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  <title>Journal des penchants du roseau</title>
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  <description>journal de Christian Domec, apprenti libraire.</description>
  <language>fr</language>
  <pubDate>Tue, 27 Jul 2010 19:50:25 +0200</pubDate>
  <copyright>Christian Domec</copyright>
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    <title>Suspension</title>
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    <pubDate>Sat, 24 Jul 2010 07:11:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Christian</dc:creator>
        <category>Journal</category>
            
    <description>    &lt;p&gt;&lt;img src=&quot;http://billets.domec.net/public/billets/.esse_m.jpg&quot; alt=&quot;Esse&quot; style=&quot;display:block; margin:0 auto;&quot; title=&quot;Esse, juil. 2010&quot; /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-ce ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(photo de &lt;a href=&quot;http://www.flickr.com/people/paulobar/&quot;&gt;Paulo
Barcellos&lt;/a&gt;, licence creative common)&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
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    <title>Balade caprine à travers la littérature tourangelle IV</title>
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    <pubDate>Fri, 23 Jul 2010 23:47:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Christian</dc:creator>
        <category>La Chèvre jaune</category>
        <category>Alfred de Vigny</category><category>Corydon</category><category>Daphnis et Chloé</category><category>galantes nymphes</category><category>Éloge de la bique</category>    
    <description>    &lt;p&gt;Moins folâtre que Grécourt, Jean-Baptiste Gresset (1709 –1777) chantera
les galantes nymphes de Touraine dans son &lt;em&gt;Ode à Virgile sur la poésie
champêtre&lt;/em&gt;. En traduisant l’Églogue 2 du poète latin, ce professeur du
Collège de Tours décrit une Arcadie dont la beauté rappelle la Touraine.
Contrée de rêve, le Péloponnèse est un lieu d’innocence et de bonheur favorable
aux dieux des champs. Ses habitants, tous pasteurs, sont les maîtres de la
poésie bucolique. Un pays de récits mythologiques où le berger Corydon se
plaint de l’insensibilité d’Iris et veut l’attirer vers les campagnes où règne
Pan, le malicieux dieu aux cornes, aux jambes et aux pieds de chèvre. Gresset
est un nostalgique de cet âge d’or « où tout l’univers est champêtre, tous
les hommes étaient bergers », associant notamment la race caprine à l’idée
du bonheur. Son chant annonce la prédominance de la sensibilité et de
l’imagination sur la raison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Louis-Claude de Saint-Martin (1743 – 1803), quant à lui, professe
que « l’homme est un esprit tombé de l’ordre divin dans l’ordre naturel et
qui tend à remonter dans son premier état. » Et tandis que ce théosophe
d’Amboise qualifie le bouc d’« animal puant n’étant qu’un symbole
d’abomination, de réprobation, de putréfaction et d’iniquité », la chèvre
agrémente la vie des dames de l’aristocratie qui s’improvisent fermières sous
l’impulsion de la reine Marie-Antoinette. Les bonnes familles utilisent en
effet le capricieux ruminant pour tracter des voiturettes où prennent place
princes, princesses et autres enfants privilégiés. À Véretz comme à Chanteloup,
les bambins des ducs d’Aiguillon et de Choiseul profitent de cette vogue pour
la traction caprine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Né à la charnière de deux époques, Paul-Louis Courier
(1772 – 1825) honore lui aussi la gent caprine de sa plume inspirée.
Le vigneron de Véretz traduisant de Longus &lt;em&gt;Daphnis et Chloé&lt;/em&gt;, raconte
cette merveilleuse histoire d’amour champêtre, pleine de grâce et de
naïveté : « En cette terre, un chevrier nommé Lammon trouva un petit
enfant qu’une de ses chèvres allaitait, et l’enfant prenait à pleines mains son
pis, comme si c’eut été mamelle de nourrice. Surpris, il approche et trouve que
c’était un petit garçon beau et bien fait. Lammon prit l’enfant et la chèvre,
qu’il conduisit à sa femme Myrtale ; ils l’appelèrent Daphnis. À deux ans
de là, un berger, Dryas, vit une toute pareille chose. Il vit une brebis donner
le pis à un enfant. Cette enfant était une fille ; on la nomma Chloé,
laquelle adressera cette supplique à Daphnis : « Jure-moi, par la
chèvre qui te nourrît et t’allaita, que tu ne laisseras jamais Chloé, tant
qu’elle n’aimera autre que toi ». »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au siècle du romantisme, Honoré de Balzac (1799 – 1850) paraît
séduit par le goût de l’indépendance qu’on attribue à cette nourrice de la
mythologie : « je m’impatiente comme une chèvre liée à son
piquet », assure-t-il dans sa &lt;em&gt;Lettre à l’étrangère&lt;/em&gt;. Le géant des
lettres semble apprécier son fromage ; ainsi, dans &lt;em&gt;La
Rabouilleuse&lt;/em&gt;, la servante « apporta pour dessert le fameux fromage de
la Touraine et du Berry, fait avec du lait de chèvre et qui reproduit si bien
en nielles les dessins des feuilles de vigne sur lesquelles on le sert, qu’il
aurait dû faire inventer la gravure en Touraine. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En outre, il ne ménage guère sa tasse de café ! Un stimulant qu’il
apprécie sans peut-être savoir que c’est au caprin qu’on doit cette culture,
capitale pour lui, du caféier… Furetière, dans son &lt;em&gt;Dictionnaire
universel&lt;/em&gt; de 1692, affirme que « le café fut découvert par le prieur
de quelques moines, après qu’il eut été averti par un homme qui gardait des
chèvres, que quelquefois son bétail veillait et sautait toute la nuit. Ce qui
fit qu’on essaya la vertu du café d’empêcher le sommeil et il l’employa d’abord
pour empêcher les moines de dormir à Matines. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas la moindre trace caprine, en revanche, dans l'œuvre d’Alfred de Vigny
(1797 – 1863), mais dans &lt;em&gt;La Maison du berger&lt;/em&gt;, l’illustre
Lochois n’en dénonce pas moins le progrès de « la Science qui trace autour
de la terre un chemin triste et droit. » Il fustige aussi la propagande
des politiciens qui n’ont pour horizon que leur salle de spectacle et qui
tentent d’abêtir l’être humain. Aussi, suggère-t-il, dans sa &lt;em&gt;Lettre à
Éva&lt;/em&gt;, d’aller vers la nature, sans y pénétrer, et de vivre en poète, en
plaignant et en admirant les souffrances humaines. Un discours qui connut plus
près de nous son heure de gloire : n’est-ce pas pour échapper au marathon
d’un monde social impitoyable où « il faut triompher du temps et de
l’espace, arriver ou mourir » que mai 68 fut une fuite vers cette nature,
non pas hostile mais idéalisée. Les « Soixante-huitards »
n’espéraient-ils pas embrasser un paradis d’amour et de poésie, rempli de bêtes
et de dieux bienveillants ? La chèvre, emportée par son irrésistible
penchant pour la liberté primesautière, sera le symbole de ce retour aux
sources ; l’échec de cet élan écologique ayant coïncidé, étrange hasard,
avec l’entrée des caprins dans le cercle infernal de l’élevage intensif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques autres auteurs ayant choisi la Touraine pour terre d’élection
furent sensibles aux vertus caprines… à titre gastronomique. Si Jules Romains
(1885 – 1972) s’enthousiasme pour le ragoût de chevreau dans &lt;em&gt;La
Douceur de vivre&lt;/em&gt;, Maurice Bedel (1883 – 1954) préfère s’épancher
sur la qualité du « Sainte-Maure, ce petit traversin de fromage, ce blanc
cylindre issu du lait très crémeux de la chèvre. » Le chantre de notre
terroir se plaît à évoquer « les habitants des coteaux de Touraine qui
sont aussi raffinés dans leurs goûts que les dieux de la Grèce ; ils font
leur régal d’un quignon de pain épaissement enduit de Sainte-Maure et
fraîchement arrosé de vin blanc. Plaisir simple, mais plaisir de haute
qualité. » Dans son remarquable &lt;em&gt;Éloge de la bique&lt;/em&gt;, le subtil
gastronome Charles Gay affirme même que « le délicieux fromage que nous
dispense cet animal sacré est le complément nécessaire et tout désigné de la
dégustation du Vouvray doré. » L’organisateur des journées gastronomiques
de Vouvray (en 1936) adhère pleinement à la thèse de l’écrivain belge, ami
de la Touraine, Maurice des Ombiaux, selon lequel « le fromage est le
frère du vin. Grâce à une merveilleuse chimie, il a, lui aussi, transformé les
sucs de la terre, par l’intermédiaire des herbages odoriférants, de l’estomac
de la chèvre, avec la collaboration des ferments qui flottent dans
l’atmosphère, en une matière de haut goût qui charme le palais et dont les
variations ont une aussi étonnante subtilité que celle du jus de la
treille. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En cette fin de siècle, comme le prouve l’existence de la Société
d’ethnozootechnie, nombreux sont les hommes qui aspirent à l’élaboration d’une
société conviviale au sein d’un milieu naturel où ressurgirait la vie champêtre
et renaîtrait l’art pastoral. Aussi, la sauvegarde du patrimoine et la mise en
valeur des savoir-faire ancestraux figurent parmi nos préoccupations. Le
souhait des êtres humains n’est-il pas de vivre en harmonie avec la nature où
s’interpénètrent humains, animaux, divinités ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, la chèvre, par ses qualités sentimentales, esthétiques, mythiques et
réelles, ne se révèle-t-elle pas l’intercesseur indispensable à l’homme pour la
réalisation de cet univers qu’a chanté Pierre de Ronsard, et qui se situe entre
celui de la chair et celui de l’esprit ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/post/2010/07/22/Balade-caprine-%C3%A0-travers-la-litt%C3%A9rature-tourangelle-III&quot;&gt;
précédent&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;in &lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/pages/La-Ch%C3%A8vre-jaune&quot;&gt;La Chèvre Jaune&lt;/a&gt;, 2010.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
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    <title>Balade caprine à travers la littérature tourangelle III</title>
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    <pubDate>Thu, 22 Jul 2010 23:39:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Christian</dc:creator>
        <category>La Chèvre jaune</category>
        <category>abbé de Grécourt</category><category>baise</category><category>caprices</category><category>Descartes</category><category>Racan</category>    
    <description>    &lt;p&gt;Honoré de Bueil, marquis de Racan (1589 – 1870), nous fait entrer
dans le « Grand siècle ». Bergers et bergères deviennent
conventionnels, la nature ne plaît plus que transformée en jardin. Il n’empêche
que certains accents des &lt;em&gt;Bergeries&lt;/em&gt; sont remplis de charme et de
naturel. « Là, les moutons espars paissaient dans les campagnes ; là,
les chèvres pendaient au sommet des montagnes ». Le bouc demeure
incompris, fidèle à une mauvaise réputation : « Allez bouquin puant,
faire l’amour aux chèvres. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec René Descartes (1596 – 1650), l’homme pénètre dans l’univers
de la modernité, régi par des lois immuables, conformément aux décrets d’une
sage providence et sous la souveraineté de la raison. Tandis que la nature est
réduite à un système de rouages organisé par une décision d’« en
haut », l’être humain se trouve séparé des dieux et des bêtes. Le
philosophe de La Haye refuse une âme aux animaux parce qu’il est partisan de
l’immortalité de l’âme humaine. Pour lui, les bêtes sont des machines, un de
ses disciples, le métaphysicien Nicolas de Malebranche, allant jusqu’à battre
son chien « en alléguant qu’il ne sentait rien et que ses cris n’étaient
que du vent poussé dans un conduit vibrant. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette doctrine triomphera. La zootechnie, née au milieu du XIXe siècle, sera
évoquée en 1892 dans le &lt;em&gt;Dictionnaire d’agriculture&lt;/em&gt; par J.A
Barral : « Les animaux mangent, ce sont des machines qui consomment,
qui brûlent une certaine quantité de combustibles d’une certaine nature. Ils se
meuvent, ce sont des machines en mouvement, obéissant aux lois de la mécanique.
Ils donnent du lait, de la viande, de la force, ce sont des machines
fournissant un rendement pour une certaine dépense. Mieux nous connaissons la
construction de ces machines, les lois de leur fonctionnement, leurs exigences
et leurs ressources, plus nous pouvons nous engager avec sécurité et avantage
dans leur exploitation. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Seul dans son siècle de la raison à refuser que les animaux soient des
assemblages de pièces, « sortes d’horloges qui remuent et font du
bruit », Jean de la Fontaine (1621 – 1696) se fait non seulement
l’ami de la Touraine mais aussi celui des animaux. Le malicieux narrateur des
&lt;em&gt;Fables&lt;/em&gt;, dont la morale n’est pas dogmatique, réfute Descartes et les
cartésiens sur l’âme des bêtes et les prétendues machines, en disant que ce
philosophe altier ne les connaissait pas mieux que l’homme qu’il se flattait
d’expliquer aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ce poète qui voit la Loire comme « une rivière arrosant un pays
favorisé des cieux », la poésie s’avère divine et les animaux sont
d’habiles caricatures de l’espèce humaine. Une galerie animalière dans laquelle
cabriolent chèvres et boucs. Si dans &lt;em&gt;Le Loup, la mère et l’enfant&lt;/em&gt;, la
chèvre exprime merveilleusement l’amour et la vigilance maternels, c’est la
liberté qu’elle traduit dans &lt;em&gt;Les Deux Chèvres&lt;/em&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Dès que les chèvres ont brouté&lt;br /&gt;
Certain esprit de liberté&lt;br /&gt;
Leur fait chercher fortune ; elles vont en voyage&lt;br /&gt;
Vers les endroits du pâturage&lt;br /&gt;
Les moins fréquentés des humains&lt;br /&gt;
Là s’il est quelque lieu sans route et sans chemin&lt;br /&gt;
Un rocher, quelque mont pendant en précipices&lt;br /&gt;
C’est où ces dames vont promener leurs caprices ;&lt;br /&gt;
Rien ne peut arrêter cet animal grimpant. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des caprins, il en sera encore question dans les textes des écrivains
tourangeaux du XVIIIe siècle, dont l’abbé de Grécourt (1683 – 1743)
fut assurément le plus enjoué. Ami du duc d’Aiguillon, familier de la cour du
château de Véretz, ce sémillant chanoine devint même interdit de chaire, à la
suite de son premier sermon, désobligeant pour certaines dames de Tours. Dans
ses &lt;em&gt;Œuvres badines&lt;/em&gt;, l’ecclésiastique nous rappelle le caractère
allègre de la chèvre, boute-en-train aimant volontiers dandiner. C’est en effet
cet animal qui guida l’attention des habitants de Delphes vers le lieu où des
fumées sortaient des entrailles de la terre. Prise de vertige, la chèvre se mit
à danser. Aussi est-ce grâce à elle qu’on bâtit un temple à cet endroit et
qu’on institua les oracles qu’Apollon rendit par la bouche de Pythie. Les
hommes purent ainsi communiquer avec le divin... Pas très catholiques, en tout
cas, nous apparaissent les poésies de ce joyeux abbé ; celle de &lt;em&gt;L’Âne
et de la chèvre&lt;/em&gt; n’est guère dans la lignée des textes saints. Faisant
route avec une chèvre, le gai baudet, entendant du bruit, lui dit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Allez voir, c’est proche d’ici&lt;br /&gt;
Écoutez le son de la vielle :&lt;br /&gt;
Si l’on y danse, dansez-y&lt;br /&gt;
Si l’on y baise, qu’on m’appelle. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/post/2010/07/22/Balade-caprine-%C3%A0-travers-la-litt%C3%A9rature-tourangelle-II&quot;&gt;
précédent&lt;/a&gt; - &lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/post/2010/07/23/Balade-caprine-%C3%A0-travers-la-litt%C3%A9rature-tourangelle-IV&quot;&gt;
suivant&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;in &lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/pages/La-Ch%C3%A8vre-jaune&quot;&gt;La Chèvre Jaune&lt;/a&gt;, 2010.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
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    <title>Balade caprine à travers la littérature tourangelle II</title>
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    <pubDate>Thu, 22 Jul 2010 23:31:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Christian</dc:creator>
        <category>La Chèvre jaune</category>
        <category>lumbrunche</category><category>mignardelette</category><category>Ronsard</category><category>satyres</category><category>sylvains</category>    
    <description>    &lt;p&gt;Le « prince des poètes » (1524 – 1585) est en effet
imprégné de la tradition altière de la littérature médiévale qui donne de la
femme une image idéalisée. Son accent sur l’infirmité de l’être humain est
chrétien et l’empêche d’adhérer à l’optimisme de l’avenir sur cette terre. De
l’Antiquité, il aime célébrer la symphonie, le décor mythologique de bêtes et
dieux qui donne au monde une beauté mystérieuse. Aussi, affectionne-t-il
particulièrement toutes ces petites divinités bienveillantes, protectrices des
champs et des troupeaux, velues, cornues avec des pieds de chèvre et des
oreilles mobiles, intercesseurs indispensables au poète dans sa communication
avec le divin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Je n’avais pas douze ans qu’aux profondes vallées&lt;br /&gt;
Dans les hautes forêts des hommes reculées&lt;br /&gt;
Dans les antres secrets, de frayeur tout couverts&lt;br /&gt;
Sans avoir soin de rien, je composai des vers&lt;br /&gt;
Écho me répondait, et les simples dryades&lt;br /&gt;
Faunes, satyres, pan, nacées, créades&lt;br /&gt;
Égipans qui portoient des cornes sur le front&lt;br /&gt;
Et qui ballant sautoient comme les chèvres font&lt;br /&gt;
Et le gentil troupeau des fantastiques fées&lt;br /&gt;
Autour de moi dansaient à cottes agrafées. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Grande est l’émotion du poète des princes, quand il honore dans son
&lt;em&gt;Hymne de Bacchus&lt;/em&gt; le sacrifice du bouc, sans lequel le vin, précieux
nectar, n’eut été trouvé.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Ô Dieu ! Je m’esbahis de la gorge innocente&lt;br /&gt;
Du bouc, qui tes autels à ta fête ensanglante&lt;br /&gt;
Sans ce père cornu, tu n’eusses point trouvé&lt;br /&gt;
Le vin, par qui tu as tout le monde abreuvé&lt;br /&gt;
Tu avisas un jour, par l’espais d’un bocage&lt;br /&gt;
Un grand bouc qui broutait la lumbrunche sauvage&lt;br /&gt;
Et tout soudain qu’il eut de la vigne brouté&lt;br /&gt;
Tu le vis chanceler tout ivre d’un côté&lt;br /&gt;
À l’heure tu pensas qu’une force divine&lt;br /&gt;
Estoit en cette plante et béchant sa racine&lt;br /&gt;
Soigneusement tu fis ses sauvages raisins. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le bouc est tant aimé par le fondateur de la &lt;em&gt;Pléiade&lt;/em&gt; qu’il ne cesse
de l’encenser dans ses &lt;em&gt;Églogues&lt;/em&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Il est fort et hardy, corpulent et puissant&lt;br /&gt;
Brusque, prompt, éveillé, sautant et bondissant&lt;br /&gt;
Qui gratte, en se jouant, de l’ergot de derrière&lt;br /&gt;
Regardant les passants sa barbe mentonnière. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La lascivité de la race caprine inspire aussi l’auteur de &lt;em&gt;Mignonne
allons voir…&lt;/em&gt;, comme en témoigne son charmant poème &lt;em&gt;Jacquet et
Robine&lt;/em&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Approche-toi, mignardelette&lt;br /&gt;
Mignardelette doucelette,&lt;br /&gt;
Mon pain, ma faim, mon appétit&lt;br /&gt;
Pour mieux l’embrocher un petit&lt;br /&gt;
À peine eût dit qu’elle s’approche,&lt;br /&gt;
Et le bon Jacquet qui l’embroche&lt;br /&gt;
Fist trépigner tous les sylvains&lt;br /&gt;
Du dru maniement de ses reins,&lt;br /&gt;
Les boucs barbus qui l’aguettèrent&lt;br /&gt;
Paillards sur les chèvres montèrent,&lt;br /&gt;
Et ce Jacquet contr’aguignant,&lt;br /&gt;
Alloient à l’envi trépignant&lt;br /&gt;
Ô bienheureuses amourettes,&lt;br /&gt;
Ô amourettes doucelettes ! »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Volontiers libertin, le châtelain de la Possonnière n’en est pas moins un
sage. Car, Pierre de Ronsard sait que l’âme enveloppe le corps. Aussi,
l’univers des &lt;em&gt;Hymnes&lt;/em&gt; est-il peuplé de « daimons » familiers
qui intercèdent entre le monde de la chair et celui de l’esprit. Caprins et
divinités accompagnent donc le poète dans ses chants de jeunesse, d’amour et de
mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/post/2010/07/21/Balade-caprine-%C3%A0-travers-la-litt%C3%A9rature-tourangelle-I&quot;&gt;
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suivant&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;in &lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/pages/La-Ch%C3%A8vre-jaune&quot;&gt;La Chèvre Jaune&lt;/a&gt;, 2010.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
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  <item>
    <title>Balade caprine à travers la littérature tourangelle I</title>
    <link>http://billets.domec.net/post/2010/07/21/Balade-caprine-%C3%A0-travers-la-litt%C3%A9rature-tourangelle-I</link>
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    <pubDate>Wed, 21 Jul 2010 23:24:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Christian</dc:creator>
        <category>La Chèvre jaune</category>
        <category>Amalthée</category><category>bordelier</category><category>boxon</category><category>Fabius</category><category>Rabelais</category>    
    <description>    &lt;p&gt;Adorée dans l’ancienne Égypte, chantée par les poètes gréco-latins, redoutée
par le monde judéo-chrétien, la race caprine ne laisse personne
indifférent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Touraine, la descendante de la chèvre Amalthée, nourrice de Zeus, a été
adoptée et domestiquée depuis la nuit des temps. Une étude parue en 1985 dans
&lt;em&gt;La Revue archéologique du Centre&lt;/em&gt; révèle en effet qu’au cours d’une
fouille effectuée en 1969 et 1972 dans le site de la Butte-au-Trésor, à Vernou,
dans la vallée de la Brenne, datant de la protohistoire, il a été trouvé parmi
les fragments osseux de 265 animaux domestiques ceux de dix chèvres. La chèvre
tourangelle a donc parcouru les âges sans perdre de sa prodigieuse vitalité,
offrant quantité de bienfaits aux humains en échange de quelques racines et
brindilles capables d’assurer sa subsistance. Animal rustique autant que
généreux, elle fournit non seulement lait et viandes pour l’alimentation, mais
aussi peau et duvet pour la confection de vêtements, de couvertures, de gants,
de suif pour la chandelle et le savon…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marchant allègrement, elle a suivi l’homme dans ses randonnées de nomade.
Aussi, est-il probable que les envahisseurs successifs de notre terre
ligérienne se déplacèrent accompagnés de chevaux et chèvres, leurs
indispensables auxiliaires. Une légende du « bon pays de Verron »
affirme même que les conquérants arabes auraient enlevé des Tourangelles de
cette contrée, y laissant en échange quelques-unes de leurs compagnes à quatre
pattes, appelées depuis chèvres de la race poitevine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La chèvre a donc tenu bon en ce terroir de Touraine, qui lui fut
reconnaissant, la ville de Tours ayant donné à trois de ses artères le nom de
cet animal sacré : rue de la Chèvre qui bâille, entre la place du Marché
et celle de Châteauneuf ; la rue de la Chèvre, débaptisée en 1886 au
profit de l’académicien Néricault-Destouches ; la rue des Chèvres, devenue
en 1833, la rue Chaptal, l’illustre chimiste. Cette dernière ne bénéficiait pas
d’une réputation flatteuse, à en croire Bernard Chevalier qui, dans son
&lt;em&gt;Tours, ville royale&lt;/em&gt;, la présente comme « le rendez-vous des
fillettes amoureuses qui despècent les jardins. » Sa maison à l’enseigne
de La Chèvre qui bêle était-elle un boxon (nom lui-même tiré de
bouc) ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toujours est-il qu’on apprécia de longue date la race caprine en notre
province.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lors de son arrivée dans la capitale tourangelle, en 1437, la reine Marie,
femme de Charles VII, reçut ainsi comme cadeau, 12 veaux de lait, 25 moutons,
200 poules, 110 pigeons, 25 chapons de haute graisse et 50 chevreaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais tous les derniers-nés ne finissaient pas dans le palais de nos aïeux,
car la bique de nos campagnes avait déjà pour vocation première de fournir un
lait extrêmement nourrissant donnant un fromage se mariant à merveille avec le
« vin breton », vanté par le tonitruant Rabelais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’illustre Chinonais (1494 – 1553) sera d’ailleurs le premier
grand écrivain du cru à évoquer cet animal de la mythologie. Celui-ci, en
effet, recommande à tous « d’avoir en révérence le cerveau caséiforme qui
vous faist de ces bille-vezées »… Il admire « les aureilles pendantes
comme les chièvres du Languedoc de la jument de Gargantua » et s’amuse de
l’étrange mort de Fabius, préteur romain, lequel mourut suffoqué d’un poil de
chèvre, mangeant une esculée de lait. L’auteur du &lt;em&gt;Tiers Livre&lt;/em&gt; se méfie
toutefois du caractère caprin qu’il associe à celui de la femme, capricieuse et
à l’esprit chimérique. « La femme est-elle une erreur de la
nature ? » s’interroge Rondibilis, qui « portera ces joyeuses
cornes de bouc, s’il se marie. » Des cornes « qui poussent sans faire
mal quelconque ! »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l’Antiquité, le moine éclairé se moque des dieux, de Zeus surtout :
« Considérez ses exploits et ses hauts faists, il a été le plus infâme
cor… je veux dire bordelier qui fut jamais, toujours paillard comme un
verrat ; d’ailleurs, il fut nourri par une truie sur le Mont Dicté de
Candie, si Agathocle le Babylonien ne ment pas, et plus lascif qu’un
bouc ; d’ailleurs les autres disent qu’il fut allaité par une chèvre,
Amalthée. » C’est au progrès que croit Rabelais, « à l’homme, cet
être animé né pour la paix, pas pour la guerre ! Né pour les jouissances
merveilleuses de tous les fruits et pour la pacifique domination de toutes les
bêtes. » Il entrevoit des possibilités infinies dans le développement,
pouvant un jour permettre à l’homme d’égaler les dieux et de lui assurer la
maîtrise de l’Univers. Sa renaissance est joyeuse, scientifique et rationnelle,
aussi n’est-il pas surprenant que sa rencontre avec Ronsard, à Meudon, chez le
duc de Guise, s’avérât quelque peu caustique, « ils se
picotèrent ! » &lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/post/2010/07/22/Balade-caprine-%C3%A0-travers-la-litt%C3%A9rature-tourangelle-II&quot;&gt;
suivant&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;in &lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/pages/La-Ch%C3%A8vre-jaune&quot;&gt;La Chèvre Jaune&lt;/a&gt;, 2010.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
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  <item>
    <title>La Chèvre jaune - Conclusion - Fin</title>
    <link>http://billets.domec.net/post/2010/07/20/La-Ch%C3%A8vre-jaune-Conclusion-Fin</link>
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    <pubDate>Tue, 20 Jul 2010 23:21:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Christian</dc:creator>
        <category>La Chèvre jaune</category>
        <category>bûcher</category><category>fantôme de la chèvre jaune</category><category>mezzi mutla</category><category>ordinateur</category><category>speronares</category>    
    <description>    &lt;p&gt;Le notaire Mast’André ne se chagrina pas beaucoup du peu d’empressement du
petit chevrier à faire valoir sa promesse de mariage. Cangia, au sortir de sa
longue maladie, eut tant de peine à remettre en ordre ses souvenirs et ses
idées, que son amour pour Cicio se trouva égaré. Un jeune avocat de Noto, qui
plaida pour une famille de Syracuse, eut affaire au seigneur notaire, et
s’enflamma pour la fille de Mast’André. On n’eut garde de refuser à ce jeune
homme la main de Cangia, car il avait de la fortune et de l’esprit de conduite.
La romanesque jeune fille se maria par raison et par obéissance. Elle s’occupa
de son ménage et vécut bien avec son mari. On m’a dit à Syracuse qu’elle avait
eu des moments de tristesse qui rappelaient le temps ou elle était &lt;em&gt;mezzi
mutla&lt;/em&gt; ; cependant, j’ai su depuis que le ciel avait béni son union
avec le jeune avocat, en lui accordant deux beaux enfants. Les jours de
mélancolie devinrent plus rares, et à présent on peut considérer la belle
Angélica comme une heureuse mère. Mast’André se félicite de ce beau résultat,
et continue à jouer à la &lt;em&gt;Bazzica&lt;/em&gt;, avec son voisin l’ordinateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les autres personnages de cette histoire ont fini diversement. Malgré les
hautes protections dont il se croyait assuré, le seigneur Zefirino fut pendu
avec son habit de velours et ses sous-pieds, non pas à propos de la taillade,
qui ne fit aucun bruit, mais pour avoir déplu à la maîtresse d’un
sous-intendant napolitain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Don&lt;/em&gt; Polyphême et ses amis dégoûtèrent par leurs exploits les
étrangers de parcourir l’intérieur de la Sicile, et ne trouvèrent plus
d’Anglais à dévaliser. Ils s’ennuyèrent d’une vie de brigandage qui n’offrait
plus de bénéfices, et se convertirent par désœuvrement. Les dangers de la pêche
du corail, en Barbarie, leur fournirent assez d’émotions pour occuper leur
esprit, et ils s’embarquèrent sur des &lt;em&gt;speronares&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant à la pauvre Gheta, semblable à l’âne de la fable, elle paya pour les
fautes d’autrui. On l’accusa de toutes sortes de crimes dont elle ne sut pas se
défendre. On la mena solennellement au bûcher, tambours battants. Elle mourut
innocente et vierge, comme Jeanne d’Arc ; mais son âme irritée ne pardonna
pas aux hommes leur lâche injustice. Le fantôme de la chèvre jaune est devenu
lutin des chemins, et revient encore à cette heure épouvanter les passants dans
les montagnes de Saint-Philippe-d’Argyre, en dansant des saltarelles infernales
sur les rochers, au clair de la lune. Un muletier de Messine, dont je fis la
connaissance en avril 1843, m’a assuré que la rencontre de la chèvre jaune lui
avait plus d’une fois porté malheur. Ce muletier me procura l’honneur d’être
présenté à un brigand retiré du monde, et c’est de ces deux personnes dignes de
foi que je tiens le récit qu’on vient de lire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;FIN&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/post/2010/07/19/La-Ch%C3%A8vre-jaune-Conclusion-le-bon-capucin-posa-un-doigt-sur-sa-bouche&quot;&gt;
précédent&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;in &lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/pages/La-Ch%C3%A8vre-jaune&quot;&gt;La Chèvre Jaune&lt;/a&gt;, 2010.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
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      </item>
    
  <item>
    <title>La Chèvre jaune - Conclusion - le bon capucin posa un doigt sur sa bouche</title>
    <link>http://billets.domec.net/post/2010/07/19/La-Ch%C3%A8vre-jaune-Conclusion-le-bon-capucin-posa-un-doigt-sur-sa-bouche</link>
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    <pubDate>Mon, 19 Jul 2010 23:08:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Christian</dc:creator>
        <category>La Chèvre jaune</category>
        <category>Acradine</category><category>froc</category><category>mille gambades</category><category>préjugés</category><category>sortilège</category>    
    <description>    &lt;p&gt;Trois mois après, notre héros était assis sur un banc de gazon dans le
magnifique jardin des capucins de Syracuse, situé sur le terrain de l’antique
Acradine. Les formes élégantes du jeune novice se perdaient sous les plis de la
robe de laine brune. Déjà les habitudes de la vie contemplative avaient donné à
son visage une expression grave et solennelle. La fidèle chèvre jaune broutait
l’herbe sous les bosquets de citronniers, en personne satisfaite du régime
claustral. Le père Christophe, appuyé contre un palmier, regardait Cicio d’un
air inquiet et préoccupé :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Mon fils, dit le moine en hésitant, j’ai des nouvelles importantes à
te communiquer. J’arrive de Noto, où j’ai remué ciel et terre en ta faveur. J’y
ai dépensé autant de paroles que Pierre l’Hermite à prêcher la croisade. Un
évêque, deux curés et le supérieur du séminaire ont plaidé ta cause auprès des
autorités civiles. Nous avons réussi : ton dossier a été brûlé. Tes fautes
sont oubliées pour deux motifs que j’ai su faire valoir : le premier est
l’injuste accusation de vol qui t’avait poussé malgré toi dans le
dérèglement ; le second est la résolution que tu as prise d’expier tes
erreurs sous l’habit de notre ordre. Cependant un événement imprévu va
peut-être changer tes projets et m’obliger à de nouvelles démarches : une
lettre du médecin de Palerme m’apprend ce matin que ta maîtresse est revenue à
la raison et à la santé. Mast’André reconnaît la validité de sa promesse de
mariage et ne s’oppose plus à ton bonheur. Il dépend de toi d’obtenir tout ce
que ton cœur a désiré.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Il est trop tard, répondit Cicio. Je n’ai plus de cœur. On me l’a
déchiré. Je ne retirerai pas à Dieu ce que je lui ai donné, car ce serait lui
manquer de parole, comme d’autres ont fait envers moi. Je suis capucin, parce
que j’ai voulu l’être.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le père Christophe pressa les mains du novice entre les siennes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Mon fils, dit-il avec émotion, Dieu te tiendra compte de tant
d’abnégation. Mais ce n’est pas tout : en te voyant cette sagesse
au-dessus de ton âge, j’éprouve un regret amer à t’apprendre le dernier
sacrifice qu’on exige encore de toi. Des rumeurs populaires... des préjugés...
des accusations de sortilège...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Quoi ! s’écria Cicio, s’agit-il de ma pauvre chèvre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Hélas ! oui, mon enfant. On l’a condamnée à un supplice barbare,
afin de satisfaire de grossières superstitions. Elle sera brûlée en place
publique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Des sots, murmura Cicio, qui, voyant que je leur échappe, veulent se
donner le divertissement d’une mort. Ah ! ce dernier coup est fait pour
m’achever.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le frère novice, oubliant la gravité de son nouvel habit, se mit à courir
sur le gazon en appelant sa chèvre. Gheta, qui n’avait pas vu son jeune maître
en belle humeur depuis trois mois, bondissait avec joie. Elle n’avait pas,
comme les hommes, le don fatal de la prévoyance et ne soupçonnait point qu’on
dût jamais l’arracher à son ami. Tous deux jouèrent comme des enfants, se
poursuivant et se fuyant l’un l’autre ; Cicio feignait de s’endormir sur
l’herbe, Gheta le touchait du bout de ses cornes pour l’éveiller, et puis ils
recommençaient à courir, et la chèvre exprimait son plaisir par mille
gambades.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Qu’ils sont plaisants ! s’écria le capucin, et qu’on est heureux
d’être jeune ! c’est grand dommage de tuer cette innocente bête.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cicio interrompit tout à coup les jeux ; il embrassa sa chèvre en
pleurant, et courut à la chapelle, où il demeura en prières jusqu’au soir. À
l’heure où les capucins rentraient dans leurs cellules, notre héros prit le
père Christophe par la manche de sa robe, et le pria d’entrer chez lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Écoutez-moi, mon père, dit-il : demain au point du jour, vous
aurez soin de livrer ma chèvre aux assassins, afin que je ne la voie plus. Ils
m’ont tout enlevé jusqu’à mon amitié pour ce pauvre animal. J’ai perdu ma
maîtresse ; j’ai tenu entre mes bras ma vieille mère frappée mortellement.
Je donne au ciel ma jeunesse ; je lui sacrifie mes passions, mes
espérances, un avenir qui paraissait vouloir s’adoucir. Tout ce que j’avais de
bon, de respectable dans le cœur on me l’a sali, détruit, extirpé comme de
mauvaises plantes. Mais je dois vous l’avouer, il reste encore une plante
empoisonnée dont les racines sont indestructibles, ma haine pour nos
oppresseurs. Il n’y aura ni grâce divine, ni pratiques religieuses, ni étude,
ni conseils qui puissent m’empêcher de la satisfaire si jamais l’occasion s’en
présente. C’est une passion profonde que je prétends assouvir tôt ou tard. Si
vous croyez qu’elle ne doive pas habiter sous la robe que je porte, dites-le
sincèrement, car pour elle je serais forcé de déposer le froc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Mon fils, répondit le capucin, donne à cette passion un autre nom,
celui d’amour de la patrie, et ne t’embarrasse pas de ce qu’en pensera ton
froc. Il y en a autant sous le mien. Je n’aime pas moins que toi la malheureuse
Sicile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– J’entends bien, reprit Cicio ; mais vous vous bornez à prier
Dieu pour elle, tandis que moi, je prétends faire davantage : je veux
mourir pour la défendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Comment ! s’écria le père Christophe, tu veux combattre sous cet
habit ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cicio souleva le matelas de son lit et montra sa carabine déposée dans cette
cachette. Le bon capucin posa un doigt sur sa bouche pour recommander au jeune
novice la discrétion et la prudence, et il lui dit à l’oreille :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Mon fils, le jour où tu reprendras cette arme, je marcherai à côté de
toi, le crucifix à la main.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le novice posa aussi un doigt sur sa bouche, et depuis ce moment, le père
Christophe et le frère Cicio eurent souvent ensemble de longues conférences
nocturnes, tandis que le reste du couvent dormait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/post/2010/07/18/La-Ch%C3%A8vre-jaune-Conclusion-je-suis-%C3%A0-vous-mon-p%C3%A8re&quot;&gt;
précédent&lt;/a&gt; - &lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/post/2010/07/20/La-Ch%C3%A8vre-jaune-Conclusion-Fin&quot;&gt;suivant&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;in &lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/pages/La-Ch%C3%A8vre-jaune&quot;&gt;La Chèvre Jaune&lt;/a&gt;, 2010.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
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  <item>
    <title>La Chèvre jaune - Conclusion - je suis à vous mon père</title>
    <link>http://billets.domec.net/post/2010/07/18/La-Ch%C3%A8vre-jaune-Conclusion-je-suis-%C3%A0-vous-mon-p%C3%A8re</link>
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    <pubDate>Sun, 18 Jul 2010 23:01:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Christian</dc:creator>
        <category>La Chèvre jaune</category>
        <category>amant</category><category>facchino</category><category>imposteurs</category><category>mépris</category><category>Porto grande</category>    
    <description>    &lt;p&gt;Les femmes de la Sicile ne se piquent pas de dissimulation comme les
hommes ; elles ne sont pas moins passionnées qu’eux ; mais au lieu
d’enfermer en elles-mêmes ce qu’elles sentent, elles le témoignent au contraire
avec une expansion et une vivacité extrêmes ; c’est pourquoi Cicio et ses
compagnons ne retrouvèrent pas dans le quartier des femmes le silence édifiant
qui régnait dans l’autre partie de la maison. La plupart des pensionnaires se
querellaient entre elles ou avec les personnes chargées de la surveillance. On
entendait un concert de cris, de chansons, de rires et d’injures. Le docteur
commença par rétablir la discipline, et après avoir prié ses hôtes de
l’attendre, il entra dans la cellule où demeurait Cangia. Au bout d’un quart
d’heure, il revint avec une mine consternée.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Tout va mal, dit-il ; la jeune fille n’a pas la moindre
lucidité. Sa cervelle est dans un tel état de confusion que pas un souvenir n’y
peut reprendre sa place. Approchez-vous et voyez si vous réussirez mieux que
moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cicio s’avança doucement jusque sur le seuil de la cellule, et détourna la
tête avec effroi, tant le visage de sa maîtresse était méconnaissable. Une
pâleur maladive avait remplacé le velouté charmant de la jeunesse et de la
santé. Ce n’était plus ces belles joues fraîches, ce regard angélique, ce
sourire agaçant, qui avaient enflammé le petit chevrier sous le myrte
centenaire de Syracuse. Cicio n’avait plus devant les yeux qu’une pauvre fille
sans beauté, sans physionomie, dont le regard morne et les traits décomposés
annonçaient les ravages de la folie. Cangia s’occupait à mettre en ordre le
mobilier de sa cellule, et ne faisait aucune attention aux visiteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Sa manie, dit tout bas le médecin, paraît être depuis quelques jours
le goût de la symétrie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Mon cher patron, demanda la jeune fille, ne trouvez-vous pas que les
meubles de cette chambre sont rangés comme il faut ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Oui, mon enfant, répondit le docteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Eh bien, pourquoi donc a-t-on décidé que je n’étais plus bonne à
marier ? N’est-ce pas pour me nuire dans l’esprit du roi, dont le fils est
mon fiancé ? Je saurai confondre les imposteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Ils sont déjà confondus. Ne vous fâchez pas et regardez un peu ces
trois personnes que j’ai amenées ici. Reconnaissez-vous Mast’André, votre
père ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Mast’André, répondit Cangia, s’est noyé dans le &lt;em&gt;Porto
grande&lt;/em&gt;, à Syracuse. On ne m’en fait point accroire. Cet homme-ci est un
cuisinier que l’on m’envoie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Et ce garçon-là, ne voyez-vous pas que c’est Cicio, votre
amant ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Je sais à qui je parle : c’est le &lt;em&gt;facchino&lt;/em&gt; qui doit
porter mes bagages. Mais voici un homme d’église : ne serait-ce pas le
confesseur du roi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Lui-même, répondit le capucin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Ah ! mon père, s’écria Cangia en se jetant à genoux, vous venez
à propos pour m’arracher à mes bourreaux. On m’a battue, injuriée, enfermée
comme une voleuse. Si cela dure, je n’ai pas longtemps à vivre. Emmenez-moi, au
nom du ciel ! Ne me laissez pas dans cette prison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Vous n’êtes pas en prison, ma fille, répondit le capucin. Je ne puis
vous emmener.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Mon père, je n’ai plus de forces ; je suis perdue si vous
m’abandonnez. Retournez à Naples. Dites au roi que je le supplie de me
secourir. Dites surtout à l’héritier du trône, au prince qui a demandé ma main,
que je l’adore, que je suis à lui pour la vie, que ma tendresse est immense
comme le monde, mais qu’elle sera bientôt ensevelie avec moi. Huit jours
encore ; c’est le délai que je puis supporter. Passé cela, je dormirai
dans la terre, et la pluie, en ruisselant sur mon corps, éteindra le feu qui
dévore mon pauvre cœur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Point de scènes pathétiques, interrompit le docteur ; point de
cris ni de pleurs ! éloignez-vous tous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le médecin enferma la fille de Mast’André dans la cellule ; aussitôt
Cangia monta sur la serrure de la porte, et poursuivit ses discours, en sortant
ses bras et sa tête par une lucarne. Deux ruisseaux de larmes coulaient sur ses
joues, et elle tendait ses mains suppliantes vers le père Christophe, en
poussant des sanglots lamentables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Ingrate Cangia, lui dit le petit chevrier, tu as donc oublié Cicio,
ton amant, et l’aimable Gheta, ma fidèle et savante chèvre jaune ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La jeune fille regarda notre héros d’un air de mépris :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Cicio ? Répondit-elle : j’ai cru l’aimer autrefois ;
mais mon cœur s’était trompé. Je ne l’aime plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À ce mot cruel prononcé avec l’accent accablant de la vérité, Cicio fit deux
pas en arrière, comme un soldat frappé d’une balle. Il posa une main sur ses
yeux, comme le gladiateur mourant, et par un effort prodigieux de l’orgueil
offensé, il releva la tête en s’écriant :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Je suis à vous, mon père. Partons pour Syracuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/post/2010/07/17/La-Ch%C3%A8vre-jaune-XIV-ob%C3%A9issez-fid%C3%A8lement-%C3%A0-mes-ordres&quot;&gt;
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suivant&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;in &lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/pages/La-Ch%C3%A8vre-jaune&quot;&gt;La Chèvre Jaune&lt;/a&gt;, 2010.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
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    <title>La Chèvre jaune - XIV - obéissez fidèlement à mes ordres</title>
    <link>http://billets.domec.net/post/2010/07/17/La-Ch%C3%A8vre-jaune-XIV-ob%C3%A9issez-fid%C3%A8lement-%C3%A0-mes-ordres</link>
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    <pubDate>Sat, 17 Jul 2010 22:44:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Christian</dc:creator>
        <category>La Chèvre jaune</category>
        <category>cellules</category><category>maîtresse</category><category>mezza-amtta</category><category>orgueil</category><category>sottise</category>    
    <description>    &lt;p&gt;Cicio et le père Christophe visitèrent toutes les cellules, et virent
plusieurs autres espèces de fous. Lorsqu’on eut achevé le tour du quartier des
hommes, le docteur posa sa main sur l’épaule du petit chevrier :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Mon garçon, lui dit-il, je vais à présent me servir de toi pour
mesurer jusqu’où va le degré de folie de l’une de mes pensionnaires. Une jeune
fille, belle comme un ange, a été contrariée dans ses amours. Un père stupide a
imaginé des mensonges odieux pour la guérir d’une passion honnête dont le
mariage était le seul remède. La pauvre fille s’est enfuie de la maison
paternelle, et à son retour on l’a maltraitée ; on lui a fait tant de
reproches et d’affronts, tant d’autres mensonges lui ont été dits, que la tête
lui a tourné. Aujourd’hui elle n’est plus &lt;em&gt;mezza-amtta&lt;/em&gt;, elle est folle
tout-à-fait, et son père l’a amenée de Syracuse pour la mettre entre mes
mains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– C’est Cangia ! s’écria Cicio, en se couchant sur le sable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Du courage, mon garçon, reprit le médecin. Tu as vu quel soin je
prends d’étudier mes malades. Il y en a peu d’incurables. Nous tâcherons de te
rendre ta maîtresse. Ce n’est pas le moment de la pleurer ; nous devons
songer à la guérir, et tu vas m’y aider. Je n’ai pas encore la mesure de la
folie de Cangia. Nous allons te présenter à elle ; si ta maîtresse te
reconnaît, ce sera bon signe, et je réponds de sa guérison ; si elle ne te
reconnaît point, j’en augurerai mal ; mais il ne faudra pas encore
désespérer pour cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Ah ! docteur, s’écria Cicio, vous ne pensez qu’à votre science,
et parce que je ne suis pas fou, vous me brisez le cœur sans pitié.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Cela est un peu vrai, dit le père Christophe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Et vous, reprit Cicio, avec votre couvent que vous mettez au-dessus
de tout, vous me verriez sans regret plus misérable encore pourvu que ma
douleur s’enveloppât de votre froc de capucin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Ne t’exalte pas, mon garçon, dit le médecin, je reconnais la justesse
de tes reproches. L’esprit humain est borné. C’est beaucoup pour moi que de me
donner tout entier à mes malades. Cependant je puis t’offrir une pensée
consolante : les desseins de la Providence sont impénétrables. Le malheur
de Cangia aura vaincu l’orgueil et la sottise de son père. Nous dirons à
Mast’André que le seul moyen de sauver sa fille est de te l’accorder. Qui sait
s’il ne sortira pas de tout cela quelque chance favorable à tes amours ?
Tu es jeune, et quand le cœur se brise, à ton âge, il se raccommode facilement.
Allons, point de faiblesse : relève-toi ; sois homme. Seconde-moi, et
marchons !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cicio tremblait de tous ses membres. Il suivit le docteur comme un condamné
qu’on mène au supplice, et le bon père Christophe, pâle de crainte et
d’émotion, ressemblait assez à l’aumônier des prisons, chargé d’assister le
patient. Au moment d’ouvrir la porte du quartier des femmes, le docteur aperçut
Mast’André, qui accourait tout essoufflé. Une grimace de douleur crispait sa
large face et produisait le plus étrange contraste avec l’indélébile expression
de la sottise et de la vanité.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Ne vous pressez pas tant, lui cria le médecin avec brusquerie ;
vous ne verrez point votre fille aujourd’hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Je veux savoir ce qu’on fait de mon enfant, dit le notaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Tout beau, &lt;em&gt;signor&lt;/em&gt;, reprit le docteur. Nous ne sommes pas à
Syracuse. Je commande seul ici. Votre présence pourrait nuire à mes opérations.
Le père a mal usé de son autorité ; qu’il reste à la porte. Quand votre
fille sera guérie vous serez libre de la rendre folle une seconde fois par vos
mauvais traitements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Hélas ! dit Mast’André, en cherchant au bord de sa paupière une
larme qui ne voulut pas sortir, ne savez-vous pas mon repentir et mon
chagrin ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Seigneur notaire, je ne fais pas grande attention aux paroles
inutiles. Vous engagez-vous à donner votre fille à Cicio !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– De tout mon cœur, répondit Mast’André. Le médecin tira de sa poche un
crayon et du papier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Il nous faut une promesse par écrit, dit-il, et je la signerai comme
témoin, ainsi que le père Christophe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mast’André prit le crayon, et il écrivit sous la dictée du médecin une
promesse de mariage en bonne forme. Le docteur et le capucin signèrent, et
Cicio mit le papier dans sa poche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– À présent, reprit le médecin, suivez-moi tous trois, et obéissez
fidèlement à mes ordres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/post/2010/07/16/La-Ch%C3%A8vre-jaune-XIV-donnez-moi-le-g%C3%A9nie-de-Galil%C3%A9e-pour-surprendre-vos-secrets&quot;&gt;
précédent&lt;/a&gt; - &lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/post/2010/07/18/La-Ch%C3%A8vre-jaune-Conclusion-je-suis-%C3%A0-vous-mon-p%C3%A8re&quot;&gt;
suivant&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;in &lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/pages/La-Ch%C3%A8vre-jaune&quot;&gt;La Chèvre Jaune&lt;/a&gt;, 2010.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
          <comments>http://billets.domec.net/post/2010/07/17/La-Ch%C3%A8vre-jaune-XIV-ob%C3%A9issez-fid%C3%A8lement-%C3%A0-mes-ordres#comment-form</comments>
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  <item>
    <title>La Chèvre jaune - XIV - donnez-moi le génie de Galilée pour surprendre vos secrets</title>
    <link>http://billets.domec.net/post/2010/07/16/La-Ch%C3%A8vre-jaune-XIV-donnez-moi-le-g%C3%A9nie-de-Galil%C3%A9e-pour-surprendre-vos-secrets</link>
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    <pubDate>Fri, 16 Jul 2010 22:28:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Christian</dc:creator>
        <category>La Chèvre jaune</category>
        <category>1837</category><category>empereur du Mogol</category><category>fou décapité</category><category>visir</category><category>Ô mon Dieu</category>    
    <description>    &lt;p&gt;Ce directeur introduisit ses deux hôtes dans une vaste cour entourée de
cellules dont la plupart étaient ouvertes. Au milieu de l’une des cellules
était un homme de cinquante ans, assis sur un banc, et qui pétrissait de la mie
de pain entre ses doigts avec une application extrême.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Celui-ci, dit le docteur, est un père de famille qui avait amassé en
travaillant une dot pour sa fille aînée. On lui a volé cette dot, et il est
devenu fou de douleur. Sa manie consiste à fabriquer avec du pain des pièces de
monnaie qu’il croit d’une valeur égale à celle de l’or.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fou avait levé les yeux et caché ses pièces dans une corbeille d’osier, à
l’approche des étrangers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Jean, lui dit le médecin, continue ton ouvrage ; ne te dérange
pas, mon ami. Tu sais que le roi doit venir te voir, un de ces jours, pour
s’entendre avec toi sur la réforme des monnaies du royaume. Aussitôt que ton
trésor sera au complet, je ferai dire à Sa Majesté que tu es à ses ordres.
Quand ce beau jour arrivera, tu deviendras riche, mon cher Jean ; tu
sortiras d’ici et tu iras marier ta fille, qui attend avec impatience ton
retour à la maison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Les filles ne se marient plus, répondit le fou d’un ton bourru.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Avec chacun de mes malades, dit tout bas le docteur, je prépare
d’avance une crise violente, dont je fais naître ensuite l’occasion, quand le
moment me paraît favorable. La folie du pauvre Jean sera difficile à guérir,
parée qu’elle est calme et enracinée. Je vais vous montrer un autre sujet plus
exalté, de qui j’espère davantage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le docteur ordonna au gardien d’ouvrir la cellule suivante et de demander
avec respect au personnage qui l’habitait s’il lui plaisait de recevoir deux
étrangers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Vous allez voir, reprit le médecin, l’empereur du Mogol en négligé.
La contradiction et les mauvais traitements avaient augmenté son mal. Quand on
me l’a amené, je me suis bien gardé de lui nier sa qualité d’empereur ; je
me suis prosterné à ses augustes genoux, et maintenant je possède toute sa
confiance. L’instant approche où je lui dirai nettement qu’il n’a point de
royaume et qu’il doit en croire son visir et son ami.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On revint annoncer que le monarque voulait bien donner audience aux
étrangers ; la porte de la cellule s’ouvrit, et Cicio aperçut un petit
vieillard assis sur une natte de jonc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Puissant empereur, dit le médecin en saluant à la mode orientale,
deux voyageurs européens, qui passent dans ces contrées, ont désiré vous
contempler dans votre gloire, afin de pouvoir assurer à leurs compatriotes
qu’ils ont joui du bonheur d’approcher de votre personne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Je reçois leurs hommages avec plaisir, répondit le fou. Je regrette
amèrement de ne pouvoir leur montrer mes plus beaux habits. Mon cher visir,
ayez le soin de faire punir ce domestique maladroit, qui vient de renverser ma
cruche d’eau sur ce tapis de velours cramoisi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– On lui donnera cent coups de bâton, reprit le médecin : mais une
chose m’étonne dans le discours de Votre Majesté. Si elle est assise sur un
tapis de velours, comment peut-elle se servir d’une simple cruche, au lieu d’un
vase d’or ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Je ne sais, dit le fou. Il est certain que ceci est une cruche :
ne le vois-tu pas comme moi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Sans doute. C’est bien une cruche, en effet, et il me semble que ce
tapis n’est qu’une natte de jonc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Tu pourrais avoir raison. Je n’y prenais pas garde. Peut-être est-ce
du jonc et non du velours cramoisi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Que Votre Majesté ne s’en tourmente pas. Je lui expliquerai ce
mystère demain, en lui faisant, sous le plus grand secret, une importante
révélation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Il y a du mieux, ajouta le docteur à voix basse. Demain, je tenterai
de lui ôter sa couronne, et j’espère qu’il prendra doucement la chose. En
attendant, vous allez voir un autre personnage plus curieux : c’est un
jeune patriote qui a donné beaucoup de soucis aux gens du roi pendant les
émeutes de 1837. Il a commandé un détachement d’insurgés ; on l’a pris les
armes à la main, et jeté dans une prison si dure et si cruelle qu’il y est
devenu fou. Sa folie l’a du moins sauvé de la peine de mort ; mais, par un
effet singulier de la maladie, ce malheureux croit avoir perdu la tête sur
l’échafaud. Un délire qu’il eut dans son cachot lui représenta la scène de son
exécution capitale avec tant de vivacité que l’image en est devenue pour lui
une chose réelle. Après avoir essayé par cent moyens divers de lui ôter ce
souvenir terrible, j’ai enfin imaginé, ces jours passés, un traitement
tout-à-fait matériel qui me paraît excellent. Mon homme est sur le point de
retrouver cette tête que la hache a tranchée, il y a cinq ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ouvrit la cellule où demeurait le fou décapité. Cicio et le père
Christophe virent avec étonnement que cet homme portait un casque en plomb,
solidement attaché sous le menton par un cadenas fermé. Cette coiffure avait un
poids si considérable que le pauvre jeune homme cherchait à soutenir sa tête en
l’appuyant contre les murs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Eh bien, &lt;em&gt;don&lt;/em&gt; Paolo, lui dit le docteur, comment allez-vous
ce matin ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Très-mal, répondit le fou. Je souffre beaucoup.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Où est le siège de la douleur ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Dans les muscles du cou, cela vient sans doute de ma blessure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Et cette douleur ne s’étend pas plus haut que le cou ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Si fait ; elle monte jusque dans la tête.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Vous n’y songez pas, mon cher. Comment pourriez-vous souffrir de la
tête, si vous avez été décapité en 1837 ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Apparemment c’est une de ces douleurs factices que l’on croit
ressentir dans un membre coupé.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Sans doute il y a quelque chose comme cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Par grâce, docteur, ne pouvez-vous m’ôter ce poids énorme que j’ai
sur la tête ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Vous parlez encore de votre tête. Tâchons de nous entendre :
Vous l’a-t-on coupée, oui ou non ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Je veux dire qu’on m’a mis je ne sais quoi de lourd sur les
épaules.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Gardez ce que vous y avez, mon ami. Dans trois ou quatre jours vous
vous en trouverez bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Voilà un malade, ajouta le médecin, que je considère comme
guéri ; mais ce sujet-là sera pour moi une source perpétuelle de chagrins.
Depuis cinq ans qu’il est entre mes mains, je l’ai laissé languir sans pouvoir
imaginer le moyen qui devait le sauver, et pourtant vous voyez combien ce moyen
curatif était simple. Peut-on guérir de même tous ces autres malheureux ?
Ne s’agit-il que de savoir inventer le traitement spécial qui convient à chaque
cas particulier ? Est-ce par défaut d’intelligence que j’échoue ?
Cette idée est accablante. Ô mon Dieu, donnez-moi le génie de Galilée pour
surprendre vos secrets ; je ne l’exercerai que dans la pratique de l’art
le plus louable et le plus pur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/post/2010/07/15/La-Ch%C3%A8vre-jaune-XIV-viens-avec-moi-dans-le-quartier-des-hommes&quot;&gt;
précédent&lt;/a&gt; - &lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/post/2010/07/17/La-Ch%C3%A8vre-jaune-XIV-ob%C3%A9issez-fid%C3%A8lement-%C3%A0-mes-ordres&quot;&gt;
suivant&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;in &lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/pages/La-Ch%C3%A8vre-jaune&quot;&gt;La Chèvre Jaune&lt;/a&gt;, 2010.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
          <comments>http://billets.domec.net/post/2010/07/16/La-Ch%C3%A8vre-jaune-XIV-donnez-moi-le-g%C3%A9nie-de-Galil%C3%A9e-pour-surprendre-vos-secrets#comment-form</comments>
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  <item>
    <title>La Chèvre jaune - XIV - viens avec moi dans le quartier des hommes</title>
    <link>http://billets.domec.net/post/2010/07/15/La-Ch%C3%A8vre-jaune-XIV-viens-avec-moi-dans-le-quartier-des-hommes</link>
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    <pubDate>Thu, 15 Jul 2010 22:14:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Christian</dc:creator>
        <category>La Chèvre jaune</category>
        <category>Caraccioli</category><category>Cicéron</category><category>Lépide</category><category>Païenne</category><category>tortures</category>    
    <description>    &lt;p&gt;À peu de distance de Païenne, sur la route de Monreale, est une belle maison
de campagne dont on aperçoit les toits à l’italienne au milieu d’un bouquet
d’arbres et dans le site le plus riant du monde. Des rosiers grimpants
s’élèvent le long des murs jusqu’à la hauteur du second étage. La façade est
ornée de sculptures, et l’entrée, en forme de portique, présente l’aspect riche
et séduisant de ces antiques séjours où les Lépide et les Cicéron venaient se
reposer du tracas des affaires. Cependant une impression pénible gâte un peu le
charme de cette villa. Des grillages sont placés à toutes les fenêtres, et la
porte, hermétiquement fermée, oppose de larges plaques de tôle aux regards des
curieux, comme si un jaloux gardait avec vigilance, dans cette prison fleurie,
quelque Vénus ennuyée. C’est à cette maison que le bon père Christophe et Cicio
vinrent sonner vers huit heures du matin. Le concierge leur ouvrit la petite
porte et les introduisit sous le portique, en disant au capucin de se promener
dans le parterre tandis qu’on irait appeler le docteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Ce palais, demanda Cicio, appartient donc à un médecin ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Oui, mon fils, répondit le moine, à un médecin qui, pour habiter un
palais, n’en est pas moins un homme simple et modeste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Mon père, dit le petit chevrier, que signifient ces chaînes de fer
pendues à la muraille ? Voilà un singulier ornement dans une villa de
luxe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Si tu savais lire, répondit le capucin, tu verrais que l’inscription
placée au-dessous de ces chaînes contient ces mots : « La science et
l’humanité les ont brisées. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Le docteur est donc un bienfaiteur des malheureux, comme le grand
Caraccioli ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Précisément, mon fils : il a aboli certaines tortures auxquelles
on appliquait encore une classe particulière de pauvres gens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Et qui sont ces pauvres gens ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– On te l’apprendra tout à l’heure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le père Christophe emmena Cicio dans le jardin. Quelques personnages
bizarrement vêtus se promenaient dans les allées, un livre à la main ;
d’autres, assis sur des bancs, paraissaient plongés dans la méditation ou la
tristesse ; d’autres encore regardaient les deux visiteurs d’un air
inquiet ou hébété.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Ce sont donc des philosophes ? demanda Cicio.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Ce sont des malades, répondit le moine. Au milieu d’un bosquet de
grenadiers était un théâtre en plein air, avec un demi cirque de gradins en
marbre blanc, destiné à recevoir les spectateurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– On joue donc la comédie pour divertir les malades ? dit
Cicio.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Ils sont eux-mêmes les acteurs, répondit le capucin. C’est un des
moyens qu’on emploie pour dissiper leur mélancolie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur ces entrefaites arriva le docteur ; il paraissait âgé de quarante
ans. On voyait sur son visage et dans ses yeux animés, l’intelligence, la
bonté, l’énergie, et les qualités opposées qui caractérisent le savant profond
et l’administrateur habile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il avait une de ces constitutions robustes qui se reposent d’une fatigue par
une autre. La vie active du praticien, en faisant un contraste avec les travaux
du cabinet, le préservait des ravages dont la science accable ses amants trop
passionnés ; aussi n’avait-il pas un cheveu blanc sur la tête. Le père
Christophe prit à partie le docteur. Cicio les vit causer ensemble et tourner
leurs regards de son côté, comme s’il eût été le sujet de leur conversation. Au
bout de cinq minutes, le docteur appela le petit chevrier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Mon ami, lui dit-il, tu es ici dans une maison d’aliénés. Ceux que tu
as pris pour des philosophes ne sont que de pauvres diables dont la raison est
égarée. Tu n’as peut-être jamais vu de fous : il faut que tu saches ce que
c’est. Viens avec moi dans le quartier des hommes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/post/2010/07/13/La-Ch%C3%A8vre-jaune-XIII-donnez-moi-un-linceul-blanc-et-une-fosse-pour-y-dormir-du-sommeil-%C3%A9ternel&quot;&gt;
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suivant&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;in &lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/pages/La-Ch%C3%A8vre-jaune&quot;&gt;La Chèvre Jaune&lt;/a&gt;, 2010.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
          <comments>http://billets.domec.net/post/2010/07/15/La-Ch%C3%A8vre-jaune-XIV-viens-avec-moi-dans-le-quartier-des-hommes#comment-form</comments>
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    <title>La Chèvre jaune - XIII - donnez-moi un linceul blanc et une fosse pour y dormir du sommeil éternel</title>
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    <pubDate>Tue, 13 Jul 2010 23:24:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Christian</dc:creator>
        <category>La Chèvre jaune</category>
        <category>capucin</category><category>passions</category><category>remords</category><category>tagliada</category><category>temperino</category>    
    <description>    &lt;p&gt;En voyant le visage inondé de sang du jeune étranger, Cicio eut d’abord
l’idée de prendre le large, comme les autres bandits. L’instinct de la
conservation était l’excuse de ce premier mouvement ; mais, au bout de dix
pas, il se retourna, et comme il vit le blessé chanceler sur ses jambes, il
courut à lui pour l’aider à se soutenir. La blessure paraissait plus grave que
&lt;em&gt;don&lt;/em&gt; Zefirino ne l’avait annoncé : elle traversait la joue dans
toute sa longueur. La lame du fatal &lt;em&gt;temperino&lt;/em&gt; avait pénétré jusqu’à
l’intérieur de la bouche ; en sorte que le sang coulait, non-seulement de
la plaie, mais encore des lèvres du malheureux jeune homme. Cicio se mit à
pleurer, et il appela du secours à grands cris. Une femme sortit enfin d’une
maison, et apporta du linge et de l’eau. Elle fit asseoir à terre le blessé,
lava le sang et posa une compresse sur la plaie. Pendant cette opération, le
blessé s’était évanoui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Ne voilà-t-il pas un pauvre seigneur bien accommodé ! s’écria la
bonne femme. Ô hommes, soyez maudits, avec votre jalousie et vos
vengeances !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Défigurer ainsi un étranger ! la belle hospitalité, la belle courtoisie
qu’on trouve dans notre pays ! Est-ce savoir vivre que de renvoyer un
jeune homme à sa famille avec le visage ainsi meurtri ? Que dira sa
mère ? Que pensera-t-elle des Siciliens ? Et toi, petit misérable,
avec ta chèvre et tes danses, si tu as trempé dans le complot, regarde ces
flots de sang, afin qu’ils retombent sur ta tête ; regarde cette figure
pâle, et, si tu n’as pas le cœur d’un tigre, grave bien dans ta mémoire ce
spectacle pitoyable. Tes remords te le représenteront encore dans dix ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cicio arma son visage d’un double masque de dissimulation et de
fierté :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Je ne sais, dit-il froidement, pourquoi vous m’accusez.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Parce que je devine la vérité, reprit la bonne femme. Si tu es
innocent, pose ta main sur cette croix d’or que je porte à mon cou, et jure par
le divin fils de la madone que tu n’étais pas du complot.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Je jure que je vois aujourd’hui cet étranger pour la première fois de
ma vie, répondit Cicio.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Ce n’est pas cela qu’on te demande. Il faut jurer que tu n’étais pas
du complot. Tu ne l’oses pas, tu es coupable. Holà ! honnêtes passants,
arrêtez ce petit scélérat, c’est lui qui vient de blesser ce pauvre seigneur
que vous voyez mourant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques passants se retournèrent aux cris de cette femme ; mais ils
s’éloignèrent bien vite en murmurant tout bas les mots d’&lt;em&gt;accidente&lt;/em&gt; et
de &lt;em&gt;tagliada&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Puisque le ciel le permet, reprit la femme, va-t’en donc et sois
maudit ; que le remords empoisonne ton sommeil, ton pain et l’air que tu
respires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Il n’est pas en votre pouvoir de répandre tant de poison, répondit
Cicio.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et le petit chevrier partit en courant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre héros avait de grands défauts, comme le lecteur a pu s’en convaincre.
C’était un vrai montagnard sans éducation, obtus dans ses préjugés, violent
dans ses passions, et facile à égarer au moyen de sophismes. Avec l’idée fixe
de venger sa mère, il aurait vu égorger sans s’émouvoir cent mille soldats
napolitains, et généralement tous les individus qu’il appelait Athéniens ou
Carthaginois, sans savoir au juste ce qu’il entendait par ces deux mots. Mais,
au fond, il avait le cœur honnête. La scène de la taillade l’avait remué
profondément. Les paroles de la bonne femme achevèrent de porter le trouble
dans son esprit ; et comme il passait aisément d’un extrême à l’autre,
l’image du blessé inondé de sang le pénétra de terreur et de pitié. Les
clameurs de la ville lui semblaient autant de malédictions lointaines, comme si
ses crimes eussent ameuté le monde entier contre lui ; et il fuyait au
hasard, à perdre haleine, épouvanté par le bruit de ses pas et le galop de
l’innocente Gheta. Il courut ainsi jusqu’au cabaret &lt;em&gt;del Falcone&lt;/em&gt; ;
mais la compagnie de ses amis les brigands, au lieu de lui rendre le calme, ne
fit qu’augmenter son dégoût et ses remords.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Arrive donc, petit paresseux, lui dit le chef aux sous-pieds ;
je craignais que la police ne t’eût confisqué, ce qui m’aurait obligé à des
démarches fâcheuses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Épargnez-vous les démarches en ma faveur, répondit Cicio ; je
viens vous déclarer que je me sépare de la bande.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Un moment ! reprit &lt;em&gt;don&lt;/em&gt; Zefirino ; il est écrit
dans nos statuts qu’une fois engagé dans notre société, on n’en sort plus sans
le consentement du chef, et je n’accorde mon consentement que pour trois
motifs, le mariage, la retraite au couvent, ou l’embarquement sur un navire.
Marie-toi, fais-toi moine ou matelot, sinon tu resteras parmi nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Je ne connaissais point vos statuts, répondit Cicio ; je n’ai
prononcé aucun serment. Je suis libre et je vous quitte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Mon mignon, dit l’homme aux sous-pieds, la révolte ici est punie par
le stylet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Et moi, je me défends avec ma carabine. Cicio saisit en effet sa
carabine et se retira dans un angle de la salle, l’arme haute, le pied gauche
en avant et le jarret tendu. &lt;em&gt;Don&lt;/em&gt; Polyphême éclata de rire :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Que pensez-vous, dit-il, de nos petits montagnards, seigneur
Zefirino ? Regardez cet air sombre et résolu. Ne vous fiez pas à sa
jeunesse et à son ingénuité : il vous tuerait comme un lièvre au gîte.
Abaisse ton arme, Cicio, et ne l’emporte pas. Je ne souffrirai point qu’on te
moleste. Tu veux être libre, tu le seras. Je t’avertis seulement que tu perdras
ta part de butin déposée entre les mains des paysans de Léonforte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Je vous l’abandonne sans regrets, répondit Cicio.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Il faut aussi promettre, avant de nous quitter, de ne jamais nous
vendre ni déposer en justice contre nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Par l’âme vénérée de saint Caraccioli, je jure de ne pas vous
trahir ; et quand même on rétablirait pour moi seul l’ancienne torture, je
laisserais mettre mes chairs en lambeaux plutôt que de dire un mot de ce que
j’ai vu et entendu dans votre compagnie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Cela suffit, reprit Polyphême. Si quelqu’un doute de ta parole, il
aura affaire à moi. Tu peux aller où tu voudras.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cicio fit un salut et sortit. Le danger qu’il venait de courir ayant excité
son courage, il ne s’effraya pas à l’idée d’être sans asile et sans amis dans
une ville qu’il ne connaissait point. Une nuit en plein air n’était pas une
nouveauté pour lui. Après l’heure de la rosée, il n’y a point d’alcôve où l’on
soit mieux que sous le ciel de Palerme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cicio vit d’ailleurs, dans les rues du Borgo, quantité de gens étendus sur
des dalles, et qui dormaient profondément. Il chercha donc un recoin isolé pour
s’y établir avec sa chèvre. Un banc de bois s’offrit à lui devant la porte du
couvent &lt;em&gt;delle Stimmate&lt;/em&gt;. Il s’y étendit sur le côté en faisant un
oreiller de son bras droit et une couverture de sa veste, et il ferma les yeux
après avoir récité sa prière. Mais les émotions de la journée avaient échauffé
ses esprits ; le sommeil s’approchait, amené par la fatigue, et s’enfuyait
aussitôt, repoussé bien loin par l’image horrible de l’étranger nageant dans
son sang.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Dieu puissant, s’écria Cicio, c’est dans ma conscience que le
&lt;em&gt;temperino&lt;/em&gt; a porté le coup funeste. La malédiction de la bonne femme
pèse sur ma tête. Je suis empoisonné dans mon sommeil, mon pain et l’air que je
respire. Malheur à moi si je ne trouve un moyen d’apaiser le courroux du
ciel ! Ma chère Angélica n’épouserait pas un garçon dévoré de remords.
Amour, conseille-moi !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– J’entends l’accent de Syracuse, dit une voix nasillarde. Qui donc se
lamente ainsi dans l’obscurité ? Cicio vit approcher de lui un vieux père
capucin qui sortait du couvent des &lt;em&gt;Stimmate&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– C’est moi, Cicio le chevrier, répondit-il ; ô mon père, ayez
pitié d’un compatriote, et dites une prière en faveur d’un pécheur au
désespoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Je te reconnais, mon enfant, dit le moine. Tu as fait bien du bruit
pour un garçon si jeune encore. Calme-toi. J’ai ouï parler de tes malheurs, et
j’y veux porter remède. Au lieu de courir le pays et d’aller parmi des voleurs,
il fallait rester dans notre chère &lt;em&gt;Sceragusa&lt;/em&gt; et venir demander un
asile et des consolations au couvent des capucins. Mais au diable le
passé ! songeons au présent. Tu es un pécheur au désespoir, dis-tu ?
Eh ! mon garçon, je le crois bien ; il n’y a rien comme la belle
étoile et la faim pour rendre lourds les péchés. Que ton estomac s’emplisse
d’un bon souper, que tes membres s’étendent dans un bon lit, et tu me donneras
ensuite des nouvelles de ta conscience. Viens avec moi hors des murs. Quittons
cette grande ville, et tout en cheminant, tu me raconteras tes infortunes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cicio se leva de son banc, et partit avec le capucin. Il lui fit en marchant
le récit fidèle de ses aventures depuis la rencontre du notaire Mast’André dans
les eaux de l’Anapo, jusqu’à la taillade inclusivement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Saint Christophe, s’écria le moine, ayez pitié de nous ! Une
taillade au visage, deux Anglais dévalisés ! ce ne sont plus de simples
péchés, mon fils, ce sont des crimes. Il faut rompre avec cette vie-là, sans
quoi tu es perdu dans ce monde et dans l’autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Hélas ! mon père, répondit Cicio, je sens bien que vous avez
raison, et je voudrais, en effet, changer de vie ; mais comment
reconquérir ma bonne réputation ? Comment faire pour me réconcilier avec
la justice ? En m’accusant d’un crime dont j’étais innocent, on m’a forcé
à devenir criminel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Écoute-moi, mon garçon, reprit le capucin : avec une absolution
du confesseur, la paix sera bientôt signée entre le ciel et ta conscience,
puisque je te vois touché d’un repentir sincère. La clémence du seigneur va
vite en besogne quand on l’implore du fond de son âme, si les hommes étaient
aussi généreux que le bon Dieu, on s’en trouverait mieux sur cette terre
malheureuse. Cependant, dis un mot, et je tâcherai d’obtenir ta grâce de la
justice humaine au moyen de protecteurs puissants. Fais-toi capucin ;
entre dans notre excellent couvent, dont le séjour délicieux et les beaux
jardins sont l’ornement de notre chère Syracuse, et tu es sauvé.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Impossible, mon père : je n’ai pas la vocation nécessaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– C’est que tu ne sais pas, mon enfant, combien la vie est douce pour
un honnête religieux. Notre règle n’est point aussi sévère qu’on l’imagine. Il
n’y a pas de portes à notre couvent : ce qui prouve que ce n’est pas une
prison. Nous voyageons, à tour de rôle, par toute la Sicile ; nous
recevons l’hospitalité la plus cordiale en tous lieux. Nous faisons souvent
bonne chère, quelquefois avec trop de gourmandise ; mais le samedi arrive,
nous allons à confesse, et, si nous avons le bonheur de mourir un dimanche, le
Paradis s’ouvre à deux battants pour nous recevoir. Il n’y a d’effrayant que
les mots dans notre ordre. Qu’importe la pauvreté si l’on n’a besoin de
rien ? l’obéissance lorsqu’on ne vous commande rien de pénible ?
Quant à la chasteté, mon âge ne m’en fait pas une privation. Toi, qui es jeune,
réfléchis un moment, et, si tu es homme de bon sens, reconnais que les rapports
avec la femme ne sont qu’une source de maux et de regrets amers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Mon père, répondit Cicio, je ne suis pas un libertin ; si
j’hésite à faire le vœu de chasteté, c’est que j’ai jeté les yeux sur une femme
de qui j’attends le bonheur de ma vie. Je porte en moi deux passions qui ne
peuvent se cacher sous une robe de moine : la haine et l’amour. Je déteste
les meurtriers de ma vieille mère ; je ne puis leur pardonner, et j’aime
de toute mon âme la divine fille de Mast’André. Arrachez de mon âme ces deux
passions, et je suis à vous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Eh bien ! mon enfant, tu es à nous, car ces deux passions
sortiront de ton cœur dès demain ; cela est aussi sûr qu’il est vrai que
je suis le père Christophe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Ô ciel ! s’écria Cicio, vous m’épouvantez ! Que va donc
devenir ma tendresse pour Angélica ? qu’est-il donc arrivé de
funeste ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Nous en reparlerons demain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Mon père, mon père, dit le petit chevrier, pour que je sois à vous
demain, il faut donc que mes espérances soient ruinées et que mon cœur se
brise. Parlez ; achevez-moi tout de suite. Ma maîtresse est-elle morte ou
mariée ? ne m’aime-t-elle plus ? Ô Sauveur des hommes, s’il en est
ainsi, je ne veux point d’une robe de laine pour y envelopper ma douleur ;
je ne veux point d’une cellule et d’un lit. Donnez-moi un linceul blanc et une
fosse pour y dormir du sommeil éternel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Chut ! dit le père Christophe ; le bon Dieu n’aime pas
qu’on lui fasse de ces apostrophes véhémentes. Heureusement il ne t’écoute pas.
Regarde ces milliers d’étoiles, cette nuit splendide ; admire le Créateur
et respecte en toi-même son sublime ouvrage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En discourant ainsi, le capucin et son compagnon arrivèrent à
Saint-Philippe-de-Neri, petite paroisse située hors des murs de Palerme, à peu
de distance de la porte Carini. Le moine tira la sonnette du presbytère. Une
vieille servante vint ouvrir et gronda le père Christophe en disant que le
souper serait froid. Le curé reçut avec bonté le petit chevrier, fit mettre un
couvert de plus pour lui, et demanda le macaroni. Cicio n’eut pas plutôt une
large portion de pâte et deux verres de vin dans l’estomac, qu’il se sentit
moins exalté. Le jovial père Christophe l’ayant mené dans une petite chambre
que la servante venait de préparer, il se coucha docilement sans oser se
plaindre, et comme il le trouva endormi :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Dieu bon ! dit-il avec attendrissement, si jeune encore et déjà
si malheureux ! Donnez-lui assez de forces pour supporter ce qui l’attend
demain, et inspirez-moi les moyens de consoler cette pauvre âme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/post/2010/07/12/La-Ch%C3%A8vre-jaune-XII-seul-en-face-d%E2%80%99un-homme-couvert-de-sang&quot;&gt;
précédent&lt;/a&gt; - &lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/post/2010/07/15/La-Ch%C3%A8vre-jaune-XIV-viens-avec-moi-dans-le-quartier-des-hommes&quot;&gt;
suivant&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;in &lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/pages/La-Ch%C3%A8vre-jaune&quot;&gt;La Chèvre Jaune&lt;/a&gt;, 2010.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
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  <item>
    <title>La Chèvre jaune - XII - seul en face d’un homme couvert de sang</title>
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    <pubDate>Mon, 12 Jul 2010 23:17:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Christian</dc:creator>
        <category>La Chèvre jaune</category>
        <category>Ave Maria</category><category>Felice</category><category>Flora</category><category>protecteurs</category><category>temperino</category>    
    <description>    &lt;p&gt;Tandis que Cicio était perdu dans la contemplation des breloques de
clinquant et des sous-pieds du voleur de ville, le très-illustre seigneur
Zefirino, unissant le pouce et l’index de sa main droite couverte de bagues,
adressait à &lt;em&gt;don&lt;/em&gt; Polyphême ce raisonnement plein de logique :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Que votre seigneurie, disait-il, me fasse l’honneur de
m’écouter : Dans toute entreprise, une juste balance doit mesurer, parmi
les associés, les services que chacun rend à la communauté avec la part qui lui
revient dans les bénéfices. Je ne refuse point de vous admettre au partage égal
avec les cavaliers que je commande, si vous réussissez à me prouver que vos
gains sont aussi considérables que les nôtres. Mais, je vois avec peine que
votre société ne tient pas de registres de ses opérations. Vous ne m’offrez,
par conséquent, que des suppositions, des probabilités et des évaluations
approximatives, au lieu de calculs certains. Vos captures sont importantes,
j’en conviens ; mais elles sont rares. Vous n’avez pas tous les jours des
Anglais à dévaliser. Le vice de votre industrie est précisément ceci, qu’une
opération avantageuse entraîne des suites funestes, et que vous êtes obligés de
vous cacher ou de changer de place lorsque vous avez fait une heureuse
rencontre. Nous autres, au contraire, nous travaillons toujours dans les mêmes
lieux, et nous finissons par en connaître toutes les ressources. La ville nous
fournit un revenu constant. Nous ne chômons jamais. Si nous partageons en
frères avec vous, ce sera donc une avance de fonds sur des services à
venir ; car vous êtes aujourd’hui sans emploi. Il faut que vous consentiez
à exercer avec nous à la ville, et, par un juste retour, nous vous donnerons un
coup de main sur les grandes routes, lorsqu’il en sera besoin. Plusieurs
articles de notre industrie sont praticables pour vos seigneuries. Ceux des
vengeances, des jalousies, guet-apens, coups de bâton et effusions de sang, ne
vous sont pas étrangers. Je ne vois pas pourquoi vos seigneuries ne se
livreraient pas, dans l’intérêt général, à cette branche de notre commerce.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant ce discours, &lt;em&gt;don&lt;/em&gt; Polyphême tirait sa barbe et ses
moustaches d’un air d’impatience :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Ce n’est pas, répondit-il, la science ni l’habileté qui nous
manquent ; mais bien la volonté de couper des jarrets au coin des rues.
Nous avons tous pratiqué la vengeance et le guet-apens pour notre compte et non
pour de l’argent. Si les gens de la ville n’ont pas le courage de tuer
eux-mêmes les amants de leurs femmes, tant pis pour eux ; je ne veux point
me charger de cette besogne-là.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Vous ne savez pas, reprit Zefirino, l’utilité de cette industrie. Ce
n’est pas tant l’argent que la considération et les bons procédés qu’on y
gagne. Du temps de nos pères, ces services-là étaient d’un immense
profit ; le coup de stylet se payait cinq cents ducats, et la simple
taillade au visage vingt-cinq piastres fortes. Aujourd’hui on défigure un homme
par une balafre de douze points pour la bagatelle de six ducats ; mais en
obligeant les jaloux on se fait des amis. Prête-moi un doigt de ficelle, et je
te rendrai un bras de corde, dit notre proverbe. Service pour service, et c’est
ainsi que nous trouvons de l’indulgence dans les cas malheureux, des yeux
fermés où il serait funeste de les voir s’ouvrir, et la potence vouée au
célibat quand nous lui fournissons cent occasions de nous demander en
mariage ; tandis que vos seigneuries vivant dans les bois, n’ayant point
d’amis, ne rencontreront jamais que des soldats armés, une police intolérante
et des juges sévères.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Je confesse que cela est à considérer, dit Polyphême, en se grattant
la tête.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Notre société, reprit Zefirino, est admirablement constituée. L’ordre
le plus parfait y règne. Jetez les yeux sur ma comptabilité. Vous y verrez que
la rue de Tolède seule nous fournit, en mouchoirs de poche, bourses, montres et
autres objets portatifs la somme de trois cent vingt ducats par semaine. À
moins que par mégarde, nous ne volions un abbé, on ne nous inquiète jamais pour
ces petites opérations. Les vols dans les maisons de campagne non habitées ne
nous attirent pas non plus de désagréments. Ceux à main armée ou par escalade,
et à la ville, donnent lieu à des poursuites, aussi ne les exécutons-nous qu’à
de longs intervalles et quand nous avons pesé le pour et le contre. Regardez à
la page des articles de galanterie, et vous serez flatté du total imposant des
produits de la semaine. Quant au chapitre des meurtres, blessures et taillades,
ne vous en faites pas un monstre ; ce sont des choses rares, et le plus
souvent des actes de bonne justice. Je vais vous en citer un exemple :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Un seigneur marquis de cette ville a épousé, l’an dernier, une
demoiselle de la bourgeoisie, et pour les beaux yeux de cette jeune fille, il
lui a donné, avec sa main, soixante mille ducats de rente. Ce ménage, béni par
l’amour, jouissait d’un bonheur sans mélange ; mais il n’est pas de
félicité durable en ce monde. Depuis trois mois un voyageur étranger a troublé
le repos du mari en inspirant à la femme une passion qu’elle n’a pu vaincre. Le
seigneur marquis, justement irrité, s’est retiré à Naples, en déclarant qu’il
reviendrait auprès de la marquise lorsque son honneur serait vengé d’une
manière ou d’une autre. Or, la fortune appartenant au mari, la femme se trouve
réduite à une maigre pension alimentaire. Les parents de la marquise ont résolu
de satisfaire l’époux offensé, afin de l’obliger à un rapprochement. Ils sont
venus me trouver ce matin même, et ils m’ont dit en pleurant :
« Seigneur Zefirino, secourez-nous. Voilà des époux brouillés, séparés
pour la vie ; voilà un scandale public, une maison entière dans les
querelles et dans les larmes : vous seul au monde, vous pouvez rendre au
mari le contentement, à la femme sa position et sa fortune, et à nous la paix
que nous avons perdue. Nous ne sommes pas riches, mais nous ferons, sans
hésiter, le sacrifice de six piastres, car nous savons que c’est le prix du
tarif, pour obtenir le retour de notre gendre et beau-frère bien-aimé. Faites
administrer à cet étranger, qui cause tous nos malheurs, une simple taillade au
visage, et vous aurez droit à nos bénédictions. Un homme n’est pas perdu pour
avoir une balafre sur la joue, et puisque le mari borne sa vengeance à si peu
de chose, on doit encore se louer de sa modération. » Qu’auriez-vous
répondu si vous eussiez été à ma place, je vous le demande ? »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Par Bacchus ! s’écria &lt;em&gt;don&lt;/em&gt; Polyphême, j’aurais
répondu : Donnez vous-même un coup de stylet ou une taillade à votre
ennemi. Je ne frapperai pas un homme qui ne m’a point offensé ; mais je
vois bien que j’aurais fait une faute en répondant ainsi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Une faute capitale, seigneur cavalier, reprit &lt;em&gt;don&lt;/em&gt;
Zefirino ; moi qui sais mon monde, j’ai répondu au contraire qu’on pouvait
écrire à l’époux offensé de revenir auprès de sa femme, et qu’avant le soleil
de demain son honneur serait vengé. Il le sera dès ce soir, non pas en
considération du salaire, mais parce que nous compterons désormais deux
familles entières parmi nos amis et protecteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Vous êtes un habile homme, dit Polyphême en s’inclinant, et je
commence à goûter votre système. C’est de la fleur de politique. Je n’ai plus
d’objection à faire, et je suis prêt à pratiquer votre industrie dans l’intérêt
général.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Je vais vous en fournir l’occasion. Pour administrer la taillade en
question, j’ai besoin d’un compère. Le jeune étranger doit passer ce soir à dix
heures par la porte &lt;em&gt;Felice&lt;/em&gt;, en revenant du jardin de la
&lt;em&gt;Flora&lt;/em&gt;, où il est en ce moment. Votre petit Cicio, dont je fais grand
cas, se trouvera par hasard devant cette porte et dansera la saltarelle avec sa
chèvre prodigieuse. Nous lui composerons un cercle de spectateurs. L’étranger
ne manquera pas de s’arrêter, et je me charge du reste. La taillade sera donnée
en moins de temps qu’il n’en faut pour prononcer notre mot d’ordre :
&lt;em&gt;Ave Maria&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Tu as entendu, Cicio ? dit Polyphême ; tout à l’heure tu
vas entrer en fonction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’édifiante conversation que notre héros venait d’écouter était de l’hébreu
pour lui. Ces enfantements de la civilisation dépassaient les bornes de ses
faibles connaissances. Il comprit vaguement qu’on allait employer ses services
et les talents de l’innocente Gheta dans un attentat contre la personne d’un
étranger ; mais il ne devina pas toute la gravité de l’expédition. Le mot
de vengeance, qu’il avait remarqué dans ce discours, lui avait rappelé sa
vieille mère, dont l’âme irritée demandait du sang ; ceux de guet-apens et
de taillade sonnaient moins agréablement à ses oreilles novices ; mais
lorsqu’il vit &lt;em&gt;don&lt;/em&gt; Polyphême revenir de ses scrupules, il jugea
qu’apparemment l’homme aux sous-pieds avait puisé dans la raison et la morale
une bonne réponse à ce cas de conscience. Cicio suivit donc machinalement
l’opinion de son capitaine, et déclara qu’il était prêt à obéir au
commandement. &lt;em&gt;Don&lt;/em&gt; Zefirino lui caressa le menton d’un air de
protection affectueuse, lui fit compliment de sa jolie figure et lui promit
l’avenir le plus brillant. Le chef des voleurs citadins regarda ensuite l’heure
à sa montre d’argent :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Il est temps, dit-il, de nous préparer à notre petite opération. Que
chacun de vous soit à la porte &lt;em&gt;Felice&lt;/em&gt; dans un quart d’heure. Vous vous
y rendrez par des chemins divers. Maître Ignace conduira le jeune Cicio et sa
chèvre. Le &lt;em&gt;Bicco&lt;/em&gt; ira monter la garde à la &lt;em&gt;Flora&lt;/em&gt;, pour y épier
l’étranger et nous avertir de son approche. Aussitôt après le coup,
éparpillez-vous comme des mouches... Où donc est mon &lt;em&gt;temperino&lt;/em&gt; ?
Sang de la madone ! je n’ai pas mon &lt;em&gt;temperino&lt;/em&gt; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Don&lt;/em&gt; Zefirino fouilla dans toutes ses poches, et il en tira enfin
une espèce de scalpel à manche de corne, parfaitement aiguisé.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Le voici, reprit-il, je l’ai trouvé. Vous voyez, seigneur Polyphême,
que cet ustensile n’a rien de terrible. C’est une pièce fine à mettre sur la
toilette d’une petite maîtresse. Venez avec moi. Je vous donnerai le
divertissement d’une taillade lestement servie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le seigneur Zefirino prit le bras de Polyphême et l’entraîna hors du
cabaret. Maître Ignace emmena Cicio. Les autres voleurs sortirent un à un, et
toute la bande peu chrétienne se répandit dans les rues tortueuses du
Borgo.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De huit à dix heures du soir, le beau monde de Palerme vient habituellement
respirer la brise de mer au joli jardin de la &lt;em&gt;Flora&lt;/em&gt;, et sous les
tulipiers qui bordent le rivage. Une estrade est élevée au milieu de la
promenade publique, pour la musique de la garnison. Les équipages, les
toilettes et la beauté remarquable des femmes de Palerme font de cette
promenade un lieu de délices, où les œillades et la galanterie vont grand
train, car le climat de la Sicile met l’amour en possession de toutes les
cervelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La soirée était magnifique. Du haut du cap Zaferano, la lune, pleine et
brillante, répandait sa lumière argentée sur le feuillage verni des orangers.
La musique jouait des morceaux extraits des opéras de Bellini, ce maëstro
charmant que la Sicile est fière d’avoir produit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il était neuf heures et demie lorsque Cicio vint s’installer avec sa chèvre
savante près la porte &lt;em&gt;Felice&lt;/em&gt;. Les brigands ne tardèrent pas à
paraître. Ils arrivaient l’un après l’autre par des rues différentes, et
feignaient de ne point se connaître. Un cercle nombreux se forma autour du
petit chevrier, et &lt;em&gt;don&lt;/em&gt; Zefirino fit signe à notre héros de commencer
la représentation. Le pauvre Cicio prit ses castagnettes et se mit à danser la
saltarelle ; mais il n’avait pas sa souplesse accoutumée. Sa respiration
était brève et son cœur tout gonflé. Quant à l’innocente Gheta, comme elle ne
se doutait point des mauvais desseins des brigands, elle dansait de bonne
grâce, et les applaudissements ne lui manquaient pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À dix heures, la foule des curieux diminua. Quelques promeneurs nonchalants
s’arrêtaient à regarder la chèvre jaune par dessus les épaules des voleurs, et
rentraient ensuite dans la ville par la rue de Tolède. Cicio se troublait
davantage à mesure que l’instant fatal approchait. Parmi les spectateurs, il
aperçut les gros traits de &lt;em&gt;don&lt;/em&gt; Polyphême bouleversés par l’inquiétude.
Le petit chevrier commençait à comprendre qu’il se perdait à demeurer parmi ces
coquins. Cependant il n’y avait plus à reculer. Bientôt arriva le bandit appelé
Bieco, précédant de quelques pas un jeune homme qu’on reconnaissait à son air
pour un Français. Le &lt;em&gt;signor&lt;/em&gt; aux sous-pieds tira doucement de sa poche
le &lt;em&gt;temperino&lt;/em&gt;. Tout à coup l’un des brigands heurta violemment
l’étranger, comme par maladresse. Cicio vit la main ornée de bagues de
&lt;em&gt;don&lt;/em&gt; Zefirino passer rapidement devant le visage du jeune homme ;
il entendit un cri perçant et une imprécation prononcée dans une langue qu’il
ne connaissait pas. En un moment, la troupe entière des spectateurs s’évanouit,
et Cicio se trouva seul en face d’un homme couvert de sang.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/post/2010/07/11/La-Ch%C3%A8vre-jaune-XI-le-sage-Nestor-ou-le-divin-Minos&quot;&gt;précédent&lt;/a&gt;
- &lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/post/2010/07/13/La-Ch%C3%A8vre-jaune-XIII-donnez-moi-un-linceul-blanc-et-une-fosse-pour-y-dormir-du-sommeil-%C3%A9ternel&quot;&gt;
suivant&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;in &lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/pages/La-Ch%C3%A8vre-jaune&quot;&gt;La Chèvre Jaune&lt;/a&gt;, 2010.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
          <comments>http://billets.domec.net/post/2010/07/12/La-Ch%C3%A8vre-jaune-XII-seul-en-face-d%E2%80%99un-homme-couvert-de-sang#comment-form</comments>
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  <item>
    <title>Le crapaud, la queue et le triporteur</title>
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    <pubDate>Mon, 12 Jul 2010 10:56:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Christian</dc:creator>
        <category>Atelier</category>
        <category>bas couture</category><category>collant</category><category>cuisse légère</category><category>guêpière</category><category>limande</category>    
    <description>    &lt;p&gt;&lt;img src=&quot;http://billets.domec.net/public/billets/Triporteur_cycle.jpg&quot; alt=&quot;triporteur&quot; style=&quot;display:block; margin:0 auto;&quot; title=&quot;triporteur, juil. 2010&quot; /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une anecdote voudrait que le chanteur Silly, monsieur 100 000 volts, ait
décidé de bâtir sa maison autour de la grande queue de son piano de concert. Je
ne sais si elle est vraie, mais la mare ne s'adapte-t-elle pas à la feuille du
nénuphar où vibre le coassement du crapaud ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous souvenez-vous de notre &lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/post/2009/12/10/Fine-taille&quot;&gt;abeille&lt;/a&gt; ? Sa taille fine &amp;amp; légère
ne supporterait la comparaison d'un crapaud quart de queue de Gaveau ou
d'Erard, pourtant il fallait bien qu'elle accompagne notre transhumance de
&lt;a href=&quot;http://maps.google.com/maps/ms?ie=UTF8&amp;amp;hl=fr&amp;amp;t=h&amp;amp;msa=0&amp;amp;msid=117315095842623848724.00047fe6ed0bd66b78ae6&amp;amp;ll=49.940615,0.873413&amp;amp;spn=1.456559,3.532104&amp;amp;z=8&quot;&gt;
Conardie&lt;/a&gt; intérieure en &lt;a href=&quot;http://www.jplfilms.com/films/p41-voyage-en-gallesie.html&quot;&gt;Gallésie&lt;/a&gt;. Se
piquant d'être demoiselle d'intérieur, c'est un comble, au faîte d'une maison
de bourg – au loup – qui l'a gîte : la jointure du vieux plancher est
approximative et le temps lui dessine un air penché.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour calmer son émoi, nous avons décidé de lui offrir ce qu'elle rêvait
depuis longtemps : un fabuleux caisson où elle pourra faire son miel... ou
du moins sa colle. Elle ne supportait plus de voir la couture de ses bas
dessinée lentement, laborieusement, à chaque sortie ; le tremblement de la
main de l'apprenti accompagnant son geste des mollets à la cuisse l'agaçait
lorsque les caresses devenaient chatouilles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lui faire plaisir, certes, mais nous gausser un peu. Notre fière et belle
guêpe aura, dès que notre commande de Laponie arrivera en Gallésie un petit air
de triporteur et notre bourse celui d'une limande ou d'un carrelet. Rire
n'empêche pas de rire à nouveau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le gîte de notre &lt;del&gt;guêpe&lt;/del&gt; triporteur est dorénavant au 9 rue du
Bourg au Loup, 35140 Saint-Aubin-du-Cormier, comme indiqué dans notre page
&lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/pages/Contact&quot;&gt;contact&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(photo de &lt;a href=&quot;http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Triporteur_cycle.jpg&quot;&gt;dzoing&lt;/a&gt;,
&lt;em&gt;triporteur&lt;/em&gt;, 2007, licence creative common)&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
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  <item>
    <title>La Chèvre jaune - XI - le sage Nestor ou le divin Minos</title>
    <link>http://billets.domec.net/post/2010/07/11/La-Ch%C3%A8vre-jaune-XI-le-sage-Nestor-ou-le-divin-Minos</link>
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    <pubDate>Sun, 11 Jul 2010 23:03:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Christian</dc:creator>
        <category>La Chèvre jaune</category>
        <category>bonacchini</category><category>contastorie</category><category>Palerme</category><category>Rinaldi</category><category>Ô Bellezza !</category>    
    <description>    &lt;p&gt;Palerme jouit du privilège de ces beautés parfaites qui peuvent se montrer à
toute heure du jour et dans toutes les toilettes imaginables. Le voyageur qui
l’aperçoit au loin du pont d’un navire ou des collines d’Ogliastro, s’écrie,
comme le prince Calaf au moment où Turandot soulève son voile :
« &lt;em&gt;Ô Bellezza ! ô splendor !&lt;/em&gt; » On la citerait parmi
les merveilles du monde si elle n’était effacée par une rivale plus magnifique
et plus illustre, Constantinople.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre ami Cicio avait échappé, sous son déguisement de moine, aux
perquisitions de la police. Le bon supérieur des ***, qui l’avait pris en
amitié, s’était efforcé de le consoler de ses peines. Après la retraite des
troupes royales, deux frères servants, guidés par Cicio, vinrent sur le lieu du
combat, retirer le corps de Barbara des broussailles où il était caché. On
enterra la vieille montagnarde dans le cimetière du couvent, et une messe fut
célébrée dans la chapelle pour le repos de son âme. Cependant l’ennui et le
besoin d’affronter son destin avaient bientôt rendu la vie monacale
insupportable au petit chevrier ; il avait redemandé sa carabine et sa
chèvre, et s’était mis en route avec la bénédiction du père supérieur. Après
quatre jours de marche, Cicio reconnut, du haut des montagnes de &lt;em&gt;Piana dei
greci&lt;/em&gt;, la blanche Palerme assise au bord de la mer, comme une odalisque
endormie. C’était le soir. Le soleil dorait encore les sommets de Monreale, la
grotte de Sainte-Rosalie et les tourelles du fort de la Garita. Les formes
bizarres et gothiques de la citadelle de Castellamare se dessinaient en noir
sur le couchant embrasé. Les églises de la ville saluaient la fin du jour par
des carillons harmonieux, car tout est voluptueux à Palerme, même le son des
cloches.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand la nuit fut venue, Cicio fit son entrée dans la rue de Tolède par la
porte de Charles-Quint. Il ouvrit de grands yeux en voyant ce monument étrange
et ces figures colossales qui représentent les chefs barbaresques vaincus par
le puissant empereur. L’architecture arabe de la cathédrale inspira au petit
chevrier un étonnement profond ; mais lorsqu’il se trouva dans le centre
de Tolède, au milieu de la fourmilière des passants, devant ces cafés
splendides, ces boutiques illuminées, ces palais ornés de larges auvents dont
la brise agitait les festons, notre héros se crut plongé dans un rêve
délicieux. La variété des costumes donnait à la ville un air de fête, car Cicio
ne connaissait d’autres modes que les haillons syracusains et les dominos noirs
de Catane. Il eût pris volontiers toutes les femmes pour des princesses et les
hommes pour des grands seigneurs allant au bal. L’éclat des lumières et le
roulement des carrosses l’étourdissaient si bien qu’il oublia les sages avis de
&lt;em&gt;don&lt;/em&gt; Polyphême : il parcourut le beau quartier des quatre Cantoni,
en conduisant sa chèvre par la crinière.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le hasard et la curiosité lui servant de guides, Cicio arriva, sans savoir
comment, au bord de la mer. Les pêcheurs et les matelots assemblés sur le môle
écoutaient les conteurs d’histoires pour se reposer des travaux de la journée.
Le peuple de Palerme, plus romanesque et moins poète que celui de Naples,
préfère les contes merveilleux et les récits de voyages au charme des vers. Le
Napolitain ne se lasse jamais d’entendre le seizième chant de la
&lt;em&gt;Jérusalem&lt;/em&gt; du Tasse. Les amours et la délivrance de Renaud ont
l’avantage de l’émouvoir depuis trois siècles ; de là vient que ses
orateurs de places publiques ont reçu le nom de &lt;em&gt;Rinaldi&lt;/em&gt;. Le
Palermitain demande plus de variété ; il tient moins à la perfection de la
forme qu’à l’intérêt du sujet, et, pour cette raison, les orateurs de Palerme
s’appellent &lt;em&gt;contastorie&lt;/em&gt;. Cicio s’approcha d’un parleur, dont
l’auditoire nombreux attestait le talent et la vogue. Un vaste cercle de
pêcheurs assis à terre écoutait la nouveauté du jour. Le conteur, monté sur une
pierre, la face tournée du côté de la lune, déclamait à haute voix en faisant
une quantité de gestes et force réflexions superflues. « Mes
gentilshommes, disait l’orateur, lorsqu’on vous raconte un fait surnaturel où
figurent les magiciens et les fées, on ne manque jamais de vous dire que
l’aventure remonte aux temps les plus reculés ; celle-ci n’est point une
histoire des siècles passés : elle n’a pas plus de huit jours, et les
personnages en sont vivants. Un témoin qui arrive du lieu même de la scène
vient de m’en fournir les détails, et il se peut que bientôt de nouveaux
événements m’obligent à faire une suite à ce récit terrible et
véritable. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Comme je vous le disais donc, le diable se présenta devant le jeune
chevrier de Syracuse sous la forme d’une chèvre jaune, et il lui tint à peu
près ce discours : “Si tu veux signer ce papier avec ton sang, considère
les grands bénéfices dont tu jouiras jusqu’à ta mort : aucune arme
meurtrière, depuis le mousquet jusqu’au couteau, ne pourra entamer tes chairs.
En un mot, tu seras invulnérable ; mais comme la vie n’est rien sans la
liberté, il n’y aura ni cordes qui puissent lier tes mains, ni murailles de
prison qui te puissent enfermer. Je t’accompagnerai partout, et, si tu viens à
tomber dans quelque embûche, je t’emporterai sur mon dos et te mènerai où tu
voudras, en voyageant dans les airs ; tu ne manqueras jamais d’argent, car
tu auras en moi une compagne savante et bien avisée qui prédira l’avenir,
guérira les malades et fera pleuvoir plus d’écus dans ton escarcelle que tu
n’en pourras porter. Que désires-tu encore ? Je le devine. On ne vit pas
heureux sans amour. Je te promets que pas une jolie fille ne te verra d’un air
d’indifférence ; tu donneras en tous lieux un démenti formel à notre
proverbe sicilien : une belle femme se reconnaît à son orgueil. La plus
fière et la plus humble se prendront comme de pauvres poissons dans tes
filets.” »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Si bien donc, poursuivit le &lt;em&gt;contastorie&lt;/em&gt;, que le jeune
chevrier, ébloui par des offres si séduisantes, se laissa piquer une veine du
bras et signa de son sang le traité infernal. Le lendemain, il quitta son
village et descendit du mont Rosso dans la plaine. En se promenant au bord de
la mer, il passa devant un magnifique palais qui appartenait à un notaire riche
comme Crésus. À peine la fille de ce notaire eut-elle aperçu le chevrier par la
fenêtre de sa chambre, qu’elle en tomba éperduement amoureuse. La charmante
Angélica, c’était son nom, plus belle que Vénus et plus modeste que Vesta,
n’hésita point à déclarer sa passion à l’heureux chevrier. Elle introduisit le
jeune homme dans le palais de son père, et l’accabla de présents, de caresses
et de friandises, préparant de ses mains divines les pâtes au fromage, la
&lt;em&gt;ricotta&lt;/em&gt; et la citrouille grillée, dont elle régalait son bien-aimé. Il
aurait pu vivre ainsi dans la joie et l’abondance, le fortuné chevrier ;
mais la chèvre jaune lui souffla tant de mauvais conseils que l’ingrat résolut
d’abandonner sa maîtresse, et il la laissa en effet demi folle d’amour et de
douleur. Pour comble d’horreur le monstre eut la bassesse de dérober à cette
aimable fille l’épingle d’argent qu’elle portait dans ses cheveux, la boucle de
sa ceinture, garnie d’émeraudes, ses bagues et ses pendants
d’oreilles. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À ces paroles du &lt;em&gt;cantastorie&lt;/em&gt;, un murmure d’indignation s’éleva dans
l’auditoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Oui, mes gentilshommes, reprit le narrateur, c’est ainsi que le
chevrier, mal conseillé par le diable, répondit aux témoignages de tendresse
d’une fille adorable. Cependant, le père de la belle Angélica se plaignit à la
justice. Un ordre d’arrêter le voleur fut lancé contre lui ; les gendarmes
s’emparèrent de sa personne. On lui lia les mains avec des cordes, et une
compagnie de cent hommes armés jusqu’aux dents le conduisit avec sa chèvre
maudite à l’intendance de Noto. Le capitaine napolitain, qui sentait
l’importance de cette capture, surveillait le prisonnier et le suivait pas à
pas, tenant à la main son pistolet, afin de tuer le coupable sur la place s’il
tentait de s’enfuir. Mais le diable veillait sur son protégé. Tout-à-coup les
cordes se rompent. Le chevrier saute sur le dos de sa chèvre, s’envole avec
elle bien au-dessus des nuages, et disparaît comme une ombre. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« À quelques jours de là, des voyageurs anglais, en passant dans les
montagnes de Léonforte, furent attaqués par des brigands, qui s’emparèrent des
bagages et laissèrent les pauvres voyageurs tout nus au milieu d’une forêt. Les
troupes royales se mirent à la poursuite des voleurs. Une bataille effroyable
eut lieu dans les environs de Nicosia ; les soldats de Naples furent mis
en déroute ; et, pendant le carnage, on vit la chèvre jaune, coiffée d’un
casque d’or, danser sur la pointe d’un rocher en animant les brigands au
combat. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Par ma foi ! interrompit un pêcheur, c’est une brave
chèvre ; et, si elle n’avait pas commis d’autre crime je lui donnerais
l’absolution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Mais, hélas ! reprit l’orateur, la chèvre jaune et son damné
conducteur ont commis des crimes bien plus affreux. La pauvre Angélica,
tout-à-fait folle d’amour et de douleur, pleurait comme Ariane abandonnée. De
ses beaux yeux coulaient des flots de larmes à faire déborder l’Anapo.
N’écoutant plus que son désespoir, elle quitta son père pour courir après son
infidèle amant. Ô lamentable histoire ! ô fatal exemple des maléfices du
démon ! La fille d’un riche notaire s’enfonça toute seule dans les
montagnes, sans connaître son chemin. Les ronces et les épines déchiraient ses
pieds délicats. La soif et la fatigue l’accablaient, et sans doute elle allait
périr dans le désert, si son bon ange ne l’eût amenée sous un ombrage frais, au
bord d’une fontaine. La madone, qui veillait aussi sur elle du haut des cieux,
conduisit au même endroit le chevrier avec sa bande féroce. L’infidèle amant,
touché de compassion, prend sa maîtresse dans ses bras et lui jette sur le
visage quelques gouttes d’eau fraîche. Elle ouvre ses beaux yeux ; et,
reconnaissant son ami : – Apprends, lui dit-elle, que tu avais
abandonné deux personnes au lieu d’une, homme barbare, je suis
mère !... »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– C’est une imposture ! s’écria Cicio en s’élançant dans le cercle
des auditeurs. Jamais je n’ai abusé de la tendresse d’Angélica. Son innocence
est aussi pure qu’au jour de sa naissance. Quant aux sottises que vous osez
débiter publiquement au sujet de ma chèvre savante, je déclare en présence de
ces honnêtes pêcheurs que ce sont autant de mensonges et de calomnies dont je
vous ferai repentir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &lt;em&gt;contastorie&lt;/em&gt;, monté sur sa pierre, demeura stupéfait, le bras
étendu, la bouche ouverte et les yeux fixés sur le héros de son histoire. À la
vue de la chèvre jaune, l’assemblée se dispersa et Cicio se trouva seul en face
du narrateur. Aux cris d’effroi que poussaient les pêcheurs, quelques douaniers
s’approchèrent. Un éclaircissement aurait pu mal tourner pour notre héros. Une
lourde main posée sur son épaule vint à propos lui rappeler le danger auquel il
s’exposait. Cicio reconnut maître Ignace, le lieutenant de la bande de
voleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Jeune homme, lui dit le brigand, tu songeras demain à ta réputation
compromise. Suis-moi, si tu ne veux pas coucher en prison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En parlant ainsi, maître Ignace prit la fuite ; Cicio le suivit en
courant et ils s’enfoncèrent dans le faubourg appelé Borgo, où demeurent les
&lt;em&gt;bonacchini&lt;/em&gt;. La population de ce faubourg n’a pas l’humeur facile des
&lt;em&gt;lazzaroni&lt;/em&gt; de Naples. Le mélange du sang mauresque lui a inoculé les
passions et le caractère espagnols. Le &lt;em&gt;lazzarone&lt;/em&gt; est majestueux dans
ses poses comme un empereur romain ; mais au dedans la dignité fait
défaut ; tandis que la fierté du &lt;em&gt;bonacchino&lt;/em&gt; de Palerme existe
dans son âme comme dans sa contenance. Il ne menace pas deux fois son ennemi
avant de le frapper. La jalousie le mène loin, aussi est-elle considérée
souvent par les tribunaux comme une excuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Après avoir fait mille évolutions à travers le dédale du Borgo, maître
Ignace entra enfin dans le cabaret &lt;em&gt;del Falcone&lt;/em&gt;. &lt;em&gt;Don&lt;/em&gt; Polyphême
s’y trouvait avec ses acolytes. Comme leur toilette de brigands n’eût pas été
de mise dans une ville où il existait une police, ils avaient quitté leurs
armes et leurs vêtements de fantaisie pour prendre la &lt;em&gt;bonacca&lt;/em&gt;, d’où
les pêcheurs palermitains ont tiré leur nom. Messieurs les voleurs tenaient
conseil dans une salle particulière du cabaret dont la porte s’ouvrit pour
Cicio. La réunion était fort nombreuse et le petit chevrier, voyant une
quantité de visages inconnus, se tenait modestement à l’écart. &lt;em&gt;Don&lt;/em&gt;
Polyphême le prit par la main et le présenta aux voleurs de la ville, qui
posaient les bases d’une association avec ceux des grands chemins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Approche, mon ami, dit Polyphême ; j’ai parlé de toi au seigneur
Zefirino et aux seigneurs cavaliers dont il est le chef. Ta chèvre savante est
un bijou dont la valeur est appréciée. Tu es mon ami, et si je deviens l’ami du
seigneur Zefirino, tu seras du même coup l’ami de tous ces amis réunis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Don&lt;/em&gt; Zefirino souriait de la rudesse du brigand campagnard, en homme
pénétré de sa supériorité. Il daigna jeter un regard d’indulgence sur le petit
chevrier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Mon garçon, dit-il à Cicio, tu as l’air intelligent, et les talents
que tu as su donner à ta chèvre jaune seront utiles à notre compagnie si nous
nous accordons avec ton capitaine ; mais il convient d’abord de discuter
les conditions de cet accord. Écoute bien ce que nous allons dire, et fais-en
ton profit. Le chef des voleurs citadins était un beau jeune homme, de manières
douces, qui affectait autant d’élégance dans son langage que dans sa mise. On
le reconnaissait, à perte de vue, pour une personne du grand monde, car il
portait l’habit à longs pans, en velours de coton, le gilet à boutons d’or, et
le pantalon en poil de chamois, le tout à la façon de Paris, mais d’une coupe
un peu romantique. Les sept couleurs de l’arc-en-ciel brillaient dans sa
toilette, et il ressemblait assez à une gravure du journal des modes, enluminée
par un enfant. Ce luxe et cette recherche exerçaient un ascendant remarquable
sur l’assemblée. Cicio, en examinant cet homme si riche, conçut une haute
opinion des voleurs de la ville. Il partageait ses regards d’admiration entre
les breloques de similor et les sous-pieds du personnage. Polyphême ne lui
paraissait plus qu’un mal appris. Le petit chevrier se retira donc, tout
ébloui, dans un coin de la salle, et prêta aux discours de &lt;em&gt;don&lt;/em&gt;
Zefirino une oreille aussi attentive que si ce filou eût été le sage Nestor ou
le divin Minos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/post/2010/07/10/La-Ch%C3%A8vre-jaune-X-ma-m%C3%A8re-dort-sous-les-feuilles&quot;&gt;précédent&lt;/a&gt;
- &lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/post/2010/07/12/La-Ch%C3%A8vre-jaune-XII-seul-en-face-d%E2%80%99un-homme-couvert-de-sang&quot;&gt;
suivant&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;in &lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/pages/La-Ch%C3%A8vre-jaune&quot;&gt;La Chèvre Jaune&lt;/a&gt;, 2010.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
          <comments>http://billets.domec.net/post/2010/07/11/La-Ch%C3%A8vre-jaune-XI-le-sage-Nestor-ou-le-divin-Minos#comment-form</comments>
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    <title>La Chèvre jaune - X - ma mère dort sous les feuilles</title>
    <link>http://billets.domec.net/post/2010/07/10/La-Ch%C3%A8vre-jaune-X-ma-m%C3%A8re-dort-sous-les-feuilles</link>
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    <pubDate>Sat, 10 Jul 2010 22:53:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Christian</dc:creator>
        <category>La Chèvre jaune</category>
        <category>***</category><category>del Falcone</category><category>meuble inutile</category><category>Syracuse ravagée</category><category>Ô Sicile</category>    
    <description>    &lt;p&gt;Le coup de feu du sergent avait atteint Barbara au milieu du corps. Dans
l’exaltation du combat, la vieille montagnarde n’avait qu’à peine senti la
blessure. Après la fuite des brigands, Cicio vit bientôt sa mère chanceler,
s’affaisser sur ses genoux et tomber la face dans les bruyères ; il essaya
de la soulever entre ses bras sans pouvoir y réussir : les membres avaient
déjà cet abandon et cette pesanteur que donne la mort. Barbara ouvrit encore
une fois les yeux ; mais son regard pénétrait dans un monde nouveau, et
ses lèvres frémissantes laissèrent échapper, avec le dernier soupir, quelques
mots incohérents de la chanson de &lt;em&gt;Syracuse ravagée&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le petit chevrier, assis à côté de sa mère, demeurait immobile, refusant de
croire à l’horreur de sa situation, lorsque &lt;em&gt;don&lt;/em&gt; Polyphême accourut
tout hors d’haleine :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– N’en doute pas, dit le brigand, Barbara est au ciel, puisqu’une balle
étrangère l’a frappée. Il ne faut pas qu’elle tombe dans les mains des
infidèles. Arme-toi de courage et suis-moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le capitaine enleva le corps de la défunte, le chargea sur ses épaules et
descendit à reculons en se tenant à une corde. Un groupe épais de cactus qui se
trouvait à mi-côte du rocher, lui fournit une cachette sûre où il déposa le
cadavre, en l’introduisant par force au milieu des épines. Quelques feuilles
sèches, ramassées à la hâte, complétèrent cette tombe improvisée. &lt;em&gt;Don&lt;/em&gt;
Polyphême déposa sur la poitrine de la morte deux petits bâtons en forme de
croix, et il appela trois fois Barbara ; puis il ajouta à voix
basse :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Elle ne répond point : elle est partie. Seigneur, recevez son
âme !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le bandit saisit Cicio par la main et l’entraîna en courant dans un ravin
profond, où ils furent bientôt hors de danger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Mon fils, dit alors Polyphême, l’affaire a été grave. Il faut changer
nos dispositions. Tandis que je rechercherai les débris de la bande, tu te
rendras à Palerme par Nicosia, Gangi et Vicari ; n’oublie pas cet
itinéraire, qui est le plus sûr pour nous. En arrivant à Palerme, où tu
entreras de nuit, tu ne manqueras pas d’aller au quartier du Borgo, à l’auberge
&lt;em&gt;del Falcone&lt;/em&gt;. J’y serai dans quatre jours avec nos amis. Nous y ferons
dire des messes pour le repos de Barbara. Les cloches mèneront son âme en
Paradis à grandes volées. Ne crains rien pour elle ; veille à présent sur
toi-même. Sois prudent ; ôte ces ornements dorés qui embellissent les
cornes de ta chèvre merveilleuse, de peur qu’on ne la reconnaisse ; songe
au Borgo, à l’auberge &lt;em&gt;del Falcone&lt;/em&gt;, moi, je m’en vais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Don&lt;/em&gt; Polyphême s’éloigna, laissant le pauvre Cicio étourdi de son
malheur. Des coups de feu lointains annonçaient que la chasse aux brigands
n’était pas achevée. Le petit chevrier suivit machinalement le chemin que lui
avait indiqué le capitaine, et il arriva le soir à Nicosia. Comme il ne savait
à quelle auberge chercher un gîte, il se souvint de la lettre que lui avait
donnée le bénédictin de Catane, et il se rendit au couvent des ***, dont il
demanda le père supérieur. Tandis que le saint homme prenait lecture de la
lettre, Cicio, qui le regardait avec crainte et respect, vit la figure austère
du moine se contracter douloureusement, et ses sourcils gris se rapprocher l’un
de l’autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Mon enfant, dit le vieillard, cette lettre a huit jours de date,
qu’as-tu fait pendant cette semaine ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le petit chevrier raconta naïvement son voyage à Saint-Philippe, son
enrôlement parmi les bandits, et la catastrophe qui venait de lui enlever sa
mère.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Ô Sicile ! murmura le supérieur, est-ce assez de misère !
Est-ce assez de blessures dans ton sein flétri ! Pauvre nourrice, tu n’as
plus de lait, et bientôt tu n’auras plus de sang à donner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le vieillard conduisit Cicio dans une cellule, et lui montrant une robe de
l’ordre des *** :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Mets cet habit, dit-il, et si la police vient jusqu’ici, tu passeras
pour un frère novice de notre couvent. Tu habiteras cette chambre et tu suivras
nos offices. Tu seras libre de nous quitter quand les troupes royales auront
abandonné nos montagnes. Ne fais point de confidences aux autres frères ;
moi seul j’aurai ton secret.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Et ma chèvre, demanda Cicio, que deviendra-t-elle ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Nous la mettrons dans l’étable, où elle sera en pays de connaissance.
Dans une heure, la cloche t’appellera au réfectoire. Donne-moi cette
carabine : c’est un meuble inutile dans la maison de Dieu. Je te la
rendrai à ta sortie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le père supérieur prit la carabine, emmena la chèvre, et laissa Cicio dans
la cellule. Lorsqu’il fut seul, le petit chevrier jeta autour de lui des
regards d’étonnement. Tous les objets qui meublaient sa modeste chambre de
moine respiraient la piété, le recueillement et la solitude. Un jardin, à peine
large de dix pas et de plain-pied avec la cellule, envoyait un parfum délicieux
de roses et de fleurs d’oranger. Chaque cénobite du couvent avait ainsi son
parterre clos de murs, dont il finissait par connaître et aimer jusqu’au plus
simple brin d’herbe. Une bêche et un râteau posés dans un coin engageaient le
novice à jouir de la récréation du jardinage. Le lit un peu étroit promettait à
une conscience agitée de rappeler bientôt le sommeil avec les secours de la
méditation, de la patience et du temps. Cicio leva les yeux sur le crucifix
attaché à la muraille, et le sentiment de la dévotion s’élevant dans son âme à
la hauteur de son amour, de ses regrets et de son désespoir, de grosses larmes
coulèrent sur ses joues rondes, et il murmura une prière où le nom de sa
maîtresse, celui de sa mère, les mots de vengeance, de fortune et de
Carthaginois se heurtaient ensemble. Lorsqu’il se fut habillé du vêtement
claustral, un saisissement profond s’empara de lui. L’étrangeté du costume, les
longs plis de la robe donnaient à ses attitudes une solennité qu’il ne
connaissait pas et dont la surprise n’était pas sans charme. Une organisation
italienne eût peut-être cédé à l’envie de se fixer dans ce couvent ; mais
Cicio était Sicilien, et à l’idée de reculer devant l’avenir effrayant que lui
avaient fait ses passions, ses fautes et les injustices de ses ennemis, les
larmes s’arrêtèrent au bord de ses paupières. Il étendit la main vers le
crucifix en s’écriant :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Ma mère dort sous les feuilles, et son meurtrier est vivant. Ma
maîtresse compte sur mon amour et ma constance. Pas encore, seigneur ; je
ne puis pas être à vous aujourd’hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/post/2010/07/09/La-Ch%C3%A8vre-jaune-X-la-sorci%C3%A8re-continuait-%C3%A0-danser&quot;&gt;
précédent&lt;/a&gt; - &lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/post/2010/07/11/La-Ch%C3%A8vre-jaune-XI-le-sage-Nestor-ou-le-divin-Minos&quot;&gt;suivant&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;in &lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/pages/La-Ch%C3%A8vre-jaune&quot;&gt;La Chèvre Jaune&lt;/a&gt;, 2010.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
          <comments>http://billets.domec.net/post/2010/07/10/La-Ch%C3%A8vre-jaune-X-ma-m%C3%A8re-dort-sous-les-feuilles#comment-form</comments>
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  <item>
    <title>La Chèvre jaune - X - la sorcière continuait à danser</title>
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    <pubDate>Fri, 09 Jul 2010 22:38:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Christian</dc:creator>
        <category>La Chèvre jaune</category>
        <category>Carthaginois</category><category>Cynégire</category><category>felicissima notte</category><category>Léonforte</category><category>schako</category>    
    <description>    &lt;p&gt;Cependant &lt;em&gt;sir&lt;/em&gt; George et &lt;em&gt;sir&lt;/em&gt; William, en arrivant à
Saint-Philippe-d’Argyre, ne manquèrent pas de faire grand bruit de leur
mésaventure. Ils commencèrent par s’installer dans une &lt;em&gt;osteria&lt;/em&gt; et par
y arborer à leur fenêtre le pavillon d’Angleterre, comme si leur bagage enlevé
eût été le cas d’une guerre européenne. Cette énergique démonstration amusa les
habitants du bourg, qui vinrent considérer le drapeau déployé ; mais il
n’en résulta pas d’autre effet. La maréchaussée de l’endroit refusa de courir
après les voleurs, de peur de mauvaise rencontre ; elle conseilla sagement
aux deux voyageurs de prendre patience et d’aller en pèlerinage remercier
Sainte Rosalie de Palerme de leur avoir sauvé la vie par grâce particulière.
Les autorités avaient fermé leurs bureaux à l’heure de l’Angelus, et remirent
au lendemain le procès-verbal, en souhaitant aux seigneurs anglais le
&lt;em&gt;felicissima notte&lt;/em&gt;. &lt;em&gt;Sir&lt;/em&gt; George et &lt;em&gt;sir&lt;/em&gt; William eurent
beau crier, on ne les écouta point ; c’est pourquoi ils changèrent leurs
batteries. Il y a de Catane à Messine une grande route en bon état, avec
service de poste ; un exprès largement payé partit avec une lettre pour le
consul d’Angleterre, et se rendit à Jaci-Reale, où il attendit le courrier de
nuit, qui le conduisit à Messine en neuf heures. Le consul anglais renvoya
l’exprès avec du linge, des habits et quelque argent, puis il courut à
l’intendance demander justice. Le gouverneur militaire fut appelé : il
promit de faire poursuivre à outrance les malfaiteurs. Le courrier de jour
rapporta l’ordre de détacher des garnisons de Catane et d’Augusta deux pelotons
d’infanterie légère, et de les expédier sur Saint-Philippe et Léonforte pour y
cerner &lt;em&gt;don&lt;/em&gt; Polyphême et sa bande. Le recéleur de Stilla, en se rendant
à Taormine, dans le dessein de passer en Calabre, afin de dépayser un peu les
objets volés, rencontra l’un des détachements militaires à l’entrée des
montagnes, et rebroussa chemin aussitôt pour avertir ses bons amis du danger
qui les menaçait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cicio et Cangia vivaient depuis deux jours chez un bûcheron des environs de
Léonforte, parmi des voleurs bienveillants, et dans les sites les plus
pittoresques du monde. La puissance du moment présent est grande sur les
organisations méridionales, et nos amants avaient oublié qu’il existait des
notaires, des juges et une Syracuse, tant le plaisir d’être ensemble absorbait
leurs pensées. &lt;em&gt;Don&lt;/em&gt; Polyphême et Barbara souriaient de leurs amours
naïves, et comme le seigneur capitaine ne parlait plus de renvoyer la jeune
fille à son père, les deux amants se croyaient réunis pour toujours. La troupe
entière des brigands s’endormait dans les délices de Léonforte, lorsque le
receleur de Stilla vint annoncer que l’infanterie légère n’était qu’à six
lieues de marche. À cette nouvelle, aucun signe d’altération ne parut sur le
visage de &lt;em&gt;don&lt;/em&gt; Polyphême. Le capitaine se promena de long en large. Il
vida une fiasque de vin noir, caressa le manche de sa carabine, et se donna un
coup de poing sur le front. Ce fut assez pour faire sortir de sa cervelle un
projet hardi, comme Minerve tout armée sortit du crâne de Jupiter. Le brigand
fit retentir son sifflet pour assembler ses amis :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Seigneurs cavaliers, leur dit-il, notre crédit et notre fortune
dépendent de la conduite que vous allez tenir. Il serait insensé de livrer un
combat à un ennemi nombreux et mieux armé que nous ; mais avant de fuir et
de nous disperser comme des poltrons, il faut nous montrer aux soldats royaux,
les braver en face, leur laisser la persuasion que l’enfer nous protège, et que
nous échappons par des moyens surnaturels. Si nous réussissons, un jour viendra
où ma seule présence à votre tête et la seule vue de la chèvre jaune, dont la
réputation est déjà grande, suffiront pour mettre en déroute les détachements
d’infanterie, et pour les dégoûter de venir dans ces montagnes. Je vais
m’entretenir à ce sujet avec le vaillant Cicio ; mais d’abord, il faut
nous défaire des femmes en les envoyant loin du danger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Un moment ! s’écria la vieille Barbara ; je ne crains pas
les fusils des Carthaginois, et vous pouvez vous servir de moi, pour vos
projets, aussi bien que de la chèvre jaune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Vous avez raison, dame Barbara, reprit le bandit ; on vous
prendra volontiers pour une sorcière ; quant à la divine fille de
Mast’André, elle va partir immédiatement pour Syracuse, où son papa l’attend
avec impatience. Elle servira nos intérêts et les siens en répandant quelques
petites histoires merveilleuses sur sa fuite, son séjour parmi nous et son
retour à la maison paternelle. La chèvre infernale lui sera un sujet
inépuisable de récits ; ce sera sur le dos de cette bête prodigieuse
qu’elle aura voyagé ; en sorte que Mast’André n’osera point lui faire de
reproches.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cangia voulait rester près de son ami et courir les mêmes hasards que
lui ; Cicio pleura de douleur en suppliant &lt;em&gt;don&lt;/em&gt; Polyphême de lui
laisser sa maîtresse ; mais le chef imposa silence aux amoureux et leur
promit que bientôt il s’occuperait de faire leur bonheur en les mariant. Cette
assurance, de la part d’un homme si ferme et si puissant, apaisa les cris et
les sanglots. Cangia embrassa son amant, monta sur un âne et partit pour
Syracuse, accompagnée d’un paysan qui lui servit de guide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Après le départ de la jeune fille, le capitaine tint conseil avec Cicio et
Barbara. Il daigna leur confier son projet, et pour animer leur courage, d’où
dépendait le succès de l’entreprise, il leur cita quantité d’exemples héroïques
tirés de l’histoire ancienne, dont il était fort pénétré, comme le lecteur l’a
pu voir. Il estropia les noms d’Horatius Coelès, de Scévola et de Cynégire, il
confondit ensemble les siècles, les nations et les pays ; mais, comme il
n’y avait pas là de savant capable de relever ses fautes, il atteignit son but
en inspirant à ses auditeurs l’envie de se signaler par l’intrépidité. Quelques
rasades de Calabrese et de Moscatelle achevèrent d’exalter Cicio et Barbara, et
les brigands se mirent en marche avec confiance pour exécuter le plan conçu par
Polyphême.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur la route qui descend de Léonforte à Saint-Philippe-d’Argyre, était alors
un vieux reste de château fort qui ressemblait de loin aux débris d’un pâté. On
l’a fait sauter depuis par une mine. Le sommet en était masqué par des arbres
en certains endroits, et découvert en d’autres parties. Dix hommes y pouvaient
tenir aisément et s’y cacher ou se montrer à volonté, de façon à défendre le
passage avec avantage contre des troupes nombreuses. C’était ce lieu escarpé
que &lt;em&gt;don&lt;/em&gt; Polyphême avait choisi pour théâtre de ses exploits. En
abattant avec la hache des ronces, des cactus et des aloès, en attachant des
cordes à certains troncs d’arbres on parvint à escalader cette citadelle, et on
se ménagea en même temps un moyen de retraite précipitée que le feuillage et
les broussailles dissimulaient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le sergent d’infanterie légère, qui conduisait un peloton de seize hommes,
montait avec précaution dans le lit d’un torrent desséché, en se faisant
précéder par un guide et des éclaireurs. Tout à coup une balle perça son
schako, et trois de ses voltigeurs tombèrent blessés à la tête. Un nuage de
fumée qui couronnait la redoute des brigands indiqua d’où partait le feu, et le
sergent vit, au sommet du bloc de pierre, la chèvre jaune et son maître dansant
une saltarelle infernale, tandis que Barbara jouait du tambour de basque en
faisant des gestes d’énergumène. Le sergent riposta par un feu de
peloton ; mais on sait que les soldats napolitains, gênés par l’émotion du
combat, ne tirent juste qu’à la cible. La plupart des voltigeurs, persuadés
qu’ils avaient affaire à des diables, détournèrent la tête en pressant la
détente du fusil ; de sorte que Cicio et Gheta poursuivirent leur danse et
la vieille Barbara sa musique, comme s’ils eussent donné une représentation sur
la grande place de Catane, ce qui prouvait clairement qu’ils étaient tous trois
invulnérables. Une seconde décharge partie du sommet de la redoute abattit
encore deux fantassins. Le désordre se mit dans les troupes royales, et les
soldats se débandèrent pour chercher un abri derrière les arbres qui bordaient
le lit du torrent. Cependant le sergent, en homme de cœur, resta sur le
terrain ; il ajusta la vieille Barbara, et après avoir tiré, il mit une
main sur ses yeux en guise de visière, certain que le coup avait porté. Le
sergent devint pâle : la sorcière continuait à danser avec son fils et la
chèvre jaune, en poussant des rires forcenés. Les troupes allaient battre en
retraite, lorsqu’on entendit un feu vif de mousqueterie. C’était le détachement
d’Augusta qui attaquait les brigands par un autre côté. Une voix de Stentor
cria : « Sauve qui peut ! » Les bandits se laissèrent
glisser le long des cordes et disparurent sous les broussailles. En un moment,
la bande entière s’évanouit, et Cicio, sa mère, et la chèvre jaune se
trouvèrent seuls au sommet de la redoute.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/post/2010/07/08/La-Ch%C3%A8vre-jaune-IX-regard-d%E2%80%99admiration-et-de-crainte-sur-l%E2%80%99habit-noir&quot;&gt;
précédent&lt;/a&gt; - &lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/post/2010/07/10/La-Ch%C3%A8vre-jaune-X-ma-m%C3%A8re-dort-sous-les-feuilles&quot;&gt;suivant&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;in &lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/pages/La-Ch%C3%A8vre-jaune&quot;&gt;La Chèvre Jaune&lt;/a&gt;, 2010.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
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    <title>La Chèvre jaune - IX - regard d’admiration et de crainte sur l’habit noir</title>
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    <pubDate>Thu, 08 Jul 2010 21:05:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Christian</dc:creator>
        <category>La Chèvre jaune</category>
        <category>Bérénice</category><category>hélas !</category><category>Pyrame</category><category>salua</category><category>Sigisbé</category>    
    <description>    &lt;p&gt;Toute autre fille de notaire que la belle Cangia eût éprouvé quelque frayeur
dans la compagnie des brigands ; mais l’amour ne laissait pas de place à
la peur dans l’âme de notre héroïne. En arrivant derrière le quartier de roche
où l’on avait transporté le butin, Cangia trouva Cicio et sa mère avec la
réserve de la troupe. Le petit chevrier saisit son amie entre ses bras ;
la jeune fille prit dans ses deux mains la tête de son amant, et tous deux se
mirent à pleurer et à parler à la fois, sans prendre garde aux témoins qui les
regardaient :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Ingrat, disait Cangia, injuste cœur, tu as douté de ma
tendresse ; tu m’as crue infidèle. Tu t’es laissé tromper par les
mensonges des méchants. Vois à quelles extrémités tu m’as poussée. Je devrais
te gronder ; mais je n’en ai pas le courage, parce que je t’aime trop, et
je t’aime parce que tu es beau. C’est ce qui fait mon malheur et ma folie. Dieu
sait ce qu’on va penser de la pauvre Cangia qui a quitté son père ! Je
viens partager ta misère, et te défendre contre tes juges ; il faudra bien
que l’on m’écoute quand j’attesterai que c’est moi qui t’ai donné l’épingle
d’argent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Chère Cangia, disait en même temps Cicio avec non moins de
volubilité, vous voilà donc auprès de moi ! En voulant me perdre, mes
ennemis ont fait de moi le plus heureux des hommes. Vous ne me quitterez plus.
Nous vivrons dans les montagnes avec ces honnêtes brigands, et nous chercherons
un curé pour bénir notre union...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Don&lt;/em&gt; Polyphême interrompit Cicio en lui frappant sur l’épaule.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Mes enfants, dit le capitaine en souriant, vos amours m’intéressent
et je regrette de vous ôter vos illusions ; mais nous ne sommes pas au
temps de Pyrame et Sigisbé, ces amants fidèles qu’un lion a dévorés. La fille
de Mast’André, le notaire, ne peut pas rester parmi nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Et pourquoi ? demanda Cangia.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Parce que les fatigues et les dangers de notre profession ne
conviennent pas à une &lt;em&gt;signorina&lt;/em&gt; élevée dans du coton ; parce que
d’ailleurs, elle serait pour nous un sujet d’inquiétudes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Vous ne connaissez point les femmes, s’écria la vieille
Barbara ; quand l’amour est au fond de leur cœur, il n’y a pas de héros
qui puisse les égaler en courage et en patience. La belle, la divine Angélica,
cette créature si tendre et si délicate, sera brigande comme moi, brigande
acharnée, implacable aux Carthaginois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Tâchez donc de me comprendre, reprit &lt;em&gt;don&lt;/em&gt; Polyphême : on
se console d’avoir été volé ; on achète d’autres habits et des bagages
neufs ; on écrit à sa famille pour avoir de l’argent ; mais un père
n’oublie pas la perte de sa fille ; il s’adresse aux autorités ; il
crie et tempête jusqu’à ce qu’on lui rende son enfant, et les fantassins
viendraient nous redemander ce gibier trop mignon pour des coquins comme nous.
La divine Cangia mangera du pain des brigands pendant deux ou trois
jours ; je ne lui refuse pas le plaisir de voir son amant ; mais il
faudra être raisonnable et retourner ensuite chez le papa. Quant au vaillant
Cicio, il raffermira son cœur contre les faiblesses de l’amour et triomphera de
lui-même, comme Titus, cet empereur d’Orient qui aimait la belle Bérénice, et
qui eut le courage de s’en séparer. Voilà qui est dit, et silence
là-dessus ! À présent, mes amis, partageons le butin en tout bien et toute
justice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ouvrit les malles, et les bandits se partagèrent les dépouilles des deux
Anglais avec plus de bonne foi que des héritiers accompagnés du juge de paix.
On trouva une somme considérable en pièces d’or de Naples, et Cicio reçut pour
sa part douze ducats. On procéda ensuite à la distribution du linge et des
habits. Le petit chevrier eut encore des chemises, des mouchoirs, et un habit
noir qui avait figuré, le mois précédent, à Chiala, dans le &lt;em&gt;salua&lt;/em&gt; de
l’ambassade d’Angleterre à Naples. L’un des brigands prit les objets de
toilette et autres articles inutiles pour les aller vendre pendant la nuit à un
receleur domicilié à Stilla. Le partage achevé, &lt;em&gt;don&lt;/em&gt; Polyphême prit la
parole :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Seigneurs cavaliers, dit-il, quoique les autorités de Saint-Philippe
ne soient pas à craindre, il est sage, après une expédition comme celle-ci, de
changer de théâtre. Nous irons coucher ce soir à Léonforte, dans le cœur des
montagnes, et notre premier exploit aura lieu sur la route de Messine à
Palerme. Maintenant, faites avancer les bêtes de somme pour transporter le
butin, et qu’on donne un âne à la divine fille du notaire Mast’André.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La belle Cangia monta sur l’âne si galamment offert par le bandit, et on se
dirigea vers Léonforte. Cette petite ville est située au point de jonction des
deux grandes chaînes qui s’étendent l’une vers Messine et l’autre vers le cap
Passaro, en formant un vaste triangle entre les côtés duquel l’Etna se trouve
embrassé. Une troisième chaîne part du même centre pour descendre vers Palerme
et Trapani. Ces montagnes ont servi de refuge aux Siciliens poursuivis ou
insurgés sous les diverses dominations des Arabes, des Normands ou des
Espagnols ; aussi &lt;em&gt;don&lt;/em&gt; Polyphême et ses amis y dormaient-ils avec
sécurité, loin de la police de Naples. Des paysans que la bande avait affiliés
reçurent en dépôt le butin et donnèrent des lits aux brigands pour la nuit.
Cangia partagea la chambre de la fille d’un bûcheron, et Cicio coucha sur la
paille avec la fidèle Gheta étendue à ses pieds. Avant de s’endormir, le petit
chevrier jeta un regard d’admiration et de crainte sur l’habit noir dérobé aux
Anglais, et sur ses pièces d’or.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– J’ai tout ce que mon cœur a désiré, dit-il en soupirant : je
possède un bel habit et de l’argent dans ma poche ; je repose sous le même
toit que ma maîtresse ; mais, hélas ! tout cela, maîtresse, habit
noir et argent, c’est du bien volé !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/post/2010/07/07/La-Ch%C3%A8vre-jaune-IX-les-brigands-consid%C3%A8rent-les-jolies-filles-comme-du-butin&quot;&gt;
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&lt;p&gt;in &lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/pages/La-Ch%C3%A8vre-jaune&quot;&gt;La Chèvre Jaune&lt;/a&gt;, 2010.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
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  <item>
    <title>La Chèvre jaune - IX - les brigands considèrent les jolies filles comme du butin</title>
    <link>http://billets.domec.net/post/2010/07/07/La-Ch%C3%A8vre-jaune-IX-les-brigands-consid%C3%A8rent-les-jolies-filles-comme-du-butin</link>
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    <pubDate>Wed, 07 Jul 2010 20:49:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Christian</dc:creator>
        <category>La Chèvre jaune</category>
        <category>bandits</category><category>cornes</category><category>Diane au bain</category><category>lettiga</category><category>Saint-Philippe-d’Argyre</category>    
    <description>    &lt;p&gt;La caravane se remit en route le lendemain de grand matin, &lt;em&gt;sir&lt;/em&gt;
George enfoncé dans sa &lt;em&gt;lettiga&lt;/em&gt; et ne disant mot, &lt;em&gt;sir&lt;/em&gt; William
sur son mulet et ne pensant à rien, Cangia rêvant à ses amours, et le muletier
chantant des airs du pays, accompagné par les clochettes de l’équipage. On
s’arrêta pour déjeûner à Paterno, et on laissa Stilla sur la droite pour
arriver plus tôt à Saint-Philippe-d’Argyre. Vers le milieu du jour nos
voyageurs entrèrent dans ce pays sauvage où Cicio et sa mère avaient passé la
veille. À la vue de cette végétation puissante et de ces solitudes, où la
nature mettait à nu ses charmes, comme Diane au bain, les deux Anglais
éprouvèrent peut-être un semblant d’émotion, car &lt;em&gt;sir&lt;/em&gt; William, qui
n’avait encore rien dit, s’écria :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Très joli !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À quoi &lt;em&gt;sir&lt;/em&gt; George répondit avec beaucoup de justesse :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Très joli, en vérité !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un défilé étroit, &lt;em&gt;don&lt;/em&gt; Trajan posa le bout de sa perche devant
le nez de la première mule ; le convoi s’arrêta, et le muletier, après
avoir fait une douzaine de signes de croix, tourna vers &lt;em&gt;sir&lt;/em&gt; William un
visage si bouleversé que l’Anglais en conçut de l’inquiétude et demanda s’il y
avait quelque danger. Sans pouvoir répondre, Trajan montra du doigt une petite
esplanade éclairée par le soleil et sur laquelle on voyait une chèvre jaune
dont les cornes brillaient comme de l’or.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Eh bien ? dit &lt;em&gt;sir&lt;/em&gt; William.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– &lt;em&gt;Signor&lt;/em&gt;, la chèvre... hélas !... c’est un signe
d’accident, dit le muletier en bégayant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Comment l’entendez-vous ? demanda l’Anglais. Est-ce un présage,
une superstition, une chose surnaturelle ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Surnaturelle s’il en fut, reprit Trajan, superstition si vous
voulez ; mais quand on rencontre la chèvre jaune on n’arrive pas à
Saint-Philippe pour une cause ou pour une autre. &lt;em&gt;Signor&lt;/em&gt;, il convient
de retourner en arrière.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Si nous retournons en arrière, dit l’Anglais, il est certain que nous
n’arriverons pas à Saint-Philippe. Nous avons fait avec vous un contrat, et
nous avons payé d’avance la moitié du prix ; vous devez marcher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Jésus ! s’écria le muletier, voilà comme sont tous ces
étrangers : ils ne croient à rien ; ils n’ont point de
religion ; ils ne font leurs prières ni soir ni matin, et quand le ciel
les avertit d’un malheur, ils vous ordonnent de marcher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Don&lt;/em&gt; Trajan tremblait de tous ses membres ; et son masque
surpassait en grimaces ceux du Pancrace et du Pascariello, ces types
napolitains de la poltronnerie. &lt;em&gt;Sir&lt;/em&gt; William en perdit son sérieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– George, cria-t-il, voyez donc la plaisante mine de notre guide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La face de &lt;em&gt;sir&lt;/em&gt; George sortit de la &lt;em&gt;lettiga&lt;/em&gt;, et les deux
Anglais firent un de ces rires homériques dont retentissent les tavernes de
Londres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Vous le voulez, Excellence, dit Trajan, ne vous en prenez qu’à
vous-mêmes de ce qui arrivera. Nous tomberons dans quelque précipice, nous
perdrons nos bagages ; mes mules périront ; je serai ruiné, et si
vous en êtes quittes pour une jambe cassée, vous devrez un cadeau à la madone
des muletiers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Tout cela parce que nous avons vu une chèvre ! dit &lt;em&gt;sir&lt;/em&gt;
William.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– La belle finesse ! répondit Trajan. Je vois aussi bien que vous
que c’est une chèvre ; mais si l’on vous dit que cette chèvre est
ensorcelée, qu’elle a été arrêtée deux fois, et qu’elle a échappé aux soldats,
blessé un gendarme, enlevé son maître dans les airs, dansé sur les places
publiques, ordonné des remèdes aux malades, et prédit l’avenir, vos Excellences
riront sans doute encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les deux Anglais rirent en effet, et de si bon cœur que leurs grosses
poitrines en tremblaient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Allez en avant, muletier, répéta &lt;em&gt;sir&lt;/em&gt; William, et ne craignez
rien. Nous paierons le dégât s’il arrive malheur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Et le dégât de mon âme, et mon salut si je meurs ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Nous paierons tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– À la bonne heure. Je ne résiste plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Don&lt;/em&gt; Trajan releva sa perche, et le convoi se remit en marche. Au
bout de cent pas, la chèvre jaune apparut sur un autre point du paysage ;
on la vit traverser un sentier, descendre le long d’un torrent, et sauter par
dessus des buissons. Trajan récitait ses litanies en poussant de gros
soupirs ; mais comme sir William lui criait de marcher toujours, il
n’osait s’arrêter. On arriva ainsi jusqu’au milieu du défilé. Tout à coup le
muletier se jeta la face contre terre, et cette fois, les deux Anglais firent
des grimaces presque aussi belles que celles de Trajan. De chaque côté du
sentier où grimpait le convoi étaient deux hommes mal vêtus, la carabine sur
l’épaule, le visage couvert d’un crêpe noir, à travers lequel on ne voyait que
le blanc de leurs yeux. À dix pas de la &lt;em&gt;lettiga&lt;/em&gt; sortit des
broussailles une espèce de colosse, accoutré comme ses compagnons, qui s’avança
au devant des voyageurs, en cherchant à se donner des airs de civilité auxquels
sa sauvage personne avait grand’peine à se prêter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Très illustres seigneurs, dit-il en italien presque pur, je vous
supplie de ne pas vous effrayer. Nous n’en voulons, mes amis et moi, qu’à votre
argent et à vos bagages. Si vous êtes complaisants, je jure Dieu qu’il ne vous
sera pas arraché un cheveu de la tête. Ayez seulement la bonté de mettre pied à
terre et de vider vos poches.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Au nom du ciel ! s’écria Trajan, messieurs les Anglais, ne vous
avisez pas de résister, vous nous feriez tous massacrer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais &lt;em&gt;sir&lt;/em&gt; William releva fièrement la tête et apostropha le brigand
du ton le plus énergique :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Si vous touchez à nos bagages, dit-il, je me plaindrai à
l’ambassadeur d’Angleterre, et vous serez poursuivis et punis comme vous le
méritez. Retirez-vous, brigands ; je vous défends d’approcher de moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Puisque vos seigneuries le prennent sur ce ton, répondit Polyphême,
car c’était lui, je suis dispensé des égards et de la politesse, et je vais
exercer mon métier dans toute sa rigueur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En parlant ainsi le chef donna un coup de sifflet. Aussitôt, les quatre
bandits postés aux deux côtés du chemin, s’élancèrent vivement sur le mulet aux
bagages, en détachèrent les malles et cartons, qu’ils emportèrent sur leurs
épaules. Deux des voleurs saisirent ensuite &lt;em&gt;sir&lt;/em&gt; William par le bras,
tandis qu’un troisième lui ôtait son habit et son gilet, s’emparait de sa
montre et vidait les poches du pantalon. En un tour de main, l’Anglais
récalcitrant se trouva en manches de chemise, tant les brigands étaient
d’habiles valets de chambre. La toilette de &lt;em&gt;sir&lt;/em&gt; George fut achevée
avec promptitude, ses poches retournées, sa montre et ses bagues enlevées. La
&lt;em&gt;lettiga&lt;/em&gt; fut fouillée ; mais on y laissa les cannes et parapluies
comme des meubles inutiles, ainsi qu’un étui de cuir, contenant un drapeau
roulé, dont les bandits n’avaient que faire ; c’était le pavillon de sa
majesté Britannique. &lt;em&gt;Sir&lt;/em&gt; William ne voyageait point sans porter avec
lui les couleurs de son gouvernement, en manière de supplément au passeport.
&lt;em&gt;Sir&lt;/em&gt; George, dans un mouvement d’indignation, adressa aux voleurs un
discours plein de violence, où il les traita de bélitres et de canailles, mais
comme il s’exprimait en anglais, ses frais d’éloquence furent perdus. Quant au
vieux Trajan, il poussait des gémissements à émouvoir les pierres, et se
lamentait sur sa réputation compromise de guide heureux et de brave muletier.
&lt;em&gt;Don&lt;/em&gt; Polyphême, ennuyé de ses cris, le frappa d’un coup de crosse de
fusil, en lui ordonnant de se taire, et &lt;em&gt;sir&lt;/em&gt; William, touché de sa
douleur, essaya de le consoler, en lui promettant une gratification et un
certificat de bonne conduite, malgré cette fâcheuse aventure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant tout ce désordre, Cangia, qui avait compris la comédie jouée par le
guide, cherchait des yeux son cher Cicio, annoncé par l’apparition de la chèvre
jaune. Ne le voyant pas parmi les bandits, elle sauta légèrement hors de la
&lt;em&gt;lettiga&lt;/em&gt; et s’approcha de &lt;em&gt;don&lt;/em&gt; Polyphême.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Seigneur capitaine, lui dit-elle, n’avez-vous pas dans votre troupe
un gentil garçon appelé Cicio, nouvellement arrivé dans ces montagnes avec la
vieille Barbara, sa mère ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Oui-dà, ma belle enfant, répondit le brigand ; vous êtes la
fille de Mast’André le notaire, et vous venez tout exprès de Syracuse pour dire
à Cicio que vous l’aimez encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Précisément, seigneur capitaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Eh bien, allez là-bas, derrière ce gros rocher ; vous y
trouverez votre amoureux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cangia revint à la &lt;em&gt;lettiga&lt;/em&gt;, prit son petit paquet de nippes,
rajusta sa mante de l’air d’une personne parvenue au terme de son voyage et
courut en sautillant vers le quartier général des bandits. Les deux Anglais,
complètement dévalisés, étaient remontés, l’un sur son mulet, l’autre dans la
&lt;em&gt;lettiga&lt;/em&gt;, et Trajan allait faire partir le convoi, lorsque sir George
demanda où était sa compagne de voyage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Ne vous en embarrassez pas, répondit le guide ; les brigands
considèrent les jolies filles comme du butin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– Je suis fâché, dit &lt;em&gt;sir&lt;/em&gt; William, très fâché que les voleurs
aient enlevé cette petite ; elle préparait bien le thé, et servait comme
il faut les plats et les assiettes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trajan fit observer que les brigands ayant emporté la provision de thé, la
jeune fille devenait inutile ; cette remarque calma les regrets des deux
Anglais. Un coup de perche dans le flanc des mules mit l’équipage au grand
trot, et bientôt le bruit des clochettes s’éteignit dans la direction de
Saint-Philippe-d’Argyre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/post/2010/07/06/La-Ch%C3%A8vre-jaune-VIII-plusieurs-feux-allum%C3%A9s-sur-les-montagnes&quot;&gt;
précédent&lt;/a&gt; - &lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/post/2010/07/08/La-Ch%C3%A8vre-jaune-IX-regard-d%E2%80%99admiration-et-de-crainte-sur-l%E2%80%99habit-noir&quot;&gt;
suivant&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;in &lt;a href=&quot;http://billets.domec.net/pages/La-Ch%C3%A8vre-jaune&quot;&gt;La Chèvre Jaune&lt;/a&gt;, 2010.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
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    <title>Ouf</title>
    <link>http://billets.domec.net/post/2010/07/07/Ouf</link>
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    <pubDate>Wed, 07 Jul 2010 11:05:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Christian</dc:creator>
        <category>Journal</category>
        <category>coupe</category><category>fontaine</category><category>internet</category><category>lèvres</category><category>pilule</category>    
    <description>    &lt;p&gt;Le déménagement de l'atelier et de ses penchants est plus périlleux qu'il ne
semblait. J'ai eu le plaisir d'être privé de connexion internet ces quinze
derniers jours. &lt;em&gt;Privation&lt;/em&gt; – ce mot – devrait faire éclater de rire mes
contemporains de quinze ans d'âge passés. Et me rappeler que de la coupe aux
lèvres la distance demeure la même pour peu que l'on veuille goûter à petites
gorgées les saveurs du temps. Le rétrécissement apparent de l'espace et de ses
dimensions crée l'illusion de l'immédiateté et de sa permanence : leurre
d'une présence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette connexion rétablie, je vais pouvoir me délecter de vos commentaires –
je vous salue et vous remercie de les avoir déposés ; et reprendre
doucettement les échanges que ce support permet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais me souvenir toujours de cet extrait du &lt;em&gt;Petit Prince&lt;/em&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;– &lt;em&gt;Bonjour, dit le petit prince.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;
– &lt;em&gt;Bonjour, dit le marchand.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;
&lt;em&gt;C'était un marchand de pilules perfectionnées qui apaisent la soif. On en
avale une par semaine et l'on n'éprouve plus le besoin de boire.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;
– &lt;em&gt;Pourquoi vends-tu ça ? dit le petit prince.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;
– &lt;em&gt;C'est une grosse économie de temps, dit le marchand. Les experts ont fait
des calculs. On épargne cinquante-trois minutes par semaine.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;
– &lt;em&gt;Et que fait-on de ces cinquante-trois minutes ?&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;
– &lt;em&gt;On en fait ce que l'on veut...&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;
« &lt;em&gt;Moi, se dit le petit prince, si j'avais cinquante-trois minutes à
dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine...&lt;/em&gt; »&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
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