Journal des penchants du roseau

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lundi 18 juin 2012

« on apprend beaucoup de et par l’autre »

(cet entretien avec Yasmina Hasnaoui Teterel est issu du même lieu que celui de Marianne Desroziers, merci Cécile).

Qu’espériez-vous lorsque vous avez entamé la rédaction de Peaux de papier et pensez-vous, aujourd'hui, être arrivée là où vous désiriez ?

Yasmina Hasnaoui Teterel : Je n’espérais rien et n’envisageais rien. Seule l’écriture de ces peaux m’importait. Je n’ai fait aucune démarche auprès des maisons d’édition, j’ai juste mis les textes en ligne, sur un blog comme beaucoup d’entre nous, c’est tout. Un jour, j’ai reçu un mail de Christian Domec me proposant l’édition du recueil et j’ai dit oui. J’avoue avoir été très touchée par l’intérêt qu’il portait à mes textes. Nous nous connaissions virtuellement avant même la création de sa maison d’édition mais à aucun moment je n’ai songé à lui demander quoi que ce soit. Je ne peux donc affirmer être arrivée là où je désirais aller. Où je suis maintenant me convient bien et j’ai beaucoup de chance d’être éditée.

De manière générale, quel regard portez-vous sur vos propres écrits ?

Dans la vie je ne me suis jamais fait de cadeaux et l’écriture ne fait pas exception. Je porte un regard terrible sur mes écrits et il m’arrive encore d’abîmer et de déchirer.

Partage, introspection, détente, exercice douloureux... quel est votre rapport à l'écriture ?

Un rapport complexe mais je ne dois pas être la seule. Après quelques balbutiements, j’ai fermé les écoutilles durant de nombreuses années – mais ai-je vraiment cessé d’écrire ? – parce que je jugeais préférable de me taire et, il y a 5/6 ans j’ai rouvert le sas. Ecrire pour moi n’est pas une détente. Quand les mots vous hantent et qu’ils ne vous laissent enfin en paix qu’une fois couchés et figés sur le papier, quand vous passez des heures assis, penché - posture loin d’être confortable - et que rien ne vient, où est le plaisir ? J’ai des phases où je ressens comme un trop-plein et tant qu’il n’est pas évacué, je me sens mal, je n’arrive pas à me concentrer sur autre chose, ça devient une obsession. Une fois la chose faite, je suis soulagée, jusqu’à la prochaine crise. Et entre deux phases, je me ressource car je suis épuisée. Le partage vient après ou pas. Il y a des écrits que je ne partagerai pas, du moins pour le moment.

Écrire pour vous, c'est n'importe où, n'importe quand, lorsque le besoin se fait sentir ou, au contraire, une discipline stricte qui demande un certain cérémonial ?

J’ai écrit Peaux de papier sur des coins de table, le cahier sur les genoux, dans le bus, dans mon lit et j’ai ensuite saisi les textes avec l’ordinateur sur une petite table et les feuillets posés sur une chaise à côté car je n’avais pas suffisamment de place pour les mettre près du clavier. A présent, je vis dans un espace plus grand avec une pièce à moi, mais je n’ai toujours pas de bureau. J’écris donc avec les moyens du bord. Ni discipline, ni cérémonial mais une grande table de travail ne me déplairait pas je l’avoue. Mais l’écriture ce n’est pas seulement l’acte d’écrire. Même les moments de silence sont écriture. Ils sont nécessaires à la germination. J’ajouterai que si il y a « rituel », il est le stylo et la feuille. J’aime sentir les mots prendre corps, j’ai le sentiment de mieux en maîtriser le sens que je veux leur accorder. Rares sont les textes nés directement à l’écran de l’ordinateur.

Le fait d'être publiée a-t-il changé votre manière d'aborder l'écriture ?

Non et ce serait très prétentieux de ma part. Un livre, même si c’est une chance, ne prouve rien. Bien entendu si je devais réécrire Peaux de papier je le ferai différemment aujourd’hui. Je suis consciente de ses faiblesses et maladresses. Si il y a changement, ce dernier se fera sur la durée avec moi. L’essentiel étant d’être toujours sincère.

Pour vous le lecteur est-il un éternel étranger ou un compagnon essentiel ?

Les deux. Au moment de l’écrit, je ne vois et n’entends pas le lecteur. Je ne m’en soucie pas, du moins consciemment. J’écris ce que j’ai à dire, c’est tout. Ensuite, lors du partage (en ligne par exemple sur mon blog) je vais à sa rencontre. Libre à lui d’échanger ou pas. Et je respecte son silence.

Si on parle d'avenir, quels thèmes aimeriez-vous aborder dans vos prochains écrits ? Parallèlement, quels sujets vous sentez-vous incapable de traiter ?

Je ne me lève pas le matin en me disant « tiens, sur quoi vais-je écrire aujourd’hui ? » alors l’avenir, les jours loin, très loin, je ne peux rien affirmer…. Je suis très sensible à la difficulté d’être et comment sortir de cette impasse mortelle dans tous les sens du terme. La source d’un texte peut-être une musique, un cliché, un film, une parole entendue… tout ce qui peut faire écho en moi. J’ai expérimenté mes textes sur fond musical, une collaboration avec un artiste-peintre est envisagée, Ce que mes textes peuvent susciter chez un artiste ou vice-versa m’importe beaucoup. On apprend beaucoup de et par l’autre.

Pour conclure, le sempiternel et s'il n'en restait qu'une... Une phrase qui vous a marqué au fer rouge (de vous, d'un autre, d'hier, d'aujourd'hui...)

Aucune. Seule la vie m’a marquée au fer rouge.

lundi 16 janvier 2012

Il y aura de la tarte aux pommes ? Entretien avec Yasmina Hasnaoui

Yasmina H.

Christian : Yasmina, si j'avais à caractériser votre écriture - ce que vous écrivez et publiez dans divers lieux, principalement sur internet, et dans Peaux de papier -, deux mots me viendraient à l'esprit : nette et écorchée. Comme si vous utilisiez la précision d'un scalpel et la sûreté d'une main pour détacher la peau du corps de votre propos. Et cette présence, celle de la peau - comme dans votre dernier texte, Chute : « Avide de corps neufs, elle l’avait rongé et dérobé ses rêves, ne laissant plus qu’une peau usée sur le point de tomber, elle aussi. », sauriez-vous me dire pourquoi ?

Yasmina : Vers l’âge de 9/10 ans, je me rendais seule à la bibliothèque municipale et empruntais régulièrement des ouvrages sur l’histoire de la médecine, surtout un ancien livre – je me souviens très bien – avec des illustrations sur les amputations et les autopsies. Je ne voulais pas « être docteur » mais j’étais fascinée par le corps humain et surtout par ce qui se cachait sous la peau. Je voulais comprendre de quoi nous étions faits à « l’intérieur ». La peau protège le corps, elle est son enveloppe mais il arrive qu’à la surface du derme, il y remonte les blessures de l’âme. Il faut alors les décoller. J’aime les armes blanches pour leur silence et l’écriture est une parole silencieuse. Quand j’écris, j’autopsie ce qu’il y a à l’intérieur de moi. Je tranche alors dans le vif pour libérer l’émotion, avant qu’elle ne souille. Je l’extrais. Oui, on peut dire que la plume se fait scalpel. Écrire c’est faire peau neuve à chaque fois.

C : Faire peau neuve... Et me reviens en mémoire la chute de votre Sur mes traces : « Je veux aller là-bas Là où le futur est passé Là, au centre. Percer l'œuf. Écrire. », cet œuf qui concentre en son centre ce liant cher aux peintres où le passé est promesse d'à venir. Ce jaune qui est souvent sombre dans vos écrits est-il l'encre, votre encre, celle où le passé se délie sur la page blanche ?

Y : Oui tout à fait et le nier serait absurde. Le passé est mon présent de l’écrit, ma nourriture, celle qui permet de construire cet à venir. Le temps, dans l’écriture, perd ses repères naturels. Passé, présent, avenir, rien n’est distinct franchement, tout est lié. Du moins, c’est ainsi que je le conçois et le ressens. L’intemporalité de l’écrit, de la chose dite. Aussi, pour reprendre les termes de l’art pictural, cet œuf, outre son rôle de liant, a un pouvoir fixatif.

Cela dit, il n’y a aucun apitoiement sur ce passé au jaune sombre. Il est, c’est tout et il a droit à sa place puisque sans lui, il n’y aurait ni présent, ni d’à venir. Et silencieusement, je l’étale au couteau sur la page blanche pour en respecter le relief.

C : Cette page blanche - à vous lire depuis quatre ans maintenant - à peine maculée, et vous la déchirez facilement ; comme si le temps de sa publication - sur internet - devait être confidentiel et court. J'ai cru comprendre que vos poèmes, ceux de Peaux de papier, ont été sauvés d'une disparition imminente. Est-ce vrai ?

Y : S’il n’y avait pas eu un roseau pour s’y pencher, Peaux de papier n’existerait pas. Aucune trace. D’ailleurs je n’ai aucun de ces textes sur un carnet ou cahier, ni feuille volante et encore moins dans la mémoire de mon ordinateur.

J’avais tendance – beaucoup moins à présent – de détruire ce que j’écrivais. Vous savez, j’ai beaucoup écrit à mon adolescence (inutile de vous préciser qu’il ne reste rien de ces textes) et je suis restée silencieuse une bonne partie de ma vie d’adulte. Aussi, ce sursaut ne pouvait que s’accompagner d’un besoin d’effacer aussitôt.

La publication de Peaux de papier est en quelque sorte le remède à cette manie (sourire). Les mots sont figés, là une bonne fois pour toutes, et je ne peux et ne veux plus les ignorer. Ce que j’avais écrit pour moi est maintenant partagé. À moi de l’assumer. C’est une belle leçon n’est-ce pas ?

C : Je ne sais pas... Une très longue période sans écrire, des déchirures depuis ; vous excellez dans des textes très courts - poétiques souvent - qui se réduisent parfois à une phrase, comme si vous vouliez concentrer tout ce que vous aviez omis d'exprimer, ce qui fut sevré de bonne heure. Pensez-vous écrire un jour un texte plus long ? Vous essayer au roman... Remplir l'espace qu'il offre et ses replis inattendus ?

Y : J'aime le texte court et m'exercer à en écrire long dans un format réduit. En quelques mots, quelques phrases, il est possible de frapper très fort et de faire exploser l'émotion. Sur le net, ce genre s'y prête bien et la poésie est un beau concentré.

Oui, l'écriture d'un roman est envisagée. J'ai quelques idées, une ébauche sur un cahier, des bouts de textes sur plusieurs carnets mais je prends mon temps. J'ai l'écriture laborieuse, je peux passer quinze jours et même plus pour écrire une phrase. Je ne veux pas d'un roman où j'aurais le sentiment de me répéter sans cesse. Je veux surprendre, dérouter, émouvoir et par conséquent, chaque mot doit être choisi avec soin.

Pour l'instant, j'ai deux projets en cours, auxquels je tiens. Attentes, un recueil poétique en réponse aux Mémoires du cargo de Padrig Moazon et un recueil de portraits : Pourtant, ils ont demandé à la poussière (des textes plus ou moins courts/longs) dont on pourra lire des extraits sur le blog du même nom.

C : Pourtant, ils ont demandé à la poussière : quel titre ! À propos de poussière, j'ai ouï dire que vous monteriez une petite semaine en terre gallèse ce printemps, je sais que plusieurs lecteurs (lectrices surtout) vous y attendent et parlent déjà de comment vous recevoir. Qu'aimeriez-vous leur dire ?

Y : Et bien qu'il ne faut surtout pas s'inquiéter, je suis simple. Je suis très touchée par cet enthousiasme et me languis de rencontrer mon lectorat. Je n'ignore pas qu'il est essentiellement féminin. Peaux de papier est une histoire de femme.

Je ne cache pas que je suis aussi un peu anxieuse car je n'ai jamais vécu ce genre de situation. Mais je pense que tout viendra naturellement dès que j'aurai mis le pied en Gallésie.

Ah oui une chose. Il y aura de la tarte aux pommes ?

C : Oui ! avec des biscuits pour tremper dedans.

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Réf. :