Journal des penchants du roseau

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dimanche 20 juin 2010

La Grossièreté de leur caractère est manifeste

La publication prochaine de La Chèvre jaune, ayant la Sicile de 1848 pour décor, et ma décision de vivre encore un peu plus à l'Ouest (1) m'ont décidé : relire le Kitâb Nuzhat al-mushtâq fî-khtirâq al-afâq (L'Agrément de celui qui est passionné pour la pérégrination à travers le monde) composé par celui qui est appelé communément Idrîsî pour le roi normand Roger II de Sicile au milieu du XIIe siècle. Ce livre fut opportunément réédité par GF Flammarion en 1999 sous le titre : Idrîsi, la première géographie de l'Occident, il reprend la traduction du chevalier Jaubert revue par Annliese Nef.

M'y plonger à nouveau me permit, au-delà de l'aspect fastidieux des distances topographiques, d'apprécier une déformation du monde autre que celle à laquelle nous sommes habitués. Aujourd'hui, pour simplifier à l'extrême, le monde est ce que Google maps révèle avec une précision extrême de certains détails toponymiques (pour être poli) et le flou ocre dans lequel subsiste des territoires mal connus de ceux dont le pouvoir est de cliquer. Une permanence pourtant relie ces deux mondes, celui du subtil et brillant Idrîsî et les ingénieux Larry Page et Sergey Brin : celle des préjugés et de leur colportage. Je ne parlerai pas aujourd'hui de celles des seconds – nous la vivons tous les jours – mais relèverai juste ce passage du Kitâb :

Abordant le sixième climat, première partie : itinéraires de la Bretagne qui va de l'Anjou au Finistère, de Saint-Michel à Sées, Idrîsî, curieusement (2), qualifie les habitants :

« Les habitants y sont généralement ignorants et la grossièreté de leur caractère est manifeste. »

Suivent quelques considérations géographiques amusantes et, hors clichés, assez instructives :

« Ces pays sont tous fertiles, luxuriants, et le souci des affaires y est réduit. Comme ils sont baignés du côté du couchant par la mer Ténébreuse, il y arrive continuellement des brumes, des pluies, et le ciel y est toujours couvert, particulièrement au-dessus des localités littorales de cette mer.

Les eaux de cette dernière sont épaisses et de couleur sombre, les vagues s'y élèvent d'une manière effrayante. Sa profondeur est considérable et l'obscurité y règne continuellement. La navigation y est difficile, les vents impétueux, et, du côté de l'occident, les bornes en sont inconnues.

Il y existe quantité d'îles inhabitées. Peu nombreux sont ceux qui osent s'y hasarder, et ceux qui le font, bien que doués des connaissances et de l'audace nécessaires, ne font que caboter sans s'éloigner de la terre ; encore le temps favorable pour ces expéditions se borne-t-il aux mois d'août et de septembre (...).

Malgré tout ce que cette mer présente d'effrayant, et malgré l'épaisseur de ses vagues, elle contient beaucoup de gros poissons, et on s'y livre à la pêche dans des lieux connus. On y trouve aussi des animaux marins d'une grosseur tellement énorme qu'ils ne peuvent être décrits et dont les habitants des îles intérieures emploient les os et les vertèbres en guise de bois pour construire leurs maisons. Ils en font aussi des massues, des javelines, des lances et des poignards. Ils utilisent les perles trouvées dans ces animaux comme une monnaie. Ils en tirent aussi des sièges, des échelles, et, en général, tous les objets qu'on fabrique ailleurs avec du bois. »

La grossièreté de mon caractère, nul doute, trouvera matière à s'épaissir !

Amusant, aussi, ces rappels de la taille et de l'importance de certaines villes du territoire qu'actuellement nous appelons France.

Sans surprise, nulle mention de Lille.
Sans surprise non plus, « Arras, ville magnifique, bien peuplée, industrieuse, commerçante, active, à la tête de vastes districts et circonscriptions (...).
Plus curieux, Paris : « Cette ville, de grandeur médiocre, environnée de vignobles et de vergers, est dans une île de la Seine, fleuve qui l'entoure de tous côtés ; elle est extrêmement belle et bien fortifiée. »
Étonné par « Marseille est une ville petite, mais de caractère urbain ; elle est entourée de vignobles et de champs cultivés. Elle est bâtie sur le versant d'un monticule de terre qui surplombe la mer », mais aussi par : « Vienne (...) Lyon (...) sont petites, mais ont un caractère urbain. » alors que « Bourges est l'une des principales ville de France. »
Sidéré par « Sées, grande ville qui fait partie de la France dont elle est une des villes les plus importantes, prospère, entourée d'un territoire fertile, luxuriant, très productif, bénéficiant de toutes sortes de bienfaits et couvert de vergers, de cultures et de vignobles contigus. »
Et d'autres qui me paraissent « naturels » : « Rennes (...) est prospère et ses ressources sont abondantes », « Saint-Michel, ville célèbre, moyenne, qui a tous les attributs d'une ville, est entourée de vignobles et de vergers et où il existe une église très fréquentée et très riche car elle est dotée de nombreux biens et main-morte. », Reims « ville considérable, prospère, sur les bords d'une rivière, entourée de vignobles, de vergers, de cultures, surtout céréalières, et de troupeaux », Rouen « ville très importante et très célèbre, sur la rive orientale du fleuve », « Angoulême est une ville considérable, florissante, entourée d'une forte enceinte et de champs cultivés fertiles. », « Bordeaux est une ville parfaite, renfermant toutes les ressources qui procurent le bien-être et où l'on trouve des fruits en quantité. »

Et penser que vu d'Abū Ẓaby, il est des clochemerles qui s'ignorent.

(1) même lorsqu'on l'est, nous trouverons toujours quelqu'un qui le sera un peu plus.
(2) il ne le fait guère pour les autres climats.

jeudi 27 mai 2010

Allons enfans gaîment, fredonna grand’mère

L’heure était à la révision d’un roman du XIXe siècle lorsque de Regardez dans la fêlure (1) je fis lecture. Un passage me précipita contre le zinc d’un café du Commerce cher à notre Marcel national, celui des Mirages. Raphaël Ader, dans son blog édité en m@nuscrit, extime après avoir eu les yeux rivés sur un reportage à propos de l’enseignement en France : « Ce qui me colle littéralement au plafond de surprise, c’est qu’il faut une heure et demie de palabres pour apprendre que, tout doucement, on revient à la division telle que je l’ai apprise, à la lecture telle qu’on me l’a enseignée. Faut-il que ce pays soit dans un état général tel qu’on expose ces solutions de bon sens comme des miracles qu’on devrait cacher pour ne pas faire peur aux non-croyants ! » L’effet de coude propre au comptoir est d’autant plus banal qu’il est exercé par l’ancien du bouge, celui dont la profondeur des rides excuse les ritournelles. Il est de bon ton d'acquiescer, de hocher la tête ou, mieux, de se moquer par quelque perfide ironie et rompre la monotonie des sillons épidermiques. Ce Raphaël, me dis-je, doit avoir une sacrée bouteille pour vanter, par le souvenir qu’il en a, l’enseignement qu’il aurait reçu bien avant les folles années achevant soixante (du XXe non du XIXe !). Surprise, cette bouteille était en plastique ; en ces années il naissait à peine et dût certainement subir l’enseignement qu’il évacua de ses souvenirs. Amusant comme l’apparition de quelques poils aux aisselles peut irrésistiblement donner l’envie de se vieillir et d’adopter prématurément une posture où le radotage approximatif tient lieu de sagesse.

Qui est le plus mal placé pour savoir quel enseignement il reçut ? N’est-ce l’enfant, l’infant, l’élève : celui qui a posteriori en parle ? Les souvenirs sont trop flous — un détail hypertrophié, des plages effondrées — magnifiés parfois, comme cette neige qui — toujours — sous nos latitudes fut abondante lorsque nous étions gamins. De l’A comme âne à Z comme zèbre — souvenir de cet abécédaire qui bien avant la naissance de Raphaël fut sur mon pupitre de 12e — je ne puis déduire que l’ânonnement fut décisif dans l’apprivoisement des caractères qui se lient et s’espacent pour faire ton et sens. Plus tard — l’AOC n’existait guère —, je me souviens de mon jeune frère lisant à haute voix : « vin de table » sans ne l’avoir appris jamais ni bu. Le « vin » ne m’étonna pas, il était servi, la « table » non plus, ses doigts s’y accrochaient, c’est ce petit « de », ce liant, il ne pouvait l’isoler et le lut pour le prononcer avec fierté.

Raphaël, croyez-vous vraiment qu'il existe une méthode pour apprendre à lire ? Une pour opérer une division ? Que vous les auriez connues ! Qu'elles ne puissent être multiples, malhabiles, coexistantes ?

N’est-ce leur croisement volontaire ou fortuit qui fait que nous pouvons goûter à nos lectures et à votre Regardez qui est joliment écrit, mais oh combien de son temps ?

(1) Regardez dans la fêlure, Raphaël Ader, éd. Léo Scheer, 2010.

mercredi 12 mai 2010

La lecture est l’acte obscène d’une société de voyeurs

En rangeant quelques papiers, j’ai retrouvé l’échange disciplinaire photocopié entre le chef d’un centre de tri postal et un agent – copain perdu de vue – à propos de la lecture. En ravivant ma mémoire, l’envie me prit de le reproduire ici et de l’introduire par l’article Lecture (Haine de la –) du Dictionnaire de Charles Dantzig parce que ces deux textes me font l’effet de miroirs réfléchissants aux discrètes déformations et altérations du tain. Je vous invite à vous y mirer aussi et regarder au-delà.

« Lecture (Haine de la –) : La lecture est un acte grave qui crée des remous dans tout notre être. Le premier drame en a été écrit par Cervantes : Don Quichotte est un homme infecté par la lecture des romans chevaleresques ; greffée sur son cerveau sentimental et sur son cœur idéologue, cela produit la poétique aventure qu’on connaît. Deux cent trente ans plus tard, à quinze ans d’intervalle, trois romans montrent des personnages dont la vie est bouleversée par la lecture : Lamiel (Stendhal, 1842), Modeste Mignon (Balzac, 1844), Madame Bovary (Flaubert, 1857). Quatre-vingts ans passent, et Montherlant, dans la série des Jeunes Filles (1936–1939), crée le personnage d’Andrée Hacquebaut, lectrice exaltée de l’écrivain Costals. Toujours des femmes et, à l’exception de Lamiel, pas bien malignes. La France, et l’Europe, prenez encore la nouvelle de Thomas Hardy, « Une femme imaginative », n’auront pas connu de période plus misogyne que les cent cinquante ans entre la mort de Madame de Staël (1817) et les années 1970.

Les hommes lisent moins que les femmes et la lecture est souvent pour eux, au mieux, de l’excentricité, au pire, un délit. Une occupation asociale. Une séparation ostensible des intérêts du monde, où ils se débattent, eux. Si l’organisation du snobisme public par l'État (Louis XIV, l’école républicaine) n’avait pas inculqué aux Français que cette aberration devait être considérée comme bien, il y aurait des crevaisons publiques d’yeux de lecteurs sur les places du pays. Elles seraient précédées d’exécutions d’écrivains, auxquelles assisteraient certains de leurs confrères.

J’ai souvent éprouvé la haine envers la lecture. Je lis en marchant. Dans mon adolescence, des non-lecteurs qui m’ont vu marcher le nez dans une Pléiade m’ont pris pour une espèce de séminariste. Tout le temps que j’ai été éditeur aux Belles Lettres, j’ai descendu la rue de Rennes de Montparnasse à Saint-Placide plusieurs fois par semaine ; une fois par semaine au moins, sur le trottoir en face de la Fnac, j’étais interrompu : « Un petit sondage ? » On m’interrompait alors que je lisais, on m’interrompait parce que je lisais : lire est non seulement une distraction qu’on peut interrompre sans gêne, mais un acte scandaleux qui, nous séparant de la pensée commune de la société, doit être interrompu ; je hais les sondeurs de la rue de Rennes. Ajoutez-y les pétitionnaires et les distributeurs de tracts qui agitent leur feuille de papier devant votre visage comme un torero sa cape et se pincent quand le taureau poursuit sa marche et sa lecture. Le 6 juillet 2002, remontant l’avenue Bosquet pour prendre le 63 qui me mènerait au Grand Action où j’allais revoir My Darling Clementine (« John, tu as déjà été amoureux ? – Non, j’ai toujours été barman »), je lisais le déchirant article « Afternoon of an Author » de Francis Scott Fitzgerald, quand un homme me croisa qui me dit d’un air doucereux : « Attention à la route ! » Vieux con. Dans un monde gouverné par des mandarins, ce serait cela le délit. Ce sont les Mongols qui dirigent : dans l’émission du Loft, où l’on filma des jeunes gens dans une maison trois mois durant, ceux-ci avaient la permission de baiser dans la piscine, mais pas de lire. La lecture est l’acte obscène d’une société de voyeurs. »

Charles Dantzig, Dictionnaire égoïste de la littérature française, Grasset & Fasquelle, 2005.

« Rouen CT, Avis de Constatation adressé à M. J.-P. D., grade : AEX.

 motif :

À 15h00 alors que vous étiez sur une position de travail Lipap je vous ai demandé de fermer votre livre. Vous avez refusé. J’ai renouvelé ma demande et vous avez maintenu votre refus affirmant qu’avec 8 années d’étude après le Bac vous étiez à même de maîtriser la situation en lisant. Veuillez fournir vos explications.
Le 7-03-91, Le Chef de Centre, Mme E. B.

réponse de l’intéressé :

Voir les trois pages ci-jointes. Le 14/03/1991, J.-P. D.

La lecture au Lipap : pourquoi pas ?

Le principal argument avancé pour interdire la lecture au Lipap est qu’elle est incompatible avec un travail correct. L’accusation portée contre moi est donc la suivante : soit M. D. fait semblant de lire et alors il se moque du monde, soit il ne fait pas semblant et donc il sabote le travail ! Dans les deux cas, c’est inadmissible.

Afin d’examiner le bien-fondé de cette accusation, récapitulons pour commencer les opérations auxquelles se trouve astreint l’agent chargé de la manipulation du courrier indexé. Elles sont au nombre de quatre : codage de la caissette, dépôt dans celle-ci des lettres arrivant sur le tasseur, étiquetage et pose de la caissette sur la boulisterie. Faisons à présent le tour des possibilités d’erreur : 1° mauvais codage de la caissette ; 2° insertion d’une étiquette dont l’intitulé ne correspond pas à la destination du courrier ; 3° erreur de disposition de la caissette sur la boulisterie.

Si l’on recherche maintenant en quoi la lecture peut entraver le bon déroulement du travail et favoriser les erreurs, que constate-t-on ? Qu’il n’y a pas de réponse à cette question tout simplement parce que la lecture s’effectue entre les opérations de codage et d'étiquetage, c’est-à-dire à un moment où la seule activité de l’agent consiste à saisir les lettres au fur et à mesure qu’elles affluent sur le tasseau et à les déposer dans la caissette attenante. Pour cette opération, nulle attention n’est requise et que le bras qui l’effectue soit de chair ou d’acier, mécanique ou humain, peu importe : ce qu’il faut, c’est un bras ! Croire que la lecture est préjudiciable au travail en ce moment précis de sa division technique, c’est postuler la nécessité de l’attention à l’instant où elle est superflue et de ce fait généralement disponible pour la conversation avec un collègue. Choisir l’écoute d’une personne absente que le livre rend artificiellement « présente » n’est certainement pas plus nuisible au travail que le commentaire de l’actualité ou du film de la veille sur la chaîne « x ». Que la distraction puisse parfois être à l’origine des erreurs recensées plus haut, c’est fort probable, mais estimer que la lecture est plus propice à cette distraction que le bavardage, c’est de l’obstination ou du parti pris. Si l’on décide d’interdire la lecture pour cause d’évasion illicite, par la pensée, hors du contexte postal, qu’on impose aussi le mutisme ! Tant que le droit à la parole existe, le droit à la lecture subsiste !

Mais allons au devant des arguties imaginées par de subtils « encadrants » pour faire comprendre à l’agent qu’il n’a pas encore assez bien effectué son travail lorsqu’il s’est contenté de jouer son rôle de « videur de tasseurs ». Il apparaît en effet que la détection des « fausses directions » causées par une défectuosité momentanée de la machine lui incomberait aussi... Sans doute il arrive occasionnellement que « l'exécutant » s’aperçoive de tel ou tel défaut et qu’il le signale à la « maintenance », laquelle seule possède les compétences techniques pour y remédier. Mais il semblerait que cela ne soit pas encore suffisant : seul, le caractère systématique de la recherche prouverait la bonne volonté réelle du « lipapeur » et voilà que se dessine un portrait robot du postier idéal qui compenserait l’ennui que lui procure l’extrême déqualification du travail par la recherche fébrile des déficiences de la machine ! Sa joie serait ainsi portée à son comble lorsqu’il aurait réussi à trouver quelques « fausses » qu’il brandirait avec fierté et on pourrait peut-être envisager la création d’une « prime » décernée à celui qui en aurait trouvé le plus ! À moins que le « sentiment du devoir accompli » ne suffise à son bonheur, ce qui est au fond le plus vraisemblable. Quiconque n’a pas le front soucieux lorsqu’il manipule le courrier laisse entrevoir qu’il n’est qu’un dilettante, indifférent à la « qualité de service » et à « l’image de la Poste » !

La question n’est pas de savoir s’il est possible de lire dans un tel contexte (on espère l’avoir prouvé), mais de savoir pourquoi cela dérange certains et pourquoi ils voudraient l’interdire. C’est ici le moment de placer le débat sur le terrain qui convient et de montrer que les motifs professionnels invoqués sont en fait un prétexte pour normaliser les récalcitrants, une tentative de brimade envers ceux qui laissent clairement entendre, dans le cadre même du travail, qu’il ne s’agit pas d’un métier mais d’une simple fonction dans la division sociale du travail, fonction d’autant plus pénible qu’elle est encore soumise à la division technique du travail.

Afin que l’idéologie d’entreprise apparaisse donc pour ce qu’elle est, c’est-à-dire un essai de camouflage de la réalité la plus crue, nous partirons ici de la remarque faite par M. Lelong, ministre des PTT en 1974 : « Travailler dans un centre de tri est, si j’ose dire, l’un des métiers les plus idiots qui soient. » Voilà au moins un homme qui ne s’embarrassait pas de circonvolutions et n’aurait probablement pas désavoué cet autre constat : « Le travailleur parcellaire devient même d’autant plus parfait qu’il est plus borné et plus incomplet. L’habitude d’une fonction unique le transforme en organe infaillible et spontané de cette fonction, tandis que l’ensemble du mécanisme le contrait d’agir avec la régularité d’une pièce de machine. » (Marx, Capital, L. I, S IV, Ch. XIV).

Dans un cas comme dans l’autre, la superfluité de l’esprit est bien présentée comme la caractéristique essentielle du travail ! Pourquoi donc, alors, en vouloir à ceux qui louent leurs bras, de chercher à garder l’usage de leur tête, lorsque la simplicité du travail l’autorise ? Au fond, ce qui est reproché à celui qui lit au Lipap (celui qui arrive à y lire !), c’est de montrer qu’il n’est pas dupe de la « culture d’entreprise » qui partout tente de s’infiltrer dans le monde du travail, de montrer qu’il a parfaitement conscience d’appartenir à ces « idiots » par milliers, dont un ministre cynique et maladroit a révélé l’existence en termes non équivoques ! Désormais de telles gaffes ne sont plus de mise et les méthodes de « gestion du personnel » se sont raffinées à l’école de l’hypocrisie et du « management participatif ».

Mais voyons d’un peu plus près ce qu’il en est de ce verbiage à la « Big Brother » ! On fait savoir avec force trompettes, et après avoir passé sur la vieille boutique un coup de badigeon « moderniste », que chacun est appelé à participer, dans la mesure de ses capacités, à une grande croisade de l’« innovation » que la Poste a lancée et pour la réussite de laquelle elle entend bien mobiliser son « intelligence toute entière » ! (Forum n° 42, Septembre 1990, Éditorial). Cette invitation est d’autant plus alléchante qu’on apprend aussi qu’il est question d’un passage « d’une logique d’obéissance à une logique de responsabilité » ! Rétablie en langage normal, cette rhétorique patronale signifie que le dernier des préposés est incité à se convertir en petit Taylor de la Poste et que des bourses seront offertes aux cireurs de godasses du Capital. Dans un style hybride qui emprunte au registre de l’armée aussi bien qu’à celui du sport, un appel a été lancé : il s’agit de « mobiliser les hommes » et de « développer la formation », ceci devant permettre « à chacun de se situer dans la chaîne du traitement du courrier et de se sentir plus responsable dans son rôle d’achemineur ou de distributeur. » (Forum n° 42 p. 6-7). Autrement dit, l’immense progrès réalisé depuis l’époque de M. Lelong consiste à faire en sorte qu’un travail à la portée d’un singe un peu amélioré puisse être revalorisé dans la tête du salarié et qu’à la conscience de l’aliénation du travail se substitue la satisfaction de prendre part à la guerre sainte de la concurrence, sous la bannière des « produits de la Poste » et en chantant plus fort que les machines de tri ! Voilà l’idéal qu’on nous propose !

Ainsi, ce dont on me tient rigueur n’est pas tant de « lire au Lipap » que de ne pas lire les « classiques » de la philosophie postale : Messages, Forum ou La Flamme ! On déguise l’accusation d’irrespect de l’idéologie du travail en accusation de négligence au travail. On ne me pardonne pas d’avoir compris que la « communication » c’est de la propagande, « l’appel à la responsabilité » celui à la servilité, la « motivation » le conformisme et la « culture d’entreprise » une entreprise d’inculture.

D’ailleurs, à tous les degrés de la hiérarchie, la promotion de la bêtise est à l’ordre du jour. Si l’on en doute encore, que l’on se reporte à l’étonnant article paru dans Messages n° 396 (juin 1990, p. 5) et dans lequel il est question, non plus cette fois de la formation de la « base », mais de celle de « l’élite » postale, en l'occurrence les « inspecteurs principaux » ! En ce qui concerne le concours de recrutement de ces derniers et la teneur des épreuves, « on considère en effet que le niveau de culture générale des inspecteurs a été suffisamment établi pour qu’ils soient dispensés de faire à nouveau leurs preuves « d’honnêtes hommes ». La compétence professionnelle aura désormais la priorité. » De quoi s’agit-il ici sinon de l’aveu implicite qu’il y a un seuil au-delà duquel la culture générale devient une entrave à l’exercice de la profession et qu’en conséquence sa présence devient indésirable ? La culture dite « générale », c’est-à-dire libre, désintéressée, non asservie au côté « professionnel » de l’homme, véhicule toujours un potentiel de critique qui, s’il se développait, ferait voler en éclats le monde du travail tel qu’il est actuellement donné. L’interdiction de la culture fait donc partie intégrante des mécanismes de contrôle de l’adaptation aux travaux les plus bêtes. Cela seul qui contribue à l’obscurcissement de la conscience et favorise l’atrophie du côté créateur de l’individu au profit de son côté consommateur est accueilli à bras ouverts. « Cercles de qualité » qui ne disent pas leur nom, les « consultations » du personnel n’ont que faire de toute forme d’intelligence non strictement inféodée à la logique du commerce et de la compétition internationale : le sourire glacial de l’homme d’affaires transparaît derrière les risettes paternalistes ! Comme dans Le Meilleur des mondes d’Huxley, il faut que l’on arrive à « aimer ce qu’on est obligé de faire. Tel est le but de tout conditionnement : faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper. »

Assurément, le langage de M. Lelong était on ne peut plus cynique. « Mais ne crions pas tant au cynisme. Le cynisme est dans les choses et non dans les mots qui expriment les choses. » (Marx, Misère de la philosophie). En quoi les Quilès, Cousquer et consorts sont-ils plus humains que leur prédécesseur ? Le travail dans un centre de tri est-il moins « idiot » en 1990 qu’en 1974 ? Le discours relatif à la « formation » des agents comme facteur de « revalorisation du métier » vise surtout à faire oublier ceci : « En même temps que le travail mécanique surexcite au dernier point le système nerveux, il empêche le jeu varié des muscles et comprime toute activité libre du corps et de l’esprit. La facilité du même travail devient une torture en ce sens que la machine ne délivre pas l’ouvrier du travail mais dépouille le travail de son intérêt. » (Marx, Capital, T. I, S. IV, ch. 15).

L’insolence n’est pas du côté de ceux qui se préservent comme ils peuvent contre les nuisances liées à la mécanisation, mais du côté de ceux qui, ayant pour seul but réel « d’utiliser au mieux les machines » (Forum n° 42, p. 7), feignent de se préoccuper aussi des hommes qui les font marcher.

J.-P. D. »

dimanche 3 janvier 2010

L'Être ouverte de Cécile Fargue

Une seconde lecture

« Mes paroles sont impuissantes à le décrire » : coquetterie de Stefan Zweig expirant de la bouche d'une femme aux vingt-quatre heures délicieuses et tourmentées lorsqu'elle voit les mains de l'homme jouant ; élégance qu'il me plut d'exposer (1) en d'autres lieux ; d'y entendre Yvelise suggérer la lecture d'une oeuvre inachevée, Voyage dans le passé, et rappeler celle qui l'ébranla et l'obséda : La Confusion des sentiments.

D'y relire ceci en guise d'incipit : « Nous vivons des myriades de secondes et pourtant, il n'y en a jamais qu'une, une seule, qui met en ébullition tout notre monde intérieur : la seconde où la fleur interne, déjà abreuvée de tous les sucs, réalise comme un éclair sa cristallisation - seconde magique, semblable à celle de la procréation et comme elle, cachée bien au chaud, au plus profond du corps, invisible, intangible, imperceptible -, mystère qui n'est vécu qu'une seule fois. »

De découvrir au petit matin cette lettre de Cécile Fargue, troublante, émouvante parce que ses mots semblent se rapprocher, tremblants, à tâtons, sans la révéler, de cette seconde, de sa seconde, cette larme née derrière la paupière et qui ne cesse de brûler doucement.

Arthur Morneplaine, 2009.

Lettre IV

Je me suis endormie au petit matin, les fenêtres grandes ouvertes, et c’est le cliquetis des gouttes sur le parquet qui doucement me réveille. De mon lit, je ne vois que le haut du ciel. Un ciel de coton, gris tranquille.

La pluie aussi est tranquille et sereine. J’aime ce temps de novembre perdu en plein juillet, j’aime voir ma peau qui frissonne avant de remonter le drap plus haut sur mes épaules.

Je ferme les yeux, en bas sur le trottoir, la musique des flaques. Cet air que rien ne change…

Je l’entends déjà ainsi, identique, ce matin-là. J’allonge mon pas à son rythme, je te rejoins. Il y a un café sur cette petite place, mais tu ne m’y attends pas. Tu es assis dans la cabine téléphonique. Les genoux sous le menton, tu ne m’as pas entendu arriver, je crois. Tu es trempé, je ne vois que ton profil. Tu as de longs cils et sur l’un d’eux encore accroché une goutte de pluie. La même que celles qui s’égrènent en chapelet de tes cheveux.

Tu tournes la tête, un clignement de paupières, la goutte a disparu, tu me souris.

J’ai de quoi aller prendre deux cafés, nous serons au chaud, il y a juste à retraverser la place. Et puis j’ai mon parapluie. La salle du rez-de-chaussée semble bondée, mais j’ai repéré une petite table en passant devant. Tu m’écoutes, regardes dans la direction du bar…

Ton pull, trois fois trop grand pour toi, te tombe jusqu’aux genoux et te colle aux os. Il y a des trous à la base des manches dans lesquels tu as glissé tes pouces, je ne vois que le bout de tes phalanges rougies de froid. Et ton omoplate droite saillante sous la laine, la tension de tes muscles sous la veine bleutée de ton cou, la fine mèche de cheveux collée sur ta mâchoire un peu crispée, tes narines fines qui palpitent…

Je vois tout soudain. Je ne regarde plus. Il n’est plus question de choix. Je ne décide plus de te regarder, je te vois, y suis obligée. Ton évidence éclate dans ma rétine. Je me fous de la pluie.

— Tu m’aimes ?

Trop d’évidence encore, je ne te réponds pas. Demande-moi si je respire.

— Alors, viens. Viens.

Tu prends mon parapluie et l’enfonces dans la poubelle. Tu me prends la main et m’aides à enjamber le muret qui nous sépare du petit parc qui, à cet endroit, descend entre pelouse et pierres glissantes.

— Ils sont tous rentrés, mais pas nous. Sens ! Sens comme ta peau brûle, comme elle a soif ! Et c’est la même eau. La même eau…

Tu nous plantes au milieu de la descente, t’allonges dans l’herbe détrempée et me fais me coucher sur toi. Calée entre tes cuisses, la tête sur ta poitrine, le ciel est presque blanc à force d’être gris, la lumière m’aveugle, je ferme les yeux. Tes doigts décollent doucement les cheveux égarés sur mon visage, tu m’offres à la pluie…

— La même eau qui nous trempe… C’est notre cadeau.

Ta main s’est posée sur mon front glacé et brûlant… L’odeur de la terre se mêle à celle de la laine. Une lente vapeur s’élève de nos corps, presque palpable, et nous enveloppe.

Nous n’avons rien, c’est vrai, rien que tout le reste.

Cécile Fargue, 2009.

(1) « Donc, ce soir là, étant entrée au Casino, après être passée devant deux tables plus qu'encombrées et m'être approchée d'une troisième, au moment où je préparais déjà quelques pièces d'or, j'entendis, avec surprise, à cet instant de pause entièrement muette, pleine de tension et dans laquelle le silence semble vibrer, qui se produit toujours lorsque la boule déjà prête à s'immobiliser n'oscille plus qu'entre deux numéros, - j'entendis, dis-je, tout en face de moi un bruit singulier, un craquement et un claquement, comme provenant d'articulations qui se brisent. Malgré moi, je regardai étonnée de l'autre côté du tapis. Et je vis là (vraiment, j'en fus effrayée !) deux mains comme je n'en avais encore jamais vu, une main droite et une main gauche qui étaient accrochées l'une à l'autre, comme des animaux en train de se mordre, et qui se serraient et s'opposaient farouchement, d'une manière si âpre et si convulsive que les articulations des phalanges craquaient avec le bruit sec d'une noix que l'on casse. »

« C'étaient des mains d'une beauté très rare, extraordinairement longues, extraordinairement minces, et pourtant traversées de muscles extrêmement rigides - des mains très blanches, avec, au bout, des ongles pâles, aux dessus nacrés et délicatement arrondis. Je les ai regardées toute la soirée, oui, je les ai regardées avec une surprise toujours nouvelle, ces mains extraordinaires, vraiment uniques ; mais ce qui d'abord me surprit d'une manière si terrifiante, c'était leur fièvre, leur expression follement passionnées, cette façon convulsive de s'étreindre et de lutter entre elles. Ici, je le compris tout de suite, c'était un homme débordant de force qui concentrait toute sa passion dans les extrémités de ses doigts, pour qu'elle ne fît pas exploser son être tout entier. Et maintenant..., à la seconde où la boule tomba dans le trou avec un bruit sec et mat et où le croupier cria le numéro... à cette seconde les deux mains se séparèrent soudain l'une de l'autre, comme deux animaux frappés à mort d'une même balle. »

« Elles tombèrent, toutes les deux, véritablement mortes et non pas seulement épuisées ; elles tombèrent avec une expression si accusée d'abattement et de désillusion, comme foudroyées et à bout, que mes paroles sont impuissantes à le décrire. Car jamais auparavant et jamais plus depuis lors je n'ai vu des mains si parlantes, dans lesquelles chaque muscle était comme une bouche et où la passion sortait presque tangiblement par tous les pores. »

« Pendant un moment, elles restèrent étendues toutes les deux sur le tapis vert, telles des méduses échouées sur le rivage, veules et sans vie. Puis l'une d'elles, la droite, se mit péniblement relever la pointe de ses doigts ; elle trembla, elle se replia, tourna autour d'elle-même, hésita, décrivit un cercle et finalement saisit avec nervosité un jeton qu'elle fit rouler d'un air perplexe entre l'extrémité du pouce et celle de l'index, comme une petite roue. Et soudain cette main s'arqua comme une panthère en faisant félinement le gros dos et elle lança ou plutôt elle cracha presque le jeton de cent francs qu'elle tenait, au milieu du carreau noir. Aussitôt, comme sur un signal l'agitation s'empara aussi de la main gauche qui était restée inerte ; elle se souleva, glissa, rampa même, pour ainsi dire, vers la main fraternelle toute tremblante, que son geste de lancement semblait avoir fatiguée, et toutes deux étaient maintenant frémissantes l'une à côté de l'autre ; toutes deux, pareilles à des dents qui, dans le frisson de la fièvre, claquent légèrement l'une contre l'autre, tapaient sur la table avec leurs articulations, sans faire de bruit. Non, jamais, jamais encore, je n'avais vu des mains ayant une expression si extraordinairement parlante, une forme si spasmodique d'agitation et de tension. Tout le reste de ce qui se passait sous cette grande voûte : le murmure qui remplissait les salons, les cris bruyants des croupiers, le va-et-vient des gens et celui de la boule elle-même, qui maintenant, lancée de haut, bondissait comme une possédée dans sa cage ronde au parquet luisant, - toute cette multiplicité d'impressions s'enchevêtrant et se succédant pêle-mêle et obsédant les nerfs avec violence, tout cela me paraissait brusquement mort et immobile à côté des deux mains frémissantes, haletantes, comme essoufflées, en proie à l'attente, grelottantes et frissonnantes, à côté de ces mains inouïes qui, en quelque sorte, me fascinaient en accaparant toute mon attention. »

« Mais enfin, je ne pus plus y résister : il fallut que je visse l'homme, que je visse la figure à laquelle appartenaient ces mains magiques ; et anxieusement (oui, avec une anxiété véritable, car ces mains me faisaient peur) mon regard glissa lentement le long des manches et jusqu'aux épaules étroites. Et, de nouveau, j'eus un sursaut de frayeur, car cette figure parlait la même langue effrénée et fantastiquement surexcitée que les mains ; elle avait à la fois la même expression d'acharnement terrible et la même (...). »

Extrait de Vingt-quatre heures de la vie d'une femme de Stefan Zweig, traduction Olivier Bournac et Alzir Hella, édition Stock.

mardi 22 décembre 2009

Vestine

Vestine

Oh ! Vestine, cela faisait longtemps que je voulais entendre le souffle de ta légende noire. À observer le limbe jaunissant, je sus que le pétiole s'étiolait, les feuilles s'offraient.
Tu sais, le livre qui les réunissait, je me suis précipité pour l'avoir en main, il était encore dans un bac lorsque j'ai pu m'en emparer.

Je l'ai feuilleté sans oser m'y plonger, lu ce qui en quatrième couverture était écrit d'une fonte minuscule: «la grosseur du caractère a été spécialement étudiée pour faciliter une lecture à voix haute», ai su qu'il fallait attendre: trouver un long chemin à parcourir à pied et murmurer ta légende sans le support d'un morceau d'ébonite pour me donner contenance. Rythmer la ponctuation d'un pas, les saccades de tes confidences par quelques moulinets du bras droit. Ce fut ce matin, juste avant midi.

Vestine, tu connais ma pudeur, celle que je mets en scène, celle que l'ombre aspire. Tu la sais parce qu'elle ne m'est propre. Oui, j'ai attendu un peu avant de te lire parce que je savais que tu me remuerais. Tu me rappellerais mon ami Athanase des Milles collines. Il m'invita début 94 à une soirée où nous fut annoncée la programmation de cette chute. Ce gouffre qui soudainement emporte notre civilisation et pis, notre humanité. Vestine, il faut te le dire, cette soirée je l'ai aimée, je n'ai pas cru à cette chute – du moins ni si profonde, ni si brutale, ni si inhumaine —, j'ai même chanté, dansé et aimé. Avril vint. Ce qui était annoncé, préparé, méticuleusement organisé eut lieu. Le «plus jamais ça» arboré comme collier de pacotille volait en éclat. Loin, loin de tout ça, je l'ai vécu charnellement et ai décidé de fuir, voyager deux ans, renouer des fils, changer d'axe, devenir sceptique toujours... même lorsque je plonge. Vite pourtant, vite pendant, cette chute ne fut plus qu'un murmure. Ce murmure m'obsède toujours; il est là, lancinant derrière, à côté, en surplomb de nos morts, de mes morts, de mes petites chutes.

Je fus saisi, dès tes premières paroles, par ta vitalité. Tes mots, leur articulation — surtout celle du genou devenu prothèse —, cette rencontre avec Nine, ah! Nine, et comme tu t'amuses à nous — enfin, me — donner quelques leçons d'orthographe et de grammaire. Vitalité qui ne m'a pas tant étonné; la souffrance enfouie en est un bon terreau. Tu m'as, cependant, surpris par la fine observation de ce qui nous meut, la facilité avec laquelle tu retournes les clichés, ceux d'ici, ceux de là-bas, comme de vieilles chaussettes afin de les laver mieux. Tu aimes te jouer de la cocasserie de nos conditions; tes yeux pétillent ; ils invitent à sourire, à marcher.

Mukagatare est enfouie en toi, elle te rappelle. Une fuite avec pour tout horizon la peur qui réunit ta mère, tes frères et sœurs, «Petite sœur» aussi et une foule de voisins apeurée. Cet exode angoissé qui s'engouffre dans la mue d'un serpent pour onduler, se tordre et se glisser dans la fissure d'une forêt, se protéger avec pour tout avenir le présent et l'abri de fortune. Et ce vertige, l'effondrement, qui ne permet de distinguer les parois, les êtres, les bourreaux, les victimes, les lâches, les hommes... les hommes... chair hurlante, chair riante, chair massacrée, chair enlacée et froide.

Mère est partie... si proche pourtant, Petite sœur ne mord plus.

Vestine, mords, mords fort !

Arthur Morneplaine, 2009.

Vestine, une légende noire, Virginie Jouannet-Roussel, Actes Sud Junior, 2009.