marie Noël in Les Chansons et les heures, 1921 ?

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