Journal des penchants du roseau

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vendredi 10 octobre 2014

Bienvenue aux lecteurs

Étude, Frédéric Leighton

« Le propre des grands livres est que chaque lecteur en est l'auteur. »

Amélie Nothomb.

(à suivre)

(Étude, Frederic Leighton)

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Lire les articles de Julie Proust-Tanguy.

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samedi 11 mai 2013

Le vin, Sancerre : appel à poèmes et à textes courts

(image issue de l'Atelier des Arts et Métiers du Livre - Callibris - Patricia Muller : callibris.fr)

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Patricia Muller, calligraphe-enlumineur à La Charité-sur-Loire est à la recherche de textes courts ou de poésies inédits, sur le thème - en particulier - du vin, pour une exposition dans le Sancerrois.

Vous avez ça dans votre besace ou une muse - de la pulpe de ses grains - vous inspire : n'hésitez pas à poster dans l'espace commentaires, ci-dessous, les fruits de vos vendanges.

Patricia, j'en suis sûr, viendra les apprécier. Je lui transmettrai vos coordonnées (l'adresse email renseignée pour l'envoi du commentaire) si elle me les demande.

Enivrons-nous donc !

Ah ! un verre de Sancerre pour déguster un Crottin de Chavignol !

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Premiers textes proposés :

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Je ne connais pas de meilleur plaisir
Que d’aligner sur une table
Un verre de vieux vin
Du fromage de chèvre
Et une fugue de Beethoven
De préférence l’après-midi
Assis au creux d’une mansarde
Avec au loin un bout de ciel
Sur les toitures qui se lézardent
Juché sur son morceau de mie
Goûter le chèvre qui se partage
Entre la brique et le ciment
Et le liant d’un vin de garde
– Et, prisonnier de ce doux rêve,
D’une vieille France chauvine et fière
Sentir se perdre dans le ciel
Les pieux accords de violoncelle

Nicolas Gracias

(à noter que Nicolas Gracias vient de publier Symphonie fiduciaire et autres nouvelles chez Xenia éditions)

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Tant de centres d'intérêt - la vie ?
Une grappe de raisons.

Serge Cazenave-Sarkis

(Serge a écrit Hirondelle ou martinet ?, en cours de publication aux éditions de l'Abat-jour. Une souscription est ouverte ici)

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DIMANCHE DE FÊTE

Un visage rond et coloré, des yeux bleus pétillants, un chapeau noir à rebord entouré d’un ruban de couleur. Noir en automne et hiver, blanc au printemps et en été.

Mémé Coquart, c’est ainsi que l’appellent les enfants. Pas tous les enfants. Mémé Coquart, privée de descendance, adopte sans procédure administrative, les enfants des pasteurs, peu importe les enfants, peu importe les pasteurs.

Elle habite un petit appartement qui jouxte le temple et de sa fenêtre veille sur le jardin du presbytère. Elle nourrit, écoute, console, défend sa progéniture envers et contre toute attente des parents débordés par son investissement hors du commun.

Elle passe du premier âge à l’adolescence sans connaître la moindre crise. Mémé Coquart s’octroie, ainsi, une occupation quasi permanente dans le foyer pastoral avec une courtoisie et une tenue irréprochables.

Elle appelle ses enfants « ma fille » ou « mon fils » et dès leur quatorzième année, soucieuse de certaines convenances, elle remplace « mon fils » par « monsieur » suivi du prénom. Les garçons sont sous sa tutelle et elle se fait, volontiers, la complice d’évasions dispensant ses adoptés des sermons paternels.

Outre son rôle d’éducatrice, Mémé Coquart s’occupe de la librairie du temple. Ce n’est pas une bibliothécaire assoiffée de littérature, c’est la gérante de la société anonyme au capital illimité, je veux parler de la Maison de Dieu.

Le dimanche midi, elle invite deux amies de son âge à déjeuner. La veille, la cour embaume les fumets du futur gueuleton. Ses plats sont accompagnés des vins les plus fins et cette joyeuse tablée de triplettes toutes veuves inspirerait plus d’un peintre.

Le repas dominical terminé, les amies chapeautées, rosies et rassasiées regagnent le temple pour assister au sermon de la fin du dimanche. Juste avant l’office, Mémé Coquart, mensuels en bandoulière, soudainement investie d’une mission de conquérante de la Foi, passe rang par rang pour vendre « La Onzième Heure ». Le titre du journal lui semble suffisamment évocateur pour convaincre les fidèles de la nécessité du débours immédiat.

Les récalcitrants ne trouvent aucune compassion à ses yeux, et sa verve de colporteur largement assistée par l’éther des spiritueux, transforme vite ce lieu de recueillement en champ de batailles.

Mémé Coquart, le chapeau bousculé, dépassée par son propre désordre, court faire son mea-culpa auprès du pasteur qu’elle appelle à l’aide pour calmer les esprits.

Confuse de s’être laissée emporter jure, mais un peu tard, que ce dimanche de fête ne l’y reprendra pas.

Élisabeth Loussaut

(dont un recueil de récits intitulé Les Premiers Souvenirs sortira prochainement aux Éditions Le Chat qui louche - Québec)

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Nul besoin d’être germain pour aimer puissance, Herr,
Toi qui t’enivres de cette musique dont tu encenses air,
Toi, Etranger, qui vers la quête du sens erres,
Ne perds de temps et rends toi en Sancerre.

Fraissinet

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Désirs
Ensoleillés... De l'envie à l'avis !
Vignes grisantes,
Inoculant en tables réjouies,
Nez rosis,
Savants sucs choisis.

Sandy Dard

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Voué à des cérémonies païennes et brutales
Dans le vacarme d'une nuit sans fin, au glas
glacé d'un unique rêve , le son de son pas.
Puis l'alcool m'emporte au souvenir fragile de ses bras.

Loiez

(Loiez est musicien et photographe, mais aussi un dégustateur éclairé de Saint-Nectaire)

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Le vin versé salue l'aurore
Le vin perdu enivre les nuages
L'amour qui n'a pas d'âge
À ses lèvres toujours adore
Ce goût de lie ce lien violet
Que le destin délie, aigrelet

Roger Bertozzi

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J'aime bien celui-ci... Il n'est, hélas, pas inédit :

« Ô Dieu ! Je m'esbahis de la gorge innocente
Du bouc qui tes autels à ta feste ensanglante
Sans ce père cornu, tu m'eusses point trouvé
Le vin par qui tu as tout le Monde abreuvé
Tu avisas un jour, par l'espais d'un bocage
Un grand bouc qui broutait la lambrunche sauvage
Et tout soudain qu'il eut de la vigne brouté
Tu le vis chanceler tout ivre d'un côté
À l'heure tu pensas qu'une force divine
Estoit en cette plante et béchant sa racine
Soigneusement tu fis ses sauvages raisins. »

Ronsard in Hymne à Bacchus.

Celui-ci, non plus, suggéré par Serpentin coloré :

Le sancerre était frais, nous l'avons bu trop vite,
Tes larmes aux Muses m'alarment, ma muse,
Mon enfant chérie, ne doute pas de moi.

Gabriel Matzneff in Super flumina Babylonis

vendredi 21 septembre 2012

Entretien avec Véra Stépanowa

Chagall - Bestiaire et musique

Au cours de la lecture des billets de ce journal vous avez pu découvrir des entretiens avec les auteurs ayant publié un livre ou plusieurs du côté des penchants. Entretiens avec Cécile Fargue Schouler pour la page facebook des penchants du roseau, mais aussi avec Savina, Marianne,..., et moi-même.

Aujourd'hui je lance un nouveau type d'entretiens, celui avec des commentateurs de ce journal – peu importe son ou ses titres dans d'autres lieux et circonstances. Et, vous l'auriez parié, je l'inaugure par celui de celle qui aime se parer de mille et une toilettes. Qui tour à tour, amuse, agace, enchante, menace, horripile, intéresse, émeut, sourit, se gausse, peste, glorifie, voue aux gémonies, interroge, menace, se rétracte, me fout parfois dans des situations impossibles ; j'ai nommé Véra Stépanowa. Vous me direz : « n'est-elle pas aussi un auteur puisque publiée dans le recueil Infinis paysages ? », je vous répondrai, certes, certes, qui ne l'est pas d'ailleurs, mais – même si nous parlerons sans doute de son rapport à l'écriture – ce n'est pas cette Véra-ci qui sera mise sur le grill (tiédasse quand même), mais la commentatrice la plus prolixe des penchants du roseau.

Comme tous les entretiens que j'ai pu vivre, je ne prépare pas les questions, il se fera donc en direct différé : j'envoie la première question et, en lisant la réponse je prendrai tout mon temps pour proposer la suivante. Je ne puis dire, à l'heure où j'écris ces lignes – qui sont celles de l'invitation faite à Véra – si l'entretien s'épuisera vite ou, au contraire, sera interminable. S'il intéressera ou lassera. Nous verrons bien quand y mettre un point final.

Enfin, pour corser un peu le tout, je mettrai en ligne, jour après jour, chaque question et chaque réponse, en garantissant qu'il n'y aura ni censure ni auto-censure (en cela, vous pouvez, je crois, me faire confiance).

Christian Domec : Véra, en êtes-vous d'accord ?

Véra Stépanowa : Ma réponse est oui !

CD : Véra, je vous en remercie. Entrons, si vous le voulez bien dans le vif. Au dessus de votre nez un tableau de Chagalov. Que dis-je ? L'artefact numérique de la photo d'une toile de Chagall (nous nous habituons innocemment à confondre le réel et sa représentation atrophiée où sont édulcorés la texture, la pâte, l'angle et les couleurs ; bref l'âme d'une œuvre ; représentation qui devient à son tour plus réelle que l'original). Je ne saurais exactement vous dire pourquoi, mais ce tableau, ce que j'y vois, ressemble à l'image que je me fais de vous. Chagall, vous l'aimez ? Pourquoi ?

V.S. : Oui, Christian, vous avez raison. Merci de me poser cette double question même si, à chaud, celle où vous évoquez la ressemblance avec le tableau choisi m’a, fort curieusement, émue plus que nécessaire. Car malgré qu’il y ait peu de peintres auxquels, à vrai dire, je ne sois sensible - y compris les dessins d’enfants (sourire) j’aime beaucoup Chagall, c’est vrai. Il n’est pas impossible que cet attrait doive remonter à l’enfance, malgré que je l’aie découvert - ou redécouvert - relativement tard, il me semble, puisque je n’ai pas souvenir de l’avoir étudié à l’école. Car les premières grandes « émotions esthétiques » éprouvées durant les quelques ans passés dans une école d’art - où d’ailleurs je suis parvenue à m’inscrire grâce à mille ruses, la famille paternelle jugeant que etc. – donc penchaient surtout vers les grands classiques de la Renaissance ; en particulier Michel-Ange et Léonard de Vinci que littéralement je vénérais… Plus tard j’ai eu un gros coup de cœur pour Ingres, Géricault, Delacroix. Je pense que j’étais attirée par la force et la puissance de leur « patte » comme on dit. Je fuyais ce qui me semblait trop « joli », je pense. Puis il y eut la vie et ses aléas. Mais je crois pouvoir dire aujourd’hui, que j’ai appris, pu grandir, s’il en est, autant grâce aux peintres qu’aux livres. Alors pourquoi Chagall ? Et si justement c’était parce je ne sais pas dire pourquoi ? Sauf que s’il n’en fallait choisir qu’un seul à emporter dans mon jardin secret, ce serait lui, sa tendresse, sa poésie, « sa liberté onirique » ? (*)

(*) (Je ne sais si ça se dit).

CD : Mille ruses pour vous inscrire à une école d'Art, dites-vous. Sans les énumérer toutes pourriez-vous nous faire part de deux, trois d'entre elles ?

V.S. : Oui, je vois que vous..., mais quand j’ai dit mille, ce n’était qu’une façon de parler. Une seule suffirait. Cela m’a échappé, tout simplement. Mais je sais que vous ne vous privez jamais de titiller mon "penchant coupable" pour la démesure. Mais quant à votre nouvelle question, je pense qu’il serait préférable, du moins pour ce qui me concerne, de la reporter à plus tard, ou même peut-être à jamais. Car y répondre, d’abord serait me donner beaucoup trop d’importance, mais aussi parce que le nœud qui s’est pris soudain à la gorge au simple rappel des circonstances liées à une de ses « ruses » a provoqué, comme par enchantement, et au vu les « conditions atmosphériques » du moment, le désir farouche de me choisir un garde-fou contre toute risée éventuelle. Car pour ce qui est de jouer les kamikazes, il paraît que j’ai déjà donné. Je crois que je vais de ce pas vous demander - est-ce bien le terme exact en français ? – de bien vouloir que je « lève la main »...Mais tout en gardant le sourire ! Bien entendu.

CD : Oui, « bien entendu », un entretien n’est pas un interrogatoire, nous devons pour le poursuivre bien entendre nos réponses surtout lorsqu’elles questionnent. Une fuite donc, provisoire, qui n’est peut-être pas étrangère à votre attrait pour la « liberté onirique », celle qui suinte des tableaux de Chagall, de ses empâtements fondus où se détachent des formes liées les unes aux autres pour se distendre à emplir l’espace. Est-ce de cette école d’art que vous vint le désir de peindre ?

V.S. Non, pas du tout. J’ai presque envie de dire que c’est le contraire. Mais je ne suis pas sûre d’avoir bien compris votre question. Parlez-vous de « l’école de Chagall » ou de celle que je suis parvenue à fréquenter malgré les quelques obstacles indépendants de ma volonté ? Un institut que, du reste, je dus quitter en catastrophe pour trois raisons, dont une seule est louable…

Bref, aussi loin que je m’en souvienne, je pense avoir toujours eu un truc en main pour griffonner. Il paraît que déjà toute petite, mon entourage avait décelé, décidé, que j’avais, comme on dit, des dispositions pour la chose. Rien de plus commun, somme toute, me direz-vous, tous les enfants dessinent. Pourtant, mon premier souvenir, c’était en Allemagne, à Hambourg très précisément. Je ne pouvais avoir qu’un ou deux ans à peine. Je me revois encore en train de crayonner - non sur tout ce qui bouge, mais sur tout ce qui pouvait y avoir comme surface plane à « squatter » - toute une foule de personnages qui, en quelque sorte, me tenaient compagnie. Oui, à deux ans c'est fort tôt, mais pourtant c'est vrai.

La période ne se prêtant guère ni aux jouets ni aux livres, donc ce furent les murs de la chambre (pour les réfugiés, il n’y en avait qu’une seule pour cinq personnes), ainsi que l’unique livre en notre possession, qui furent l’objet de tous mes « massacres ». Dont cet énorme volume relié et doré sur tranche, de couleur vieux bois de rose, comprenant l’œuvre complète de Lermontov, le seul vestige familial sauvé par ma Babouchka lors de sa fuite de Russie.

Plus tard, je me dessinais des poupées découpées dans du carton pour repeupler « ma classe » de "demoiselles" d’école. Mais plus tard encore, quand j’ai pris un certain goût pour les livres anciens, je fus quand même effrayée, voire très choquée, de m’apercevoir que mes parents m’avaient laissé faire. Je suppose que c’est une des raisons pour lesquelles il m’arrive de « corner » les pages d’un livre… mais de poche seulement !

Post-Scriptum : pensez-vous vraiment que ce que je raconte ici puisse intéresser quelqu’un ? Je viens encore de m’entendre (une autre copine qui me proposait un ciné) dire un truc du genre : « Mais à quoi tu perds ton temps ? Que tu aimes Chagall ou pas, mais tout le monde s’en fout ! » Voilà.

CD : Vous pouviez tout autant rêver de Chagall en cette salle de ciné...
« Massacrer » de votre crayon les surfaces planes d'un refuge, la marge des pages d'un livre quitte à déborder sur la surface encrée de petits caractères (a posteriori nous imaginons sans peine votre application), furent - parce qu'il y eut cet unique - votre première découverte d'un livre.
Celui-là.
Lequel, dans vos souvenirs, fut celui où ces caractères se mirent à vibrer, à vivre, à faire frémir des lèvres - celles d'un proche ou les vôtres ?

V.S. Non, pas les miens. Et quand à frémir des lèvres, ajoutons-y aussi le menton qui tremble... François le bossu en fut un témoin ! Du cil qui brille… Mais le tout premier, je pense bien que c’est Bécassine. J’ai très vite eu envie de savoir ce qui se cachait en tout petit dans ses bulles.

Mais d’abord, je voulais vous remercier de votre nouvelle question, car tant elle me réjouit. Oserais-je dire « au suprême » ? Parce qu’elle, je crois, m’oblige à me remémorer de beaux moments après une arrivée en Belgique, à l’âge de quatre ans, qui ne s’annonçait guère sous les meilleurs hospices (*) et où il valait mieux apprendre une langue inconnue très vite, si…

Comme j’hésite encore à m’étendre - ce serait si long – et ne voudrais surtout pas ou plus, prendre la pose, en bref, je dirais que c’est grâce à la découverte du coffre invraisemblable d’un grenier de campagne que tout a commencé à vibrer… Une malle aux trésors de la fameuse « tante Viette » dont on m’avait tant parlé – j’avais le même prénom qu’elle, une lubie paternelle - et qui m’apprit à lire… La même année, Sœur Ernesta lui emboîta le pas. Une admiratrice - adepte de Sœur Sourire - mais je ne l’ai appris qu’il y a peu. Paix à ses cendres, elle non plus jamais je ne l’oublierai…

(*) oui, pour justifier l’arrivée de sa nouvelle smala, papa avait comme carotte dans son bagage, un « authentique » Stradivarius. Lequel s’est avéré n’être qu’un gros toc ! J’en ris encore quand j’y repense…

CD : Votre évocation de ce grenier et de Bécassine m'a fait entendre Bretagne au lieu de Belgique. D'un grenier, parmi les milliers qui peuplent des livres, il y a celui de Jean-François Joubert, son Fantôme de nos mémoires in Bleu Terre. Il vous a, je crois, rappelé le vôtre.
Sophie Rostopchine, Joseph Pinchon furent les deux premiers auteurs dont les caractères prirent formes, sons, résonances, et rêves - je n'en doute pas.

Bécassine, c'est un personnage !, souvent réduit par ceux qui la connaissent mal à son ingénuité et ses maladresses, et pourtant... Vous identifiez-vous à ce personnage, à d'autres, ou preniez-vous déjà vos distances ?

V.S : Ah oui ! Le fameux grenier dans Bleu Terre de Jean-François Joubert ! Je me suis très vite sentie rattachée à ce « petit livre » et tout ce que sa poétique singulière m’inspire, c’est vrai.

Mais pour en revenir à Bécassine… Aujourd’hui encore, je ne sais trop ce que s’identifier à un personnage de roman peut bien vouloir dire vraiment. Pour les prises de distances, c’est différent, il me semble. Et puis, je n’avais que quatre ans, et à part dire bonjour et merci, je ne parlais pas du tout le français. Juste un peu de wallon que les « vieux » prenaient un malin plaisir à m’apprendre, au grand dam de Madame ma mère qui ne parlait guère le français non plus… Bref, je dirais, en boutade, que si Bécassine n’était pas ma cousine, elle est devenue, en quelque sorte, très vite une « copine » que j’allais rejoindre chaque fois que je me réfugiais au grenier. Car au-fur-et-à mesure que je parvenais à déchiffrer les signes mystérieux qui la faisaient parler, je la trouvais de plus en plus sympathique. Même si avec sa coiffe et ses sabots, j’aurais pu imaginer qu’elle fut Hollandaise car, ignorance d’enfance oblige, ce n’est que plus tard que j’appris non seulement qu’elle était une bonne Bretonne, mais aussi la grande pionnière de la bande dessinée ! http://www.librairie-gaia.com/dossiers/becassine/Becassine%20Historique.htm

NB : c’est fou ce que parler de soi quand on n’est pas écrivain est, en définitive, fichtrement difficile !

CD : Permettez-moi de vous reprendre, Bécassine était une bonne bretonne et non une bonne Bretonne...
Mais quittons, si le voulez bien, ce personnage - « votre copine » - et votre tendre enfance ; il serait certes intéressant de monter au grenier où vous vous réfugiiez - plus pour le refuge que pour la grimpette ; pour nous précipiter vers cette seconde enfance, celle où vous décidez par vous-même de lire un livre qui n'était pas déjà à votre portée. Quel est donc ce livre et où l'avez-vous déniché ?

VS : Mais je vous en prie ! Reprenez-moi, reprenez. D’ailleurs, je suis fort surprise que vous ne l’ayez pas encore fait.

Dès le départ - car pour les fôtes ça doit pas mal jaser dans les chaumières de la famille - puisque je me livre sans filets ni correcteur au risque de me et de…

Oui, de me souvenir surtout que si enfance tendre il pût, c’est indéniablement parce que jusque l’âge de cinq ans - celui où il fallut quitter les lieux précipitamment - j’ai pu emmagasiner quelques noisettes, tel un écureuil plus gourmand que prévoyant.

Car, et j’ai omis de l’évoquer, ledit coffre à surprises avait d’autres attraits, tels que des cassettes bondées de billes aux stries jamais vues ; de perles multicolores et non enfilées ; des plumes de chapeaux ; de nombreuses photographies sépia ; de vêtements anciens et dentelés ; des crayons de toutes les couleurs ; des flacons vidés de leur parfum ; et autres babioles dont la tante Viette - celle qui fut, au fond, ma première complice de lecture et de jeux - tenait comme à la prunelle de ses yeux. Et, car, comme vous dites, mes « grimpettes » au grenier faisaient quasi partie d’un rituel qu’il me fallait mériter.

Maintenant, pour la deuxième partie de votre question, j’ai envie de répondre tout de go que, mis à part les livres gagnés en classes de primaires pour récompenser des bonnes conduites, j’ai souvent l’impression, du moins aujourd’hui, d’avoir toujours lu des livres qui n’étaient pas tout à fait à la portée ni de mon âge ni de ma "condition". Parfois même pas du tout. Je sais que dans un de vos billets, vous avez épinglé ces ouvrages « adaptés » aux normes des âges. Je fais partie de la génération qui a dû faire sans etc.

Je pense souvent avec tendresse à la réponse de ma grand-mère maternelle, Olga, qui dévorait littéralement tous les livres de la bibliothèque de quand j’avais grandi, et à qui je demandai un jour comment elle faisait son compte, alors qu’elle parlait si peu ou si mal le français ? Après m’avoir répondu qu’au gymnase, en Russie, le cours de français était obligatoire, et que si sa connaissance de la langue était passive, elle comprenait tout…

Je la vois encore ajouter, non sans espièglerie : « Oh ! Et puis tout ce que je ne comprends pas ou me déplaît, je l’arrange à ma façon ! » J’en souris ou ris encore quand j’y repense.

Non mais bon, pour répondre à votre question avec la précision qui s’impose, oserais-je dire que c’est – mais rien de bien poétiquement littéraire là-dedans ne sera - sur une énorme encyclopédie de médecine, qu’à l’âge de dix ou neuf ans, j’ai cru bon de, comme on dit, jeter mon dévolu ? Car, comme de bien entendu, et malgré que j’avais des parents fort bohèmes et pas dirigistes pour un clou, c’était parce que j’avais été priée - une seule fois - de ne pas y toucher, vu mon âge, que je ne m’en suis pas privée. Je crois. Mais, très tôt déjà, il faut croire que j’ai tenu, je pense, à savoir si je n’étais réellement née dans les choux...

Pas plus que dans ce nénufar imaginaire en rose ou blanc et tout dodu d'un mystérieux étang de Lünebourg où je suis sensée avoir été conçue, du reste ? Moi, ou Lioubov Dormeur, plus exactement. Celle dont toute sa vie durant, les hommes voulurent lui démontrer qu'elle n'était pas née dans les choux, non plus...

À propos, peut-être me suis-je égarée vers un hors sujet de plus belle ? Et que vous souhaitez que je me souvienne d'un vrai livre et non d'un volumineux dictionnaire ? D'un de ces livres dont on nous dit que si nous ne l'avions pas lu, nous ne serions sans doute pas tout à fait le ou la même ? Comme, malgré les apparences, je ne pense pas qu'un tout petit peu aux questions de notre entretien, j'ai devancé la question, afin de ne pas, nous savons tous plus ou moins quoi.

Eh bien, il y a un auteur russe dont très très tôt j'entendais dire autour de moi qu'il était le plus inabordable, improbable, le plus difficile, et de par sa profondeur, sans doute le plus inaccessible à un esprit "simplement occidental" - et à une "jeune fille de ma condition" (sic), de surcroît, c'est Dostoïevki. Toute la famille, mère et grand-mère y compris en parlaient comme d'un mythe, même si je n'ai jamais su vraiment si elles en avaient lu ne serait-ce que quelques pages.

Un heureux hasard - je guidais souvent mes pas, à l'époque, chez un bouquiniste proche de la Grand Place de Bruxelles - ayant voulu que mon choix se soit porté sur "Crime et Châtiment", je peux dire aujourd'hui, que le simple fait d'avoir été captivée par ce roman où tout me semblait proche et tellement familier, m'a permis d'avancer d'un bon pas vers une confiance en soi que souvent menace l'adolescence. Bref, je me suis sentie un peu plus "intelligente", ou moins bête et niaise, disons - et c'était, ma foi, bien agréable !

CD : Dostoïevski...

L'énorme encyclopédie de médecine dont vous parlez me rappelle ce propos de Yasmina Hasnaoui : « Vers l’âge de 9/10 ans, je me rendais seule à la bibliothèque municipale et empruntais régulièrement des ouvrages sur l’histoire de la médecine, surtout un ancien livre – je me souviens très bien – avec des illustrations sur les amputations et les autopsies. Je ne voulais pas « être docteur » mais j’étais fascinée par le corps humain et surtout par ce qui se cachait sous la peau. Je voulais comprendre de quoi nous étions faits à « l’intérieur ». La peau protège le corps, elle est son enveloppe mais il arrive qu’à la surface du derme, il y remonte les blessures de l’âme. » Cette question de l'âme précisément. Mot qu'il est bon ton d'éviter depuis une bonne génération (j'ai d'ailleurs participé résolument, en mon temps, à cet évitement) et sur lequel nous continuons à trébucher parce que nous savons bien qu'il ne s'agit ni de choux, ni de cigogne, et encore moins de mécanique sexuelle ou médicalement assistée lorsque l'on tente d'approcher ce mystère, celui de la naissance. Un mystère aussi banal que celui de la mort.

Et Dostoïevski précisément – je ne l'ai plus lu passé vingt ans, mais je me souviens l'intensité avec laquelle je passais de pages en pages, emporté par cette écriture bouillonnante où les idées s'incarnent dans des personnages – bouts d'êtres – à l'infinie complexité. C'est parmi les quatre titres que j'ai lus, Les Frères Karamazov qui m'a le plus poussé hors de moi... tout à l'intérieur.

De Crime et châtiments, vous dites qu'il vous semblait proche et familier, qu'il – si je puis me permettre – vous déniaisait, pourriez-vous nous en conter un peu plus.

VS : Oui, je permets… Mais vous êtes quand même terrible ! Car bien évidemment… qu’il s’est agi d’une façon de parler. Je me demandais, du reste, de quoi vous vous excusiez ! Soit. :-)

Oui, « je permets », car après le temps d’un longtemps, il m’arrive, avec le recul et fort souvent, de me dire - « pour le fun » - que j’ai sans nul doute dû faire un grand vol plané, sans transition apparente, de l’univers des bons et des méchants de « la chère Comtesse » et ses châteaux de vacances - plus tard, elle fut accompagnée ou rejointe par la fraîcheur tendre du Petit Prince - à celui du monde des tourments intenses de Dostoïevski qui me sembla creuser plus profond… D’ailleurs c’est intéressant que vous disiez ne plus l’avoir lu après vos vingt ans. Du coup, je réalise que j’en avais à peine seize à l’époque. Mais où vais-je donc "caser" les ans où j'ai vibré pour Racine, Tintin et d'autres ? J’ai quasi envie d’inverser les rôles et de vous demander pourquoi cet arrêt… Non, trêves de, et pour en revenir à lui, Les Frères Karamazov m’ont tenu en haleine aussi, tant c’était foudroyant, mais d’après mes derniers souvenirs, c’est finalement le héros de L’Idiot qui pourrait encore m’émouvoir le plus aujourd’hui, comme le picotement d’une déchirure secrète incompréhensible. Je suppose qu’il serait un peu fort de café de lui trouver quelque ressemblance ou similitude avec Bécassine ? J’avoue que cela vient de me traverser l’esprit… Je sens que je vais me faire égorger par et si ! Mais on a déjà tant écrit et dit sur Dostoïevski. Qui suis-je pour en rajouter ? Et d'ailleurs pour faire court, l’essentiel pour ce qui me concerne, est qu’il ait existé et que je sais qu’il fut le premier « grand » éveilleur à cet indicible, comme vous le dites plus haut, de « l’âme »… Un écrivain qui vous met les joues en feu, cela ne court pas les rues !

PS : ben oui, je m’amuse souvent à me dire que j’ai dû bondir d’un seul trait, comme Poucet, de chez la Comtesse, son âne, son bon diable, etc. à Dostoïevski, puis à Montherlant et ainsi tomber sur Matzneff !

CD : De Montherlant et de Matzneff nous en reparlerons bientôt...

Pour répondre à votre question concernant ma lecture de Dostoeïvski, je dirais que c'est par inadvertance, pour masquer ma crainte et son oubli.

Mais vos réponses – concernant la peinture ou la lecture, celles qui vous plaisent – m'invitent à penser deux choses : vous aimez presque tout, quitte à réserver vos passions pour une de ses parties.

J'aime assez que l'on ne se cache pas de nos jeunes attraits, en sachant bien qu'ils participèrent à ce que nous sommes, ce que nous deviendront. J'ai d'ailleurs souri en lisant l'interview d'un écrivain tâtant à l'édition qui situa sa première lecture marquante vers l'âge de onze ans, ayant pour titre les Illusions perdues et pour auteur Balzac. Je me suis dit, bigre quelle jeunesse ! et quelle vieillesse déjà !

Pourtant, et ce sera ma question, quels sont les livres qui, aujourd'hui, vous « tombent des mains » (j'ai en horreur cette expression trop galvaudée, mais vous savez ce qu'elle veut dire) ?

(à suivre...)

(photo : Chagall, Bestaire et musique, licence creative common, issue de Totaly history)

jeudi 6 septembre 2012

Serez-vous au rendez-vous ?

Rue de Lévis, à l'angle de celle de la Terrasse : oui, oui, à côté de la pharmacie, celle de Paris – enfin il doit y en avoir d'autres, je présume – Robert Bruce nous y donne rendez-vous, chaque jour, du 10 au 18 octobre. Y serez-vous ?

Pour plus de renseignements, précipitez-vous dès maintenant de ce côté-ci.

mercredi 23 mai 2012

Ah ! j'aime lorsque Robert Bruce est en pétard, remonté comme un ressort

« J'en ai assez du diktat de certains éditeurs (...) je suis et resterai fidèle à ma logique éditoriale et "commerciale", un camelot de la littérature, un colporteur, un vendeur de rue pour mon plaisir, mon bonheur et celui de mes lecteurs »

Robert Bruce (lire le billet ici)

« (...) je vais entreprendre un grand et bel ouvrage sur le colportage. (...) Les passionnés aiment bien les traces écrites pour y revenir à l'occasion. Je me fais un devoir sacré d'écrire ce livre en tant que dernier colporteur officiel de France. (...) »

Robert Bruce (lire le billet ici)

PS : le dernier livre de Robert est Un café et l'addition, tout chaud publié. Le contacter directement pour toute commande (cf. liens ci-dessus).

jeudi 17 mai 2012

Et vive la poésie !

(Commentaire de Yasmina Hasnaoui à propos de la Rencontre poétique du 12 mai à Saint-Aubin-du-Comier)

Le bar d'à côté, photo prise par JoG

« Cette rencontre a été un moment fort, si fort que je suis encore sous l’émotion. C’était ma vraie première lecture publique et l’accueil si chaleureux de mes lecteurs, de Christian et de la médiathèque de Saint-Aubin-du-Cormier m’a de suite mise à l’aise. Même si j’ai eu quelque appréhension, tout s’est dissipé rapidement grâce aux sourires et regards d’encouragement. ½ heure avant cette lecture, les talentueux Olivier et Jean-Bernard et moi-même avons répété. Répéter est un bien grand mot puisque c’était la première fois que nous nous voyions. Nous sommes entrés dans le vif du sujet, naturellement, et à notre grande surprise nous étions synchro. La musique irlandaise était l’habit parfait pour ces peaux. Nous pouvions commencer…une trentaine de personnes à l’écoute… je les entends encore respirer. Tout à côté, des poteries faisaient écho à la Poetry

J’ignore ce qui se passait dans le cœur des personnes présentes mais je sais ce qui s’y passait dans le mien. Me laissant porter par la musique, tapant la mesure discrètement du pied, j’ai dit et je crois avoir été entendue. Alors merci.

Cette rencontre s’est poursuivie ensuite autour d’un buffet organisé par Christian et JoG. Ainsi, chacun a pu faire connaissance et échanger entre deux bouchées et gorgées. Plus tard, un petit tour au Bar d’à côté. Le patron était présent à cette lecture. Lui et quelques clients ont parlé des Penchants et de leurs lectures. D’ailleurs le client de passage peut, le temps d’une consommation, emprunter un des ouvrages mis à disposition près du comptoir. Si le roseau doit être heureux de cet intérêt, je suis également très touchée par la sensibilité à mes mots et à ceux des autres auteurs édités par Christian. Nous avons échangé nos impressions sur tel ou tel ouvrage, conseillé la lecture de l’un, raconté l’histoire d’un autre….Il n’y a pas que dans les grandes villes qu’on parle de littérature. A Saint-Aubin-du-Cormier, il y a de fins connaisseurs.

Alors, une fois de plus, merci de tout cœur à toutes et à tous pour ce moment de partage.

Et vive la Poésie ! »

Yasmina Hasnaoui, auteur de Peaux de papier.

dimanche 15 avril 2012

Impressions de lectures - avril - d'Isabelle Giordani-Durand

(je profite d'un très court accès à internet pour copier les impressions de lectures d'Isabelle Giordani-Durand et la remercier. Amitiés à tous, CD)

Comme c’est la coutume, pour chaque départ en vacances, j’ai préparé la veille mon petit cartable. Rassurez-vous, je ne suis pas assez stupide pour le garnir de travail : cela annihilerait tous les effets bénéfiques de ces séjours de détente en famille. Non, à l’intérieur de cette grosse serviette enflée que j’ai eu bien du mal à fermer une fois de plus, aucun devoir, juste du vouloir et du pouvoir... se faire plaisir avec des activités réjouissantes au cours des moments « à soi » que chacun s’accordera ! Farandole de pinceaux, noble papier à grain, petits chiffons ou essuie-tout tirebouchonné, mini cubes d’aquarelle et sanguines bien taillées, feuilles blanches et noires : tout ce fatras accompagne mon désormais indispensable dictionnaire de rimes, mes cahiers aux pages gribouillées, débordant de feuillets dactylographiés et raturés, ma trousse de vieille écolière et quelques CD fétiches... Tout cela devrait être calé « en douce » à mes pieds pour éviter que je ne sois taxée de tricheuse... un seul sac aux trésors pour chacun des passagers de l’automobile familiale.

Quelques jours auparavant, j’avais passé commande de plusieurs ouvrages, choisis parmi la liste qui s’allonge de jour en jour dans mon portefeuille — car voyez-vous, je grappille ça et là mes envies de lecture, tout au long de l’année, pour éviter de dévaliser inconsidérément les bonnes librairies, lors des visites impromptues de la fausse flâneuse poussée par son addiction livresque à remplir son panier, au gré du clin d’oeil aguicheur des illustrations ou des quatrièmes de couvertures. Mon compte en banque m’en veut alors terriblement.

Cette année j’avais commandé aux Éditions Les Penchants du roseau, deux ouvrages qu’il me tardait de lire : Un jour de grosse lune, de Cécile Delalandre et Banskster de Robert Bruce. Je les avais reçus quelques semaines auparavant, et j’étais fort impatiente de partir, essayant de ne pas contredire mes plans de lecture à une date programmée — contrainte que j’étais bien la seule à m’être fixée...

Bien protégés dans leur enveloppe à bulle, les deux petits ouvrages étaient arrivés à bon port, accompagnés d’un message de l’éditeur, au demeurant fort sympathique, d’autant qu’il était manuscrit, ce qui me donna l’illusion de recevoir un cadeau personnalisé.

Tous deux étaient protégés d’une enveloppe cristal, et affublés d’un petit autocollant doré, élégante petite parure. J’ai maintes fois fait bruisser leurs pochettes, les déplaçant d’une pièce à l’autre, anticipant le plaisir de la lecture, les lorgnant à chacun de mes passages.

Le papier Vergé ivoire allait si bien à mes deux futurs compagnons, que je prenais soin à chaque consultation furtive de les remettre dans leur écrin, pour ne point les salir...

J’ai su par la suite que ces deux livres méritaient une belle mise en scène, aussi différents soient-ils l’un de l’autre. L’absence d’illustration avait en tout cas gardé secrètes leurs intentions.

A la faveur des embouteillages de ce samedi de départ, que Bison Futé avait oublié de noter sur son agenda, je n’ai pas résisté à faire une première lecture découverte, les pieds bien calés sur le tableau de bord... Engloutis, ces mots si particuliers, trop rapidement survolés. Si, dans un premier temps j’eus la sensation de passer un bon moment ; bien vite, la frustration se fit sentir, de ne pas avoir pris assez de temps à déguster la langue recherchée de Cécile Delalandre et l’art du récit de Robert Bruce. En effet, ce ne sont pas des textes qui se lisent en diagonale, à la manière de ces publications croisées chaque jour sur Internet. Ils demandent un effort de la part du lecteur. C’est finalement un peu plus tard, que j’ai repris en main les deux livres, pour mieux les apprécier lors d’une seconde rencontre.

Je perçois l’écriture de Cécile Delalandre comme l’expression d’une sensibilité viscérale, au travers d’une langue maîtrisée, travaillée, au point que certains passages me laissent imaginer, que peut-être il existerait une soixante-quinzième langue parlée au monde, que j’aurais découverte à la faveur de mes promenades virtuelles...

Bien que reliés par un lien invisible, les chapitres, se succèdent et ne se ressemblent pas nécessairement, semblant témoigner d’instants de vie, ceux d’un être humain fictif ou réel — peu importe, peu m’importe ; avec des mots bien façonnés, pour qu’un sens émerge au coin des lettres, sans trahir complètement l’intimité du personnage. Ce ne sont pas les mots de tout le monde : ils méritent un effort... Tantôt assemblés dans des phrases courtes qui font aussitôt sens, nous donnant l’illusion d’être tapis dans l’esprit de la narratrice, tantôt à cru, bientôt enjolivés pour claquer à l’oreille, puis agencés et bien choisis pour créer des métaphores surprenantes. Vous vous trouvez transporté de l’imaginaire à l’ordinaire, du très intime, au très anonyme.

C’est sûr, il vous faudra relire certaines phrases plusieurs fois, mais une belle lecture peut être balade ou randonnée, que l’on soit : « Jour de marché, jour d’Azerty ou Mercremanche »...

Le livre de Robert Bruce m’a transportée, très facilement, dès les premiers paragraphes, dans une brasserie parisienne, où je me suis attablée familièrement, devenant le témoin d’une tranche de vie citadine, percevant la gouaille des consommateurs présents, me glissant dans la peau du narrateur, entourée de verres et de couverts qui s’entrechoquaient sur les tables et le zinc, dans le brouhaha ambiant.

Une belle langue : simple, mais élégante et efficace, de celles qui coulent pour conter une rencontre avec un personnage plus tout à fait ordinaire ; dont on aurait pu croiser le chemin, pour peu que l’on soit assez habile, pour observer et écouter la vie aussi bien que le conteur, et narrer ce récit d’escroquerie en ménageant le suspens...

Et pourtant avec l’air d’être habillées de mots de la semaine, ces phrases m’ont donné l’envie et le besoin de les relire, pour découvrir les mots endimanchés qui s’y étaient cachés, l’air de rien. Ah, vraiment, ce que j’appellerais une écriture sympathique. J’en redemande pour une prochaine « journée particulièrement rayonnante, avec un ciel aux éclats de victoire ».

À suivre...Ma lecture des Microbes de Dieu de Mélanie Talcott.

© IGD - 03/04/2012

mercredi 29 février 2012

L'Ampoule - Gloire et oubli

L'Ampoule n° 3

La revue l’Ampoule est l’un des trois volets d’activité des éditions de l’Abat-Jour, maison indépendante basée à Bordeaux et dirigée par Franck Joannic. Les deux autres sont la publication de romans (trois en vente à ce jour au format numérique pour 6 euros) et la publication sur le site des éditions de l’Abat-Jour de nouvelles, de feuilletons littéraires, de lectures audio de textes inédits, de critiques et d’interviews d’auteurs, le tout accessible gratuitement.

La revue l’Ampoule est dirigée par Marianne Desroziers. Il s’agit d’une revue numérique trimestrielle et gratuite d’une centaine de pages qui propose des nouvelles inédites, des articles, des rubriques littéraires et des illustrations, ouverte à toutes les participations. Elle est lisible via Google Docs ou Calaméo et téléchargeable au format PDF.

Lancée en juin 2011 avec un numéro pilote sur le thème « Littérature & Création », elle a poursuivi son petit bonhomme de chemin en s’étoffant avec un numéro 1 au thème évocateur, « Monstres & Merveilles », puis un numéro 2 intitulé « Art & Danger ». Au fil des numéros, la revue s’est enrichie d’illustrations réalisées par des peintres, des photographes et des dessinateurs de B.D., ainsi que de rubriques sur le mode oulipien basées sur la collaboration entre écrivains et illustrateurs.

Dans le prochain numéro ayant pour thème « Gloire & Oubli » (à paraître le 15 mars), on pourra découvrir, outre les textes de Sébastien Ayreault, Arthur-Louis Cingualte, Georgie de Saint-Maur et Philippe Sarr (autant d’habitués de la revue et du site), et les illustrations du dessinateur Shin présent depuis le début, de nouveaux écrivains comme Diane Frost, Alain Lasverne ou Jacques Cauda, de même qu’une rubrique ludique et participative sur le mode du cadavre exquis cher aux surréalistes.

M.D.

L'Ampoule n° 2

lundi 6 février 2012

Le Bac à sable

La Belle et la Bête, Jean Cocteau, 1946.

On avait muselé mes dix ans. Bâillonnée, abandonnée derrière l’enceinte de pierres du pensionnat Saint Michel, je m'étais faite muette comme une pensée solitaire poussant entre les fils d'un trottoir bétonné. J’avais décidé de teindre en bleu marine un sourire de convenance et de l’adoucir d’un silence vêtu de socquettes blanches. Mais sous cet uniforme lisse et docile baignait l'écume de mes jours d'enfant qu'une eau bouillonnante ne cessait de blanchir.

Le soir, je déposais le masque et crachais en cachette ma hargne sur des vers qui se faisaient guerriers. Le jour, il m'arrivait pourtant de me battre vraiment pour briser les barreaux de cette geôle sanctifiée sur l'autel de mon éducation. Pendant mes longs jeudi de repos gris et moites puant l'errance amère, j'organisais des combats entre filles dans le bac à sable de la grande cour. Nous n'étions qu'une dizaine, petites compagnes d'isolement à fouler le gravier froid de la pension désertée par la meute de la semaine. Ces battles exorcisaient ma rage. Cogner, pincer, mordre, rougir jusqu'à l'apoplexie, suer, déchirer, bleuir, saigner me donnait l'illusion d'abattre tous les murs. Je ne pleurais jamais. Chaque coup reçu détruisait une frontière et chaque coup donné m'ouvrait un horizon. Mais c'était peine perdue. Châtiments et sanctions qui concluaient nos joutes armaient bien plus encore le ciment de ma bastille.

Après un mois de lutte dans le bac à sable, vint le résultat de la toute première rédaction de ma vie. Je crois que j'avais écrit un poème sur la mer avec des mots qui tanguaient sur des pieds incertains mais où la rime voguait paisiblement. Mademoiselle Deloffre, la prof de français l'avait lu à toute la classe. J'étais fière mais sans plus. Ce qui me réjouissait surtout c'était de me laisser porter par mes mots qu'elle clamait en oubliant étonnamment qu'ils étaient miens. Je réalisais le pouvoir de leur musique et la liberté qu'ils procuraient à s'évader. Écrire n'était pas que se battre ou vomir son aigreur, écrire c'était partir aussi. Ce fut ma première révélation. La seconde fut quand à la fin de sa lecture elle m'offrit en récompense un livre, mon premier vrai livre. Je le pris avec délicatesse et retournais rougissante de plaisir à mon pupitre. Je me souviens de la douceur du papier beige sous mes petits doigts et de l'illustration de la couverture. C'était un magnifique dessin où une jolie princesse regardait avec amour un homme vêtu comme un prince mais avec une tête velue de lion. Il s'agissait de La Belle et la Bête de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont et dès cet instant je sus que ce livre m'accompagnerait toujours. Je le lus et le relus mille fois comme les Contes des mille et une nuits blottie sous les draps de ma petite prison qui n'en était plus une. Je me sentais légère et libre, libre de fuir sans que personne ne s'en aperçoive. Je crois même que je devins plus sage. Chaque nuit j'étais la belle : je jouais du clavecin ou chantais en filant et j'étais amoureuse de ce monstre au grand cœur dans son palais doré. Je n'éprouvais plus le besoin de me battre pour détruire la muraille de ma solitude et ma colère sourde s'était muée en une soif de lire. Je venais de découvrir que la littérature brisait les frontières et me permettait d'aller à l'assaut de contrées et d'idées inconnues sans même que je me cogne. Longtemps après pourtant, en lisant toutes sortes de livres, j'ai su qu'en définitive et depuis la nuit des temps, la littérature ne me parlait que de l'homme ... Avec elle je n'ai plus jamais été seule et ça m'a enchantée.

Cécile Delalandre

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Retrouvez Cécile sur La Lunule de Chios, en lisant Le Petit Porche aux éditions de L'Abat-Jour, en écoutant Bleu Terre (je n'ai pas le lien) de préférence Un Jour de grosse lune.

(photo extraite de La Belle et la Bête de Jean Cocteau, 1946)

jeudi 2 février 2012

« Sur le visage de la femme

Vous

« Sur le visage de la femme – la mère ? – se lit une détermination intacte. Quoiqu’il arrive, elle ne cédera rien. Photographie obsédante. Qui étaient ces quatre là ? Car ils formaient une famille, c’est l’évidence. Je ne le saurai jamais mais ils sont entrés en moi désormais, et leurs visages ne me quitteront plus. Pouvoir tuer, tuer de mes mains et avec une infinie colère, ceux qui ont fait cela. Compassion pour tous les autres, mais nulle colère car ils sont un moment de l’Histoire. Mais colère, même si absurde, déplacée, pour ces quatre, qui semblent égarés dans un espace-temps qui n’est pas le leur ; ils sont si présents. »

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