Journal des penchants du roseau

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mardi 11 mai 2010

Bleu Terre - De un à sept

Le vent de tes caprices dérive vers cette plage, en un souffle le sept se lève, des souhaits se dessinent pour notre terre, unité, fraternité, sans port d’âme bleu séant. Maître du temps, de l’espace, le six tonne et sort de l’enfer, une lettre de misère, un long silence de désarroi, qui laisse parfois amer le cinq couler en mer, dans son cortège de sortilèges.

Vingt, dix vins, secrets de familles, rêve d’un chiffre câlin, identique au quatre et ses arrières pensées sauvages : pleure, rage, nage sous le pli de l’ennui, respire…

Puis le trois, la source, deux frères, une flamme et plus un seul mystère. Une croisière, de la danse sur les flots, lointaine descente vers ce bras de fer, juste un creux, une vague, des étoiles plein la tête, une larme sur l’œil-cœur.

Un visage sur cette plage, le tien, la marée l’efface, un long songe sans menace.

La nuit offre cette distance confuse, celle qui entre dans les pores de ma peau, cette mémoire presque morte où résistent quelques images de sirènes, des fruits de nos vacances disparues au fond de l’eau.

Le sable réfléchit, l’Ô delà s’élève, la douce silhouette de ton esprit, une valse qui rend belle quand elle étonne la nuit et donne ce plaisir de t’apercevoir souriante sans nuage, heureuse, dans cette pluie de miroirs qui sommeillent...

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.

lundi 10 mai 2010

Bleu Terre - Le Parfum

J’aimerais être une fleur que tu caresses du regard, puis devenir ton parfum. Des nuances de seringa qui se colleraient à ton cou, je te suivrais partout sur cette mer de Chine où tu jetterais ton ancre. Ton corps serait mon nid, et sur ta peau je serais cette goutte que tu respires. Une perle du sud qui s’écoule comme le temps sur tes reins. Dans le noir, je t’imagine brûlante. Tu es l’ampoule de ma mémoire refusant de descendre de ce nuage amer. Ensemble, nous croiserions des étoiles filantes qui tireraient leurs derniers traits citron et animeraient le ciel du feu de notre passion. Un sourire éternel masquerait l’abandon du fruit de nos raisons.

Là, et seulement là, dans l’essence du réel, unis.

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.

dimanche 9 mai 2010

Bleu Terre - Silex

La rose du désert arrose d’une larme ce sol bleu mer et je m’isole de la nuit, des ennuis. J’ai froid en été et chaud sous le couvert de ce vent d’hiver. De l’est au noroît, j’ai cette indicible peur que l’invincible invisible me torde le cou, si peur que je m’envole vers un autre sentier que celui de tes bras. Tous les jours, je traîne ma peine de cette absence quotidienne. Ton charme reste en moi, tu danses dans un état de transe, la décadence sur tes reins se balance. Je manque parfois de voix, de cadence quand je parle de déroute, d’un signe de la main, d’une lance en plein cœur. J’ai faim et tu ignores ma route de fantôme. Étranger ou solitaire, ce morceau de peau indivisible me supporte depuis que je suis né. Sans tes doigts apprivoisés, mon corps a des doutes. Je suis l’ombre du silence et toi ce diamant silex qui fond sous la chaleur torride des tonneaux de rhum ingurgités. Et mes rides saignent, quand j’attends ce cygne, cible magique d’une glace sans tain. J’ai aussi froid que la Pologne en automne et je rêve de croiser le fer, rouge sang, sur un terrain de jeu, si haut que même les adieux n’ont aucune chance de nous priver de la joie de nous revoir.

Sur cette croix, tranquille, le regard posé sur la flambée de bois qui brûle ma carte géographique, je t’offre un pique-nique, une montagne de soupirs, et trois étoiles de verre.

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.

samedi 8 mai 2010

Bleu Terre - Abysse

Tu es une araignée muette dans l’arène de mars à décembre, un trait d’inconscience dans le silence de la mer, un plongeon dans le noir des phosphorescences, la lumière des abysses et la bise d’une fée. Le dé de la chance coule comme le murmure vague d’une raie. Depuis que, dans sa vie, cet homme a perdu les clefs du secret, le soleil s’absente... Pourtant, à l’est, les jours se lèvent. Dans sa nuit, la lave rouge transpire de cendre, brûle les arbres et transcende. Lui, il nage dans l’oubli, danse en folie, et pense aux chats qui s’amusent sous la pluie. L’île respire l’essence du lendemain, des fleurs mauves au parfum sauvage et l’espoir de croiser un oiseau-dauphin.

Voler vers un nuage de soie, enfin dormir dans ses bras, croire aux baisers de feu du dragon.

Aussi léger que peut l’être une plume, sortir de la misère, d’une solitude assassine.

Rire.

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.

vendredi 7 mai 2010

Bleu Terre - Le Vieux

Le crépuscule d’automne étonnait par ses couleurs. Sur la mer adorée se lisait l’arc-en-ciel, et Franck barrait son bateau sur une longue houle d’ouest. Solitaire, il cherchait des couloirs de vent. Deux tours de cadran sans dormir, se nourrissant peu. Il longeait la côte nord de la Bretagne, le passage du Four, entre Porspoder et le Conquet, sous Ouessant, ce lieu où gronde le Fromveur, un courant ultra puissant qui épuise les marins. Quelques fous de Bassan aux longues ailes à la pointe jaune flirtaient avec le soleil. La magie océane opérait, celle que l’homme recherche parfois pour s’éloigner du bruit des villes et croiser quelques îles. La nuit s’annonçait, et le Stiff scintillait déjà. Parti lundi de Dunkerque, l’homme cherchait à rejoindre La Rochelle. Son bateau portait le nom d’une pierre précieuse : l’aigue-marine.

Bientôt, il plongerait dans une nuit d’étoiles et quelques phares l’avertiraient du danger de ces nombreuses roches à fleur d’eau. Franck connaissait les légendes des flots, et la fatigue commençait à lui troubler l’esprit. Il croyait voir des poissons volants alors que l’on n’en trouve pas sous cette latitude. Les dauphins ne suivaient pas son bateau, trop de vagues pour jouer sous l’étrave. Pas de sirène, non, mais cette perception du monde qui troublait son cerveau. Un flux de suroît assez fort lui secouait les tripes, mais l’habitude l’empêchait de rendre son repas à l’eau. Paisible, il admirait la côte et traçait sa route.

Quand une voix céleste commença à le perturber, il ne pensa pas au vieux dans sa voile, il ne le voyait pas encore. Franck entendait des mots mais ne comprenait pas les phrases. Son esprit vagabondait, il pensait à haute voix. Le froid s’infiltrait sous ses laines polaires, et un fantôme habillait sa voile de lumière, tissant cette interrogation :

« Pourquoi les hommes abîment-ils la Terre ? »

Franck fuyait cette réalité et jouait l’aveugle en prenant la mer. Lui refusait de croire que la boule perdait la boussole, que la démographie, la pauvreté et la mondialisation allaient créer des guerres. Il naviguait sur sa passion et évitait les pièges. L’Iroise s’agitait et il discutait :

« Qui es-tu ? »

La lune était claire et ses pensées obscures... Le vieux ne bougeait pas dans sa voile, insensible aux vents, aux courants, à l’air ambiant. Il suivait les mouvements du bateau, et parfois il parlait : « Je me suis trompé de sentier. »

« De quoi parles-tu ? »

Franck n’avait pas peur de l’au-delà. De ses nombreux voyages, il avait appris à se contenir, et il ne laissait pas facilement s’échapper ses émotions. La nuit était belle et il voguait, un compagnon d’infortune à son bord, la solitude du solitaire en éveil. Il pensait à sa famille, à ses amis, à son chien, et des lames de fond le secouaient dans ses certitudes. S’il aimait partir c’était, avant tout, pour mieux revenir. Le cœur si sensible, parfois Franck se sentait aimé par l’horizon et ses moutons. « Où est mon père ? »

Il l’avait perdu dans une de ses nuits blanches, la plage avait pris sa vie.

« Il te regarde, et il danse ! »

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.

jeudi 6 mai 2010

Bleu Terre - Oh calme

Lueur d’aquarelle, une brume de quiétude, personne ne bougeait sur ce bateau aux voiles ferlées. Le vent absent était totalement atone, et derrière ce silence, la mer se plaisait à mimer le lac. Espace miroir aux effets trompeurs de l’apparence, aucun signe du lendemain, de cette tempête qui allait creuser les reins de l’Atlantique Nord. Rien.

Cet élément maîtrise le double jeu et sa silhouette assassine, aussi insidieuse que les sirènes. Dans ce matin aux gris rosés, les vents n’avaient point de refrains. L’ombre de basse mer se projetait en privé et provoquait un mirage sur et sous l’eau. L’air était faux, l’air était fou, la mort patientait, elle attendait son quart d’heure, ailleurs.

La nature vivait à l’ombre de ses couleurs. Tout sommeillait, sauf les araignées qui, sereines, glissaient sous l’eau, guettant, tristes fossoyeuses impatientes et grinçantes, leur butin.

Écoutez leurs appels, à ces femmes Océan !

Entendez leurs appels, le chant dévastateur de ces dangereuses six reines, légendes de nos mers, oasis de plaisirs. L’Océan est leur voix, leur domaine, et il rugit de désirs en s’effaçant face à leurs corps, méfiance.

Ne soyez pas stupide, n’écoutez pas les complaintes de ces femmes-poissons. C’est votre corps qu’elles fiancent !

Si vous étiez éveillé ce jour-là, ou si vous étiez né, peut-être auriez-vous pris peur du son de l’absence.

Fragiles et innocents, des poissons jouaient. Ils guettaient, paisibles, la présence d’une main, triste aumône du marin poète à ses heures, glissant des vers sur son hameçon. Le fond de la faim, ce gouffre entre vie et mort… Si le poisson souffre, c’est qu’il aura eu le tort, goinfre, d’ouvrir la bouche.

Silence, et force du calme. La mer dort.

Peut-être ?

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.

mercredi 5 mai 2010

Bleu Terre - La Mer du Japon

La lune recouvrait la terre de sa douce lueur. Des hommes préparaient leur navire, bougeant des caisses, maniant du bout, évitant que le pont en haute mer ne devienne un piège. Quatre hommes en ciré allaient affronter les richesses de l’Océan, les requins, baleines, et autres dauphins. Les muscles saillants, le regard étroit et sec, ces hommes partaient travailler, sans états d’âme particuliers pour l’espèce de la bête traquée. Bien sûr, ils savaient que les dinosaures avaient quitté la Terre. Disparus, effacés. Mais ces animaux arrogants, qui avaient arrosé la planète du faisceau de leur ombre, avaient succombé pour d’autres motifs que des excédents de quotas de pêche. Alors pourquoi se priver ?

Le moteur grondait, les harpons sommeillaient. Les amarres furent projetées sur le quai. La nuit et son toit d’étoiles éclairaient ces quatre hommes dans leur rencontre avec le destin...

L’aube qui s’approchait rendait la mer belle. Une petite houle soulevait tour à tour la poupe et la proue, le radar ne signalait aucun obstacle, les pêcheurs traçaient la route. Le danger semblait loin. La météo était particulière ce matin, particulièrement bonne. L’étrave qui casse les vagues n’était plus qu’un détail pour ces tristes gaillards endurcis par leur labeur quotidien. La mort était leur fonds de commerce. Le sang allait gicler sur le pont – les tripes, l’odeur de cette chair, les yeux qui se ferment –, tout ce vacarme afin d’alimenter les palais de quelques fins connaisseurs, d’hommes qui avaient décidé qu’une soupe sans ailerons ne devait pas exister. Le massacre allait pouvoir commencer, mais pour cela les pêcheurs devraient s’armer de patience. Depuis deux heures à une moyenne de dix-sept nœuds, ils voguaient vers leur chance, vers l’espoir qu’une cargaison soit prise en monnaie d’échange. Beaucoup d’efforts et de peine, pour quelques poignées de yen. Bientôt l’horizon allait se couvrir de couleurs, cultivant les regards. Le fruit de la nature, les nuages, leur forme, le ciel allaient se teinter de merveilles. La mise à l’écart des dérivés du noir ne laisserait place qu’au panel de l’arc-en-ciel. La forêt imaginaire se levait, de toutes ses couleurs d’aube généreuse, apportant aux animaux éveillés la conscience de l’étrange beauté de la lumière et du soleil. Nous étions sur la mer du Japon, une mer profonde et bleue, où les poissons se nourrissent sans difficulté et alimentent le principe de chaîne. Les trente tonneaux de l’équipage nippon traversaient ce désert d’eau, toute la puissance des hommes était représentée par ce navire qui déchirait l’eau sauvage, courant sans remords vers son but du matin : recueillir son butin, quelques fruits de la mer...

Sur la piste, l’avion endormi attendait sagement les prochains ordres de l’équipage. Encore un voyage à quelques kilomètres de la terre. Cet avion-cargo hissait à plusieurs milles de hauteur les couleurs du sol américain. Sa tenue vert camouflage était là pour montrer qu’il appartenait à l’armée. Deux rires, des voix, les voilà, ces rudes gaillards. Oubliant la chaleur, ils portaient leur sueur comme un principe, et cela valait mieux que de la peur. Crânes rasés, peaux bronzées, leurs paroles volaient, écrasant au passage la tranquillité d’un vieux pélican qui étalait ses ailes dans un faux rythme d’abandon. La liberté, eux, ils la défendaient chaque matin, alors leur conscience n’avait ni amertume ni peine à gêner un oiseau dans son ultime balade, celle de sa survie quotidienne. Représentants de l’ordre mondial, ils planaient au-dessus des idées perçues. Ce matin-là, ils riaient de bon cœur, un peu d’humour vache pour cette cargaison spéciale, qu’ils ramenaient au pays. Bientôt, les grosses hélices tourneraient à plus de dix mille tours-minute, la lourde carcasse de métal prendrait son vol, s’élèverait au-dessus de l’air, partirait vers de nouveaux horizons.

Quand la voix de l’avion se mit à résonner, personne à son bord n’était sourd d’inquiétude, un simple vol de routine. En cette période de paix, l’engin dévorait des litres et des litres de kérosène pour survoler l’espace d’un temps, la mer du Japon, y perdre la notion du temps, et oublier les rancunes. Ce temps éclair où, pour un Américain, voler au-dessus d’une mer portant ce nom était insolent, plus qu’un danger. L’histoire parlait de morts. Pearl Harbor était du passé. La guerre, comme d’habitude, avait perdu tout son sens. Dans la cabine, les nombreux voyants indiquaient aux pilotes qu’ils pouvaient voyager tranquilles, pas un nuage en signe d’orage, pas de vent tourbillonnant, et le doux bruit des hélices qui fendaient l’atmosphère était rassurant. Du hublot, les ailes s’apercevaient, se balançant lentement au son de tous ces tours d’hélices dans le vide. Rien ne permettait à ces hommes d’augurer un mauvais présage. Dans la soute, une vache cherchait de la paille, les mouvements de l’air lui brassaient les mamelles. Pour un peu, l’animal – mal en point – allait perdre de ses couleurs, ce mélange d’origine, ces taches noires et blanches. Ses yeux rouges montraient tout son mal-être, tout ce poids, ce vide de pensée. La vache avait des difficultés à surmonter les lois de l’altitude : son premier vol au-dessus de la mer tendait au naufrage...

Quelque part sur la mer, des marins s’affairaient : tuer des poissons pour alimenter les marchés. La pêche avait commencé et des dents de requins se trouvaient en pâture sur la plage arrière du navire. Un homme arrosait le pont pour enlever toute trace de lutte, l’eau translucide se mélangeait au sang épais, un long filet coulait et filait vers la mer. Dans le sillage du bateau, tout être vivant pouvait suivre les mouvements des marins... Un long trait rouge coupait le monde en deux, et cette pensée me laissait le regard triste : pourquoi devions-nous donc tuer pour subsister ?

La chance était au rendez-vous, le soleil éclatant crevait les nuages et la pêche était bonne. Si ces hommes n’étaient pas venus de ce pays du soleil levant, ils auraient arboré un large sourire, sur le devant de leurs lèvres. Mais, nés impassibles, ils continuaient leur chasse au trésor, le sourire crocheté en ancre au fond du cœur. Une baleine à bosse passait par là, elle venait de quitter la fosse et ce mammifère marin avait perdu son air malin, pourchassé par les nombreux chevaux du bateau. La chasse était ouverte : ce dernier trophée pris, la compagnie pourrait rentrer, fatiguée mais heureuse dans le fond de ce sentiment de devoir accompli. Rien que du banal pour ces marins aguerris, un jour qui filait dans la nuit de leur temps... Ils affrontaient la mer dans un de ses regards calmes, pas inquiets de la tournure de leur marée. La cale se remplissait de chair, la cabine du patron pêcheur montrait ses colliers d’ailerons, séchant à l’air libre. L’astre teigneux brûlait les peaux, laissant au passage la trace rouge de sa douleur, mais personne ne s’en plaignait. Les seuls qui l’auraient voulu n’avaient plus les mots. Rien ne troublait le ciel, il ne restait que la baleine à cueillir, avant de pouvoir rentrer au port. La prise était trop belle mais pas de tout repos.

Sans ailes, la baleine avançait à la recherche de sa liberté. Elle voyageait dans l’océan au cœur de sa solitude. Or les hommes n’avaient cure de ses flots de sentiments : ils en voulaient à sa peau, à son dos, à ses graisses, pas aux mystères de sa création. La distance diminuait. La fatigue, la fuite devenant inutile, le bateau suivait sa proie à la trace, les harpons s’affûtaient sur le pont, l’excitation de l’équipage était à fleur de peau ; la baleine, elle, à fleur d’eau. Quand le premier canon fut armé, les pêcheurs tournaient déjà autour de l’animal, prêts à le terrasser. Abandonnée par les siens, bientôt par la vie, la baleine ne pensait pas à plonger, remplir ses poumons et déguerpir vers le fond. Elle était là, énorme, sur les flots, semblant comprendre que la mort était au tournant, au prochain virage du bateau. Le bateau dont le feu des canons allait croiser sa chair, la blesser, la meurtrir. La baleine traquée respirait son dernier air de tranquillité... Peut-être l’image de sa vie passée se trouvait-elle devant ses yeux éblouis par ce surplus de lumière… Peut-être… Toujours est-il que son instinct lui donnait les yeux de la mort. Elle allait passer de l’autre côté, derrière ces nuages blancs...

Au-dessus des nuages blancs, jamais une vache ne s’était sentie aussi mal. Elle hurlait de peur, son ventre lui donnait des migraines, un surplus d’afflux sanguin étalait ses réactions en chaîne. L’animal ne pouvait plus penser, respirer devenait au-delà de ses forces. Tout ce qu’elle savait ou comprenait encore, c’était qu’elle ne voulait pas mourir, pas ici, pas comme cela. Alors elle abusait de ses forces, elle se frottait le front contre le métal de la carlingue qui, sous la violence des chocs, se mettait à plier. Dans la cabine, les hommes, à entendre le son de ces chocs, devenaient pâles. Le vétérinaire essaya d’entrer dans la cale, dans un dernier désir de calmer l’animal en furie. Le souffle coupé, il fit demi-tour : la bave qui coulait du museau de la vache indiquait qu’elle venait d’entrer dans une crise d’épilepsie. La violence de l’animal ne permettait pas d’action, s’approcher devenait inutile, l’équipage devait réagir.

La mer, le ciel, un avion, une baleine et un bateau de pêche… Sur l’eau, une coque de noix, un peu perdue. Au-dessus des nuages, un avion-cargo américain. Face à la mort, la baleine patientait. Les harpons allaient tirer, ce n’était pas un exploit. Mais la vache que les Américains venaient de larguer déchirait le ciel, la mer allait la happer. Quand les pêcheurs se décidèrent enfin à tirer, ce fut cette vache – et ses points noirs et blancs –, tombant du ciel, qui attira toute leur attention : juste des points en suspension, qui trouaient l’atmosphère. L’animal venait de s’éventrer sur le harpon de proue, sauvant ainsi la vie d’une des reines de la mer.

Là-haut, personne ne pouvait imaginer l’incroyable destin du bovin. L’avion continua son vol de routine ; la baleine, elle, plongea en apnée vers les fonds secrets.

Et l’océan tout entier résonna du rire des marins…

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.

mardi 4 mai 2010

Bleu Terre - Visage

Quand la pieuvre s’avançait dans mes nuits, je pouvais me cabrer, mais ses immenses tentacules entraient dans mon cerveau et me tiraient vers un ailleurs sombre, je luttais pour conserver un peu de soleil, un peu de vie. J’affrontais ce silence où, ma tête engloutie, je me noyais, recouvert par ses pattes aux ventouses pourpres assassines. Dans ma nuit, je me débattais. La sueur collait aux draps, j’endurais la menace. En apnée, je subissais cet instant de courte folie, celui où l’animal me mordait avant de me jeter au visage son encre poison. J’étais contrarié. Comment réagir ?

Tel un roseau qui ne plie pas aux vents, je me dressais et m’insurgeais de cette intrusion dans mes rêves de sommeil. Espérer résister au cauchemar était vain… Je supportais ce voyage obscur sans réellement me rebiffer, habité par la peur de me briser, et de crouler sous la menace qui veille. L’ampoule avait claqué, et je cherchais ce couloir de lumière, désobéissant au monstre marin qui tentait de définitivement m’éteindre. Je me mesurais à lui, un combat sans merci où tout nous opposait, lui si fort, et moi si frêle.

Sans céder, je reculais sans capituler, obsédé par ma victoire, celle de conserver en mémoire ton visage, soutien magique, fruit de jeunesse qui jamais ne s’altère face au temps qui passe, et qui jamais ne recule devant le danger de l’oubli. L’amour à mort, sans dépérir, juste un souvenir.

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.

lundi 3 mai 2010

Bleu Terre - La Torche

La colombe se torche sur nos lumières de paix, triste étincelle, qui se pose au pied de nos cités. Une idée fleuve parcourt mon dos quand je pense à ceux qui jettent leur vie et embrasent les cieux de croyance d’un ailleurs rose. Le paradis, pour eux, devient une idée fixe, étoile éphémère, surbrillance quotidienne de ces bombes humaines. Le cœur à l’envers, ils tuent pour leurs vertus, confondant les sens de la vie et l’essence du feu. Ces êtres blessent l’innocence pour de virtuelles croyances, et si vous promenez votre nostalgie sur leurs chemins, ils brûlent votre corps sans se poser de question. Adorateurs de l’éternel, leurs désirs sont charnels. Ne croisez pas leur route, sinon vous pouvez dire adieu à vos frères. Voyage garanti vers le tourbillon de l’Enfer, pleurez mes amis !

Silence. Offrez votre sueur de danse quand eux sont en transe. La décadence n’a pas de camp, et l’offense de la pensée suprême se transforme en fleurs, les jours où ces joueurs aux troubles désirs sèment la démence, exposent leur plan et explosent au grand jour, autour de deux sœurs, jumelles. Certains se balancent sur des musiques aux accords majeurs, pendant que des mineurs volent vos ailes. Méfiance. Le calme isole la tempête, certaine camisole me lamine le moral, quand je vois ce râle de mort subite. Patience. L’oiseau est tête en l’air, quand la science heurte de plein fouet vos volets, vos écrans. Naissance d’une panne de secteur, la peau n’a plus d’odeur et je tremble face à l’évanescence et la transcendance de ces tueurs nés. Pourquoi l’Orient ne se fiance-t-il pas à l’Occident ?

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.

dimanche 2 mai 2010

Bleu Terre - Le Port

Un petit port tranquille et ses bateaux qui se rangent au gré des courants, des lunes et des soleils qui s’aiment, s’attirent et se délaissent. Les voiles sont bleues, vertes, mauves ou rangées. La mer, elle, est silencieuse si le vent ne se fait point remarquer.

J’aime l’abri du petit coude né de la rivière qui se jette à la mer, et le charme suranné des corps morts éparpillés. Ce sont de bien curieuses bouées qui ne retiennent pas les marées, mais les navires qui s’y amarrent. La nature nous promène dans son spectacle permanent, ses bruits, ses sources, et les délices de ses couleurs.

Des nuages turbulents se baignent dans le ciel, éclaboussant le bleu de gris arrosés. Étrange impression de ce lieu aérien où il pleut des idées de rentrer auprès d’une cheminée, le regard allumé face aux flammes rouge cendré qui projettent leur chaleur. Les dos des bateaux agitent leurs mats secoués par les mouvements des flots, la musique des drisses et des chants d’oiseaux enchante ma pensée.

Je rigole et je m’affole de cette illusion de paix, de ce lieu miroir où la guerre s’est effacée. Des souvenirs de peines qui ont existé bien avant que je sois né affleurent. Curieuse idée que de penser aux bombes qui, sans secret, déchiraient le ciel, crevaient les nuages, laissaient couler la colère rouge du pas de veines, transformaient les rues en artère de sang ou en arc-en-ciel de douleur.

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.

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