Un souffle en brumaire, une brise du ponant ; léger, le roseau
s’incline pour vous saluer. Il aurait aimé attendre un peu, être prêt, mais le
sommes-nous un jour ? Il pensait que c’était mieux. Un roseau
pense-t-il ? Alors agitant ses quenouilles, il va vous murmurer ce qui
l’agite.
Il aimerait que le marigot qui le nourrit — le protège — se métamorphose en
librairie. Vous vous en souvenez ? Ce lieu où l’on choisit des textes, les
recopie, y trempe parfois sa plume, les assemble en feuillets, les presse, les
couvre et, avant qu’ils ne collent complètement, les transmet.
Il a vu un atelier s’assembler de bric et de broc : un vieux bureau
ici, des dictionnaires là, des rameaux de feuilles ivoirines et un plioir en
os, de l’encre, de la colle et un couteau au tranchant redoutable. Cette presse
qui fait danser, à pas malhabiles, l’apprenti de ce lieu.
Ah ! Celui-ci, il s’en moquait un peu, il le voyait passer de
l’émerveillement à la gaucherie après avoir claviardé comme un singe,
il supposait que le plomb disparu de la fonte s’était logé insidieusement dans
sa tête. Le voir tourner comme un ours autour d’un serre-joint récalcitrant à
faire sauter les ais et l’entendre pester comme un soudard ; il en
tremblait un peu.
Soudain, il l’a vu brandir un petit volume, entamer une danse de Saint-Guy
et chanter au son des fifres et des tambours : « Les Conards… Les
Conards de Rouen ! », se précipiter dehors annoncer la nouvelle
dans les librairies de la ville, les vraies, les sérieuses, celles qui savent
choisir et proposer. Il revint souriant avec une drôle de ride en travers du
front : « L’accueil est bon, trop bon… veiller… les façonner à
temps. » Le conflit social couvait, l’apprenti éditeur se frottait
les mains lorsqu’il reçut l’apprenti diffuseur, mais l’apprenti imprimeur
marmonnait jurons, il demandait à l’apprenti secrétaire de passer commande de
papier et d’encre au lieu de jeter un œil distrait sur de futurs communiqués
qui ne feraient qu’ajouter à la tension. L’apprenti libraire se réunit et
décida, pour apaiser son petit monde, d’user d’une astuce éprouvée depuis des
siècles : désigner l’en-dehors et proclamer avec un brin
d’emphase :
« Pis que la muselière, l’oubli œuvre à étouffer plus sûrement
les manifestations audacieuses de la vie. S’il en subsiste quelque écho, il
suffit de le travestir avec l’assurance de celui qui sait, l’habiller de
folklore, le rendre désuet.
Déambulez dans Rouen, glissez sur le pavé, arrêtez un passant et
rappelez-lui les Conards de la ville… Si vous échappez au gnon, un haussement
d’épaule ou une moue vous répondront.
Pourtant, ils furent fameux ces Conards de Rouen. Turbulents, satiriques,
insolents, drôles, courageux, grotesques, ridicules parfois :
vivants ! Le XVIe siècle fut leur apothéose et le XVIIe leur fin, comme
celle des Badins, des Turlupins, des Mau-gouverne, des… Fous – le grand
enfermement commençait.
Les Conards de Rouen n’a pas l’ambition de retracer leur histoire
ni même en rédiger une chronique, juste rendre public des textes enfouis dans
des fonds de bibliothèques : celui du libraire Nicolas Dugord, Les
Triomphes de l’abbaye des Conards (1587), précipité dans un
cul-de-basse-fosse suite à cette publication ; la savoureuse notice de la
sulfureuse Marc de Montifaud (1874), jetée en prison parce qu’auteur des
Vestales de l’Église ; la note culinaire d’Hervé Bréchet (2009)
qui ne perd rien pour attendre de son ironie pendable.
Les Conards de Rouen, première publication des Penchants du
roseau, est à votre main dans toutes les bonnes librairies de la ville et
du territoire infini de la Conardie à partir du 3 décembre 2009. »
Le roseau bâille, il relâche ses quenouilles, il attend le jour pour
bruisser à son point.
Un apprenti libraire, novembre 2009.
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