
Il est des corrections orthographiques qui signent une époque. Je me
rappelle le jour où l’on corrigea mon volontaire et Littré
« à priori » en cette union curieuse : « a-priori »,
hésitation à oser la locution latine a priori en évitant la légèreté
de l’accent grave. Plus récemment, mon « la magnifique Marc de
Montifaud » fut virilisé en « le magnifique ». Le genre
importe peu sans doute, celui de Marc n’était pas nécessairement bon ; mon
orthographe est souvent approximative.
Je me rappelle pourtant oser affirmer la semaine dernière que Marc de Montifaud – jetée
en prison suite à la parution des Vestales l’Église – avait eu deux
torts pour un écrivain : celui d’être née femme et de devenir garçonne au
XIXe siècle. Un siècle particulièrement redoutable pour qui ne portait pas
culotte ou son absence allongée contenant des attributs virils clairement
identifiables (n’oublions pas que ce siècle voit proliférer l’anthropométrie,
ses traités et leurs mesures radicales). Elle écrivait bien, pourtant, Marc.
George aussi me direz-vous... et cette Caro !
Me rappeler alors de Maupassant ; de ce sublime, injuste, stylé, voyou,
fin, jaloux, rat des quais d’écrivain qui, dans Le Gaulois, écrivit
ceci en 1883 :
Les Femmes de lettres
On a, dans le monde, dans le monde des lettres surtout, de certains sourires
quand on parle des femmes de lettres. Ce sont des bas-bleus, dit-on. Soit. Mais
les bas-bleus sont intéressants.
Beaucoup d’hommes, des philosophes éminents, condamnent en bloc toutes ces
femmes en vertu du principe général que voici : « La femme n’est pas
faite pour les travaux intellectuels. »
Ils en donnent la preuve, d’ailleurs, une preuve accablante. C’est que,
depuis l’origine du monde, aucune femme n’a produit un chef-d’œuvre, si court
qu’il soit. Elle n’a pas, malgré des qualités accessoires remarquables, les
qualités essentielles de l’esprit qui permettent d’imaginer, de raisonner,
d’observer, de pondérer, de mélanger, d’établir les proportions dans les
rapports absolus qui font d’une œuvre un chef-d’œuvre. Les femmes ont
répondu :
— Cela tient à un défaut d’éducation. Les femmes ne sont pas élevées comme
il faut pour leur permettre de produire des œuvres d’art.
Mais les philosophes ont riposté :
— Vous étudiez plus que nous la peinture et la musique ; vous
approfondissez la partie technique de ces deux arts autant qu’aucun homme. Or,
citez-moi une seule de vous qui ait jamais été un grand peintre ou un grand
musicien.
Un illustre penseur anglais explique ainsi cette infériorité :
— En comparant les facultés intellectuelles des deux sexes, on ne distingue
pas assez la réceptivité de la faculté créatrice. Ces deux choses sont presque
incommensurables ; la réceptivité peut exister — cela se présente souvent
— et être très développée là où il n’y a que peu ou même point de faculté
créatrice.
« Mais la plus grave des erreurs que l’on commet généralement en
faisant ces comparaisons, c’est peut-être de négliger la limite du pouvoir
mental normal. Chaque sexe est capable, sous l’influence de stimulants
particuliers, de manifester des facultés ordinairement réservées à
l’autre ; mais nous ne devons pas considérer les déviations amenées par
ces causes comme fournissant des points de comparaison convenables. Ainsi, pour
prendre un cas extrême, une excitation spéciale peut faire donner du lait aux
mamelles des hommes : on connaît plusieurs cas de gynécomastie, et on a
vu, pendant des famines, de petits enfants privés de leurs mères être sauvés de
cette façon. Nous ne mettrons pourtant cette faculté d’avoir du lait, qui doit,
quand elle apparaît, s’exercer aux dépens de la force masculine, au nombre des
attributs du mâle. De même, sous l’influence d’une discipline spéciale,
l’intelligence féminine donnera des produits supérieurs à ceux que peut donner
l’intelligence de la plupart des hommes. Mais nous ne devons pas compter cette
capacité de production comme réellement féminine si elle est aux dépens des
fonctions naturelles. La seule vigueur mentale normale féminine est celle qui
peut coexister avec la production et l’allaitement du nombre voulu d’enfants
bien portants. Une force d’intelligence qui amènerait la disparition d’une
société si elle était générale parmi les femmes de cette société, doit être
négligée dans l’estimation de la nature féminine, en tant que facteur
social. »
Donc, les vraies femmes de lettres sont des phénomènes — pardon, mesdames.
Mais, par cela même qu’elles sont des phénomènes, elles doivent nous sembler
plus précieuses, dans le bon sens du mot, plus intéressantes, plus curieuses à
étudier, à connaître. Leur rareté fait leur prix. Et ce serait un livre
curieux, celui qui nous dirait l’histoire de l’intelligence féminine, de
l’intelligence créatrice des femmes, depuis Sapho jusqu’à Mlle Marie
Colombier.
Ce qu’on pourrait, en général, reprocher à tous ces écrivains en robe, c’est
l’absence de cette chose subtile, indéfinissable, qu’on appelle l’art. Force
mystérieuse que produisent certains esprits d’élite, souffle inconnu qui glisse
dans les mots, harmonie insaisissable, âme de la phrase, que sais-je ? On
ne peut dire où réside, d’où vient, comment s’exhale ce parfum délicat des
livres. Mais on sait qu’il est, on le sent, on le subit, on s’en grise. La
femme, en général, quel que soit son génie, ne connaît point, ne produit point,
et ne comprend guère cette chose vague et toute-puissante.
Le Beau littéraire n’est point ce qu’elle cherche. La première des
femmes-écrivains, George Sand, ne semble jamais avoir été effleurée par ce mal
étrange, par cette torture des artistes que travaille l’amour, l’appétit, la
rage du style. Et style n’est pas le mot qu’il faudrait employer. La langue ne
fournit pas de terme pour exprimer cette idée de l’harmonie littéraire, de
cette concordance des mots avec les choses, qui est l’art. La femme s’efforce
souvent d’exprimer ses rêveries ; sans avoir jamais été atteinte par la
fièvre de l’adjectif, par la grande passion du verbe. Elle écrit naïvement,
souvent très bien, sans recherche, avec aisance. On peut classer en deux camps
les femmes-auteurs :
1° Celles qui ont un tempérament d’écrivain ;
2° Celles qui ont de la grâce et de l’esprit.
Je veux citer quelques-unes de celles dont on parle le plus.
La plus connue est assurément Mme Juliette Lamber. Hantée par l’amour de la
Grèce, elle conçoit un livre comme un sculpteur rêve une statue. Elle croit aux
dieux, aux choses antiques, aux formes pures, aux grands sentiments, et elle
produit des œuvres en qui revit quelque chose de l’autrefois païen. Belle d’une
beauté puissante et saine, sans coquetterie apprise, sans maniérisme aucun,
elle est bien la femme de son âme et de ses croyances.
Mais un nouveau roman de cet écrivain est sur le point de paraître, Païenne.
C’est alors qu’il conviendra de parler longuement du livre et de l’auteur.
Voici une autre femme de lettres qui ne ressemble guère à Mme Juliette
Lamber. Celle-là, c’est une Parisienne moderne, et une raffinée, et une
coquette, en littérature, naturellement. Elle signait jadis des chroniques
charmantes du nom de Thilda, au journal La France, et d’autres, non moins
charmantes, du nom de Jeanne, au Gil Blas. Aujourd’hui, elle est devenue
Jeanne-Thilda, et publie un livre excellent, ayant pour titre : Pour se
damner.
C’est un recueil de fines nouvelles, joyeuses, bien nées, un peu poivrées
parfois, mais jamais trop. Cela est alerte, bien français, bien spirituel et
bien galant. On sent Paris dans ce livre, on y sent le boulevard et le salon.
Le style élégant garde une sorte de grâce féminine ; il sent bon comme un
bouquet de corsage ; et vraiment quelque chose de subtilement amoureux
semble courir dans les pages. Pour se damner est bien le titre qu’il
fallait.
L’auteur, Jeanne-Thilda, est une grande femme à la chevelure ardente, à
l’œil hardi, à la taille élégante ; elle aime le monde, on le sait ;
elle aime les hommages, on le devine ; elle aime toutes les élégances et
tous les raffinements de la vie, on le sent. Je prédis un grand succès à votre
livre.
J’ouvris un jour, par hasard, un roman intitulé L’Idiot. C’était une œuvre
singulière, naïve et puissante. L’auteur, doué remarquablement, mais inhabile,
révélait un vrai tempérament d’écrivain, instinctif, sans raisonnement ni
science.
On sentait qu’il devait écrire d’abondance, laissant couler les phrases et
les choses, simplement, sans apprêt, sans artifice. Et cette simple manière
donnait parfois des effets singulièrement beaux. Cet homme voyait juste par
nature ; il avait l’œil d’un observateur, et cependant il gâtait souvent
des pages excellentes et justes par l’inexpérience de son imagination, par des
inventions inutiles, par une abondance regrettable.
Son pseudonyme me surprit. Paria-Korigan ! Pourquoi cet étrange
accouplement de mots baroques ? Une femme seule pouvait avoir combiné ce
nom plus bizarre qu’heureux. L’Idiot est une femme, en effet.
Et cette femme possède des qualités bien rares dans son sexe. Elle est
douée, elle est née avec un cerveau de romancier remarquable. Elle fera,
certes, des livres, de vrais livres qui contiendront de la vraie vie, et de
vrais paysages, et des sensations vraies. Si j’avais un conseil timide à lui
donner, ce serait de se méfier de son imagination et de son enthousiasme ;
car ses qualités maîtresses sont justement les qualités contraires :
l’observation, la vision juste, l’intuition nette des choses. Elle a un
tempérament d’homme auquel se mêle une exaltation de femme.
De toutes les femmes de lettres de France, Mme Henry Gréville est celle dont
les livres atteignent le plus d’éditions. Celle-là est surtout un conteur, un
conteur gracieux et attendri. On la lit avec un plaisir doux et continu ;
et, quand on connait un de ses livres, on prendra toujours volontiers les
autres. Mmes Georges de Peyrebrune, Gyp, Mary Summer, de Grandfort, ont écrit
aussi des œuvres pleines de qualités charmantes. Mme de Montifaud, cette
victime de l’intolérance des mâles, chassée de partout, emprisonnée, honnie
pour des livres qui n’auraient pas fait sourciller signés d’un homme, a donné,
certes, des preuves de talent. Mais avez-vous lu ce récit exquis, depuis
longtemps célèbre d’ailleurs, qui s’appelle Le Péché de Madeleine ?
L’auteur ?… On nomme tout bas Mme Caro. Qui que vous soyez, madame,
pourquoi ne faites-vous plus rien ?
Guy de Maupassant, Les Femmes de lettres, Le Gaulois, 1883.
(photo : Marie-Amélie Chartroule, Mme Quivogne de Montifaud, pseudonyme
Marc de (1849-1912), bibliothèque
médiathèque de Lisieux)