Journal des penchants du roseau

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jeudi 18 février 2010

Le prix unique du livre et ses effets pervers 1

Nul doute que le prix unique du livre a permis le maintien d'un réseau dense de librairies « indépendantes » sur le territoire français. Et, autant vous le dire franchement, j'y tiens autant qu'au pain boulangé artisanalement, même si, il faudrait être aveugle pour ne pas s'en rendre compte, l'indépendance des libraires s'amenuise à mesure que le pain s'industrialise : des pâtons texturés, aromatisés, calibrés sillonnant l'asphalte au rythme de la livraison des stocks de livres aux criardes couvertures à distribuer, rayonner, pilonner.

Certes, le prix unique du livre évite à quelques mammouths d'écraser la diversité que seules des souris trompeuses pourraient, en catimini et marginalement, sauvegarder.

Pourtant le prix unique du livre nivelle lui aussi. Il est adapté aux structures industrielles d'édition.

Un exemple ?

Je décide de publier Bleu Terre, je sais qu'un libraire pour vivre a besoin d'une ristourne d'environ 30 %, souvent plus, rarement moins. Je dois bien acheminer ce livre jusqu'à ce libraire, prendre à ma charge les frais de port : il faut donc au minimum que je compte ces deux postes pour établir le prix de vente unique de Bleu Terre.

Le seul subterfuge légal trouvé pour proposer ce livre à un prix plus abordable lorsque je le vends directement est la pré-commande avant sa sortie officielle. C'est chouette, mais c'est une contorsion qui ne m'amuse pas.

Ceci dit la loi sur le prix du livre dit une autre chose : « Tout détaillant doit offrir le service gratuit de commande à l'unité », ce qui signifie qu'aucun marchand de livre, qu'il soit en librairie, en superette, ou en amazone ne peut légalement dire : je ne peux vous le commander. Elle ne précise pas, par contre, la marge minimale qu'un détaillant peut exiger. Je n'ai pas encore reçu de commande via une boutique multinationale en ligne, mais il est sûr qu'elle ne pourra bénéficier de ma part d'une ristourne préférentielle : je préfère la réserver à des libraires qui ont des livres une autre considération, même si, pour tout un tas de raisons, commander de cette manière peut être agréable d'autant que le service de commande et d'envoi est souvent de bonne qualité.

Quand je pense que d'aucuns commencent à réfléchir sur le prix unique des fichiers numériques, j'ai quelques frissons... Moi ? Je les donne.

mardi 16 février 2010

Madame le Maire de Rouen : invitation à festoyer demain me presse !

« Nous souhaitons beaucoup de chance à notre apprenti libraire et s’il réussit dans son entreprise, nous l’inviterons à festoyer aux frais d’Itinéraires de Normandie, pour célébrer le plus fameux Conard de toute la Normandie ! »

Telle est la chute de l’éditorial d’Yves Buffetaut dans la revue qu’il a eu la gentillesse de m’adresser en ce jour de Mardi gras. Madame le Maire, rappelez-vous, cette entreprise n’est pour vous qu’une formalité réjouissante : faire résonner et tambouriner la Conardie là où l’abbaye de Saint Amand fut éventrée.

Il me presse de festoyer et même si « le plus fameux » me semble immérité, je suis en matière de Conardie un apprenti attentif.

Christian Domec, apprenti Conard.

PS : et céder à la débauche d’un Saint Amant...

La Débauche

Nous perdons le temps à rimer,
Amis, il ne faut plus chômer ;
Voici Bacchus qui nous convie
A mener bien une autre vie ;
Laissons là ce fat d’Apollon,
Chions dedans son violon ;
Nargue du Parnasse et des Muses,
Elles sont vieilles et camuses ;
Nargue de leur sacré ruisseau,
De leur archet, de leur pinceau,
Et de leur verve poétique.
Qui n’est qu’une ardeur frénétique;
Pégase enfin n’est qu’un cheval,
Et pour moi je crois, cher Laval,
Que qui le suit et lui fait fête
Ne suit et n’est rien qu’une bête.

Morbieu ! comme il pleut là dehors !
Faisons pleuvoir dans notre corps
Du vin, tu l’entends sans le dire,
Et c’est là le vrai mot pour rire ;
Chantons, rions, menons du bruit.
Buvons ici toute la nuit,
Tant que demain la belle Aurore
Nous trouve tous à table encore.
Loin de nous sommeil et repos ;
Boissat, lorsque nos pauvres os
Seront enfermés dans la tombe
Par la mort, sous qui tout succombe,
Et qui nous poursuit au galop,
Las ! nous ne dormirons que trop.
Prenons de ce doux jus de vigne;
Je vois Faret qui se rend digne
De porter ce dieu dans son sein,
Et j’approuve fort son dessein.

Bacchus ! qui vois notre débauche.
Par ton saint portrait que j’ébauche
En m’enluminant le museau
De ce trait que je bois sans eau ;
Par ta couronne de lierre.
Par la splendeur de ce grand verre,
Par ton thyrse tant redouté.
Par ton éternelle santé.
Par l’honneur de tes belles fêtes,
Par tes innombrables conquêtes.
Par les coups non donnés, mais bus.
Par tes glorieux attributs,
Par les hurlements des Ménades,
Par le haut goût des carbonnades,
Par tes couleurs blanc et clairet,
Par le plus fameux cabaret,
Par le doux chant de tes orgies.
Par l’éclat des trognes rougies,
Par table ouverte à tout venant,
Par le bon carême prenant.
Par les fins mots de ta cabale,
Par le tambour et la cymbale,
Par tes cloches qui sont des pots.
Par tes soupirs qui sont des rots.
Par tes hauts et sacrés mystères.
Par tes furieuses panthères.
Par ce lieu si frais et si doux.
Par ton bouc paillard comme nous,
Par ta grosse garce Ariane,
Par le vieillard monté sur l’âne.
Par les Satyres tes cousins,
Par la fleur des plus beaux raisins.
Par ces bisques si renommées,
Par ces langues de bœufs fumées,
Par ce tabac, ton seul encens.
Par tous les plaisirs innocens.
Par ce jambon couvert d’épice.
Par ce long pendant de saucisse,
Par la majesté de ce broc.
Par masse, tope, cric et croc,
Par cette olive que je mange.
Par ce gai passeport d’orange,
Par ce vieux fromage pourri,
Bref, par Gillot, ton favori,
Reçois-nous dans l’heureuse roupe,
Des francs chevaliers de la coupe,
Et, pour te montrer tout divin,
Ne la laisse jamais sans vin.

dimanche 14 février 2010

Ah ! ça ! l'esprit Conard a émigré de Conardie en Bretagne intérieure

bococo

Au moment de vous souhaiter la 新年快乐, je reçois ceci de mon clown préféré :

Le mardi 16 février, à l’occasion du Mardi gras, la compagnie BOCOCO de Bretagne intérieure, (non subventionnée par CG, DRAC, Région, ODDC, non sponsorisé par l’industrie agroalimentaire) vous convie à 16h, place Général de Gaulle à St Brieuc (devant les grilles de la préfecture).

La Grosse Commission-22, emmenée par Monsieur Algues Vertes - Algues Bleues, composée de Chantal Jano, Secrétaire d’Etable, d’un bouc, d’un coq et d’un cochon et accompagnée des compères aux pilons à sonnailles, soumettra au préfet des Côtes d’Armorc’h son rapport tant attendu sur les algues vertes et les algues bleues qui lui a été depuis un certain temps commandé.

Le bon peuple des badauds est invité à se joindre sans manière à la cohorte bigarrée des gras messagers.

Dans la capitale étique de la Conardie étriquée, bonne graine et moult pots de vins devraient être imités et pris.

新年快乐

tipule tigrée

(photo, Tipule tigrée, Gilles Gonthier, licence creative common)

samedi 6 février 2010

Wikipedia n'aime pas les Conards

Je tente de rédiger un articulet sur Wikipedia (1) à propos des Conards, ils sont redirigés vers con dans cette encyclopédie. Son contenu ? Le voici :

Conard, membre d'une société bouffonne particulière aux villes de Rouen, d'Évreux et de Cherbourg qui se masquait et se livrait à toutes sortes de joyeusetés, de licences, de facéties lors des jours gras au XVe et XVIe siècles. Le Conard de Rouen était à Paris le Badin, le Turlupin, à Poitiers le Mau-gouverne, à Dijon la Mère folle.

Bibliographie

  • Les Triomphes de l'abbaye des Conards, Nicolas Dugord, Rouen, 1587.
  • Les triomphes de l'abbaye des Conards avec une notice sur la fête des fous par Marc de Montifaud, Librairie des Bibliophiles, Paris, 1874.
  • Conard, Pierre Larousse, Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle.
  • Les Conards de Rouen, les penchants du roseau, 2009.

Mais un robot, répondant au doux nom de Salebot, n'arrête pas de m'embêter. Il me dit que j'emploie des mots grossiers et fusille mes modifications.

Je lui ai envoyé un commentaire : Rediriger conard vers con me paraît expéditif, d'autant que les Conards eurent leurs heures de gloire pendant près de deux siècles. Ils surent même réjouir le roi Henri II lors de son entrée royale à Rouen en 1550 (voir l'article Wikipedia concernant ce roi). Le spectacle nautique représenté par ce tableau fut mis en scène et joué furieusement par les fameux Conards de Rouen. Une ressource en anglais vous paraîtra, peut-être, plus crédible...

Christian Domec.

Que croyez-vous qu'il advint ? Salebot a supprimé mon commentaire : il contenait des grossièretés.

Je jette momentanément l'éponge et vais sortir, un petit crachin (2) m'appelle.

Christian, apprenti et encore mal dégrossi.

(1) qu'un temps j'appelais Rapminot, étymologie oblige (voir ci-dessous).
(2) c'est la bruine qui est appelée ainsi en Conardie.

31. Le samedi 24 mai 2008 par Christian

(+) Maintenir suite à une bonne correction.

La première est de citer les références étymologiques : rendre à Rabelais ce qui lui revient (encyclopedia).

La deuxième est de franciser : comme pour la blague le blogue de à Léo.

Franciser ce deuxième membre : enfant, gosse, minot.

Franciser également le premier membre : wiki qui de l'Hawaïen wiki wiki = rapide, vite le tronque à demi. Disons rap ou vi.

Proposition : Rebaptiser wikipédia en rapgosse ou viminot. Rapminot serait mieux.

Dès que trois sources indépendantes auront repris ce terme : Rapminot, Wikipédia devra l'adopter, sinon il disparaîtra de fait du champ sémantique : ce que l'on ne nomme pas n'existe pas.

Dans une salle de classe nous entendrons désormais à la place du désuet : "Consultez votre Gaffiot" ; l'admirable "Requêtez votre Rapminot".

La plus célèbre source indépendante ne l'a pas encore validé, mais cela ne saurait tarder.

samedi 30 janvier 2010

Ipad ? je reste sceptique

Serviette

ipad was not found in the Cambridge Advanced Learner's Dictionary
Did you spell it correctly? Here are some alternatives:

pad noun (MATERIAL)
/pæd/ n C
a piece of soft thick cloth or rubber which is used to protect a part of the body, give shape to something or clean something

Je ne connaissais encore les cycles de la lune. Cet avertissement : « attention ! fosse septique, prière de jeter les serviettes et les cotons usagers dans le récipient prévu à cet effet » m'intriguait. Je ne savais que nous passions de l'objet rougi, rafraîchi et conservé à celui brun, jetable et recyclé. Qu'un grenier ne suffisait plus pour contenir des trésors poussiéreux. Que l'industrie la plus durable serait celle du traitement des déchets de toute nature, objets désarticulés et broyés : que la consommation ferait vite place à l'accumulation éphémère. Que le temps du silence, de l'imagination, serait envahi de bip sonores échantillonnés.

L'ipad, cette serviette synthétique qui ravira, je n'en doute pas, notre ami Chris-Éric Ergans (1) me laisse sceptique pour le moins. Elle réussit pourtant à en faire rire quelques-uns.

(1) qui donc a bien pu me dire que sous le nom d'une montagne du bassin de l'Oisans vous alliez être édité et publié sur du beau papier ?

(photo d'Yvonne Tsang, licence creative common)

dimanche 24 janvier 2010

Plus la ficelle est grosse plus elle devient leurre

Leurres

[enquête ultra rapide dans le monde des leurres ; les pièces à conviction sont regroupées ici : du moins tant qu'elles ne seront effacées.]

Inscrit sur la plate-forme facebook, je reçois un message public d'un certain Richard Joffo envoyé à la cantonade et disant ceci :

« j'ai reçu 2 messages de participants au concours de nouvelles s'inquiétant de ne pas recevoir d'informations.
D'autres qui, légitimement, s'étonnaient de voir des nouvelles qui avaient été mises sur le forum, avoir été récupérées par des responsables de sites qui les ont publiées à leur tour.

Pour ce qui concerne le Magazine Nosart's pour lequel j'ai lancé cet appel, sachez que je n'ai pas de nouvelles de la responsable depuis quelques semaines et qu'elle ne répond pas à mes appels. J'ai transmis, comme prévu, les nouvelles qui m'ont été adressées et je suis dans la même expectative que chacun d'entre vous. Et je comprends votre impatience et, pour certains, votre irritation.
Dès que j'aurais réussi à avoir les informations, je vous les transmettrai sans tarder.

Pour ce qui concerne les nouvelles qui auraient pu être "piratée" sur le forum, une avocate est en train d'étudier les aspects juridiques de cet affaire afin, si la loi nous y autorise, de demander des explications (et plus si possible) à ceux qui ont publié ces nouvelles sans autorisation. »

Diantre ! Il est question de pirates, d'une avocate anonyme, d'un concours sans nouvelles, d'un magazine confidentiel, d'impatience et d'irritation. Pas de quoi fouetter un chat. Un plat assez ordinaire au service imprécis. Message mis à la poubelle.

Un peu plus tard, triant mes messages, je tombe sur celui – du même Richard Joffo, le 26 août 2009 – annonçant ce fameux concours, contenant en lui tous les ingrédients d'un piège à gogos (surligné par moi) :

« Concours de Nouvelles

En partenariat avec le magazine NOSARTS.

Réservé aux auteurs qui n’ont jamais été publiés à compte d’éditeur.
(Les auteurs auto édités ou publiés à compte d’auteur peuvent participer mais doivent envoyer une nouvelle INÉDITE).

Les nouvelles devront être déposées dans le groupe : ÉCRIRE et faire ÉDITER son PREMIER LIVRE dans le FORUM au sujet : CONCOURS DE NOUVELLES.

Nouvelle inédite
Sujet : Libre
Format : Minimum 3 feuillets – Maximum 30 feuillets (1 feuillet : 1500 signes espaces compris – l’outil statistique dans les outils de Word permet de compter).
Faire figurer avec votre texte : nom, adresse, tel portable, adresse email.

Les nouvelles seront présélectionnées par Richard Joffo et un responsable de NOSARTS.

Un jury composé notamment de responsables du Magazine NOSARTS (Directrice de publication, responsable de la rubrique littéraire) sélectionnera un certain nombre de nouvelles qui seront publiées sur le site http://www.nosarts.com et soumis aux votes des abonnés au site (l’abonnement est gratuit).

Les nouvelles sélectionnées seront publiées dans un recueil édité par NOSARTS et certaines d’entre elles dans le magazine bimestriel NOSARTS diffusé à 20 000 exemplaires (et progressivement à + de 50 000).

La publication dans le recueil fera l’objet d’un contrat d’édition rémunéré à 15 % pour les auteurs (à répartir).
La publication dans le magazine sera faite à titre promotionnel et sera accompagnée d’un portrait de l’auteur.

L’envoi des nouvelles sera clos le 15 octobre 2009. »

Est-il nécessaire de commenter ce message public ?

Oui ?

Brièvement, alors... Un certain Richard Joffo en partenariat avec un magazine dont il ne précise pas le nom des responsables, demande à tout auteur « obscur » de communiquer son nom, son adresse, son numéro de téléphone, son adresse email sur un forum public et l'incite grandement à s'abonner (et de faire abonner ses amis) sur le site de ce magazine pour voter pour la nouvelle dont il est si fier. Pensez donc, cette revue est diffusée à 20 000 exemplaires et bientôt 50 000 dit la boule de cristal. Bref, une campagne publicitaire assez ordinaire.

Le jour même, les premiers ferrés vont émettre des doutes : « Heuu... On doit noter des éléments perso dans la liste de discussion ? Comment garantir la protection des informations personnelles ? (ce n est pas pour faire la rabat-joie mais c'est bon à savoir) », d'autres publier leur nouvelle sur le forum avec de jolis numéros à appeler, un peu kamikazes, mais bon, pourquoi pas. Une centaine d'autres (« Bonjour... nous avons reçu une centaine de nouvelles ! », Richard Joffo le 16 octobre), vont faire confiance à Richard Joffo et lui envoyer leurs coordonnées et nouvelle par email.

L'attente commence, anxieuse pour certains. Le 22 décembre Richard Joffo précise que la publication du choix effectué par Nos'Arts est imminente : « c'est imminent... cela ne dépend plus de moi mais de l'équipe de NOSARTS.. ».

L'attente continue, à l'orée de l'année nouvelle. Des « nouvellistes » enquêtent, ils découvrent que sur la plateforme utilisée par Nos'Arts pour mettre en ligne leur revue se trouve toutes les nouvelles envoyées par mail à Richard Joffo, mais plus grave, leurs coordonnées complètes... : la mise en ligne a été effectuée par la même personne, pour la revue comme pour ces données nominatives, un certain Robinson Mendez, responsable diffusion. Nos'Arts, « le magazine de tous les talents » (sic), n'hésite pourtant pas à mettre en exergue de son site le traditionnel : « aucune donnée personnelle ne sera ni donnée ni vendue ». Ça ne mange pas de pain.

Ce 22 janvier, coup de théâtre : la directrice de la publication, Sandrine Morvan annonce avoir été victime d'un accident grave le... 13 décembre – Richard Joffo, voyons, vous l'ignoriez le 22 ? -, se débattre avec des difficultés financières – Richard Joffo, vous dites que la diffusion était en pleine expansion ? – et se battre pour son projet... Nous n'en doutons pas.

Alors que penser de tout ça ? Il n'est pas question ici de mettre la sincérité des différentes personnes en doute : Sandrine Morvan se bat et doit trouver des relais, Robinson Mendez tente de diffuser au maximum, Richard Joffo est un bel ambassadeur et transmet, en aveugle, des missives, l'avocate n'a pas de nom et les Nouvellistes écrivent.

Ah oui, peut-être, tout simplement, apprendre à lire... (je ne vais pas me faire des amis !)

(photo de Jean-Louis Vandevivère, Leurres, licence creative common))

vendredi 22 janvier 2010

Lorsque le la devient le ♪ ♫

Il est des corrections orthographiques qui signent une époque. Je me rappelle le jour où l’on corrigea mon volontaire et  Littré  « à priori » en cette union curieuse : « a-priori », hésitation à oser la locution latine a priori en évitant la légèreté de l’accent grave. Plus récemment, mon « la magnifique Marc de Montifaud » fut virilisé en « le magnifique ». Le genre importe peu sans doute, celui de Marc n’était pas nécessairement bon ; mon orthographe est souvent approximative.

Je me rappelle pourtant oser affirmer la semaine dernière que Marc de Montifaud – jetée en prison suite à la parution des Vestales l’Église – avait eu deux torts pour un écrivain : celui d’être née femme et de devenir garçonne au XIXe siècle. Un siècle particulièrement redoutable pour qui ne portait pas culotte ou son absence allongée contenant des attributs virils clairement identifiables (n’oublions pas que ce siècle voit proliférer l’anthropométrie, ses traités et leurs mesures radicales). Elle écrivait bien, pourtant, Marc. George aussi me direz-vous... et cette Caro !

Me rappeler alors de Maupassant ; de ce sublime, injuste, stylé, voyou, fin, jaloux, rat des quais d’écrivain qui, dans Le Gaulois, écrivit ceci en 1883 :

Les Femmes de lettres

On a, dans le monde, dans le monde des lettres surtout, de certains sourires quand on parle des femmes de lettres. Ce sont des bas-bleus, dit-on. Soit. Mais les bas-bleus sont intéressants.

Beaucoup d’hommes, des philosophes éminents, condamnent en bloc toutes ces femmes en vertu du principe général que voici : « La femme n’est pas faite pour les travaux intellectuels. »

Ils en donnent la preuve, d’ailleurs, une preuve accablante. C’est que, depuis l’origine du monde, aucune femme n’a produit un chef-d’œuvre, si court qu’il soit. Elle n’a pas, malgré des qualités accessoires remarquables, les qualités essentielles de l’esprit qui permettent d’imaginer, de raisonner, d’observer, de pondérer, de mélanger, d’établir les proportions dans les rapports absolus qui font d’une œuvre un chef-d’œuvre. Les femmes ont répondu :

— Cela tient à un défaut d’éducation. Les femmes ne sont pas élevées comme il faut pour leur permettre de produire des œuvres d’art.

Mais les philosophes ont riposté :

— Vous étudiez plus que nous la peinture et la musique ; vous approfondissez la partie technique de ces deux arts autant qu’aucun homme. Or, citez-moi une seule de vous qui ait jamais été un grand peintre ou un grand musicien.

Un illustre penseur anglais explique ainsi cette infériorité :

— En comparant les facultés intellectuelles des deux sexes, on ne distingue pas assez la réceptivité de la faculté créatrice. Ces deux choses sont presque incommensurables ; la réceptivité peut exister — cela se présente souvent — et être très développée là où il n’y a que peu ou même point de faculté créatrice.

« Mais la plus grave des erreurs que l’on commet généralement en faisant ces comparaisons, c’est peut-être de négliger la limite du pouvoir mental normal. Chaque sexe est capable, sous l’influence de stimulants particuliers, de manifester des facultés ordinairement réservées à l’autre ; mais nous ne devons pas considérer les déviations amenées par ces causes comme fournissant des points de comparaison convenables. Ainsi, pour prendre un cas extrême, une excitation spéciale peut faire donner du lait aux mamelles des hommes : on connaît plusieurs cas de gynécomastie, et on a vu, pendant des famines, de petits enfants privés de leurs mères être sauvés de cette façon. Nous ne mettrons pourtant cette faculté d’avoir du lait, qui doit, quand elle apparaît, s’exercer aux dépens de la force masculine, au nombre des attributs du mâle. De même, sous l’influence d’une discipline spéciale, l’intelligence féminine donnera des produits supérieurs à ceux que peut donner l’intelligence de la plupart des hommes. Mais nous ne devons pas compter cette capacité de production comme réellement féminine si elle est aux dépens des fonctions naturelles. La seule vigueur mentale normale féminine est celle qui peut coexister avec la production et l’allaitement du nombre voulu d’enfants bien portants. Une force d’intelligence qui amènerait la disparition d’une société si elle était générale parmi les femmes de cette société, doit être négligée dans l’estimation de la nature féminine, en tant que facteur social. »

Donc, les vraies femmes de lettres sont des phénomènes — pardon, mesdames. Mais, par cela même qu’elles sont des phénomènes, elles doivent nous sembler plus précieuses, dans le bon sens du mot, plus intéressantes, plus curieuses à étudier, à connaître. Leur rareté fait leur prix. Et ce serait un livre curieux, celui qui nous dirait l’histoire de l’intelligence féminine, de l’intelligence créatrice des femmes, depuis Sapho jusqu’à Mlle Marie Colombier.

Ce qu’on pourrait, en général, reprocher à tous ces écrivains en robe, c’est l’absence de cette chose subtile, indéfinissable, qu’on appelle l’art. Force mystérieuse que produisent certains esprits d’élite, souffle inconnu qui glisse dans les mots, harmonie insaisissable, âme de la phrase, que sais-je ? On ne peut dire où réside, d’où vient, comment s’exhale ce parfum délicat des livres. Mais on sait qu’il est, on le sent, on le subit, on s’en grise. La femme, en général, quel que soit son génie, ne connaît point, ne produit point, et ne comprend guère cette chose vague et toute-puissante.

Le Beau littéraire n’est point ce qu’elle cherche. La première des femmes-écrivains, George Sand, ne semble jamais avoir été effleurée par ce mal étrange, par cette torture des artistes que travaille l’amour, l’appétit, la rage du style. Et style n’est pas le mot qu’il faudrait employer. La langue ne fournit pas de terme pour exprimer cette idée de l’harmonie littéraire, de cette concordance des mots avec les choses, qui est l’art. La femme s’efforce souvent d’exprimer ses rêveries ; sans avoir jamais été atteinte par la fièvre de l’adjectif, par la grande passion du verbe. Elle écrit naïvement, souvent très bien, sans recherche, avec aisance. On peut classer en deux camps les femmes-auteurs :

1° Celles qui ont un tempérament d’écrivain ;
2° Celles qui ont de la grâce et de l’esprit.

Je veux citer quelques-unes de celles dont on parle le plus.

La plus connue est assurément Mme Juliette Lamber. Hantée par l’amour de la Grèce, elle conçoit un livre comme un sculpteur rêve une statue. Elle croit aux dieux, aux choses antiques, aux formes pures, aux grands sentiments, et elle produit des œuvres en qui revit quelque chose de l’autrefois païen. Belle d’une beauté puissante et saine, sans coquetterie apprise, sans maniérisme aucun, elle est bien la femme de son âme et de ses croyances.

Mais un nouveau roman de cet écrivain est sur le point de paraître, Païenne. C’est alors qu’il conviendra de parler longuement du livre et de l’auteur.

Voici une autre femme de lettres qui ne ressemble guère à Mme Juliette Lamber. Celle-là, c’est une Parisienne moderne, et une raffinée, et une coquette, en littérature, naturellement. Elle signait jadis des chroniques charmantes du nom de Thilda, au journal La France, et d’autres, non moins charmantes, du nom de Jeanne, au Gil Blas. Aujourd’hui, elle est devenue Jeanne-Thilda, et publie un livre excellent, ayant pour titre : Pour se damner.

C’est un recueil de fines nouvelles, joyeuses, bien nées, un peu poivrées parfois, mais jamais trop. Cela est alerte, bien français, bien spirituel et bien galant. On sent Paris dans ce livre, on y sent le boulevard et le salon. Le style élégant garde une sorte de grâce féminine ; il sent bon comme un bouquet de corsage ; et vraiment quelque chose de subtilement amoureux semble courir dans les pages. Pour se damner est bien le titre qu’il fallait.

L’auteur, Jeanne-Thilda, est une grande femme à la chevelure ardente, à l’œil hardi, à la taille élégante ; elle aime le monde, on le sait ; elle aime les hommages, on le devine ; elle aime toutes les élégances et tous les raffinements de la vie, on le sent. Je prédis un grand succès à votre livre.

J’ouvris un jour, par hasard, un roman intitulé L’Idiot. C’était une œuvre singulière, naïve et puissante. L’auteur, doué remarquablement, mais inhabile, révélait un vrai tempérament d’écrivain, instinctif, sans raisonnement ni science.

On sentait qu’il devait écrire d’abondance, laissant couler les phrases et les choses, simplement, sans apprêt, sans artifice. Et cette simple manière donnait parfois des effets singulièrement beaux. Cet homme voyait juste par nature ; il avait l’œil d’un observateur, et cependant il gâtait souvent des pages excellentes et justes par l’inexpérience de son imagination, par des inventions inutiles, par une abondance regrettable.

Son pseudonyme me surprit. Paria-Korigan ! Pourquoi cet étrange accouplement de mots baroques ? Une femme seule pouvait avoir combiné ce nom plus bizarre qu’heureux. L’Idiot est une femme, en effet.

Et cette femme possède des qualités bien rares dans son sexe. Elle est douée, elle est née avec un cerveau de romancier remarquable. Elle fera, certes, des livres, de vrais livres qui contiendront de la vraie vie, et de vrais paysages, et des sensations vraies. Si j’avais un conseil timide à lui donner, ce serait de se méfier de son imagination et de son enthousiasme ; car ses qualités maîtresses sont justement les qualités contraires : l’observation, la vision juste, l’intuition nette des choses. Elle a un tempérament d’homme auquel se mêle une exaltation de femme.

De toutes les femmes de lettres de France, Mme Henry Gréville est celle dont les livres atteignent le plus d’éditions. Celle-là est surtout un conteur, un conteur gracieux et attendri. On la lit avec un plaisir doux et continu ; et, quand on connait un de ses livres, on prendra toujours volontiers les autres. Mmes Georges de Peyrebrune, Gyp, Mary Summer, de Grandfort, ont écrit aussi des œuvres pleines de qualités charmantes. Mme de Montifaud, cette victime de l’intolérance des mâles, chassée de partout, emprisonnée, honnie pour des livres qui n’auraient pas fait sourciller signés d’un homme, a donné, certes, des preuves de talent. Mais avez-vous lu ce récit exquis, depuis longtemps célèbre d’ailleurs, qui s’appelle Le Péché de Madeleine ?

L’auteur ?… On nomme tout bas Mme Caro. Qui que vous soyez, madame, pourquoi ne faites-vous plus rien ?

Guy de Maupassant, Les Femmes de lettres, Le Gaulois, 1883.

(photo : Marie-Amélie Chartroule, Mme Quivogne de Montifaud, pseudonyme Marc de (1849-1912), bibliothèque médiathèque de Lisieux)

lundi 4 janvier 2010

Casse-toi, alors, pauvre con - votre vue me donne trouble

(en un temps où certains parlent – tels des « anthropomètres » – d'une illusoire identité, je recopie ce billet)

Dans un article intitulé : Le Président veut-il la peau de Mme de La Fayette ?, j’apprends que l’auteur du distingué "Casse-toi, alors, pauvre con..." s’en reprend finement pour la troisième fois à La Princesse de Clèves.

J’aimerais, ci-dessous, mettre en vis-à-vis deux échanges célèbres. Où la civilisation des mœurs s’exprime-t-elle ?

Echange n° 1 :

Contexte : le Président, gaillardement, met la main à un inconnu à moitié tourné (coincé dans la foule) :

L’Inconnu : Ah non, touche moi pas.
Le Président : Casse-toi, alors...
L’Inconnu : Tu me salis.
Le Président : Casse-toi, alors, pauvre con...

Echange n° 2 :

Est-il possible, lui disait-il, que je puisse n’être pas heureux en vous épousant ? Cependant il est vrai que je ne le suis pas. Vous n’avez pour moi qu’une sorte de bonté qui ne peut me satisfaire ; vous n’avez ni impatience, ni inquiétude, ni chagrin ; vous n’êtes pas plus touchée de ma passion que vous le seriez d’un attachement qui ne serait fondé que sur les avantages de votre fortune, et non pas sur les charmes de votre personne.

Il y a de l’injustice à vous plaindre, lui répondit-elle ; je ne sais ce que vous pouvez souhaiter au-delà de ce que je fais, et il me semble que la bienséance ne permet pas que j’en fasse davantage.

Il est vrai, lui répliqua-t-il, que vous me donnez de certaines apparences dont je serais content, s’il y avait quelque chose au-delà; mais au lieu que la bienséance vous retienne, c’est elle seule qui vous fait faire ce que vous faites. Je ne touche ni votre inclination ni votre cœur, et ma présence ne vous donne ni de plaisir ni de trouble.

Vous ne sauriez douter, reprit-elle, que je n’aie de la joie de vous voir, et je rougis si souvent en vous voyant, que vous ne sauriez douter aussi que votre vue ne me donne du trouble.

Je ne me trompe pas à votre rougeur, répondit-il ; c’est un sentiment de modestie, et non pas un mouvement de votre cœur, et je n’en tire que l’avantage que j’en dois tirer.

Pour la fine bouche, je ne résiste pas à recopier l’avertissement du libraire (Claude Barbin) au lecteur :

« Quelque approbation qu’ait eu cette Histoire dans les lectures qu’on en a faites, l’Auteur n’a pû se resoudre à se déclarer, il a craint que son nom ne diminuât le succès de son Livre. Il sait par expérience, que l’on condamne quelquefois les Ouvrages sur la médiocre opinion qu’on a de l’Auteur, et il sait aussi que la réputation de l’Auteur donne souvent du prix aux Ouvrages. Il demeure donc dans l’obscurité où il est, pour laisser les jugements plus libres et plus équitables, et il se montrera néanmoins si cette Histoire est aussi agréable au Public que je l’espère. »

La Princesse de Clèves, Marie-Madeleine de La Fayette, 1678.

CD, 2007.

jeudi 31 décembre 2009

Merci Grégoire..

Grégoire XIII

... de nous avoir déniché une date commune pour que nous nous souhaitions des vœux alors que nous faisons ripailles. Certes, quelques scélérats, près de 428 ans après votre décision, ne s’y soumettent pas. Des barbares, des sauvages, des anachorètes, des fêlés, des asociaux... Nous penchons souvent vers eux, mais, cher Grégoire, avons une pensée vers ceux qui observent votre bulle Inter gravissimas, la poursuivent des yeux de peur qu’elle n’éclate. Pourquoi ? Parce qu’aussi nous frémissons de les voir réjouis.

Les roseaux trémulent leur vœux,

Un roseau parmi eux, le 31 décembre 2009.

(photo : Grégoire XIII, pape, 1502-1585, attribuée à Eiulsius, domaine public)

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