Journal des penchants du roseau

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Les Conards de Rouen

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mercredi 3 février 2010

Les Conards de Rouen - Augmentation des risées

AUGMENTATION DES RISÉES

Nouvellement faites en la maison abbatialle, soubs le resveur en decime A B Fagot.

Premierement.

En l’an mil cinq cens quatre vingts et cinq, fut presentée une requeste au pere abbé, par le venerable Benest, garde du scel de la domaine establie à Rouen, par le delay testamentaire du sage et indiscret personnage, feu Tallebot, dit Ouïnet. Remonstrant que si l’abbé et son conseil ne lui aidoyent de mandemens aux fins de sa requeste, il estoit en voye de perdre son office, qu’il avoit achepté grand nombre de ducats, qui seroit au grand detriment des pretendans à la dite domaine, qui journellement estoyent abusez par gens mal veillans.

La Letanie qui fut faite a l’abbaye conarde

En l’année 1580.

L’abbé, voulant tenir lié
Tout le chagrin dessoubs le pié,
Appelle avec luy ses suppots :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé commande que ses moines
Comme chevaux, soyent souls d’avoyne,
Pour n’estre jamais en repos :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé desire ses novices,
Trotter ainsi comme escrevisses,
Et faire la beste à deux dos :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé, qui a de beaux rubis
Sur son minois et des saphirs,
Veut que l’on paye ses impots :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé, qui a belle bedaine,
Veut, ainsi que la Magdalaine,
Avoir la boëtte en son poing clos :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé, qui a belles pantoufles,
Se fournit en hyver de moufles
Pour nifler le prince des sots :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé, pour courir jusqu’en Beausse,
A fait cacher dedans sa chausse
Un estron de nouveau esclos :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé, pour boire à beaux longs traits
De son bon vin, et du plus frais,
Vous a prié tout à propos :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé permet que dans des mares
Se plongent les raques de nares :
Sans contrefaire icy les sots,
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé veut tous usuriers,
S’il y en a en ses cartiers,
De venir comme les marmots :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé entend que ses mignons,
Ayent le ventre et les roignons
D’une v..... tout enclos :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé commande à ses nonnains
A descouvert monstrer leurs sains
Et chevaucher à cul desclos :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé veut que les maquerelles,
Luy payent dîme des pucelles
Qui se venent à Mussegros :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé veut durant les gesines,
Qu’on revisite ses voisines,
Gardant leur honneur et leur los :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé permet que les guenuches,
Soyent enfermées dedans les huches
Et bruslées ainsi que fagots :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé, avec sa rouge mine,
Fait trembler par où il chemine
Tous les gueux, frippons et magots :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé veut que des sots, le prince
Vienne en la normande province
Se noyer dans les marins flots :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

Ou qui s’en aille en Orival
Veoir si trouverra dans le val
De ses grands-peres les viels os :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

ET RELIQUA

Oremus.

Si vous aillez de nuict en quelque coin
Pour de ta fesse aller dauber en coin,
Soit en la chambre ou soit en cabinet,
Prions que Dieu vous garde d’un trou net.

Et s’il advient, passant une rullette,
Vous rencontrez sans voir une broüette,
Quant vous n’aurez torche ne lumignon,
Prions que Dieu vous garde du limon.

Si vous allez soupper en quelque feste,
Au revenir, quant vous venez passer,
Nous prions Dieu qui vous garde la teste
D’un garinort ou d’un pot à pisser.

Si vous mettez au hasart la pecune
Et vous roullez soubs la dame Fortune ;
Si vostre cas va à reculleron,
Per omnia per in pecunorum.

fin de la letanie.

in Les Conards de Rouen, 2009.

mardi 2 février 2010

Les Conards de Rouen - Les Triomphes de l’abbaye des Conards XXII

Toutes lesdites compagnies ainsi ordonnées arriverent devant le château, soubs l’un des ponts de la maison de pierre, prison du bailliage où estoit escrit en un tableau d’antique le huitain qui ensuit :

Huitain.

Gentils Conards tous remplis de noblesse,
Dessoubs ces ponts passez asseurément ;
Ne craignez point qu’on vous face rudesse,
Les huis sont clos, de peur du mauvais vent.
Si vostre abbé, aussi tout le couvent,
Passent poing clos et l’espée au fourreau,
Marchez tout beau, chevauchez doucement,
Ne doubtez rien que le mauvais carreau.

Tant cheminerent qu’ils arriverent au pont de Robec, auquel lieu avoit un echaffaut dedans lequel estoyent joüeurs d’ins­truments, sonnans mélodieusement pour l’arrivée du sieur abbé, et de sa compagnie. L’un des courriers et hérauts duquel nommé Sablon mouvant, contre son naturel instinct, ne donna que deux coups de baston sus deux pages, passans au travers des bandes pour aller abbrever leurs chevaux, dont l’on cria miracle.

Plusieurs desdites bandes avoyent des petits sachets de dragée, qu’ils donnoyent aux dames qui estoyent aux boutiques et fenestres, avec autres rondeaux et dizains joyeux, en particulier sans scandalle, qui n’a esté possible de recouvrer. Et n’ay veu ce jour avoir tant souffert de peine comme les chevaux, entendu que de toutes les bandes il y en avoit tousjours de bondissans en l’air, selon les lieux et endroits, les uns plus que les autres.

Le jour de ladite monstre ainsi fait, se retirerent les bandes et compagnies en divers lieux, tenans maisons ouvertes, ayans falots flambans aux fenestres. Et aprés soupper se delibererent aller en masque voir l’un l’autre et autres compagnies aux maisons bourgeoises, esquelles avoit grand nombre de dames et damoy­selles, lesquelles furent resjouyes de voir lesdites com­pagnies tant joyeuses, les unes joüans le mommon, les autres des verges, bracelets, et autres bagues et fantasies nouvelles. Les autres dansoyent, dont de tout lesdites dames et damoyselles estoyent fort contentes. Et le lendemain lundi et mardi, plusieurs desdites bandes, et autres, changerent d’abits pour porter masque, si n’est memoire d’avoir veu masques et mom­mons plus braves et en plus grand nombre, dont les uns se trouverent joyeux, les autres marris, comme il advient d’une bataille. Toutesfois aux amans, lesquels avoient contenté l’œil, né leur estoit rien la perte ou gaigne, entendu que ce n’estoit la cause qui les y menoit.

Le lendemain, lundi gras, aprés soupper, l’abbé tenant maison ouverte, le conseil assemblé, fut deliberé le lendemain faire le disner, non en la maniere accoustumée, mais en plus grand triomphe et singularité. Et fut conclud le faire à la halle aux draps de nouveau bastie, la plus belle et espacieuse qui soit en France. Aussi fut esleü pour le palais de l’abbé, et fut fait et imprimé une semonce, laquelle fut leuë le mardi matin et affichée aux lieux accoustumez, dont la teneur ensuit, pour laquelle publication mirent sus cinquante hommes bien accoustrez, masquez et montez, avec l’huissier et sergent, lequel faisoit la lecture.

De par l’abbé.

Guillaume, abbé centiéme de ce nom,
Des Conards, prince et prelat pacifique,
A tous nos sots, ou qui en ont le nom,
Et gouverneurs de nostre republique,
̃Salut à vous. Or, comme il soit ainsi que
Le gras conseil de par nous assemblé
Pour réformer comme il nous a semblé,
Tous cas conards, et que, tout bien pensé,
N’avons permis qu’aucun fut dispensé.
Pour cas conards, cogneu l’ingratitude
Qu’ils ont envers nostre mansuetude,
Pourquoy, supposts, promptement vous tournez
Aux sots Conards, et qu’ils soyent adjournez
A comparoir demain sur le midi,
Nostre haut jour du gros et gras mardi,
Pour ouyr lire au long les Conards faits
De nos niais de vertu tous deffaits.
Sommez-les tous venir ce mardi gras
Avecques nous à la grant halle aux draps ;
Qu’ils viennent tous, c’est prés la vieille tour,
Afin d’ouïr reciter maint sot tour.
Là nous tiendrons ouverte et nompareille
Maison à tous, où vous orrez merveille.
Venez, Conards, en ceste neuve halle,
Et ne craignez de chaut ou froid le hasle ;
Vous y verrez novices et convent
Logez au large, hors la pluye et le vent,
Pour recevoir des gens un million,
Plus que n’avons de coustume au Lyon.

Fait au conseil, à l’ombre de nos pots, Signé de nous et de nos bons supposts.

Furent affichez en grosse lettre plusieurs escriteaux audit lieu, contenant ces mots :

Pallais pour l’abbé.

Le lendemain, mardi gras, le disner préparé audit lieu, à dix heures du matin, se mirent sus une compagnie masquez, portans la crosse parmi la ville, ayans falots et tabours pour sonner et semondre ledit disner, ainsi qu’il est accoustumé. Incontinent se trouverent des tables pleines de nombre de gens inestimable, sans autres qui ne sceurent avoir place, lesquels furent contraints eux retourner.

L’ordre du disner estoit telle : il y avoit six tables tout d’une longueur, et là estoyent assis tout d’un costé, en forme de convent, ayant le regard l’un vers l’autre. Au milieu y avoit un eschaffaut pour jouer les farces, comedies et morisques, fait de sorte qu’on pouvoit passer par dessoubs pour le service dudit disner ; et dessus y avoit un personnage abillé en hermite, assis sus une chaise, lequel, en lieu de Bible, lisoit continuellement, durant ledit disner, la Cronique Pantagruel.

Au bout de ladite salle y avoit un theatre haut eslevé, richement tapissé, sur lequel estoit le sieur abbé au millieu ; et aux deux costez, le chancellier, patriarche, et cardinaux, vestus de leurs abits pontificaux, son huissier tenant sa verge en un bout, et le sergent à l’autre pareillement tenant sa masse, en bon ordre et gravité. Aux deux bouts, les trompettes et haubois ; et en bas estoyent les phiffres et tabours. A l’un des costez, Espinette organisée jouant avec chantres de musique. De vous escrire la diversité des viandes, mets, entremets, ce seroit temps perdu, car c’est chose ordinaire ; pourquoy viendrons à la fin du disner, auquel furent faits plusieurs farces et comedies, dances et morisques, en grand nombre, avec bonnes moralitez et de bonne audace.

Après lesquels fut leü le cas des deffaillans, redigez en rethoricque de grande joyeuseté. Et, tout leü, l’abbé se retira au conseil du costé ou estoit assis le chancelier, et aprés au patriarche et cardinaux estans de l’autre costé, lesquels il trouva en grant controversie pour difficulté des cas ; en sorte que le conseil assembla plusieurs fois pour demourer d’accord à qui seroit adjugée la garde et maistrise de la digne crosse. Et par la plus saine et grande partie des assistans fut adjugée à un practicien (de Cœli pallatio), pour avoir joué sa femme, à Bayeux, aux dez, etc.

Un autre pauvre Conard, morfondu et engelé, eust le debattu (una voce dicentes). Parquoy furent lesdits joyaux portez, aprés que par la bouche ouverte, gueulle, bec du sieur abbé, l’arrest eust esté prononcé, aux maisons et domiciles des dessusdits declarez et approuvez sots et glorieux Conards, avec force falots et tabourins.

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in Les Conards de Rouen, 2009.

lundi 1 février 2010

Les Conards de Rouen - Les Triomphes de l’abbaye des Conards XXI

Aprés, marchoit en grand’ grace la bande des prophetes, vestus de longs abis de vergay, couvert de quentille de fin or, à manches de satin cramoisi, decouppez, renoüez de ferets d’or, bouffans de taffetas incarnat et enrichis de brouderie ; leurs affuls de grand invention en mode de prophetes ; leurs chevaux ayant caparensons à grosses houppes de fil d’or. Devant eux, vingt-quatre falots flambans, tabours et phiffres, pour la conduite desquels marchoit Moyse monté et accoustré en semblable abit, portant une enseigne en laquelle estoit escrit d’un costé ces mots : Visions ; et de l’autre costé estoit figuré un grand pot d’airan. Et derriere son dos estoit escrit le quatrain cy aprés declaré.

Aprés cestuy marchoit Saül, en semblable abit non ayant de quatrain, lequel avoit escrit derriere son dos devise : Saül entre prophetes ; et en certains lieux par la ville, lisoit la presente ballade, dont la teneur en suit cy après. Un chacun d’eux avoit son nom attaché à la manche, et quatre lignes de rhetorique derriere leur dos. Et par eux estoit donné aux honnestes sieurs et dames les huictains imprimez dont la teneur ensuit cy aprés :

Moyse, porte enseigne.

Je suis celuy qui porte le guidon
De prophetie, et annonce la loy.
J’ay ordonné juges de bon renom,
Mais maintenant un chacun rompt sa foy.

Abacuch.

O peuple, croist que la gloire de Dieu
Couvrira tout, et le ciel et la terre,
Place n’aura injustice, ne lieu,
Paix regnera où tu pense avoir guerre.

Helie.

Par Jesabel et par ses faux prophetes
Dechassé fus du païs et du roy.
En cas pareil, par œuvres manifestes,
On voit regner flateurs en desarroy.

Zacharie.

J’ay veu en l’air un livre clos
Où est escrit que tout larron,
Combien qu’il soit en bruit et los,
Aura, de son infait, guerdon.

Michée.

J’ay adverty les princes de Judée
Qu’ils ayent esgard aux judications
Que juges font en collere effrenée,
Dont il s’ensuit depopulations.

Daniel.

Balthazar, roy des Babiloniens,
En prophanant les saints vaisseaux du temple,
Fut mis à mort du roy des Persiens :
Cela nous doit servir de bonne exemple.

Jeremie.

Comme ce fait qu’une cité,
Habondante en peuple et richesse,
Soit quasi en mendicité.
C’est assez pour avoir tristesse.

Esaye.

Il viendra un temps que l’Eglise
Aura à souffrir grands tourments :
Mais Dieu qui, les choses divise,
Changera tost les mandemens.

Elisée.

Je refusay dé Naaman maint don
Que Jeçay receüt par avarice,
Dont fust meseau : c’est le juste guerdon
De ceux qui font au lieu de vertu vice.

David.

Que vaut à l’homme avoir riches thresors
Et se tuer pour accumuller biens ?
Si les a huy, demain il en est hors,
Il est donc fol s’il les tient comme siens.

Les huictains donnez par lesdits prophetes :

Jeremie.

J’ay ploré de voir en esprit
Sus Hierusalem grand malheur.
Qui estoit, comme il est escrit,
Plaine de tout bien et bonheur :
En cas pareil ay grand douleur
De Rouen veoir faire un village :
Ceux par qui c’est, n’ont pas honneur
De veoir commettre tel outrage.

Esaye.

Je voy le temps estre venu
Que j’ay predit sur sainte Eglise :
Car on voit le cas estre cogneu
Que les grans en font à leur- guise.
L’un larobbe, autre la desguise,
Et par ce tout va à l’envers.
Je ne sçay qui ces cas divise,
Mais d’eux on dira piteux vers.

Daniel.

Balthasar, roy des Babiloniens,
Un jour tenant court ouverte et planiere,
Pour resjouyr ses gens par tous moyens,
Se fist servir par mauvaise maniere :
Des saints vaisseaux que Salomon fist faire
Pour servir Dieu, dont receut le loyer
De mort subite en douleur et misere :
Cela nous peut beaucoup signifier.

David, Psal. 38.

L’homme mortel qui n’a Dieu devant soy
Ne pense fors que par biens s’avancer ;
L’Eglise il pille et n’est armé de foy,
Or et argent veut par force amasser,
Sans regarder qu’il convient trespasser,
En delaissant ses thresors et ses biens
A ceux lesquels le veullent oppresser ;
L’homme est donc fol de se fier à riens.

Michée. 3.

J’ay crié haut aux princes de Judée,
Qu’ils voyent comment se gouverne justice ;
Si la province est de force gardée,
Et s’ils font point par collere injustice,
S’ils prennent dons, par trop grand avarice,
Pour s’enrichir ou extoller leur nom.
Tels juges faux, Dieu veut qu’on les punisse,
Il se fait bon garder de tel renom.

Zacharie. 5.

L’ange de Dieu, me monstrant le mystere
D’un livre clos parmy l’air voltillant,
Me dit : Prophete, entends, c’est chose claire,
En ce que vois est escrit au mitan :
Que tout humain le nom de Dieu jurant
Et plus prenant qu’il ne luy appartient,
Combien qu’il soit en grand honneur montant,
Pugny sera, cela souvent advient.

Ballades desdits prophetes, que Saul lisoit aux carfours de la ville.

Cornus Conards qui portez cornus corps,
Si vous voulez entendre ma devise,
Venez ouyr des prophetes les cors
Cornants le temps qu’à present on divise.
Ils ont corné qu’orgueil et convoitise
Sont maintenus par gens de tous estats,
Ils ont corné qu’à monceaux et à tas
Du peuple on tire argent par avarice.
Ils ont corné des choses nompareilles
Qu’il adviendra pour corriger malice
Le tems de pleur et l’an des grands merveilles.

Si en c’est an on vous fait griefs effors,
Retirez vous en vostre mere Eglise,
Suivez Moïse et ses estandars fors,
Qui par escrit la sainte loy a mise,
N’adjoustez foy à cil que par faintise,
La veut troubler par fas ou par neffas.
D’ambitieux contemplez bien le cas,
Si c’est à droit qu’ils exercent justice,
Par tromperie ou par choses pareilles.
Cela pour vray cause par injustice,
Le tems de pleur et l’an des grands merveilles.

Par jugement ou par trop faux rapports,
Maints sont chassez en trop diverse guise,
Les autres sont rendus à demy morts ;
Par cas nouveaux que sur eux on advise.
Qui fait cela ? Le temps ; mais quand j’y vise,
Fammes ne voy mettre leur estat bas :
Cela leur sert pour avoir leurs esbats,
Ou pour plaisir, ou pour quelque autre indice
Qui pourroit bien tourner à prejudice.
Dont toy, pecheur, aux sages te conseilles,
Amende-toy, affin que l’on bannisse
Le temps de pleur et l’an des grands merveilles.

Envoy.

S’en son païs prophète on ne tient pas
Qui ne dit mot que de Dieu par compas,
Et s’un menteur moins clerc qu’une nourrisse
Est escouté et creü par sa blandisse,
Voilà de quoy, homme, tu t’esmerveilles :
C’est dont te vient, par faute de pollice,
Le temps de pleur et l’an des grands merveilles.

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in Les Conards de Rouen, 2009.

vendredi 29 janvier 2010

Les Conards de Rouen - Les Triomphes de l’abbaye des Conards XX

Ceste compagnie passée, marchoyent en bon ordre trente hommes à cheval, accoustrez de robbes de satin blanc à pourfilures de fin or, les affuls de figure de teste de lyon ; à l’environ force flammes de feu, faits de satin cramoisi enrichis de broderie, tenans en leurs mains un monde renversé. Leurs chevaux, caparensonnez dudit satin, et pourfillures avec houppes de fil d’or et de soye. Devant eux vingt six falots flambans, six tabours et un phiffre, avec le porte enseigne à cheval, accoustrez de leur pareure, en laquelle estoit escrit : Les estonnez du monde.

Un cheval d’eux avoit deux lignes de rithme escrit derriere le dos, qui ne se sont peu recouvrer, et des aucuns venus à cognoissance, sont cy aprés escrits comme ensuit :

Premier.

Si je porte feu aux aureilles,
C’est pour raison des grands merveilles.

Deuxiéme.

Non sans cause je m’esbahis,
Voyant ruiner ce païs.

Troisiéme.

Le feu mon chef tout environne…
Ce poinct m’esbahit et m’estonne.

Quatriéme.

Ma main tient monde renversé
Pour mal qui y a conversé.

Cinquiéme.

Je m’esbahis et ne dis mot
De voir Rouen ainsi remord.

Sixiéme.

Estonné de voir la saison,
Je pers le sens, aussi raison.

Septiéme.

Esperdu suis de voir la contenance
De mainte femme au marcher et en dance.

Huitiéme.

Esmerveillé vis en soucy
Et estonné de voir cecy.

Neufiéme.

Tout estonné suis par la teste.
Plus m’esbahis et plus suis beste.

Dixiéme.

M’esmerveillant propos se sourt
Des estonnez de nostre court.

Unziéme.

Estonné de voir les mutins,
Je plains les os des Maillotins.

Douziéme.

En speculant, des jans je vois
Qu’on maine paistre par les doigts.

Treiziéme.

Dessoubs mon feu je me soubsris
Du sot jugement de Pâris.

Quatorziéme.

La façon des habits m’estonne
Qu’on porte en hyver et automne.

Quinziéme.

Estonné d’ouïr tes propos,
Je me trouve trop dispos.

Saiziéme.

Esmerveillé des interdits,
Je crains à proferer maints dits.

Dixseptiéme.

Je m’esbahis du temps qui court,
Voyant pauvreté qui accourt.

Dixhuitiéme.

Je m’esbahis de la grandeur
Du pere abbé et sa grosseur.

Dixneufiéme.

Je m’estonne, veu le bon guet,
Qui a peu desrober Duguet.

Vingtiéme.

Estonné de nos coquibus,
Je les remets au cas d’abus.

Plus, par eux, estoit baillé durant ledit tour, quatre dizains impri­més dont la teneur ensuit :

Si, des bigots, cesse la caphardise,
Et des senats la justice sans fi ;
Si loyauté et foy sont marchandise,
Le temps viendra qu’on vivra sans soucy.
Pour le present ne le trouvons ainsi :
Pour Dieu barat benefices trocquez,
Gens de justice sont de vices marquez,
Ne reste plus que noblesse qui blesse
Pauvre commun. Or, ce cogneu, jocquez
Les trois en un : c’est nihil. Qu’el fin est-ce ?

Tel ne sçait rien qui est fort exalté,
Tel sçait, du bien, lequel bien peu on prise ;
Tel a si haut depuis deux ans monté
Qui tombera de plus haut qu’une eglise ;
Tel a souvent du vent de la chemise,
Qu’il n’entend pas sa gaine bien comprendre.
Or, devinez, si mes dits voulez prendre,
Qu’il adviendra des choses nompareilles.
Je le diray, on ne m’en peut reprendre,
C’est que l’on void ce jour l’an des merveilles.

Les faits nouveaux et actes de folie,
Font esbahir les grans et les petits ;
Les faits des fols ce jour, chacun follie.
Vous le voyez par rebus inventifs,
Des malversans tels faits sont destructifs.
Il est requis les fautes corriger,
Faire rouger et le monde songer,
Sans rien nommer, mais le monstrer par signes.
Heureux est cil qui ne craint ce danger,
Encore plus, qui fait œuvres condignes !

Nous, estonnez, esbahis, esperdus,
Portons le feu autour de nos aureilles.
Feu de lyon, en courages ardus,
Vous fait sçavoir qu’il est l’an des merveilles.
Actes voyons dont n’en fust de pareilles
Depuis le temps de nostre inception.
Taisons cela, n’en faisons mention ;
Le jour viendra que vivrons en repos.
Quant est à nous, c’est nostre intention
Vivre de hait et bien vuider les pots.

Aprés, marchoyent plusieurs compagnies, au nombre de deux cens hommes à cheval ou au dessoubs, accoustrés de differents abits, chacun ayant sa devise, avec grand nombre de falots, tabours, cymballes, cornemuses, cornets, hauts-bois et bedons ; chose plaisante à voir, encore plus à ouyr.

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in Les Conards de Rouen, 2009.

jeudi 28 janvier 2010

Les Conards de Rouen - Les Triomphes de l’abbaye des Conards XIX

Et tost aprés, venoyent en diverses bandes le nombre de six à sept vingts personnes à cheval, tous différens d’abits faits en nouvelle façon, la plus grand partie de drap de soye en broderie, bien emplumacez tant hommes que chevaux. Et y avoit aux parties de devant, du millieu et de derriere, le nombre de quarante fallots flambans, avec force tabours, phiffres, cornemuses, cymballes, hautbois. Et tant y avoit d’exquises devises, rebus et singulieres inventions d’abits et accoustremens, qu’il n’est possible totallement les descrire, et encores moins les exposer ou entendre considerer leurs mines et comme ils se contenoyent ; car les uns se natoyent trop mieux que les autres.

Aprés, marchoyent douze hommes vestus en dueil, et chapperons en la teste en babelou. Par dessoubs leurs abits chacun un soye de satin blanc, découppé bouffant de taffetas vert renoüé de boutons d’or, la plume blanche attachée sur l’aureille audit chapperon. Leurs chevaux vestus d’attrapeures de drap noir en forme de dueil ; lesdites attrapeures et abits semez de testes de mort. Leur porte-enseigne avec leur conducteur montés et accoustrés de leur pareure, en laquelle enseigne ou banniere estoyent figurez d’un costé cinq enfans, lesquels jouoyent aux noix, et y avoit escrit : Pere en fosse.

De l’autre costé y avoit deux personnages abillez en dueil qui mettoyent leur pere en terre, et un autre qui les regardoit en pitié. Un chacun d’eux avec leur conducteur avoit deux lignes de rithme en un petit tableau attaché à l’une de leurs manches, dont le premier portoit ce qui ensuit, et les autres comme ensuivant :

Premier.

Aprés des peres le decez,
Nous mondanisons par excez.

Deuxiéme.

Moy qui suis nouveau heritier,
De pere en fosse avois mestier.

Troisiéme.

Puis que nous avons pere en fosse,
Affillons des perles d’Escosse.

Quatriéme.

Pere en fosse m’est bien venu,
Car je suis riche devenu.

Cinquiéme.

Pour bien joüer aux noix de sorte,
Le pere en fosse tout emporte.

Sixiéme.

J’ay pere en fosse et gaigné tout,
Mais bien en trouveray le bout.

Septiéme.

Du pere en fosse j’ay du bien,
Mais en bref je n’auray plus rien.

Huitiéme.

Des biens mon pere fait excez
En banquets, jeuz, et procez.

Neufiéme.

Aprés les jours de mon pere et trespas,
J’ay force biens dont feray maints repas.

Dixiéme.

De mon pere ay succession
Dont auray pourpoint et selon.

Unziéme.

Du bien, mon pere decedé,
J’en mettray au hazard du dé.

Douziéme.

D’amasser biens mon pere a eu grand soing ;
Pour les garder sçavoir me fust besoing.

Le Conducteur nommé Mauduit.

Pour me suivir (laissez bien faire)
De vos biens vous feray deffaire.

Le Porte-enseigne.

Le pere en fosse a remplumé
Le fils de longtemps desplumé.

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in Les Conards de Rouen, 2009.

mercredi 27 janvier 2010

Les Conards de Rouen - Les Triomphes de l’abbaye des Conards XVIII

Aprés eux venoit une autre bande, conduite par vingt fallots flambans, quatre tabours et un phiffre fort bien en ordre, avec le porte-enseigne bien monté et accoustré, en laquelle enseigne estoit escrit d’un costé : Et lux tenebris lucet, et eam non comprehenderunt.

Et de l’autre costé estoit un personnage ayant les yeux bandez, regardant vers le ciel. Aux deux costez d’iceluy y avoit deux mains qui luy ostoyent ladite bande de devant les yeux ; et au dessoubs estoit escrit : Clarté rendant en tenebres lumiere.

Aprés, suivoyent neuf personnages ayans longues robbes de damas blanc ; sur leur espaule un chapperon de satin violet, et bonnets ronds d’icelle couleur, portant masques anciennes et longues barbes chesnuës, montez sur mullets houssez et enharnachez riche­ment ; un chacun d’eux ayant deux lignes de rithme, qui sont cy dessoubs escrits :

Premier.

Mes yeux le droit n’ont voulu veoir,
Mais Dieu y a voulu pourvoir.

Deuxiéme.

Comme à Saül m’est renduë la veuë
Par la grand clarté qu’ay receuë.

Troisiéme.

J’estois muet, je parle bien :
Droit parler est souverain bien.

Quatriéme.

Sodomiens vicieux et infaits
Furent par feu en tenebres deffaits.

Cinquiéme.

Pour avoir vescu en tenebres,
Nous en faisons pompes funebres.

Sixiéme.

Nous avons prins mauvaise sente,
Mais nous recouvrons la decente.

Septiéme.

Le jour dedans la nuict profonde
Est veu par la machine ronde.

Huitiéme.

J’ay les tenebres tant cerché
Que mon credit en est marqué.

Neufiéme.

J’ay laissé le droit sans raison,
Mais droit m’a pugny en saison.

Autre bande venoit aprés, au nombre de vingt six hommes bien en ordre, vestus d’abits de satin vert, de grand façon et richesse, ayant affuls de testes bien faits. Sur chacun afful y avoit un mast de navire avec la hune, leurs chevaux caparensonnez de leur pareure. Un chacun d’eux avoit derriere le dos deux lignes de rhétorique qu’il n’a été possible de recouvrer. Pour leur conduite, marchoyent devant eux douze fallots flambans, cinq tabours et un phiffre, avec leur porte-enseigne accoustré avec les tabours et phiffres de leur pareure ; à laquelle enseigne estoit escrit : Les vers matez.

Marchoyent aprés, avec grande hardiesse, neuf personnages vestus de bons abits de trippe de velours rouge bendez de satin blanc ; le collet devant et derriere dudit satin de grand gayeté dessus ledit collet ; et y avoit bendes esdits neuds de broderie, faits de soye perlée noire ; un haut afful de satin blanc bendé desdits neuds. Leurs chevaux, bien bravement caparensonnez que rien plus, masquez et montez à l’advantage, avec bonne grace tant de conte­nance que d’abits, et ayant devant eux force fallots flambans, tabours et phiffres accoustrez bravement, avec le porte-enseigne monté et accoustré de semblable pareure. En laquelle enseigne ou banniere estoyent figurez d’un costé force neuds, et de l’autre costé estoit escrit deux lignes en rithme, comme il ensuit :

Bienheureux est au temps present,
Qui, de ces neuds faits, est exempt.

Et par eux estoit presenté par la ville, aux gens qu’ils cognois­soyent estre de bon esprit, deux dizains dont la teneur ensuit. Ensuit les deux dizains de ladite bande des neuds faits, et estoyent neuf personnes.

Dizain.

Vist-on jamais en tout le monde faire
Tant de neuds faits qu’au temps present sont faits ;
A l’un bien faire, à l’autre tout deffaire ;
L’un descharger, à l’autre bailler faits ;
De l’un et l’autre examiner les faits ?
Pour bien cercher s’il y a que reprendre,
Voilà, messieurs, les neuds faits pour bien prendre
Que vous voyez estre en ce temps present :
Dont je conclus, sans plus outre entreprendre,
Bien-heureux est qui en peut estre exempt.

Autre dizain.

Voyez, messieurs, si sçauriez desnoüer
Du temps present les neuds faits et à faire.
Non, car le fort si fort les fait noüer,
Qu’impossible est qu’on les puisse deffaire,
Et, qui pis est, tousjours c’est à refaire.
Pourquoy cela ? En leur convention
Y a tousjours nouvelle invention,
A celle fin que l’on tire et attrape.
Helas ! Helas ! c’est leur intention :
Pour un tirer, estraindre trop la grappe.

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in Les Conards de Rouen, 2009.

lundi 25 janvier 2010

Les Conards de Rouen - Les Triomphes de l’abbaye des Conards XVII

Aprés lesdits chariots, marchoyent quatre hommes accoustrez de differentes sortes, en semblance des quatre estats, ayant devant eux dix fallots, deux tabours et un phiffre, où ils conduisoyent un petit chariot carré, revestu de tapisserie de haute lisse, et au dessus couvert d’un ciel ou poile moult riche, soustenu par quatre piliers d’antique, au dedans duquel estoyent quatre personnages de grande estime et representation, l’un habillé en pape, l’autre en empereur, le troisième en roy et le quatriéme en fol. Lesquels jettoyent un Monde rond de l’un à l’autre, en mode du jeu du pot cassé, et portoyent derriere leur dos, chacun à part soy, differemment ces mots : Tien-cy, Baille-ça, Rit-t’en, Mocque-’en, et margoüilloyent ce pauvre monde assez rudement, de sorte qu’il eust beaucoup à souffrir entre leurs mains.

Tost aprés, estoyent suivis par soixante ou quatre vingts personnes, accoustrez de differentes sortes d’abits, les uns de longue robbe de l’eglise et pratique, les autres en courte robbe, aucuns en abits de femmes comme sybilles et muses, et autres comme damoiselles, bourgeoises, servantes et villageoises. Entre les autres y en avoit aucunes abillez à la mode des Italiennes de Vallongne, montez indifféremment sur beaux chevaux et mullets, hacquenées et asnes, ayant des escriteaux, devises et rebus, qu’il n’a esté de recouvrer. Devant lesquels et en plusieurs endroits donnoyent grande clarté, ayans force fallots, lanternes et connines, dequoy l’on crie adieu Noël aux brandons, et le jour que l’on crie le roy boit, et force tabourins.

Suivoyent après eux, non fort loing desdites bandes, douze fallots flambans ; puis suivoyent six cornemuses, trois cymballes et cinq tabourins. Et pour la conduicte de neuf hommes qui estoyent abillez en hermites, de beau satin gris, mieux masquez qu’il est possible de voir, ayans des patenostres de bois fort grosses pendantes à leurs ceintures. Chacun d’eux estoit monté sur un asne, marchans l’un après l’autre. Suivoit aprés, tout derriere, leur pere gardien, bien monté sur un mullet autant bien enharnaché qu’il estoit possible, et n’ay jamais veu bande plus conarde ne mieux assouvie. En leur rebus estoit escrit, comme voirrez cy après : Hermites nouveaux venus d’estrange terre, au service de l’abbé.

Chacun d’eux avoit derriere le dos, escrit en parchemin, deux lignes en rithme, dont le premier portoit ce qui ensuit et les autres suivans :

Premier.

Hermite suis de grand renom,
Faisant bordeau de ma maison.

Deuxiéme.

Hermite de rouge broudier
Qui rebrasse à maints le fessier.

Troisiéme.

Hermite nouveau revestu,
Assez las d’avoir combattu.

Quatriéme.

Hermite suis frere frappart,
Qui maint connin broche sans lard.

Cinquiéme.

Hermite suis de la Guignée,
Vray ramonneur de cheminée.

Sixiéme.

Hermite suis de lafarie,
Venu du païs de Furie.

Septiéme.

Hermite nouveau refondu,
En verolle tout confondu.

Huitiéme.

Je suis jeune hermite sauvage
Nouveau rendu à l’hermitage.

Le Gardien.

Gardien des freres hermites,
Qui, le nez, a mangé de mittes.

Et par luy estoit presenté un dizain escrit à la main, dont la te­neur ensuit :

Dizain.

Pour mieux servir l’abbé et ses suppots,
Sommes rendus tous neuf nouveaux hermites ;
Si benefice on veut mettre en despots,
Et s’en l’Eglise on voit des hipocrites.
Qui contrefont des simples chatemites,
C’est d’où provient en toutes nations
Vice sur vice ; et pour conclusions,
Sans impetrer cures ou benefices,
Tous nos desirs et nos affections
N’est qu’à servir l’abbé et ses complices.

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in Les Conards de Rouen, 2009.

dimanche 24 janvier 2010

Les Conards de Rouen - Les Triomphes de l’abbaye des Conards XVI

Par ceste bande estoit donné le dizain, duquel en certains lieux estoit faite lecture avec une ballade, ainsi que devant est dit, dont la teneur ensuit :

Pour subvenir aux affaires urgens
De nostre abbé, sans matière lassive,
Et resjouir nos marquis et regens
Luy avons fait ce jourd’huy la laissive.

Dizain.

Religion assemble les drappeaux,
L’Eglise eschange, et Foy et Verité
Y teurdent fort ; Simonie en fardeaux
Le linge baille, et dame Pauvreté
Le linge estend ; puis, par Activité,
Ambition assiet, et Avarice
Le feu allume ; en tout plie Justice ;
Faveur, Richesse y lavent par esbat ;
Hipocrisie, a de verser, l’office ;
Folle Amour seiche, et Noblesse après bat.

Ballade où par ordre est escrit
Ce qu’entend le dizain subscript.

Religion assemble en un grand sac
Force drappeaux soubs sainte Vérité,
Et pour emplir de bribes son bissac,
Blasme Avarice et presche Charité.
L’Eglise eschange, en grand authorité,
Linge sacré, et le portent par faits
Petits asnons et grands asnes parfaits.
Verité teurd, et Foy par chemins droits,
Tant qu’on les blasme en France et Normendie,
Et de tels gens se sert en maints endroits,
Le pere abbé et dame Conardie.

Ambition assiet dedans le bac,
Montée en haut par curiosité ;
Lors Simonie et d’abhoc et d’abhac
Le linge baille soubs grande falsité.
Puis Avarice, en champs, ville et cité,
Le feu allume avec soufflets infets ;
Hipocrisie en vaisseaux putrefaits
Verse et reverse, et tousjours fait la croix,
A celle fin que bonne on la die,
Pour demonstrer quell’ sert du bout des doits
Le pere abbé et dame Conardie.

Richesse lave, et Faveur en un lac
Prenans plaisir en toute volupté,
Avec leurs chiens suivent la beste au trac,
Et tout leur train selon leur volonté.
Noblesse y bat en pompe et gravité,
Et Pauvreté, honteuse en dits et faits,
Tousjours estend, dont tels sont les effets
Que grief travail luy tout parolle et voix ;
Faute d’argent luy contraint qu’ell’ mendie.
Voila comment se sert en maints endroits
Le pere abbé et dame Conardie.

Envoy.

Conards aimants les amoureux tournois,
Folle Amour seiche ainsi que font les noix ;
Aprés, Justice au besoing souvent plie,
Et le tout serre en vieil coffre de bois
Le pere abbé et dame Conardie.

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in Les Conards de Rouen, 2009.

Les Conards de Rouen - Les Triomphes de l’abbaye des Conards XV

Suivoyent en grande magnificence de pompe et triomphe, sept chariots faits par bon art d’architecture en forme de theatres d’antique, conduits subtillement par certains instrumens estans dedans lesdits chariots, qui n’estoyent veuz pour les enrichis­semens et syrages d’iceux. Y avoit corniches fort bien enrichis, avec leurs frises et arquitraves de grand art, et au bas une solebasse ou mouleure fort riche, suivant la corniche haute. Entre lesdits deux corps de mouleure y avoit croutestes et autres inventions d’escompartimens bien paints et de grand œil. Et dessus lesdits chariots estoyent les amenagemens servans à la matiere, et chaires pour asseoir les personnages, faites en maniere d’enroullemens d’escompartiment de grand invention. Aux costez y avoit quatre tables d’escompartimens, elegies hors des corps, non semblant tenir du corps desdits theatres, au dedans desquelles estoyent escrits les noms des personnes.

A la conduite desquels marchoyent au devant, huit hommes portant chacun un fallot flambant, que suivoyent quatre tabours et un phiffre, vestus de robbes de frise couleur d’esglentine, en façon de femme, ayans collets et devanteaux ou tabliers de toille blanche, en leurs testes un chaperon vert de gentille façon ; ayans derrière le dos des battoirs à laissive ; après lesquels estoit le porte-rebus ou enseigne, en semblable abit, monté sur un pallefroy richement enharnaché, en laquelle enseigne estoit figuré un grand escompar­timent où estoit escrit en lettre romaine comme s’ensuit :

La Buée ou laissive de l’abbé.

Autre personnage, nommé Affection mondaine, abillé brave­ment et de mesmes, marchoit après sur une haquenée richement accous­trée ; lequel en passant dispersoit aux re­gardans un dizain, et en certains lieux faisoit lecture d’iceluy, et d’une ballade, ainsi que pourrez voir cy après par ordre.

Au premier chariot, se monstroit un personnage abillé en religieuse, au plus prés du naturel, laquelle cousoit et assembloit le linge. Aux deux costez de laquelle dedans lesdits escom­partimens estoyent escrits ces mots : Religion assemble.

Sur le derriere du chariot estoit un autre personnage repre­sentant l’Eglise, abillé d’une longue robbe blanche sans cousture, avoit longs cheveux. Son afful estoit un chapeau de laurier, doré de fin or, en semblance de vierge decorée d’une palme ; devant elle, une cuve dedans laquelle elle eschangeoit du linge ; et aux costez des escompartimens dudit chariot estoyent escrits ces mots : L’Eglise eschange.

Au second chariot, sur le devant, estoit le personnage de Foy, vestuë d’une robbe blanche, un roquet par dessus, un couvre chef en sa teste, et par dessus un domino ou cappe de sargette, ainsi que religieuse. Et au derriere estoit le personnage de Verité, vestuë d’une robbe blanche et autres abillemens decents et confermes, et teurdoyent le linge jouxte que contenoit leur escrit, contenans ces mots : Foy et Vérité teurdent.

Au devant du troisieme chariot, Ambition estoit assise sur un siege haut eslevé, qui asseoit le linge en une cuve estant devant elle. Son abit estoit de deux couleurs : de satin jaune paille et pers, ayant æsles artificielles sur les espaulles, et és costez de la teste estoit escrit : Ambition assiet.

Simonie occupoit le derriere du chariot, vestuë d’une robbe fort juste, couleur d’enfumé, accoustrée en chambriere ayant masque de vieille herese, et afful de mesmes, laquelle prenoit dedans deux grands panniers du linge et le bailloit à Ambition, qui asseoit le linge comme dessus, ainsi que tenoyent ces mots : Simonie baille le linge.

Au quatrieme chariot estoit un personnage nommé Avarice, laquelle estoit vestuë d’une robbe fourrée de peaux de dos de gris, à manches estroittes, ceinte d’une ceinture large en laquelle pendoit une grand’ bourse à boutons d’argent ; en sa teste un couvre chef, et par dessus un grand chapperon viollet ; dont elle allumoit le feu sur lequel y avoit un trepié soustenant une chaudiere pour faire boüillir l’eau de ladite laissive, ayant pour escrit : Avarice allume.

Au milieu duquel chariot estoit Hipocrisie, masquée de masque soubsriante, vestuë d’une coste de satin cramoisi à manches decouppées, bouffez de taffetas, enrichis et broudez de fil d’or, à l’italienne fort brave ; et par dessus, la couvroit une grande foaille de sarge perse, tenant unes grosses patenostres qu’ell’ barbetoit, et faignoit faisant souvent le signe de la croix. Et de l’autre main puisoit avec un pot de chambre dedans ladite chaudiere, l’eauë boüillante qu’elle versoit dedans une cuve plaine de linge, et fournie de cheres cendres et autres ustencilles à ce necessaires. Et ausdits escompartimens estoit escrit : Hipocrisie verse.

Au cinquieme chariot se monstroyent deux personnages, l’une nommée Faveur, ayans pour abis, par dessus une cotte de taffetas changeant, une robbe d’escarlate de frise grise, à manches decoup­pez bouffans le taffetas incarnat violet, à mode moresque renoué de ferons d’or, et bravement coiffée à la tudesque. L’autre, nommée Richesse, vestuë par dessus d’une cotte de damas cramoisi, d’une robbe de satin broché, son afful enrichy de pierrerie, et au reste mignonnement accoustrée. Au millieu d’elles avoyent un baquet où elles lavoyent le linge. Leur escrit estoit : Faveur et Richesse lavent.

Noblesse, au sixiéme chariot, triomphoit vetuë d’une cotte de velours rouge, et par dessus ayant une robbe de damas noir doublé de velours, un collet et chapperon de velours noir, le bras dextre armé, l’espée au costé ; laquelle avoit un battoir à lessive qu’elle tenoit, battoit le linge sur une selle ; et estoit escrit Noblesse bat.

A l’autre part dudit chariot, estoit le personnage de Pauvreté, abillée d’une vieille robbe descirée ; en sa teste un couvrechef de grosse toille usée, s’appuiant sus une potence, ayant soubs son devanteau salle à demy, une escuelle de bois penduë en sa cein­ture ; laquelle prenoit le linge que Noblesse avoit battu, et l’estendoit sur des cordes ; et estoit escrit : Pauvreté estend.

Au septième et dernier chariot, sur la part de devant, estoit Folle Amour triomphamment vestuë d’une robbe de satin blanc doublé de damas cramoisi violet, à points de velours vert ; mancherons de velours jaune paille decouppez, semez de perles et pierreries, renouez de boutons d’or de façon nouvelle ; et par dessoubs une cotte de velours vert, un afful fort riche et de singuliere invention, ayant un collet de crespe ouvré de fil d’or de Cypre, autant brave et riche qu’il est possible de voir ; laquelle séchoit du fin linge devant le feu ; et estoit escrit ainsi qu’aux autres : Folle Amour seiche.

A l’autre part dudit chariot estoit un personnage representant dame Justice, non moins richement parée de robbe et cotte que Folle Amour, ayant un afful enrichi d’orfèvrerie, une chaine d’or au col, une autre de quoy elle estoit ceinte. Un voile de fine toille de crespe, en forme de bande repliée sur la teste. A son costé senestre une balance, et du costé dextre une espée ; devant elle une table sur laquelle plioit le linge que Folle Amour seiche ; et estoit escrit aux escompartimens Justice plie.

Et est à entendre que devant un chacun desdits chariots y avoit tabours et phiffres, avec bon nombre de fallots. Et estoit ceste bande autant bien en ordre et la mieux masquée et assouvie qu’il estoit possible de voir, et faisoyent chacun en son regard sy bien leur debvoir et office avec si grand œil et grâce, qu’ils contentoyent joyeusement les regardans.

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in Les Conards de Rouen, 2009.

samedi 23 janvier 2010

Les Conards de Rouen - Les Triomphes de l’abbaye des Conards XIV

Après, marchoyent en bon ordre seize hommes vestus d’habits justes tout d’une venuë, depuis la teste jusques aux pieds couleur d’enfumé, n’ayans que des pertuis aux yeux et bouche pour avoir la veuë et alaine, aux chevaux caparençonnez de mesme pareure, ayant devant eux quarante falots et une lanterne, force tabours et phiffres. Leur porte enseigne à cheval, accoustré avec lesdits tabours et phiffres de pareil accous­trement, en laquelle enseigne estoit figuré des deux costez, deux personnages en leur semblance tenant un grand escom­partiment, dedans lequel estoit escrit : Les umbres de Conardie ; et au dessoubs avoit escrit ; Sapiens habet oculos in fronte, stultus, veluti cecus, palpitat in tenebris ; et donnoyent les huictains ensuivans au peuple par la ville.

L’Umbre de je ne sçay qui.

Je voy pour le present regner
Force, faveur et flatterie ;
L’un sur petits veut dominer,
L’autre en amis son fait charie.
Le flatteur en court s’apparie,
Sous umbre de nisi quia ;
Mais, considerans l’affaire,
Je ne sçay qui passe, qui a.

L’Umbre d’authorité.

Authorité maux non legers,
Sous l’umbre d’estres tresperis,
Veut que souffres et grans d’angers
Troublent souvent vos esprits.
Plusieurs par ce point sont peris,
Ayans, du credit, le royaume ;
S’estimans exemps des perils,
Mais Fortune en joué la paume.

Umbre du temps.

Je voy l’Eglise desguiser
Soubs umbre de custodino ;
O devant N diviser
Fait en Noblesse : on blesse, a quo.
Soubs umbre de ce verbe Do
Dorment Justice et Vérité.
On fait de Foy Fy, ostant O,
Et I se pert en Charité.

Umbre de folie.

Soubs umbre de faire le fol,
On entre aussi tost aux maisons ;
Qu’un aussi sage que saint Pol,
Avec sa prudence et raisons.
Fols trop plus estourdis qu’oisons,
Et Conards sont permis tout dire,
Tant en ces jours qu’en Rouvaisons,
Sans encourir du prince l’ire.

Umbre des vieils peres.

J’ay veu en nos Champs Helisées,
De vous nos Conards et supposts,
Les fantasies et risées
Diverses en faits et propos ;
J’ay veu que soubs l’ombre des pots
On devisoit mainte sornette
Plus estimée de nos sots
Que d’un advocat la cornette.

Umbre d’ipocrisie.

Soubs umbre de religion
Regnent, ce jour, papelardise
Et scysme, en mainte region,
Contre Dieu, la Foy et l’Eglise.
Loups ravissans d’estrange guise,
Soubs l’habit de simplicité,
Font que l’escrit saint on desguise
A l’umbre de grand sainteté.

Umbre de marchandise.

Force m’est que des heureux chants
L’umbre de moy cy ne defaille ;
Marchandise fait piteux chants
Pourtant que trop on la detaille.
On la bat d’estoc et de taille.
Soubs umbre de je ne sçay qui ;
Plus que rural elle a de taille
Dont on ne sçait plus vendre à qui.

Umbre de bonne foy.

Soubs umbre de la bonne foy
Que l’on voit apparoir à l’homme,
Je vois frauder Dieu, pape et roy,
L’Eglise et ses gens qu’on assomme ;
Et pour credit de grande somme
Je voy par tout banqueroutiers.
Ainsi, faute de foy, en somme,
Fait qu’on ne preste volontiers.

Umbre d’argent.

Soubs umbre d’argent, maint novice
Est devenu maistre et monsieur ;
Je voy benefice et office
Trocher et vendre bled en fleur ;
Faveur aime trop sa couleur,
Et mainte on chevauche sans elle ;
D’argent on a joye et douleur,
Et soubs sa couleur on chancelle.

Umbre de bien.

Soubs umbre de pelerinage,
On va voir le clerc saint Fessin.
Pour mieux jouyr du personnage,
Compère on fait monsieur Tassin.
Il n’y a croix, chappe ou coissin
Que l’on ne vende au plus offrant,
Et le peuple est comme un poussin,
Soubs umbre de bien mal souffrant.

Umbre d’ambition.

Soubs umbre d’une belle robbe,
L’on void commettre tant de vices,
Que pauvre on tuë et riche on robbe
Par subtils arts et malefices.
On void tant de neuves offices
Qui sont du peuple la ruine ;
Dont je dy que tels benefices
Donner ou vendre est chose indigne.

Umbre de bien public.

L’umbre de parens et d’amis
Rend serve nostre republique
Les conservateurs y commis
Si gouvernent par voye oblique.
De dueil j’en ay eu la colique
Si pusillanimes gens y voir.
J’ay leu d’un bon Romain rustique
Qui en eust mieux fait son debvoir.

Umbre insensé.

Au temps où naquist Jesuchrist,
Herodes, roy hors de bon sens,
fist tuer, comme il est escrit,
Petits enfans et innocens.
Ce tirant faillist entre cents
A son vueil, dont fust prevenu ;
Mais, veu l’umbre des faits recents,
Ne sçay si ce temps est venu.

Umbre de droit.

Je voy pour le jourd’huy grand nombre
D’hommes seoir au lieu d’equité,
Ne representans rien fors umbre
De rigueur et iniquité.
Clemence le lieu a quitté,
Umbre de bien faire y domine.
Par ma mort j’en suis acquité
Et exempt de telle ruine.

Umbre de Venus.

Entre les umbres de ce monde,
J’ay veu soubs umbre des courtines
Le plaisir qui de chair redonde
A l’umbre des gentes tetines.
J’ay veu soubs umbre de matines
Et de la messe de minuict
Laisser chasubles et platines,
Pour avoir l’amoureux deduit.

Ecclesiastes, cap. 5.

Umbre de qui vous voudrez.

Là où bien de fortune abonde,
Souvent l’on y voit pour manger
Abondance de petit monde
Pour le dissiper et ronger
Car, tout ainsi qu’à l’arranger
Le pere avoit prins soing et cure,
Ainsi prend l’enfant d’eschanger
Son bien à rien : c’est sa nature.

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in Les Conards de Rouen, 2009.

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