Journal des penchants du roseau

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vendredi 26 novembre 2010

Un je ne sais quoi

Un je ne sais quoi

Je ne regarde pas trop ce qu'un auteur a pu déjà publier ou s'il n'a jamais publié. Il y a quatre choses, je crois, qui vont être essentielles dans mon désir de publier, d'en envisager le temps, la possibilité et d'oser l'accepter ou le proposer : la singularité de l'écriture, une correspondance avec mes rêveries, sa coïncidence avec mes réminiscences et, bien sûr, une rencontre ; celle-ci, je ne l'explique pas autrement que par le « parce que c'était lui, parce que c'était moi" ; même si ici il ne s'agit nullement d'amitié dans le sens plein du terme - si elle existe, elle sera bien indépendante de tout ceci -, il y a toujours un pincement vif au moment où j'exprime et perçois le « d'accord ». Je ne sais pas ce qu'il en est pour « les autres », mais à converser ici et là, je sais qu'il sont animés par des intentions multiples difficilement cernables et qu'à vouloir les décrire à grands traits on risque la caricature. Même les grosses machines qui s'ajustent parfaitement à la circulation des flux de marchandises réservent des surprises, parce qu'elles sont peuplées d'hommes avec leurs accidents.

Je ne crois pas du tout à cette histoire de « wannabe » ou, si elle existe je la retoquerais « wannahave », et ce « wannahave » traverse toute la société - y compris donc celle des « lettres » quelle que soit sa noblesse apparente et trompeuse. Je viens de lire les mots de deux recalés des prix « prestigieux » de ce mois. Ils sont tristes à en mourir, même s'ils le font avec style, dans leur adoration du hochet. Ils me rappellent ces deux phrases, celle attribuée à Bonaparte à propos de la légion d'honneur : « On appelle cela des hochets, eh bien, c'est avec des hochets qu'on mène le monde ! » et cette autre du Bouvart & Pécuchet inachevé « Légion d'honneur : la blaguer mais la convoiter. Quand on l'obtient, toujours dire qu'on ne l'a pas demandée. » Ce « wannahave » est une course sans fin, même la mort ne semble l'achever parfois.

Le système de l'édition en France est plus que critiquable, de son sot-l'y-laisse jusqu'à son pilon, comme partie du capitalisme triomphant, absorbant sa critique et ménageant ses féodalités. Mais ce qui se profile avec le développement technologique c'est la « main invisible » pour décider de ce qui sera publié avec l'automatisation de la publication en se débarrassant de tout ce qui l'humanise (dans son sens plein y compris son (ho)erreur). Cette automatisation ne s'arrêtera pas là, elle produira l'écriture et même, oui, oui, la lecture programmée.

Pour cela, il me paraît urgent et, oh combien !, plaisant de cheminer le long des sentes qui ne sont encore asphaltées. Leur réseau est infini...

(lire ce commentaire dans son contexte)

jeudi 10 juin 2010

Et maintenant ?

La Caverne aux livres

(photo d'Alexandre Duret-Lutz, La Caverne aux livres, licence creative common)

mardi 16 mars 2010

Entracte

Du projet, j'en étais resté à La Manivelle et le réseau. Faire nous ôte parfois le temps d'en dire le pourquoi alors qu'il s'y intègre entièrement. Google et ses algorithmes m'ont fait relire un texte que j'avais oublié, il s'agissait d'une introduction à un livret (avorté) présentant la coopérative Ouvaton. Je le recopie, tel quel, ici. Il me servira d'ancrage et d'entracte.

Introduction par notre ami Christian Domec, l'un des 139 du début et membre du premier CA de 2001.

Nous pouvons affirmer avec le sourire que la genèse d’Ouvaton suit les canons du théâtre classique : unité de temps, de lieu et d’action.

Le temps correspond au tournant du siècle. De confidentielle, l’utilisation d’internet sera quotidienne pour des multitudes. La place publique acquiert une nouvelle dimension et le désir d’exprimer, de publier, de diffuser, de confronter et de partager trouve de nouveaux chemins par ce réseau.

Cette période est marquée par la crispation des institutions qui sont à l’unisson du jugement définitif de l’éditorialiste Françoise Giroud : « l'internet [...] est un danger public puisque ouvert à n'importe qui pour dire n'importe quoi » [1]. Elles vont affirmer leur volonté d’y mettre bon ordre en proposant une régulation qui fait fi du droit et de la responsabilité des personnes puis la prolonger en créant un droit spécifique à l’internet.

Cette époque sera aussi celle du boom de la marchandisation – ad nauseam – du réseau. Chaque interstice doit être source de profit, chaque segment doit être colonisé par la publicité. Hors la bulle financière qui craquera rapidement deux concepts vont être subvertis à cette occasion :

- la gratuité qui devient le cache-sexe de la publicité virale,
- la confidentialité des données qui n’est prétexte qu’à la constitution et l’exploitation commerciale de bases gigantesques.

Le lieu ce pourrait être le réseau nommé internet et il est vrai que les rencontres décisives des fondateurs de la coopérative se font essentiellement là (dans le soutien à Altern lors de l’affaire d’un mannequin dénudé, autour de Radiophare lors du naufrage de l’Erika, autour de projets éphémères, dans le partage de pratiques). Pourtant, la pauvreté du sabir internet ne permettant pas de réelles confrontations, de longues conversations et la capacité d’élaborer ; notre langue commune étant le français ; le lieu de notre rencontre est essentiellement l’internet francophone.

L’action consiste à trouver des réponses concrètes et précises à nos exigences du temps :

- maintenir et accroître notre capacité de nous exprimer et de publier sous notre responsabilité,
- œuvrer ensemble pour réaliser un hébergement internet ouvert, de qualité et respectueux de la protection des données personnelles,
- assurer la pérennité du dispositif par une indépendance financière et la mutualisation des ressources.

Cette action arrive à maturité lorsque Valentin Lacambre [2] jette l’éponge en juillet 2000 de l’hébergement gratuit Altern. Ce même jour, Alexis Braud fera parvenir sur la liste de discussion d’altern le message suivant : « (je ne l’ai pas à portée de main) »

[1] in Le Nouvel observateur, 25 novembre 1999.
[2] fondateur d’Altern

vendredi 18 décembre 2009

La Manivelle et le réseau

mani vieille

Ce temps d’apprentissage je l’avais effleuré, une manivelle d’une main, un stencil à encrer de l’autre. L’article reproduit restait indéfini, mais vite colporté. Foin d’édition, de propriété intellectuelle, de marque déposée, de colifichets code-barrés ; nous avions à lire, à écrire, à dire, nous le faisions en laissant pour toute trace l’empreinte d’une encre mal séchée. Il arrivait parfois qu’une revue transforme cette feuille en feuillets, plus rarement qu’ils soient reliés, le jeu lors était de remplacer la signature absente par l’invention de patronymes usurpés. Ainsi habillée, il m’arrive parfois d’en retrouver une et ne plus la reconnaître tout à fait.

Un temps de silence, d’écoute et de lecture aussi.

Surgit le sel. Vous savez, celui que l’on met à toutes les sauces : le réseau. Oh ! Il existait depuis longtemps, mais il trouvait soudain un support matériel intégré : un assemblage de puces et de tuyaux à la prolifération exponentielle. Tenez, prenez ce texte, oui, celui que vous lisez à l’instant, sauriez-vous à grands traits décrire toutes les opérations matérielles qui permettent à ses caractères de se former, de s’agréger en mots, d’être parcourus ? Parler des ateliers spécialisés où le silicone est gravé, des antennes érigées dans les déserts, des satellites propulsés par des fusées – déchets atmosphériques –, des cargos flottants ou volants charriant le plasma conteneurisé sur des quais suintants le camionneur esseulé, de ces longs boudins à l’alliage sophistiqué qui disputent aux calmars géants le goût de s’étendre en fosse océane, des générateurs de la fée, enfants de barrages et d’uranium engraissé... et ce joli rideau, clou du spectacle, qui nomme virtuel les rencontres que cette quincaillerie martèle.

(photo Benoît Derrier, 2007, licence creative common)

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jeudi 26 novembre 2009

La Route

Il y a souvent un déclic. Un cliquetis anodin qui soudain déclenche l’action, provoque la décision.

Pour moi, ce fut La Route.

M’apprêtant à prendre le train pour rejoindre une amie, je passais par le kiosque de la gare, à tout hasard. Je vis La Route de Cormac McCarthy, en poche, le pris et... le mis de côté ; mon séjour fut trop riche pour l’effeuiller.

Vint le temps où je pus le lire tranquillement. C’est un roman fort, profond, inquiétant et profondément humain — Marc Sefaris en a fait une fine critique sur son défunt blog —, servi par une langue et sa traduction discrètes : « d’accord ». Pourtant, toutes les dix pages, je pestais contre un mastic ; il hachait des phrases, en retirait un verbe ici, un adjectif là, sans que je puisse deviner exactement où. J’aurais aimé contacter l’éditeur, pouvoir recomposer exactement les phrases, ne pas vivre ces absences. Mais qui ? Un poche du Points, édité par L’Olivier, du groupe La Martinière, un des barons actuels de l’édition ; trouver un interlocuteur m’aurait enlevé tout goût à la lecture. Comprenez bien, le mastic est rageant, mais profondément humain. Savoir qu’il est reproduit, par le choix du mode de production, à des milliers d’exemplaires, qu’il est distribué et amplifié par une chaîne qui ne trouve sa justification que par son existence, hors les personnes, m’effraie.

Cette frayeur me décida à faire.

Certes, en disant ça, je place la barre bien haut. Pensez : façonner des livres en apprenti et citer une maison qui a avalé le Seuil ou Delachaux et Niestlé !

C’est précisément ce déséquilibre qui me plaît, là où ils sortent 100 000, je peaufine maladroitement un. Mais cet un, s’il ne vous plaît, vous saurez à qui vous adresser et vertement je l’espère.

Alors oui, apprenti libraire, pour un temps.

La Route, Cormac McCarthy, trad. François Hirsch, éd. L’Olivier, 2008.

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