Un
an déjà...

(...) Tandis que Cicio était perdu dans la contemplation des breloques de
clinquant et des sous-pieds du voleur de ville, le très-illustre seigneur
Zefirino, unissant le pouce et l’index de sa main droite couverte de bagues,
adressait à don Polyphême ce raisonnement plein de logique :
– Que votre seigneurie, disait-il, me fasse l’honneur de m’écouter :
Dans toute entreprise, une juste balance doit mesurer, parmi les associés, les
services que chacun rend à la communauté avec la part qui lui revient dans les
bénéfices. Je ne refuse point de vous admettre au partage égal avec les
cavaliers que je commande, si vous réussissez à me prouver que vos gains sont
aussi considérables que les nôtres. Mais, je vois avec peine que votre société
ne tient pas de registres de ses opérations. Vous ne m’offrez, par conséquent,
que des suppositions, des probabilités et des évaluations approximatives, au
lieu de calculs certains. Vos captures sont importantes, j’en conviens ;
mais elles sont rares. Vous n’avez pas tous les jours des Anglais à dévaliser.
Le vice de votre industrie est précisément ceci, qu’une opération avantageuse
entraîne des suites funestes, et que vous êtes obligés de vous cacher ou de
changer de place lorsque vous avez fait une heureuse rencontre. Nous autres, au
contraire, nous travaillons toujours dans les mêmes lieux, et nous finissons
par en connaître toutes les ressources. La ville nous fournit un revenu
constant. Nous ne chômons jamais. Si nous partageons en frères avec vous, ce
sera donc une avance de fonds sur des services à venir ; car vous êtes
aujourd’hui sans emploi. Il faut que vous consentiez à exercer avec nous à la
ville, et, par un juste retour, nous vous donnerons un coup de main sur les
grandes routes, lorsqu’il en sera besoin. Plusieurs articles de notre industrie
sont praticables pour vos seigneuries. Ceux des vengeances, des jalousies,
guet-apens, coups de bâton et effusions de sang, ne vous sont pas étrangers. Je
ne vois pas pourquoi vos seigneuries ne se livreraient pas, dans l’intérêt
général, à cette branche de notre commerce.
Pendant ce discours, don Polyphême tirait sa barbe et ses
moustaches d’un air d’impatience :
– Ce n’est pas, répondit-il, la science ni l’habileté qui nous
manquent ; mais bien la volonté de couper des jarrets au coin des rues.
Nous avons tous pratiqué la vengeance et le guet-apens pour notre compte et non
pour de l’argent. Si les gens de la ville n’ont pas le courage de tuer
eux-mêmes les amants de leurs femmes, tant pis pour eux ; je ne veux point
me charger de cette besogne-là.
– Vous ne savez pas, reprit Zefirino, l’utilité de cette industrie. Ce n’est
pas tant l’argent que la considération et les bons procédés qu’on y gagne. Du
temps de nos pères, ces services-là étaient d’un immense profit ; le coup
de stylet se payait cinq cents ducats, et la simple taillade au visage
vingt-cinq piastres fortes. Aujourd’hui on défigure un homme par une balafre de
douze points pour la bagatelle de six ducats ; mais en obligeant les
jaloux on se fait des amis. Prête-moi un doigt de ficelle, et je te rendrai un
bras de corde, dit notre proverbe. Service pour service, et c’est ainsi que
nous trouvons de l’indulgence dans les cas malheureux, des yeux fermés où il
serait funeste de les voir s’ouvrir, et la potence vouée au célibat quand nous
lui fournissons cent occasions de nous demander en mariage ; tandis que
vos seigneuries vivant dans les bois, n’ayant point d’amis, ne rencontreront
jamais que des soldats armés, une police intolérante et des juges sévères.
– Je confesse que cela est à considérer, dit Polyphême, en se grattant la
tête.
– Notre société, reprit Zefirino, est admirablement constituée. L’ordre le
plus parfait y règne. Jetez les yeux sur ma comptabilité. Vous y verrez que la
rue de Tolède seule nous fournit, en mouchoirs de poche, bourses, montres et
autres objets portatifs la somme de trois cent vingt ducats par semaine. À
moins que par mégarde, nous ne volions un abbé, on ne nous inquiète jamais pour
ces petites opérations. Les vols dans les maisons de campagne non habitées ne
nous attirent pas non plus de désagréments. Ceux à main armée ou par escalade,
et à la ville, donnent lieu à des poursuites, aussi ne les exécutons-nous qu’à
de longs intervalles et quand nous avons pesé le pour et le contre. Regardez à
la page des articles de galanterie, et vous serez flatté du total imposant des
produits de la semaine. Quant au chapitre des meurtres, blessures et taillades,
ne vous en faites pas un monstre ; ce sont des choses rares, et le plus
souvent des actes de bonne justice. Je vais vous en citer un exemple :
« Un seigneur marquis de cette ville a épousé, l’an dernier, une
demoiselle de la bourgeoisie, et pour les beaux yeux de cette jeune fille, il
lui a donné, avec sa main, soixante mille ducats de rente. Ce ménage, béni par
l’amour, jouissait d’un bonheur sans mélange ; mais il n’est pas de
félicité durable en ce monde. Depuis trois mois un voyageur étranger a troublé
le repos du mari en inspirant à la femme une passion qu’elle n’a pu vaincre. Le
seigneur marquis, justement irrité, s’est retiré à Naples, en déclarant qu’il
reviendrait auprès de la marquise lorsque son honneur serait vengé d’une
manière ou d’une autre. Or, la fortune appartenant au mari, la femme se trouve
réduite à une maigre pension alimentaire. Les parents de la marquise ont résolu
de satisfaire l’époux offensé, afin de l’obliger à un rapprochement. Ils sont
venus me trouver ce matin même, et ils m’ont dit en pleurant :
« Seigneur Zefirino, secourez-nous. Voilà des époux brouillés, séparés
pour la vie ; voilà un scandale public, une maison entière dans les
querelles et dans les larmes : vous seul au monde, vous pouvez rendre au
mari le contentement, à la femme sa position et sa fortune, et à nous la paix
que nous avons perdue. Nous ne sommes pas riches, mais nous ferons, sans
hésiter, le sacrifice de six piastres, car nous savons que c’est le prix du
tarif, pour obtenir le retour de notre gendre et beau-frère bien-aimé. Faites
administrer à cet étranger, qui cause tous nos malheurs, une simple taillade au
visage, et vous aurez droit à nos bénédictions. Un homme n’est pas perdu pour
avoir une balafre sur la joue, et puisque le mari borne sa vengeance à si peu
de chose, on doit encore se louer de sa modération. » Qu’auriez-vous
répondu si vous eussiez été à ma place, je vous le demande ? »
– Par Bacchus ! s’écria don Polyphême, j’aurais répondu :
Donnez vous-même un coup de stylet ou une taillade à votre ennemi. Je ne
frapperai pas un homme qui ne m’a point offensé ; mais je vois bien que
j’aurais fait une faute en répondant ainsi.
– Une faute capitale, seigneur cavalier, reprit don Zefirino ;
moi qui sais mon monde, j’ai répondu au contraire qu’on pouvait écrire à
l’époux offensé de revenir auprès de sa femme, et qu’avant le soleil de demain
son honneur serait vengé. Il le sera dès ce soir, non pas en considération du
salaire, mais parce que nous compterons désormais deux familles entières parmi
nos amis et protecteurs.
– Vous êtes un habile homme, dit Polyphême en s’inclinant, et je commence à
goûter votre système. C’est de la fleur de politique. Je n’ai plus d’objection
à faire, et je suis prêt à pratiquer votre industrie dans l’intérêt
général.
– Je vais vous en fournir l’occasion. Pour administrer la taillade en
question, j’ai besoin d’un compère. Le jeune étranger doit passer ce soir à dix
heures par la porte Felice, en revenant du jardin de la
Flora, où il est en ce moment. Votre petit Cicio, dont je fais grand
cas, se trouvera par hasard devant cette porte et dansera la saltarelle avec sa
chèvre prodigieuse. Nous lui composerons un cercle de spectateurs. L’étranger
ne manquera pas de s’arrêter, et je me charge du reste. La taillade sera donnée
en moins de temps qu’il n’en faut pour prononcer notre mot d’ordre :
Ave Maria. (...)
La Chèvre jaune de Paul de Musset
(extrait).
(photo : forat à Palerme de Popdeganxet, licence creative
common)