Journal des penchants du roseau

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jeudi 6 mai 2010

Bleu Terre - Oh calme

Lueur d’aquarelle, une brume de quiétude, personne ne bougeait sur ce bateau aux voiles ferlées. Le vent absent était totalement atone, et derrière ce silence, la mer se plaisait à mimer le lac. Espace miroir aux effets trompeurs de l’apparence, aucun signe du lendemain, de cette tempête qui allait creuser les reins de l’Atlantique Nord. Rien.

Cet élément maîtrise le double jeu et sa silhouette assassine, aussi insidieuse que les sirènes. Dans ce matin aux gris rosés, les vents n’avaient point de refrains. L’ombre de basse mer se projetait en privé et provoquait un mirage sur et sous l’eau. L’air était faux, l’air était fou, la mort patientait, elle attendait son quart d’heure, ailleurs.

La nature vivait à l’ombre de ses couleurs. Tout sommeillait, sauf les araignées qui, sereines, glissaient sous l’eau, guettant, tristes fossoyeuses impatientes et grinçantes, leur butin.

Écoutez leurs appels, à ces femmes Océan !

Entendez leurs appels, le chant dévastateur de ces dangereuses six reines, légendes de nos mers, oasis de plaisirs. L’Océan est leur voix, leur domaine, et il rugit de désirs en s’effaçant face à leurs corps, méfiance.

Ne soyez pas stupide, n’écoutez pas les complaintes de ces femmes-poissons. C’est votre corps qu’elles fiancent !

Si vous étiez éveillé ce jour-là, ou si vous étiez né, peut-être auriez-vous pris peur du son de l’absence.

Fragiles et innocents, des poissons jouaient. Ils guettaient, paisibles, la présence d’une main, triste aumône du marin poète à ses heures, glissant des vers sur son hameçon. Le fond de la faim, ce gouffre entre vie et mort… Si le poisson souffre, c’est qu’il aura eu le tort, goinfre, d’ouvrir la bouche.

Silence, et force du calme. La mer dort.

Peut-être ?

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.

mercredi 5 mai 2010

Bleu Terre - La Mer du Japon

La lune recouvrait la terre de sa douce lueur. Des hommes préparaient leur navire, bougeant des caisses, maniant du bout, évitant que le pont en haute mer ne devienne un piège. Quatre hommes en ciré allaient affronter les richesses de l’Océan, les requins, baleines, et autres dauphins. Les muscles saillants, le regard étroit et sec, ces hommes partaient travailler, sans états d’âme particuliers pour l’espèce de la bête traquée. Bien sûr, ils savaient que les dinosaures avaient quitté la Terre. Disparus, effacés. Mais ces animaux arrogants, qui avaient arrosé la planète du faisceau de leur ombre, avaient succombé pour d’autres motifs que des excédents de quotas de pêche. Alors pourquoi se priver ?

Le moteur grondait, les harpons sommeillaient. Les amarres furent projetées sur le quai. La nuit et son toit d’étoiles éclairaient ces quatre hommes dans leur rencontre avec le destin...

L’aube qui s’approchait rendait la mer belle. Une petite houle soulevait tour à tour la poupe et la proue, le radar ne signalait aucun obstacle, les pêcheurs traçaient la route. Le danger semblait loin. La météo était particulière ce matin, particulièrement bonne. L’étrave qui casse les vagues n’était plus qu’un détail pour ces tristes gaillards endurcis par leur labeur quotidien. La mort était leur fonds de commerce. Le sang allait gicler sur le pont – les tripes, l’odeur de cette chair, les yeux qui se ferment –, tout ce vacarme afin d’alimenter les palais de quelques fins connaisseurs, d’hommes qui avaient décidé qu’une soupe sans ailerons ne devait pas exister. Le massacre allait pouvoir commencer, mais pour cela les pêcheurs devraient s’armer de patience. Depuis deux heures à une moyenne de dix-sept nœuds, ils voguaient vers leur chance, vers l’espoir qu’une cargaison soit prise en monnaie d’échange. Beaucoup d’efforts et de peine, pour quelques poignées de yen. Bientôt l’horizon allait se couvrir de couleurs, cultivant les regards. Le fruit de la nature, les nuages, leur forme, le ciel allaient se teinter de merveilles. La mise à l’écart des dérivés du noir ne laisserait place qu’au panel de l’arc-en-ciel. La forêt imaginaire se levait, de toutes ses couleurs d’aube généreuse, apportant aux animaux éveillés la conscience de l’étrange beauté de la lumière et du soleil. Nous étions sur la mer du Japon, une mer profonde et bleue, où les poissons se nourrissent sans difficulté et alimentent le principe de chaîne. Les trente tonneaux de l’équipage nippon traversaient ce désert d’eau, toute la puissance des hommes était représentée par ce navire qui déchirait l’eau sauvage, courant sans remords vers son but du matin : recueillir son butin, quelques fruits de la mer...

Sur la piste, l’avion endormi attendait sagement les prochains ordres de l’équipage. Encore un voyage à quelques kilomètres de la terre. Cet avion-cargo hissait à plusieurs milles de hauteur les couleurs du sol américain. Sa tenue vert camouflage était là pour montrer qu’il appartenait à l’armée. Deux rires, des voix, les voilà, ces rudes gaillards. Oubliant la chaleur, ils portaient leur sueur comme un principe, et cela valait mieux que de la peur. Crânes rasés, peaux bronzées, leurs paroles volaient, écrasant au passage la tranquillité d’un vieux pélican qui étalait ses ailes dans un faux rythme d’abandon. La liberté, eux, ils la défendaient chaque matin, alors leur conscience n’avait ni amertume ni peine à gêner un oiseau dans son ultime balade, celle de sa survie quotidienne. Représentants de l’ordre mondial, ils planaient au-dessus des idées perçues. Ce matin-là, ils riaient de bon cœur, un peu d’humour vache pour cette cargaison spéciale, qu’ils ramenaient au pays. Bientôt, les grosses hélices tourneraient à plus de dix mille tours-minute, la lourde carcasse de métal prendrait son vol, s’élèverait au-dessus de l’air, partirait vers de nouveaux horizons.

Quand la voix de l’avion se mit à résonner, personne à son bord n’était sourd d’inquiétude, un simple vol de routine. En cette période de paix, l’engin dévorait des litres et des litres de kérosène pour survoler l’espace d’un temps, la mer du Japon, y perdre la notion du temps, et oublier les rancunes. Ce temps éclair où, pour un Américain, voler au-dessus d’une mer portant ce nom était insolent, plus qu’un danger. L’histoire parlait de morts. Pearl Harbor était du passé. La guerre, comme d’habitude, avait perdu tout son sens. Dans la cabine, les nombreux voyants indiquaient aux pilotes qu’ils pouvaient voyager tranquilles, pas un nuage en signe d’orage, pas de vent tourbillonnant, et le doux bruit des hélices qui fendaient l’atmosphère était rassurant. Du hublot, les ailes s’apercevaient, se balançant lentement au son de tous ces tours d’hélices dans le vide. Rien ne permettait à ces hommes d’augurer un mauvais présage. Dans la soute, une vache cherchait de la paille, les mouvements de l’air lui brassaient les mamelles. Pour un peu, l’animal – mal en point – allait perdre de ses couleurs, ce mélange d’origine, ces taches noires et blanches. Ses yeux rouges montraient tout son mal-être, tout ce poids, ce vide de pensée. La vache avait des difficultés à surmonter les lois de l’altitude : son premier vol au-dessus de la mer tendait au naufrage...

Quelque part sur la mer, des marins s’affairaient : tuer des poissons pour alimenter les marchés. La pêche avait commencé et des dents de requins se trouvaient en pâture sur la plage arrière du navire. Un homme arrosait le pont pour enlever toute trace de lutte, l’eau translucide se mélangeait au sang épais, un long filet coulait et filait vers la mer. Dans le sillage du bateau, tout être vivant pouvait suivre les mouvements des marins... Un long trait rouge coupait le monde en deux, et cette pensée me laissait le regard triste : pourquoi devions-nous donc tuer pour subsister ?

La chance était au rendez-vous, le soleil éclatant crevait les nuages et la pêche était bonne. Si ces hommes n’étaient pas venus de ce pays du soleil levant, ils auraient arboré un large sourire, sur le devant de leurs lèvres. Mais, nés impassibles, ils continuaient leur chasse au trésor, le sourire crocheté en ancre au fond du cœur. Une baleine à bosse passait par là, elle venait de quitter la fosse et ce mammifère marin avait perdu son air malin, pourchassé par les nombreux chevaux du bateau. La chasse était ouverte : ce dernier trophée pris, la compagnie pourrait rentrer, fatiguée mais heureuse dans le fond de ce sentiment de devoir accompli. Rien que du banal pour ces marins aguerris, un jour qui filait dans la nuit de leur temps... Ils affrontaient la mer dans un de ses regards calmes, pas inquiets de la tournure de leur marée. La cale se remplissait de chair, la cabine du patron pêcheur montrait ses colliers d’ailerons, séchant à l’air libre. L’astre teigneux brûlait les peaux, laissant au passage la trace rouge de sa douleur, mais personne ne s’en plaignait. Les seuls qui l’auraient voulu n’avaient plus les mots. Rien ne troublait le ciel, il ne restait que la baleine à cueillir, avant de pouvoir rentrer au port. La prise était trop belle mais pas de tout repos.

Sans ailes, la baleine avançait à la recherche de sa liberté. Elle voyageait dans l’océan au cœur de sa solitude. Or les hommes n’avaient cure de ses flots de sentiments : ils en voulaient à sa peau, à son dos, à ses graisses, pas aux mystères de sa création. La distance diminuait. La fatigue, la fuite devenant inutile, le bateau suivait sa proie à la trace, les harpons s’affûtaient sur le pont, l’excitation de l’équipage était à fleur de peau ; la baleine, elle, à fleur d’eau. Quand le premier canon fut armé, les pêcheurs tournaient déjà autour de l’animal, prêts à le terrasser. Abandonnée par les siens, bientôt par la vie, la baleine ne pensait pas à plonger, remplir ses poumons et déguerpir vers le fond. Elle était là, énorme, sur les flots, semblant comprendre que la mort était au tournant, au prochain virage du bateau. Le bateau dont le feu des canons allait croiser sa chair, la blesser, la meurtrir. La baleine traquée respirait son dernier air de tranquillité... Peut-être l’image de sa vie passée se trouvait-elle devant ses yeux éblouis par ce surplus de lumière… Peut-être… Toujours est-il que son instinct lui donnait les yeux de la mort. Elle allait passer de l’autre côté, derrière ces nuages blancs...

Au-dessus des nuages blancs, jamais une vache ne s’était sentie aussi mal. Elle hurlait de peur, son ventre lui donnait des migraines, un surplus d’afflux sanguin étalait ses réactions en chaîne. L’animal ne pouvait plus penser, respirer devenait au-delà de ses forces. Tout ce qu’elle savait ou comprenait encore, c’était qu’elle ne voulait pas mourir, pas ici, pas comme cela. Alors elle abusait de ses forces, elle se frottait le front contre le métal de la carlingue qui, sous la violence des chocs, se mettait à plier. Dans la cabine, les hommes, à entendre le son de ces chocs, devenaient pâles. Le vétérinaire essaya d’entrer dans la cale, dans un dernier désir de calmer l’animal en furie. Le souffle coupé, il fit demi-tour : la bave qui coulait du museau de la vache indiquait qu’elle venait d’entrer dans une crise d’épilepsie. La violence de l’animal ne permettait pas d’action, s’approcher devenait inutile, l’équipage devait réagir.

La mer, le ciel, un avion, une baleine et un bateau de pêche… Sur l’eau, une coque de noix, un peu perdue. Au-dessus des nuages, un avion-cargo américain. Face à la mort, la baleine patientait. Les harpons allaient tirer, ce n’était pas un exploit. Mais la vache que les Américains venaient de larguer déchirait le ciel, la mer allait la happer. Quand les pêcheurs se décidèrent enfin à tirer, ce fut cette vache – et ses points noirs et blancs –, tombant du ciel, qui attira toute leur attention : juste des points en suspension, qui trouaient l’atmosphère. L’animal venait de s’éventrer sur le harpon de proue, sauvant ainsi la vie d’une des reines de la mer.

Là-haut, personne ne pouvait imaginer l’incroyable destin du bovin. L’avion continua son vol de routine ; la baleine, elle, plongea en apnée vers les fonds secrets.

Et l’océan tout entier résonna du rire des marins…

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.

mardi 4 mai 2010

Bleu Terre - Visage

Quand la pieuvre s’avançait dans mes nuits, je pouvais me cabrer, mais ses immenses tentacules entraient dans mon cerveau et me tiraient vers un ailleurs sombre, je luttais pour conserver un peu de soleil, un peu de vie. J’affrontais ce silence où, ma tête engloutie, je me noyais, recouvert par ses pattes aux ventouses pourpres assassines. Dans ma nuit, je me débattais. La sueur collait aux draps, j’endurais la menace. En apnée, je subissais cet instant de courte folie, celui où l’animal me mordait avant de me jeter au visage son encre poison. J’étais contrarié. Comment réagir ?

Tel un roseau qui ne plie pas aux vents, je me dressais et m’insurgeais de cette intrusion dans mes rêves de sommeil. Espérer résister au cauchemar était vain… Je supportais ce voyage obscur sans réellement me rebiffer, habité par la peur de me briser, et de crouler sous la menace qui veille. L’ampoule avait claqué, et je cherchais ce couloir de lumière, désobéissant au monstre marin qui tentait de définitivement m’éteindre. Je me mesurais à lui, un combat sans merci où tout nous opposait, lui si fort, et moi si frêle.

Sans céder, je reculais sans capituler, obsédé par ma victoire, celle de conserver en mémoire ton visage, soutien magique, fruit de jeunesse qui jamais ne s’altère face au temps qui passe, et qui jamais ne recule devant le danger de l’oubli. L’amour à mort, sans dépérir, juste un souvenir.

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.

lundi 3 mai 2010

Bleu Terre - La Torche

La colombe se torche sur nos lumières de paix, triste étincelle, qui se pose au pied de nos cités. Une idée fleuve parcourt mon dos quand je pense à ceux qui jettent leur vie et embrasent les cieux de croyance d’un ailleurs rose. Le paradis, pour eux, devient une idée fixe, étoile éphémère, surbrillance quotidienne de ces bombes humaines. Le cœur à l’envers, ils tuent pour leurs vertus, confondant les sens de la vie et l’essence du feu. Ces êtres blessent l’innocence pour de virtuelles croyances, et si vous promenez votre nostalgie sur leurs chemins, ils brûlent votre corps sans se poser de question. Adorateurs de l’éternel, leurs désirs sont charnels. Ne croisez pas leur route, sinon vous pouvez dire adieu à vos frères. Voyage garanti vers le tourbillon de l’Enfer, pleurez mes amis !

Silence. Offrez votre sueur de danse quand eux sont en transe. La décadence n’a pas de camp, et l’offense de la pensée suprême se transforme en fleurs, les jours où ces joueurs aux troubles désirs sèment la démence, exposent leur plan et explosent au grand jour, autour de deux sœurs, jumelles. Certains se balancent sur des musiques aux accords majeurs, pendant que des mineurs volent vos ailes. Méfiance. Le calme isole la tempête, certaine camisole me lamine le moral, quand je vois ce râle de mort subite. Patience. L’oiseau est tête en l’air, quand la science heurte de plein fouet vos volets, vos écrans. Naissance d’une panne de secteur, la peau n’a plus d’odeur et je tremble face à l’évanescence et la transcendance de ces tueurs nés. Pourquoi l’Orient ne se fiance-t-il pas à l’Occident ?

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.

dimanche 2 mai 2010

Bleu Terre - Le Port

Un petit port tranquille et ses bateaux qui se rangent au gré des courants, des lunes et des soleils qui s’aiment, s’attirent et se délaissent. Les voiles sont bleues, vertes, mauves ou rangées. La mer, elle, est silencieuse si le vent ne se fait point remarquer.

J’aime l’abri du petit coude né de la rivière qui se jette à la mer, et le charme suranné des corps morts éparpillés. Ce sont de bien curieuses bouées qui ne retiennent pas les marées, mais les navires qui s’y amarrent. La nature nous promène dans son spectacle permanent, ses bruits, ses sources, et les délices de ses couleurs.

Des nuages turbulents se baignent dans le ciel, éclaboussant le bleu de gris arrosés. Étrange impression de ce lieu aérien où il pleut des idées de rentrer auprès d’une cheminée, le regard allumé face aux flammes rouge cendré qui projettent leur chaleur. Les dos des bateaux agitent leurs mats secoués par les mouvements des flots, la musique des drisses et des chants d’oiseaux enchante ma pensée.

Je rigole et je m’affole de cette illusion de paix, de ce lieu miroir où la guerre s’est effacée. Des souvenirs de peines qui ont existé bien avant que je sois né affleurent. Curieuse idée que de penser aux bombes qui, sans secret, déchiraient le ciel, crevaient les nuages, laissaient couler la colère rouge du pas de veines, transformaient les rues en artère de sang ou en arc-en-ciel de douleur.

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.

samedi 1 mai 2010

Bleu Terre - Éclats de lune

Une lune écarlate éclaire quelques voiliers. Moi, je promène chien et nostalgie sur l’écran de ma mémoire. Des couleurs s’invitent. Ivre de dunes, je m’absente dans ce tableau. Les blés sont ocre jaune, la lavande respire le vert, le blanc. La terre s’inhale, de vieilles pierres de taille comptent les ans. Enfant, je courais sous les bois ; maintenant, j’attends les vents d’ouest, pour me sentir vivant. Mille fois je suis mort, pris en otage de ton absence. Alors je m’aère l’esprit en regardant Ouessant, et la mer translucide me transcende, quand je ne suis que la cendre de notre histoire d’amour. Je patiente face à la roue qui tourne. Sans montre, j’ai le temps de compter les éclats du Stiff et de mon cœur. Les nuages pourpres inventent la joie de te savoir heureuse.

Tu es ma source de jouvence et quand je pense au charme des bateaux fantômes, je sais que j’ai raison de croire à cette histoire. L’horizon me bouscule, sensible charme de l’être lumière, lui qui dessine le monde en éclairs de génie. Cette poussière qui pense me hante. Déguisé en plaie ouverte, ce paysage me transporte vers l’œil-porte de l’univers.

Demain, ta robe volera sur mon dessein...

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.

vendredi 30 avril 2010

Bleu Terre - Deuxmains

Traverser un Océan pour retrouver la paix de l’esprit, ça c’est une idée !

Plonger au creux d’un chant d’antan, sous l’averse d’un ciel aux nuages épars, de la douceur sur une grève et m’en aller, sans lendemain, vers un temps meilleur, moins incertain, recouvert de champs vert poussière, ou d’un céruléen marin. Tourner le dos aux dauphins, oublier leurs certitudes, me noyer ce soir trop sombre dans une futile peur, sans jamais oublier tes cris sur papier. Et y rassembler, par secondes, nos émotions.

Penser à toi, aux années, la douceur de tes joues pourpres, poursuivre l’envie de revoir l’éclat lumineux du feu de tes pupilles, celles qui croisent sans faim l’intérieur de mes nuits, et rire ! Rire, oui, oser rire devant les vents hantés par les esprits, les dieux des gardiens celtes, ces éminences-entités, porteuses de secrets.

La croix porte tous ceux qui possèdent les clefs des légendes et rêvent, non pas de chair à canon, mais juste de sortir la tête de l’eau, regarder le désert de sable, le soleil chaud. Puis encore penser à toi, ton odeur, la douceur de ta voix, celle de ta peau…

Ton absence est le rêve de deux mains. Pas de virages où l’on pense vivre ivre, afin de retrouver un cœur ou un nuage de tendresse.

M’asseoir enfin sur un banc, concevoir l’idée de créer des enfants, en rire et prendre la vie sans s’arrêter, sur la bonne voie, celle du bon choix. Croire en la souplesse d’un regard, la vérité au fond des yeux, et rire encore de cet instant, à en perdre le son de ma voix, puis sourire… et reprendre ma marche vers le fond du jardin. Un, deux oiseaux passent, noirs, blancs ou verts. Ils chantent les quatre saisons, la messe du printemps, leurs ailes battent au sein de l’air.

Et la puissance de leurs aveux éclaire mes jours sans fin, ceux que je passe l’espace d’un temps à souffrir de l’absence de ta main...

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.

jeudi 29 avril 2010

Bleu Terre - Une longue route

Les étoiles partaient se coucher et l’aube pointait son nez. De larges couleurs envahissaient le ciel, des effets mandarine, du gris bleuté, et ce vert turquoise que j’aimais tant. Une nuit de plus, sans toi, et ce souvenir de nos danses sur les flots. Je naviguais sans peine sur la mer noire, attendant un fantôme, une voix. Mon navire avançait au près serré, dans des calmes salutaires. Solitaire, je rêvais à des champs de blé où des chevaux couraient sans se méfier du temps. Quelques dauphins venaient jouer à côté de ma coque et j’admirais la fluidité de leurs courses, leurs sauts aussi. Capitaine du non-retour, j’avais décidé d’arpenter la mappemonde sur un joli voilier, en espérant grandir. Chaque matin qui naissait était un cadeau des cieux. J’avais quitté le port de l’Aber-Wrac’h depuis si longtemps que je ne savais plus à quoi ressemblait une voiture. Mon univers était plein de lumière, la nuit. Quand je cherchais un bain d’étoiles filantes, ces météores qui meurent sans un cri et nous offrent un dernier signe d’adieu, mon sillage offrait sa fluorescence de plancton, et parfois je pêchais un thon. J’avançais en suivant le noroît, l’alizé ou d’autres vents. Ma route allait au sud, j’évitais les pièges des courants, les roches invisibles et la terre. J’avais quitté toute compagnie pour ce long voyage auprès de mes souvenirs. Derrière moi, ce gros nuage, un cumulus bien gris. Je réduisais la toile, quelques minutes pour prendre un ris. L’orage s’annonçait... Des turbulences de l’esprit ressortaient. Je voyais ton image, ta robe du soir et tes cheveux allumettes. Je prenais de la latitude à défaut d’altitude et j’allais vers ce mur pacifique, sur cet océan de bleu. J’avais affronté le murmure des vagues, des immeubles meubles qui secouent vos entrailles et vous donnent le vertige et l’humilité qui manque aux hommes. Maintenant, je savais ce qui me manquait, des envies de tortue au caramel, des crocodiles du Nil et trois asperges. Ne me parlez pas de poisson !

Manger était une de mes priorités et il me manquait des vivres, plus de bananes, de tomates, mais du parmesan et quelques fous-volants tombés sur le pont. Je me nourrissais de mon corps, la graisse épaisse de sous ma peau avait fondu. Je n’avais, à mon bord, aucun livre. Seules la carte du monde en écran géant, la nature en pleine effervescence me ravissaient. Parfois, je voyais une queue de baleine, ou je croisais un autre navire au pavillon français. Tout ce qui m’était nécessaire pour t’oublier, un instant. Ma mémoire devenait vide. Telle une pile, je me déchargeais de ton empreinte. Toi, ma toile reine du silence, une araignée. Tu avais séduit mon âme. Triste sortilège, et je pense à ton charme, ma dame.

Sur l’océan de ma raison je fuyais ton ombre, notre joie. J’allais sur la mer pour perdre ta trace et que le temps passe en harmonie avec la nature. Le soir, mes ancêtres me parlaient, et je les écoutais. Je voulais savoir pourquoi l’homme se bat pour de la terre ou des diamants de pierre. Je croisais les étoiles, petits navires de lumière, la Grande Ourse me dictait sa loi, celle de mon devoir d’être moi et de perdre de vue les guerres. Dans la traînée de mon bateau, les méduses devenaient étincelles.

L’amer me quittait, et je pansais mes plaies. Tu m’avais quitté. J’avais largué les amarres, mais mon cœur, lui, saignait. Toujours ce sourire en toile de fond, et l’amour en balade dans mon imagination. Malade de ce souvenir, je voulais croire en notre histoire, celle d’une rencontre sur un fond de passion. Ma cellule de garde refusait de lâcher prise, tel un chien, je ne lâchais rien. Pas un mot n’abandonnait la toile du passé, quand je tenais encore ta main sur les routes d’Espagne et que nous buvions du vin, sans peur du lendemain.

Toi, ma sirène, tu es partie vers un autre voyage. J’ai préféré quitter le port chargé d’émotion, pour mieux dompter ma mort d’âme sœur.

Depuis, je pars sans cesse pour ne pas sombrer...

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.

mercredi 28 avril 2010

Bleu Terre - Crépuscule

Un regard de bord de mer, le crépuscule en toile de fond, je navigue sur ce calme vague. L’œil fixe, le phaéton en pâture donne son dernier concert, quelques rayons sur l’estran. La vase isole des coques brunes et je voyage au milieu des vers sur un limon grisâtre. Les arbres sont sous la brume et le toit du monde tombe, si vite qu’il ne reste bientôt plus aucune lueur d’espoir dans le ciel.

Solitaire, je plane en pansant mes plaies.

Ici, pas d’îles, mais un long serpentin entre une rivière et l’Iroise. Un sablier au repos ne donne pas l’heure, il tourne sur son mouillage, cherchant le vent. La cale est vide, nulle âme de promeneurs en ce soir prometteur. J’aimerais apercevoir un phare qui scintille et des poissons-chiens, or il n’en est rien. Plus personne ne regarde ce pays sage.

L’horizon n’a pas de voile et je le vis comme un drame.

L’ardoise bleue du village fait renaître des souvenirs de nages et la peur des algues-serpents qui s’étirent sur mes chevilles, les enlacent. Elles se collent, s’agrippent et m’attirent dans leur monde sous-marin, vers ces lutins au féminin qui m’encharment, belles bêtes ensorcelantes sur leurs selles d’hippocampes. Une valse imaginaire d’une rive à l’autre, sans musique.

J’aime ces maisons, doux reflets de secrets perdus depuis des millénaires, qui dorment au chaud, et le soleil qui s’échappe, déposant une ombre jaune planant et des reflets mandarine.

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.

mardi 27 avril 2010

Bleu Terre - Terre minus

Une prairie de protection violette permet à une araignée de lumière de se protéger des tempêtes solaires. Des masses de protons, d’électrons, arrosent notre peau blanche et éclairent nos étoiles. Divine toile. Pas un artiste-peintre sur la Terre n’est capable de reproduire ce joli tableau… L’autoroute de protons navigue dans l’espace à grande vitesse et traverse des montagnes d’illusion, comme ma peine de te savoir lointaine. Mon corps s’expose et mon cœur explose si je pense à ma reine du silence, mon ex… piration s’arrête. La solitude me traverse comme un champ de chansons, il est difficile de trouver une raison pour survivre à un abandon. Heureusement, la vue d’une mer de feu rose incandescente me transmet sa force tranquille, et j’avance vers ce chemin inconnu qui mène à la fosse commune, ce lieu si sage, où le silence dort. Secrètement, j’aimerais que nous partagions cette route. Ton charme m’envoûte et je plane sur mes souvenirs d’Espagne. Tu vis en moi. Cette folie me berce, me transperce comme ces glaives de rayons. Je saigne et me sais si fragile, j’ai perdu le mode d’emploi pour sourire à la vie, depuis que tu as quitté le nid que je construisais en oubliant de dormir la nuit.

Combien d’étoiles brûlent pour que mes vœux s’exaucent ?

De pleines poignées identiques à ce sablier qui laisse le temps s’envoler...

Et mes rides construisent un rideau, un voile que tu voles, mon innocence. Sans partage, la vie n’est rien qu’un soupir, une île déserte qui transpire d’ennui. Moi, je voyage dans l’absolue certitude d’avoir rencontré ma sœur d’âme.

Oui, je suis fou !

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.

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