Journal des penchants du roseau

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La Chèvre jaune

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jeudi 9 octobre 2014

Bienvenue aux lectrices et lecteurs de la Chèvre jaune

Vous avez feuilleté ou lu La Chèvre Jaune ? Les commentaires, ci-dessous, vous sont ouverts. N'hésitez pas à formuler vos critiques du flacon ou de l'ivresse. Je suis aussi vivement intéressé par les célèbres question : où ? quand ? qui ? quoi ? comment ? Concernant la lecture de ce livre.

Merci.

[je réactualise ce billet-accueil des lecteurs de La Chèvre jaune en y glissant au fur et à mesure que j'en prends connaissance des avis glanés ici ou là, n'hésitez pas à me faire parvenir les vôtres]


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« - Cangia, un mot de votre bouche pour me confirmer ce que m'ont dit vos yeux.

- Cent mots ne seraient pas assez, répondit la jeune fille. Mes yeux n'ont point menti : je suis à toi !

- Et mes haillons, ma misère, mon ignorance, mon vil métier ?

- Tes haillons, je ne les vois pas. Mire-toi dans mon âme, et tu te verras avec le manteau d'Alexandre et la couronne de César... »

(La chèvre jaune, Paul de Musset, 1848)

Aïe, aïe, aïe ! C'est hot ! Esmeralda au pays de la Maffia. Plus chaude, plus torride, plus méditerranéenne. Pire que Jane et Tarzan, sauf que Cheeta se nomme Gheta. Normal, c'est une chèvre savante. L'eau de myrte coule à flot pour raconter les déchirements amoureux du jeune chevrier Cicio, littérairement coincé entre ses trois femmes : Angelica - Cangia - sa jeune amoureuse cent fois plus passionnée, plus braiseuse que l'Etna. Gheta, la chèvre jaune, mille fois plus habile que Djali, dont les tours de magie confinent au diabolique. Et Dona Barbara, sa mère, infiniment possessive, sachant tout autant pointer sa pétoire trombonesque en direction des gendarmes napolitains que pleurer d'avance la perte du fils chéri capté par les bras de sa catin.

Je n'en suis qu'à la page 44. Il en reste 100. Mais quel bonheur ! Que d'aventures !! Et quel langage !!! C'est un vrai régal que de lire du bon français. Du très bon et très joli français qui ondule comme blé péguyien sous le vent des bicornes agités par quatre-vingt petits bras verts. Ça change vraiment des journaux télévisés et du vocabulaire sarkocatacombesque actuel. Cette lecture devrait être remboursée par la Sécu. Elle comblerait le gouffre de la bêtise. Bravo à l'auteur Paul de Musset qui écrit mieux que son frère Marcel de Vigny (sic). Bravo à Christian Domec, éditeur poétiquement numérique pour cette aventure littéraire - et son cadeau en guise de bonus : une balade caprine à travers la littérature tourangelle écrite voici quelques années par son père Jean, grand défenseur des Animaux, de l'Homme et d'une Terre qui pourrait tourner rond...

PS : La chèvre jaune existe en 2010. Ma petite fille Siam l'a aperçue dans un magasin de Toulouse...

Jean-Noël Passal (copié de ce billet)


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lundi 15 août 2011

Ave Maria

Un an déjà...

forat_parleme

(...) Tandis que Cicio était perdu dans la contemplation des breloques de clinquant et des sous-pieds du voleur de ville, le très-illustre seigneur Zefirino, unissant le pouce et l’index de sa main droite couverte de bagues, adressait à don Polyphême ce raisonnement plein de logique :

– Que votre seigneurie, disait-il, me fasse l’honneur de m’écouter : Dans toute entreprise, une juste balance doit mesurer, parmi les associés, les services que chacun rend à la communauté avec la part qui lui revient dans les bénéfices. Je ne refuse point de vous admettre au partage égal avec les cavaliers que je commande, si vous réussissez à me prouver que vos gains sont aussi considérables que les nôtres. Mais, je vois avec peine que votre société ne tient pas de registres de ses opérations. Vous ne m’offrez, par conséquent, que des suppositions, des probabilités et des évaluations approximatives, au lieu de calculs certains. Vos captures sont importantes, j’en conviens ; mais elles sont rares. Vous n’avez pas tous les jours des Anglais à dévaliser. Le vice de votre industrie est précisément ceci, qu’une opération avantageuse entraîne des suites funestes, et que vous êtes obligés de vous cacher ou de changer de place lorsque vous avez fait une heureuse rencontre. Nous autres, au contraire, nous travaillons toujours dans les mêmes lieux, et nous finissons par en connaître toutes les ressources. La ville nous fournit un revenu constant. Nous ne chômons jamais. Si nous partageons en frères avec vous, ce sera donc une avance de fonds sur des services à venir ; car vous êtes aujourd’hui sans emploi. Il faut que vous consentiez à exercer avec nous à la ville, et, par un juste retour, nous vous donnerons un coup de main sur les grandes routes, lorsqu’il en sera besoin. Plusieurs articles de notre industrie sont praticables pour vos seigneuries. Ceux des vengeances, des jalousies, guet-apens, coups de bâton et effusions de sang, ne vous sont pas étrangers. Je ne vois pas pourquoi vos seigneuries ne se livreraient pas, dans l’intérêt général, à cette branche de notre commerce.

Pendant ce discours, don Polyphême tirait sa barbe et ses moustaches d’un air d’impatience :

– Ce n’est pas, répondit-il, la science ni l’habileté qui nous manquent ; mais bien la volonté de couper des jarrets au coin des rues. Nous avons tous pratiqué la vengeance et le guet-apens pour notre compte et non pour de l’argent. Si les gens de la ville n’ont pas le courage de tuer eux-mêmes les amants de leurs femmes, tant pis pour eux ; je ne veux point me charger de cette besogne-là.

– Vous ne savez pas, reprit Zefirino, l’utilité de cette industrie. Ce n’est pas tant l’argent que la considération et les bons procédés qu’on y gagne. Du temps de nos pères, ces services-là étaient d’un immense profit ; le coup de stylet se payait cinq cents ducats, et la simple taillade au visage vingt-cinq piastres fortes. Aujourd’hui on défigure un homme par une balafre de douze points pour la bagatelle de six ducats ; mais en obligeant les jaloux on se fait des amis. Prête-moi un doigt de ficelle, et je te rendrai un bras de corde, dit notre proverbe. Service pour service, et c’est ainsi que nous trouvons de l’indulgence dans les cas malheureux, des yeux fermés où il serait funeste de les voir s’ouvrir, et la potence vouée au célibat quand nous lui fournissons cent occasions de nous demander en mariage ; tandis que vos seigneuries vivant dans les bois, n’ayant point d’amis, ne rencontreront jamais que des soldats armés, une police intolérante et des juges sévères.

– Je confesse que cela est à considérer, dit Polyphême, en se grattant la tête.

– Notre société, reprit Zefirino, est admirablement constituée. L’ordre le plus parfait y règne. Jetez les yeux sur ma comptabilité. Vous y verrez que la rue de Tolède seule nous fournit, en mouchoirs de poche, bourses, montres et autres objets portatifs la somme de trois cent vingt ducats par semaine. À moins que par mégarde, nous ne volions un abbé, on ne nous inquiète jamais pour ces petites opérations. Les vols dans les maisons de campagne non habitées ne nous attirent pas non plus de désagréments. Ceux à main armée ou par escalade, et à la ville, donnent lieu à des poursuites, aussi ne les exécutons-nous qu’à de longs intervalles et quand nous avons pesé le pour et le contre. Regardez à la page des articles de galanterie, et vous serez flatté du total imposant des produits de la semaine. Quant au chapitre des meurtres, blessures et taillades, ne vous en faites pas un monstre ; ce sont des choses rares, et le plus souvent des actes de bonne justice. Je vais vous en citer un exemple :

« Un seigneur marquis de cette ville a épousé, l’an dernier, une demoiselle de la bourgeoisie, et pour les beaux yeux de cette jeune fille, il lui a donné, avec sa main, soixante mille ducats de rente. Ce ménage, béni par l’amour, jouissait d’un bonheur sans mélange ; mais il n’est pas de félicité durable en ce monde. Depuis trois mois un voyageur étranger a troublé le repos du mari en inspirant à la femme une passion qu’elle n’a pu vaincre. Le seigneur marquis, justement irrité, s’est retiré à Naples, en déclarant qu’il reviendrait auprès de la marquise lorsque son honneur serait vengé d’une manière ou d’une autre. Or, la fortune appartenant au mari, la femme se trouve réduite à une maigre pension alimentaire. Les parents de la marquise ont résolu de satisfaire l’époux offensé, afin de l’obliger à un rapprochement. Ils sont venus me trouver ce matin même, et ils m’ont dit en pleurant : « Seigneur Zefirino, secourez-nous. Voilà des époux brouillés, séparés pour la vie ; voilà un scandale public, une maison entière dans les querelles et dans les larmes : vous seul au monde, vous pouvez rendre au mari le contentement, à la femme sa position et sa fortune, et à nous la paix que nous avons perdue. Nous ne sommes pas riches, mais nous ferons, sans hésiter, le sacrifice de six piastres, car nous savons que c’est le prix du tarif, pour obtenir le retour de notre gendre et beau-frère bien-aimé. Faites administrer à cet étranger, qui cause tous nos malheurs, une simple taillade au visage, et vous aurez droit à nos bénédictions. Un homme n’est pas perdu pour avoir une balafre sur la joue, et puisque le mari borne sa vengeance à si peu de chose, on doit encore se louer de sa modération. » Qu’auriez-vous répondu si vous eussiez été à ma place, je vous le demande ? »

– Par Bacchus ! s’écria don Polyphême, j’aurais répondu : Donnez vous-même un coup de stylet ou une taillade à votre ennemi. Je ne frapperai pas un homme qui ne m’a point offensé ; mais je vois bien que j’aurais fait une faute en répondant ainsi.

– Une faute capitale, seigneur cavalier, reprit don Zefirino ; moi qui sais mon monde, j’ai répondu au contraire qu’on pouvait écrire à l’époux offensé de revenir auprès de sa femme, et qu’avant le soleil de demain son honneur serait vengé. Il le sera dès ce soir, non pas en considération du salaire, mais parce que nous compterons désormais deux familles entières parmi nos amis et protecteurs.

– Vous êtes un habile homme, dit Polyphême en s’inclinant, et je commence à goûter votre système. C’est de la fleur de politique. Je n’ai plus d’objection à faire, et je suis prêt à pratiquer votre industrie dans l’intérêt général.

– Je vais vous en fournir l’occasion. Pour administrer la taillade en question, j’ai besoin d’un compère. Le jeune étranger doit passer ce soir à dix heures par la porte Felice, en revenant du jardin de la Flora, où il est en ce moment. Votre petit Cicio, dont je fais grand cas, se trouvera par hasard devant cette porte et dansera la saltarelle avec sa chèvre prodigieuse. Nous lui composerons un cercle de spectateurs. L’étranger ne manquera pas de s’arrêter, et je me charge du reste. La taillade sera donnée en moins de temps qu’il n’en faut pour prononcer notre mot d’ordre : Ave Maria. (...)

La Chèvre jaune de Paul de Musset (extrait).

(photo : forat à Palerme de Popdeganxet, licence creative common)

mercredi 19 janvier 2011

Jaune, comme La chèvre jaune - Jean-Noël Passal

Chèvre jaune de Siam

« - Cangia, un mot de votre bouche pour me confirmer ce que m'ont dit vos yeux.

- Cent mots ne seraient pas assez, répondit la jeune fille. Mes yeux n'ont point menti : je suis à toi !

- Et mes haillons, ma misère, mon ignorance, mon vil métier ?

- Tes haillons, je ne les vois pas. Mire-toi dans mon âme, et tu te verras avec le manteau d'Alexandre et la couronne de César... »

(La chèvre jaune, Paul de Musset, 1848)

Aïe, aïe, aïe ! C'est hot ! Esmeralda au pays de la Maffia. Plus chaude, plus torride, plus méditerranéenne. Pire que Jane et Tarzan, sauf que Cheeta se nomme Gheta. Normal, c'est une chèvre savante. L'eau de myrte coule à flot pour raconter les déchirements amoureux du jeune chevrier Cicio, littérairement coincé entre ses trois femmes : Angelica - Cangia - sa jeune amoureuse cent fois plus passionnée, plus braiseuse que l'Etna. Gheta, la chèvre jaune, mille fois plus habile que Djali, dont les tours de magie confinent au diabolique. Et Dona Barbara, sa mère, infiniment possessive, sachant tout autant pointer sa pétoire trombonesque en direction des gendarmes napolitains que pleurer d'avance la perte du fils chéri capté par les bras de sa catin.

Je n'en suis qu'à la page 44. Il en reste 100. Mais quel bonheur ! Que d'aventures !! Et quel langage !!! C'est un vrai régal que de lire du bon français. Du très bon et très joli français qui ondule comme blé péguyien sous le vent des bicornes agités par quatre-vingt petits bras verts. Ça change vraiment des journaux télévisés et du vocabulaire sarkocatacombesque actuel. Cette lecture devrait être remboursée par la Sécu. Elle comblerait le gouffre de la bêtise. Bravo à l'auteur Paul de Musset qui écrit mieux que son frère Marcel de Vigny (sic). Bravo à Christian Domec, éditeur poétiquement numérique pour cette aventure littéraire - et son cadeau en guise de bonus : une balade caprine à travers la littérature tourangelle écrite voici quelques années par son père Jean, grand défenseur des Animaux, de l'Homme et d'une Terre qui pourrait tourner rond...

PS : La chèvre jaune existe en 2010. Ma petite fille Siam l'a aperçue dans un magasin de Toulouse...

Jean-Noël Passal.

(Photo, La Chèvre jaune de Siam, Toulouse, 2011, avec l'autorisation de Jean-Noël Passal)

vendredi 3 septembre 2010

La Chèvre jaune et l'ordinateur

Pour ceux qui auraient quelque répulsion à lire un livre, La Chèvre jaune est lisible dans son intégralité en la bibliothèque numérique des penchants du roseau : La Chèvre jaune de Paul de Musset & Balade caprine à travers la littérature tourangelle de Jean Domec, collection Côte à cote, ce n'est que son ersatz numérique, mais les caractères sont au rendez-vous.

Vous y apprendrez ce qu'était un ordinateur en 1848...

PS : petit rappel. Tous les livres publiés par les Penchants sont librement consultables dans leur version numérique. Il n'y a que les imbéciles ou les béats pour croire que l'une empêche l'autre (les retors font semblant). Et, après courte réflexion, parce qu'elle ne demande vraiment que peu de temps, s'il devait y avoir un prix unique de l'ersatz numérique du livre que des communicants appellent livre, il devrait tendre vers zéro.

Mais éviter zéro demande qu'une plateforme complexe pratique l'encaissement, la protection, l'anti-piratage, les frais de procédure, etc. Donc un beau zéro me paraît le juste prix. Vous me direz : les frais, les droits d'auteur. Les frais, je les connais, lorsqu'un livre a été préparé et façonné, le peu d'effort que demande son passage en image numérique est négligeable. Pour les auteurs la question est plus complexe, mais vitement dit, si leurs droits sont calculés au pourcentage, les 100 % de ce zéro sont à considérer.

Je prospecte, à l'heure actuelle, pour proposer les livres que je publie dans une version adaptée aux nombreux gadgets électroniques qui circulent ici ou là et qui, parce qu'ils sont programmés pour ça, auront une durée de vie bien plus courte que le plus mauvais des bouquins. Mais pour éviter la fracture numérique, celle qui ampute les amoureux de gadgets de la possibilité d'un livre, je leur ferais bien ce cadeau, parce que, même sur un support dégradé, une belle lecture peut le sublimer.

J'arrête la mon PS, il devient éléphantesque. Il y aurait pourtant tant à dire...

mardi 3 août 2010

Note de l’apprenti libraire

Cette nouvelle édition de La Chèvre Jaune vient s’insérer dans la collection des penchants du roseau : Côte à cote, celle où un petit chapeau pointu virevolte d’un « o » à l’autre. Elle en porte le numéro zéro. L’idée, pas vraiment inédite mais peu courante, est de faire se côtoyer un ancien et un moderne, un style reconnu à l’autre naissant.

Zéro, parce qu’ici ce n’est pas tout à fait le cas. Paul était dans l’ombre d’Alfred ; Jean n’est plus... raté pour la plume jouvencelle. Cette publication correspond donc plus à une tentative ; le simulacre d’une occasion que le temps évita.

La chèvre – oui – leur est commune : un conte délicieux s’habillant en roman d’un côté, une passion jouant l’exégèse de l’autre. La facilité de plume de Paul, Jean n’en était pourvu, il s’adonnait plus souvent aux longues conversations, à la lecture et à la rédaction de brefs articles. Je fus étonné. Il n’avait lu La Chèvre Jaune lorsque je lui en ai parlé la première fois. Ses yeux pétillèrent, mais il était déjà trop tard.

Je m’étais promis de lier, sans cabrioles fantasques, la chèvre de Sicile à celle de Touraine. Ce « chapeau bas devant la casquette » en est un essai.

Christian Domec.

Bibliographie partielle

Paul Edme de Musset (1804 – 1880)

Monsieur le Vent et madame la Pluie, Gérard Seguin, 1846
La Chèvre jaune, Sem. Litt. du courrier des Etats-Unis, 1848
Voyage pittoresque en Italie, Belin Leprieur et Morizot, 1855
Lui et elle, Charpentier, 1860
Biographie d’Alfred Musset (œuvres complètes), Charpentier, 1877
En voiturin, Calmann-Lévy, 1890

Jean Domec (1926 – 2005)

Sente de la chèvre qui bâille, Christian Domec, 2006

in La Chèvre Jaune, 2010.

vendredi 23 juillet 2010

Balade caprine à travers la littérature tourangelle IV

Moins folâtre que Grécourt, Jean-Baptiste Gresset (1709 –1777) chantera les galantes nymphes de Touraine dans son Ode à Virgile sur la poésie champêtre. En traduisant l’Églogue 2 du poète latin, ce professeur du Collège de Tours décrit une Arcadie dont la beauté rappelle la Touraine. Contrée de rêve, le Péloponnèse est un lieu d’innocence et de bonheur favorable aux dieux des champs. Ses habitants, tous pasteurs, sont les maîtres de la poésie bucolique. Un pays de récits mythologiques où le berger Corydon se plaint de l’insensibilité d’Iris et veut l’attirer vers les campagnes où règne Pan, le malicieux dieu aux cornes, aux jambes et aux pieds de chèvre. Gresset est un nostalgique de cet âge d’or « où tout l’univers est champêtre, tous les hommes étaient bergers », associant notamment la race caprine à l’idée du bonheur. Son chant annonce la prédominance de la sensibilité et de l’imagination sur la raison.

Louis-Claude de Saint-Martin (1743 – 1803), quant à lui, professe que « l’homme est un esprit tombé de l’ordre divin dans l’ordre naturel et qui tend à remonter dans son premier état. » Et tandis que ce théosophe d’Amboise qualifie le bouc d’« animal puant n’étant qu’un symbole d’abomination, de réprobation, de putréfaction et d’iniquité », la chèvre agrémente la vie des dames de l’aristocratie qui s’improvisent fermières sous l’impulsion de la reine Marie-Antoinette. Les bonnes familles utilisent en effet le capricieux ruminant pour tracter des voiturettes où prennent place princes, princesses et autres enfants privilégiés. À Véretz comme à Chanteloup, les bambins des ducs d’Aiguillon et de Choiseul profitent de cette vogue pour la traction caprine.

Né à la charnière de deux époques, Paul-Louis Courier (1772 – 1825) honore lui aussi la gent caprine de sa plume inspirée. Le vigneron de Véretz traduisant de Longus Daphnis et Chloé, raconte cette merveilleuse histoire d’amour champêtre, pleine de grâce et de naïveté : « En cette terre, un chevrier nommé Lammon trouva un petit enfant qu’une de ses chèvres allaitait, et l’enfant prenait à pleines mains son pis, comme si c’eut été mamelle de nourrice. Surpris, il approche et trouve que c’était un petit garçon beau et bien fait. Lammon prit l’enfant et la chèvre, qu’il conduisit à sa femme Myrtale ; ils l’appelèrent Daphnis. À deux ans de là, un berger, Dryas, vit une toute pareille chose. Il vit une brebis donner le pis à un enfant. Cette enfant était une fille ; on la nomma Chloé, laquelle adressera cette supplique à Daphnis : « Jure-moi, par la chèvre qui te nourrît et t’allaita, que tu ne laisseras jamais Chloé, tant qu’elle n’aimera autre que toi ». »

Au siècle du romantisme, Honoré de Balzac (1799 – 1850) paraît séduit par le goût de l’indépendance qu’on attribue à cette nourrice de la mythologie : « je m’impatiente comme une chèvre liée à son piquet », assure-t-il dans sa Lettre à l’étrangère. Le géant des lettres semble apprécier son fromage ; ainsi, dans La Rabouilleuse, la servante « apporta pour dessert le fameux fromage de la Touraine et du Berry, fait avec du lait de chèvre et qui reproduit si bien en nielles les dessins des feuilles de vigne sur lesquelles on le sert, qu’il aurait dû faire inventer la gravure en Touraine. »

En outre, il ne ménage guère sa tasse de café ! Un stimulant qu’il apprécie sans peut-être savoir que c’est au caprin qu’on doit cette culture, capitale pour lui, du caféier… Furetière, dans son Dictionnaire universel de 1692, affirme que « le café fut découvert par le prieur de quelques moines, après qu’il eut été averti par un homme qui gardait des chèvres, que quelquefois son bétail veillait et sautait toute la nuit. Ce qui fit qu’on essaya la vertu du café d’empêcher le sommeil et il l’employa d’abord pour empêcher les moines de dormir à Matines. »

Pas la moindre trace caprine, en revanche, dans l'œuvre d’Alfred de Vigny (1797 – 1863), mais dans La Maison du berger, l’illustre Lochois n’en dénonce pas moins le progrès de « la Science qui trace autour de la terre un chemin triste et droit. » Il fustige aussi la propagande des politiciens qui n’ont pour horizon que leur salle de spectacle et qui tentent d’abêtir l’être humain. Aussi, suggère-t-il, dans sa Lettre à Éva, d’aller vers la nature, sans y pénétrer, et de vivre en poète, en plaignant et en admirant les souffrances humaines. Un discours qui connut plus près de nous son heure de gloire : n’est-ce pas pour échapper au marathon d’un monde social impitoyable où « il faut triompher du temps et de l’espace, arriver ou mourir » que mai 68 fut une fuite vers cette nature, non pas hostile mais idéalisée. Les « Soixante-huitards » n’espéraient-ils pas embrasser un paradis d’amour et de poésie, rempli de bêtes et de dieux bienveillants ? La chèvre, emportée par son irrésistible penchant pour la liberté primesautière, sera le symbole de ce retour aux sources ; l’échec de cet élan écologique ayant coïncidé, étrange hasard, avec l’entrée des caprins dans le cercle infernal de l’élevage intensif.

Quelques autres auteurs ayant choisi la Touraine pour terre d’élection furent sensibles aux vertus caprines… à titre gastronomique. Si Jules Romains (1885 – 1972) s’enthousiasme pour le ragoût de chevreau dans La Douceur de vivre, Maurice Bedel (1883 – 1954) préfère s’épancher sur la qualité du « Sainte-Maure, ce petit traversin de fromage, ce blanc cylindre issu du lait très crémeux de la chèvre. » Le chantre de notre terroir se plaît à évoquer « les habitants des coteaux de Touraine qui sont aussi raffinés dans leurs goûts que les dieux de la Grèce ; ils font leur régal d’un quignon de pain épaissement enduit de Sainte-Maure et fraîchement arrosé de vin blanc. Plaisir simple, mais plaisir de haute qualité. » Dans son remarquable Éloge de la bique, le subtil gastronome Charles Gay affirme même que « le délicieux fromage que nous dispense cet animal sacré est le complément nécessaire et tout désigné de la dégustation du Vouvray doré. » L’organisateur des journées gastronomiques de Vouvray (en 1936) adhère pleinement à la thèse de l’écrivain belge, ami de la Touraine, Maurice des Ombiaux, selon lequel « le fromage est le frère du vin. Grâce à une merveilleuse chimie, il a, lui aussi, transformé les sucs de la terre, par l’intermédiaire des herbages odoriférants, de l’estomac de la chèvre, avec la collaboration des ferments qui flottent dans l’atmosphère, en une matière de haut goût qui charme le palais et dont les variations ont une aussi étonnante subtilité que celle du jus de la treille. »

En cette fin de siècle, comme le prouve l’existence de la Société d’ethnozootechnie, nombreux sont les hommes qui aspirent à l’élaboration d’une société conviviale au sein d’un milieu naturel où ressurgirait la vie champêtre et renaîtrait l’art pastoral. Aussi, la sauvegarde du patrimoine et la mise en valeur des savoir-faire ancestraux figurent parmi nos préoccupations. Le souhait des êtres humains n’est-il pas de vivre en harmonie avec la nature où s’interpénètrent humains, animaux, divinités ?

Or, la chèvre, par ses qualités sentimentales, esthétiques, mythiques et réelles, ne se révèle-t-elle pas l’intercesseur indispensable à l’homme pour la réalisation de cet univers qu’a chanté Pierre de Ronsard, et qui se situe entre celui de la chair et celui de l’esprit ?

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in La Chèvre Jaune, 2010.

jeudi 22 juillet 2010

Balade caprine à travers la littérature tourangelle III

Honoré de Bueil, marquis de Racan (1589 – 1870), nous fait entrer dans le « Grand siècle ». Bergers et bergères deviennent conventionnels, la nature ne plaît plus que transformée en jardin. Il n’empêche que certains accents des Bergeries sont remplis de charme et de naturel. « Là, les moutons espars paissaient dans les campagnes ; là, les chèvres pendaient au sommet des montagnes ». Le bouc demeure incompris, fidèle à une mauvaise réputation : « Allez bouquin puant, faire l’amour aux chèvres. »

Avec René Descartes (1596 – 1650), l’homme pénètre dans l’univers de la modernité, régi par des lois immuables, conformément aux décrets d’une sage providence et sous la souveraineté de la raison. Tandis que la nature est réduite à un système de rouages organisé par une décision d’« en haut », l’être humain se trouve séparé des dieux et des bêtes. Le philosophe de La Haye refuse une âme aux animaux parce qu’il est partisan de l’immortalité de l’âme humaine. Pour lui, les bêtes sont des machines, un de ses disciples, le métaphysicien Nicolas de Malebranche, allant jusqu’à battre son chien « en alléguant qu’il ne sentait rien et que ses cris n’étaient que du vent poussé dans un conduit vibrant. »

Cette doctrine triomphera. La zootechnie, née au milieu du XIXe siècle, sera évoquée en 1892 dans le Dictionnaire d’agriculture par J.A Barral : « Les animaux mangent, ce sont des machines qui consomment, qui brûlent une certaine quantité de combustibles d’une certaine nature. Ils se meuvent, ce sont des machines en mouvement, obéissant aux lois de la mécanique. Ils donnent du lait, de la viande, de la force, ce sont des machines fournissant un rendement pour une certaine dépense. Mieux nous connaissons la construction de ces machines, les lois de leur fonctionnement, leurs exigences et leurs ressources, plus nous pouvons nous engager avec sécurité et avantage dans leur exploitation. »

Seul dans son siècle de la raison à refuser que les animaux soient des assemblages de pièces, « sortes d’horloges qui remuent et font du bruit », Jean de la Fontaine (1621 – 1696) se fait non seulement l’ami de la Touraine mais aussi celui des animaux. Le malicieux narrateur des Fables, dont la morale n’est pas dogmatique, réfute Descartes et les cartésiens sur l’âme des bêtes et les prétendues machines, en disant que ce philosophe altier ne les connaissait pas mieux que l’homme qu’il se flattait d’expliquer aussi.

Pour ce poète qui voit la Loire comme « une rivière arrosant un pays favorisé des cieux », la poésie s’avère divine et les animaux sont d’habiles caricatures de l’espèce humaine. Une galerie animalière dans laquelle cabriolent chèvres et boucs. Si dans Le Loup, la mère et l’enfant, la chèvre exprime merveilleusement l’amour et la vigilance maternels, c’est la liberté qu’elle traduit dans Les Deux Chèvres :

« Dès que les chèvres ont brouté
Certain esprit de liberté
Leur fait chercher fortune ; elles vont en voyage
Vers les endroits du pâturage
Les moins fréquentés des humains
Là s’il est quelque lieu sans route et sans chemin
Un rocher, quelque mont pendant en précipices
C’est où ces dames vont promener leurs caprices ;
Rien ne peut arrêter cet animal grimpant. »

Des caprins, il en sera encore question dans les textes des écrivains tourangeaux du XVIIIe siècle, dont l’abbé de Grécourt (1683 – 1743) fut assurément le plus enjoué. Ami du duc d’Aiguillon, familier de la cour du château de Véretz, ce sémillant chanoine devint même interdit de chaire, à la suite de son premier sermon, désobligeant pour certaines dames de Tours. Dans ses Œuvres badines, l’ecclésiastique nous rappelle le caractère allègre de la chèvre, boute-en-train aimant volontiers dandiner. C’est en effet cet animal qui guida l’attention des habitants de Delphes vers le lieu où des fumées sortaient des entrailles de la terre. Prise de vertige, la chèvre se mit à danser. Aussi est-ce grâce à elle qu’on bâtit un temple à cet endroit et qu’on institua les oracles qu’Apollon rendit par la bouche de Pythie. Les hommes purent ainsi communiquer avec le divin... Pas très catholiques, en tout cas, nous apparaissent les poésies de ce joyeux abbé ; celle de L’Âne et de la chèvre n’est guère dans la lignée des textes saints. Faisant route avec une chèvre, le gai baudet, entendant du bruit, lui dit :

« Allez voir, c’est proche d’ici
Écoutez le son de la vielle :
Si l’on y danse, dansez-y
Si l’on y baise, qu’on m’appelle. »

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in La Chèvre Jaune, 2010.

Balade caprine à travers la littérature tourangelle II

Le « prince des poètes » (1524 – 1585) est en effet imprégné de la tradition altière de la littérature médiévale qui donne de la femme une image idéalisée. Son accent sur l’infirmité de l’être humain est chrétien et l’empêche d’adhérer à l’optimisme de l’avenir sur cette terre. De l’Antiquité, il aime célébrer la symphonie, le décor mythologique de bêtes et dieux qui donne au monde une beauté mystérieuse. Aussi, affectionne-t-il particulièrement toutes ces petites divinités bienveillantes, protectrices des champs et des troupeaux, velues, cornues avec des pieds de chèvre et des oreilles mobiles, intercesseurs indispensables au poète dans sa communication avec le divin.

« Je n’avais pas douze ans qu’aux profondes vallées
Dans les hautes forêts des hommes reculées
Dans les antres secrets, de frayeur tout couverts
Sans avoir soin de rien, je composai des vers
Écho me répondait, et les simples dryades
Faunes, satyres, pan, nacées, créades
Égipans qui portoient des cornes sur le front
Et qui ballant sautoient comme les chèvres font
Et le gentil troupeau des fantastiques fées
Autour de moi dansaient à cottes agrafées. »

Grande est l’émotion du poète des princes, quand il honore dans son Hymne de Bacchus le sacrifice du bouc, sans lequel le vin, précieux nectar, n’eut été trouvé.

« Ô Dieu ! Je m’esbahis de la gorge innocente
Du bouc, qui tes autels à ta fête ensanglante
Sans ce père cornu, tu n’eusses point trouvé
Le vin, par qui tu as tout le monde abreuvé
Tu avisas un jour, par l’espais d’un bocage
Un grand bouc qui broutait la lumbrunche sauvage
Et tout soudain qu’il eut de la vigne brouté
Tu le vis chanceler tout ivre d’un côté
À l’heure tu pensas qu’une force divine
Estoit en cette plante et béchant sa racine
Soigneusement tu fis ses sauvages raisins. »

Le bouc est tant aimé par le fondateur de la Pléiade qu’il ne cesse de l’encenser dans ses Églogues :

« Il est fort et hardy, corpulent et puissant
Brusque, prompt, éveillé, sautant et bondissant
Qui gratte, en se jouant, de l’ergot de derrière
Regardant les passants sa barbe mentonnière. »

La lascivité de la race caprine inspire aussi l’auteur de Mignonne allons voir…, comme en témoigne son charmant poème Jacquet et Robine :

« Approche-toi, mignardelette
Mignardelette doucelette,
Mon pain, ma faim, mon appétit
Pour mieux l’embrocher un petit
À peine eût dit qu’elle s’approche,
Et le bon Jacquet qui l’embroche
Fist trépigner tous les sylvains
Du dru maniement de ses reins,
Les boucs barbus qui l’aguettèrent
Paillards sur les chèvres montèrent,
Et ce Jacquet contr’aguignant,
Alloient à l’envi trépignant
Ô bienheureuses amourettes,
Ô amourettes doucelettes ! »

Volontiers libertin, le châtelain de la Possonnière n’en est pas moins un sage. Car, Pierre de Ronsard sait que l’âme enveloppe le corps. Aussi, l’univers des Hymnes est-il peuplé de « daimons » familiers qui intercèdent entre le monde de la chair et celui de l’esprit. Caprins et divinités accompagnent donc le poète dans ses chants de jeunesse, d’amour et de mort.

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in La Chèvre Jaune, 2010.

mercredi 21 juillet 2010

Balade caprine à travers la littérature tourangelle I

Adorée dans l’ancienne Égypte, chantée par les poètes gréco-latins, redoutée par le monde judéo-chrétien, la race caprine ne laisse personne indifférent.

En Touraine, la descendante de la chèvre Amalthée, nourrice de Zeus, a été adoptée et domestiquée depuis la nuit des temps. Une étude parue en 1985 dans La Revue archéologique du Centre révèle en effet qu’au cours d’une fouille effectuée en 1969 et 1972 dans le site de la Butte-au-Trésor, à Vernou, dans la vallée de la Brenne, datant de la protohistoire, il a été trouvé parmi les fragments osseux de 265 animaux domestiques ceux de dix chèvres. La chèvre tourangelle a donc parcouru les âges sans perdre de sa prodigieuse vitalité, offrant quantité de bienfaits aux humains en échange de quelques racines et brindilles capables d’assurer sa subsistance. Animal rustique autant que généreux, elle fournit non seulement lait et viandes pour l’alimentation, mais aussi peau et duvet pour la confection de vêtements, de couvertures, de gants, de suif pour la chandelle et le savon…

Marchant allègrement, elle a suivi l’homme dans ses randonnées de nomade. Aussi, est-il probable que les envahisseurs successifs de notre terre ligérienne se déplacèrent accompagnés de chevaux et chèvres, leurs indispensables auxiliaires. Une légende du « bon pays de Verron » affirme même que les conquérants arabes auraient enlevé des Tourangelles de cette contrée, y laissant en échange quelques-unes de leurs compagnes à quatre pattes, appelées depuis chèvres de la race poitevine.

La chèvre a donc tenu bon en ce terroir de Touraine, qui lui fut reconnaissant, la ville de Tours ayant donné à trois de ses artères le nom de cet animal sacré : rue de la Chèvre qui bâille, entre la place du Marché et celle de Châteauneuf ; la rue de la Chèvre, débaptisée en 1886 au profit de l’académicien Néricault-Destouches ; la rue des Chèvres, devenue en 1833, la rue Chaptal, l’illustre chimiste. Cette dernière ne bénéficiait pas d’une réputation flatteuse, à en croire Bernard Chevalier qui, dans son Tours, ville royale, la présente comme « le rendez-vous des fillettes amoureuses qui despècent les jardins. » Sa maison à l’enseigne de La Chèvre qui bêle était-elle un boxon (nom lui-même tiré de bouc) ?

Toujours est-il qu’on apprécia de longue date la race caprine en notre province.

Lors de son arrivée dans la capitale tourangelle, en 1437, la reine Marie, femme de Charles VII, reçut ainsi comme cadeau, 12 veaux de lait, 25 moutons, 200 poules, 110 pigeons, 25 chapons de haute graisse et 50 chevreaux.

Mais tous les derniers-nés ne finissaient pas dans le palais de nos aïeux, car la bique de nos campagnes avait déjà pour vocation première de fournir un lait extrêmement nourrissant donnant un fromage se mariant à merveille avec le « vin breton », vanté par le tonitruant Rabelais.

L’illustre Chinonais (1494 – 1553) sera d’ailleurs le premier grand écrivain du cru à évoquer cet animal de la mythologie. Celui-ci, en effet, recommande à tous « d’avoir en révérence le cerveau caséiforme qui vous faist de ces bille-vezées »… Il admire « les aureilles pendantes comme les chièvres du Languedoc de la jument de Gargantua » et s’amuse de l’étrange mort de Fabius, préteur romain, lequel mourut suffoqué d’un poil de chèvre, mangeant une esculée de lait. L’auteur du Tiers Livre se méfie toutefois du caractère caprin qu’il associe à celui de la femme, capricieuse et à l’esprit chimérique. « La femme est-elle une erreur de la nature ? » s’interroge Rondibilis, qui « portera ces joyeuses cornes de bouc, s’il se marie. » Des cornes « qui poussent sans faire mal quelconque ! »

De l’Antiquité, le moine éclairé se moque des dieux, de Zeus surtout : « Considérez ses exploits et ses hauts faists, il a été le plus infâme cor… je veux dire bordelier qui fut jamais, toujours paillard comme un verrat ; d’ailleurs, il fut nourri par une truie sur le Mont Dicté de Candie, si Agathocle le Babylonien ne ment pas, et plus lascif qu’un bouc ; d’ailleurs les autres disent qu’il fut allaité par une chèvre, Amalthée. » C’est au progrès que croit Rabelais, « à l’homme, cet être animé né pour la paix, pas pour la guerre ! Né pour les jouissances merveilleuses de tous les fruits et pour la pacifique domination de toutes les bêtes. » Il entrevoit des possibilités infinies dans le développement, pouvant un jour permettre à l’homme d’égaler les dieux et de lui assurer la maîtrise de l’Univers. Sa renaissance est joyeuse, scientifique et rationnelle, aussi n’est-il pas surprenant que sa rencontre avec Ronsard, à Meudon, chez le duc de Guise, s’avérât quelque peu caustique, « ils se picotèrent ! » suivant

in La Chèvre Jaune, 2010.

mardi 20 juillet 2010

La Chèvre jaune - Conclusion - Fin

Le notaire Mast’André ne se chagrina pas beaucoup du peu d’empressement du petit chevrier à faire valoir sa promesse de mariage. Cangia, au sortir de sa longue maladie, eut tant de peine à remettre en ordre ses souvenirs et ses idées, que son amour pour Cicio se trouva égaré. Un jeune avocat de Noto, qui plaida pour une famille de Syracuse, eut affaire au seigneur notaire, et s’enflamma pour la fille de Mast’André. On n’eut garde de refuser à ce jeune homme la main de Cangia, car il avait de la fortune et de l’esprit de conduite. La romanesque jeune fille se maria par raison et par obéissance. Elle s’occupa de son ménage et vécut bien avec son mari. On m’a dit à Syracuse qu’elle avait eu des moments de tristesse qui rappelaient le temps ou elle était mezzi mutla ; cependant, j’ai su depuis que le ciel avait béni son union avec le jeune avocat, en lui accordant deux beaux enfants. Les jours de mélancolie devinrent plus rares, et à présent on peut considérer la belle Angélica comme une heureuse mère. Mast’André se félicite de ce beau résultat, et continue à jouer à la Bazzica, avec son voisin l’ordinateur.

Les autres personnages de cette histoire ont fini diversement. Malgré les hautes protections dont il se croyait assuré, le seigneur Zefirino fut pendu avec son habit de velours et ses sous-pieds, non pas à propos de la taillade, qui ne fit aucun bruit, mais pour avoir déplu à la maîtresse d’un sous-intendant napolitain.

Don Polyphême et ses amis dégoûtèrent par leurs exploits les étrangers de parcourir l’intérieur de la Sicile, et ne trouvèrent plus d’Anglais à dévaliser. Ils s’ennuyèrent d’une vie de brigandage qui n’offrait plus de bénéfices, et se convertirent par désœuvrement. Les dangers de la pêche du corail, en Barbarie, leur fournirent assez d’émotions pour occuper leur esprit, et ils s’embarquèrent sur des speronares.

Quant à la pauvre Gheta, semblable à l’âne de la fable, elle paya pour les fautes d’autrui. On l’accusa de toutes sortes de crimes dont elle ne sut pas se défendre. On la mena solennellement au bûcher, tambours battants. Elle mourut innocente et vierge, comme Jeanne d’Arc ; mais son âme irritée ne pardonna pas aux hommes leur lâche injustice. Le fantôme de la chèvre jaune est devenu lutin des chemins, et revient encore à cette heure épouvanter les passants dans les montagnes de Saint-Philippe-d’Argyre, en dansant des saltarelles infernales sur les rochers, au clair de la lune. Un muletier de Messine, dont je fis la connaissance en avril 1843, m’a assuré que la rencontre de la chèvre jaune lui avait plus d’une fois porté malheur. Ce muletier me procura l’honneur d’être présenté à un brigand retiré du monde, et c’est de ces deux personnes dignes de foi que je tiens le récit qu’on vient de lire.

FIN

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in La Chèvre Jaune, 2010.

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