Journal des penchants du roseau

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jeudi 15 juillet 2010

La Chèvre jaune - XIV - viens avec moi dans le quartier des hommes

À peu de distance de Païenne, sur la route de Monreale, est une belle maison de campagne dont on aperçoit les toits à l’italienne au milieu d’un bouquet d’arbres et dans le site le plus riant du monde. Des rosiers grimpants s’élèvent le long des murs jusqu’à la hauteur du second étage. La façade est ornée de sculptures, et l’entrée, en forme de portique, présente l’aspect riche et séduisant de ces antiques séjours où les Lépide et les Cicéron venaient se reposer du tracas des affaires. Cependant une impression pénible gâte un peu le charme de cette villa. Des grillages sont placés à toutes les fenêtres, et la porte, hermétiquement fermée, oppose de larges plaques de tôle aux regards des curieux, comme si un jaloux gardait avec vigilance, dans cette prison fleurie, quelque Vénus ennuyée. C’est à cette maison que le bon père Christophe et Cicio vinrent sonner vers huit heures du matin. Le concierge leur ouvrit la petite porte et les introduisit sous le portique, en disant au capucin de se promener dans le parterre tandis qu’on irait appeler le docteur.

– Ce palais, demanda Cicio, appartient donc à un médecin ?

– Oui, mon fils, répondit le moine, à un médecin qui, pour habiter un palais, n’en est pas moins un homme simple et modeste.

– Mon père, dit le petit chevrier, que signifient ces chaînes de fer pendues à la muraille ? Voilà un singulier ornement dans une villa de luxe.

– Si tu savais lire, répondit le capucin, tu verrais que l’inscription placée au-dessous de ces chaînes contient ces mots : « La science et l’humanité les ont brisées. »

– Le docteur est donc un bienfaiteur des malheureux, comme le grand Caraccioli ?

– Précisément, mon fils : il a aboli certaines tortures auxquelles on appliquait encore une classe particulière de pauvres gens.

– Et qui sont ces pauvres gens ?

– On te l’apprendra tout à l’heure.

Le père Christophe emmena Cicio dans le jardin. Quelques personnages bizarrement vêtus se promenaient dans les allées, un livre à la main ; d’autres, assis sur des bancs, paraissaient plongés dans la méditation ou la tristesse ; d’autres encore regardaient les deux visiteurs d’un air inquiet ou hébété.

– Ce sont donc des philosophes ? demanda Cicio.

– Ce sont des malades, répondit le moine. Au milieu d’un bosquet de grenadiers était un théâtre en plein air, avec un demi cirque de gradins en marbre blanc, destiné à recevoir les spectateurs.

– On joue donc la comédie pour divertir les malades ? dit Cicio.

– Ils sont eux-mêmes les acteurs, répondit le capucin. C’est un des moyens qu’on emploie pour dissiper leur mélancolie.

Sur ces entrefaites arriva le docteur ; il paraissait âgé de quarante ans. On voyait sur son visage et dans ses yeux animés, l’intelligence, la bonté, l’énergie, et les qualités opposées qui caractérisent le savant profond et l’administrateur habile.

Il avait une de ces constitutions robustes qui se reposent d’une fatigue par une autre. La vie active du praticien, en faisant un contraste avec les travaux du cabinet, le préservait des ravages dont la science accable ses amants trop passionnés ; aussi n’avait-il pas un cheveu blanc sur la tête. Le père Christophe prit à partie le docteur. Cicio les vit causer ensemble et tourner leurs regards de son côté, comme s’il eût été le sujet de leur conversation. Au bout de cinq minutes, le docteur appela le petit chevrier.

– Mon ami, lui dit-il, tu es ici dans une maison d’aliénés. Ceux que tu as pris pour des philosophes ne sont que de pauvres diables dont la raison est égarée. Tu n’as peut-être jamais vu de fous : il faut que tu saches ce que c’est. Viens avec moi dans le quartier des hommes.

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in La Chèvre Jaune, 2010.

mardi 13 juillet 2010

La Chèvre jaune - XIII - donnez-moi un linceul blanc et une fosse pour y dormir du sommeil éternel

En voyant le visage inondé de sang du jeune étranger, Cicio eut d’abord l’idée de prendre le large, comme les autres bandits. L’instinct de la conservation était l’excuse de ce premier mouvement ; mais, au bout de dix pas, il se retourna, et comme il vit le blessé chanceler sur ses jambes, il courut à lui pour l’aider à se soutenir. La blessure paraissait plus grave que don Zefirino ne l’avait annoncé : elle traversait la joue dans toute sa longueur. La lame du fatal temperino avait pénétré jusqu’à l’intérieur de la bouche ; en sorte que le sang coulait, non-seulement de la plaie, mais encore des lèvres du malheureux jeune homme. Cicio se mit à pleurer, et il appela du secours à grands cris. Une femme sortit enfin d’une maison, et apporta du linge et de l’eau. Elle fit asseoir à terre le blessé, lava le sang et posa une compresse sur la plaie. Pendant cette opération, le blessé s’était évanoui.

– Ne voilà-t-il pas un pauvre seigneur bien accommodé ! s’écria la bonne femme. Ô hommes, soyez maudits, avec votre jalousie et vos vengeances !

Défigurer ainsi un étranger ! la belle hospitalité, la belle courtoisie qu’on trouve dans notre pays ! Est-ce savoir vivre que de renvoyer un jeune homme à sa famille avec le visage ainsi meurtri ? Que dira sa mère ? Que pensera-t-elle des Siciliens ? Et toi, petit misérable, avec ta chèvre et tes danses, si tu as trempé dans le complot, regarde ces flots de sang, afin qu’ils retombent sur ta tête ; regarde cette figure pâle, et, si tu n’as pas le cœur d’un tigre, grave bien dans ta mémoire ce spectacle pitoyable. Tes remords te le représenteront encore dans dix ans.

Cicio arma son visage d’un double masque de dissimulation et de fierté :

– Je ne sais, dit-il froidement, pourquoi vous m’accusez.

– Parce que je devine la vérité, reprit la bonne femme. Si tu es innocent, pose ta main sur cette croix d’or que je porte à mon cou, et jure par le divin fils de la madone que tu n’étais pas du complot.

– Je jure que je vois aujourd’hui cet étranger pour la première fois de ma vie, répondit Cicio.

– Ce n’est pas cela qu’on te demande. Il faut jurer que tu n’étais pas du complot. Tu ne l’oses pas, tu es coupable. Holà ! honnêtes passants, arrêtez ce petit scélérat, c’est lui qui vient de blesser ce pauvre seigneur que vous voyez mourant.

Quelques passants se retournèrent aux cris de cette femme ; mais ils s’éloignèrent bien vite en murmurant tout bas les mots d’accidente et de tagliada.

– Puisque le ciel le permet, reprit la femme, va-t’en donc et sois maudit ; que le remords empoisonne ton sommeil, ton pain et l’air que tu respires.

– Il n’est pas en votre pouvoir de répandre tant de poison, répondit Cicio.

Et le petit chevrier partit en courant.

Notre héros avait de grands défauts, comme le lecteur a pu s’en convaincre. C’était un vrai montagnard sans éducation, obtus dans ses préjugés, violent dans ses passions, et facile à égarer au moyen de sophismes. Avec l’idée fixe de venger sa mère, il aurait vu égorger sans s’émouvoir cent mille soldats napolitains, et généralement tous les individus qu’il appelait Athéniens ou Carthaginois, sans savoir au juste ce qu’il entendait par ces deux mots. Mais, au fond, il avait le cœur honnête. La scène de la taillade l’avait remué profondément. Les paroles de la bonne femme achevèrent de porter le trouble dans son esprit ; et comme il passait aisément d’un extrême à l’autre, l’image du blessé inondé de sang le pénétra de terreur et de pitié. Les clameurs de la ville lui semblaient autant de malédictions lointaines, comme si ses crimes eussent ameuté le monde entier contre lui ; et il fuyait au hasard, à perdre haleine, épouvanté par le bruit de ses pas et le galop de l’innocente Gheta. Il courut ainsi jusqu’au cabaret del Falcone ; mais la compagnie de ses amis les brigands, au lieu de lui rendre le calme, ne fit qu’augmenter son dégoût et ses remords.

– Arrive donc, petit paresseux, lui dit le chef aux sous-pieds ; je craignais que la police ne t’eût confisqué, ce qui m’aurait obligé à des démarches fâcheuses.

– Épargnez-vous les démarches en ma faveur, répondit Cicio ; je viens vous déclarer que je me sépare de la bande.

– Un moment ! reprit don Zefirino ; il est écrit dans nos statuts qu’une fois engagé dans notre société, on n’en sort plus sans le consentement du chef, et je n’accorde mon consentement que pour trois motifs, le mariage, la retraite au couvent, ou l’embarquement sur un navire. Marie-toi, fais-toi moine ou matelot, sinon tu resteras parmi nous.

– Je ne connaissais point vos statuts, répondit Cicio ; je n’ai prononcé aucun serment. Je suis libre et je vous quitte.

– Mon mignon, dit l’homme aux sous-pieds, la révolte ici est punie par le stylet.

– Et moi, je me défends avec ma carabine. Cicio saisit en effet sa carabine et se retira dans un angle de la salle, l’arme haute, le pied gauche en avant et le jarret tendu. Don Polyphême éclata de rire :

– Que pensez-vous, dit-il, de nos petits montagnards, seigneur Zefirino ? Regardez cet air sombre et résolu. Ne vous fiez pas à sa jeunesse et à son ingénuité : il vous tuerait comme un lièvre au gîte. Abaisse ton arme, Cicio, et ne l’emporte pas. Je ne souffrirai point qu’on te moleste. Tu veux être libre, tu le seras. Je t’avertis seulement que tu perdras ta part de butin déposée entre les mains des paysans de Léonforte.

– Je vous l’abandonne sans regrets, répondit Cicio.

– Il faut aussi promettre, avant de nous quitter, de ne jamais nous vendre ni déposer en justice contre nous.

– Par l’âme vénérée de saint Caraccioli, je jure de ne pas vous trahir ; et quand même on rétablirait pour moi seul l’ancienne torture, je laisserais mettre mes chairs en lambeaux plutôt que de dire un mot de ce que j’ai vu et entendu dans votre compagnie.

– Cela suffit, reprit Polyphême. Si quelqu’un doute de ta parole, il aura affaire à moi. Tu peux aller où tu voudras.

Cicio fit un salut et sortit. Le danger qu’il venait de courir ayant excité son courage, il ne s’effraya pas à l’idée d’être sans asile et sans amis dans une ville qu’il ne connaissait point. Une nuit en plein air n’était pas une nouveauté pour lui. Après l’heure de la rosée, il n’y a point d’alcôve où l’on soit mieux que sous le ciel de Palerme.

Cicio vit d’ailleurs, dans les rues du Borgo, quantité de gens étendus sur des dalles, et qui dormaient profondément. Il chercha donc un recoin isolé pour s’y établir avec sa chèvre. Un banc de bois s’offrit à lui devant la porte du couvent delle Stimmate. Il s’y étendit sur le côté en faisant un oreiller de son bras droit et une couverture de sa veste, et il ferma les yeux après avoir récité sa prière. Mais les émotions de la journée avaient échauffé ses esprits ; le sommeil s’approchait, amené par la fatigue, et s’enfuyait aussitôt, repoussé bien loin par l’image horrible de l’étranger nageant dans son sang.

– Dieu puissant, s’écria Cicio, c’est dans ma conscience que le temperino a porté le coup funeste. La malédiction de la bonne femme pèse sur ma tête. Je suis empoisonné dans mon sommeil, mon pain et l’air que je respire. Malheur à moi si je ne trouve un moyen d’apaiser le courroux du ciel ! Ma chère Angélica n’épouserait pas un garçon dévoré de remords. Amour, conseille-moi !

– J’entends l’accent de Syracuse, dit une voix nasillarde. Qui donc se lamente ainsi dans l’obscurité ? Cicio vit approcher de lui un vieux père capucin qui sortait du couvent des Stimmate.

– C’est moi, Cicio le chevrier, répondit-il ; ô mon père, ayez pitié d’un compatriote, et dites une prière en faveur d’un pécheur au désespoir.

– Je te reconnais, mon enfant, dit le moine. Tu as fait bien du bruit pour un garçon si jeune encore. Calme-toi. J’ai ouï parler de tes malheurs, et j’y veux porter remède. Au lieu de courir le pays et d’aller parmi des voleurs, il fallait rester dans notre chère Sceragusa et venir demander un asile et des consolations au couvent des capucins. Mais au diable le passé ! songeons au présent. Tu es un pécheur au désespoir, dis-tu ? Eh ! mon garçon, je le crois bien ; il n’y a rien comme la belle étoile et la faim pour rendre lourds les péchés. Que ton estomac s’emplisse d’un bon souper, que tes membres s’étendent dans un bon lit, et tu me donneras ensuite des nouvelles de ta conscience. Viens avec moi hors des murs. Quittons cette grande ville, et tout en cheminant, tu me raconteras tes infortunes.

Cicio se leva de son banc, et partit avec le capucin. Il lui fit en marchant le récit fidèle de ses aventures depuis la rencontre du notaire Mast’André dans les eaux de l’Anapo, jusqu’à la taillade inclusivement.

– Saint Christophe, s’écria le moine, ayez pitié de nous ! Une taillade au visage, deux Anglais dévalisés ! ce ne sont plus de simples péchés, mon fils, ce sont des crimes. Il faut rompre avec cette vie-là, sans quoi tu es perdu dans ce monde et dans l’autre.

– Hélas ! mon père, répondit Cicio, je sens bien que vous avez raison, et je voudrais, en effet, changer de vie ; mais comment reconquérir ma bonne réputation ? Comment faire pour me réconcilier avec la justice ? En m’accusant d’un crime dont j’étais innocent, on m’a forcé à devenir criminel.

– Écoute-moi, mon garçon, reprit le capucin : avec une absolution du confesseur, la paix sera bientôt signée entre le ciel et ta conscience, puisque je te vois touché d’un repentir sincère. La clémence du seigneur va vite en besogne quand on l’implore du fond de son âme, si les hommes étaient aussi généreux que le bon Dieu, on s’en trouverait mieux sur cette terre malheureuse. Cependant, dis un mot, et je tâcherai d’obtenir ta grâce de la justice humaine au moyen de protecteurs puissants. Fais-toi capucin ; entre dans notre excellent couvent, dont le séjour délicieux et les beaux jardins sont l’ornement de notre chère Syracuse, et tu es sauvé.

– Impossible, mon père : je n’ai pas la vocation nécessaire.

– C’est que tu ne sais pas, mon enfant, combien la vie est douce pour un honnête religieux. Notre règle n’est point aussi sévère qu’on l’imagine. Il n’y a pas de portes à notre couvent : ce qui prouve que ce n’est pas une prison. Nous voyageons, à tour de rôle, par toute la Sicile ; nous recevons l’hospitalité la plus cordiale en tous lieux. Nous faisons souvent bonne chère, quelquefois avec trop de gourmandise ; mais le samedi arrive, nous allons à confesse, et, si nous avons le bonheur de mourir un dimanche, le Paradis s’ouvre à deux battants pour nous recevoir. Il n’y a d’effrayant que les mots dans notre ordre. Qu’importe la pauvreté si l’on n’a besoin de rien ? l’obéissance lorsqu’on ne vous commande rien de pénible ? Quant à la chasteté, mon âge ne m’en fait pas une privation. Toi, qui es jeune, réfléchis un moment, et, si tu es homme de bon sens, reconnais que les rapports avec la femme ne sont qu’une source de maux et de regrets amers.

– Mon père, répondit Cicio, je ne suis pas un libertin ; si j’hésite à faire le vœu de chasteté, c’est que j’ai jeté les yeux sur une femme de qui j’attends le bonheur de ma vie. Je porte en moi deux passions qui ne peuvent se cacher sous une robe de moine : la haine et l’amour. Je déteste les meurtriers de ma vieille mère ; je ne puis leur pardonner, et j’aime de toute mon âme la divine fille de Mast’André. Arrachez de mon âme ces deux passions, et je suis à vous.

– Eh bien ! mon enfant, tu es à nous, car ces deux passions sortiront de ton cœur dès demain ; cela est aussi sûr qu’il est vrai que je suis le père Christophe.

– Ô ciel ! s’écria Cicio, vous m’épouvantez ! Que va donc devenir ma tendresse pour Angélica ? qu’est-il donc arrivé de funeste ?

– Nous en reparlerons demain.

– Mon père, mon père, dit le petit chevrier, pour que je sois à vous demain, il faut donc que mes espérances soient ruinées et que mon cœur se brise. Parlez ; achevez-moi tout de suite. Ma maîtresse est-elle morte ou mariée ? ne m’aime-t-elle plus ? Ô Sauveur des hommes, s’il en est ainsi, je ne veux point d’une robe de laine pour y envelopper ma douleur ; je ne veux point d’une cellule et d’un lit. Donnez-moi un linceul blanc et une fosse pour y dormir du sommeil éternel.

– Chut ! dit le père Christophe ; le bon Dieu n’aime pas qu’on lui fasse de ces apostrophes véhémentes. Heureusement il ne t’écoute pas. Regarde ces milliers d’étoiles, cette nuit splendide ; admire le Créateur et respecte en toi-même son sublime ouvrage.

En discourant ainsi, le capucin et son compagnon arrivèrent à Saint-Philippe-de-Neri, petite paroisse située hors des murs de Palerme, à peu de distance de la porte Carini. Le moine tira la sonnette du presbytère. Une vieille servante vint ouvrir et gronda le père Christophe en disant que le souper serait froid. Le curé reçut avec bonté le petit chevrier, fit mettre un couvert de plus pour lui, et demanda le macaroni. Cicio n’eut pas plutôt une large portion de pâte et deux verres de vin dans l’estomac, qu’il se sentit moins exalté. Le jovial père Christophe l’ayant mené dans une petite chambre que la servante venait de préparer, il se coucha docilement sans oser se plaindre, et comme il le trouva endormi :

– Dieu bon ! dit-il avec attendrissement, si jeune encore et déjà si malheureux ! Donnez-lui assez de forces pour supporter ce qui l’attend demain, et inspirez-moi les moyens de consoler cette pauvre âme.

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in La Chèvre Jaune, 2010.

lundi 12 juillet 2010

La Chèvre jaune - XII - seul en face d’un homme couvert de sang

Tandis que Cicio était perdu dans la contemplation des breloques de clinquant et des sous-pieds du voleur de ville, le très-illustre seigneur Zefirino, unissant le pouce et l’index de sa main droite couverte de bagues, adressait à don Polyphême ce raisonnement plein de logique :

– Que votre seigneurie, disait-il, me fasse l’honneur de m’écouter : Dans toute entreprise, une juste balance doit mesurer, parmi les associés, les services que chacun rend à la communauté avec la part qui lui revient dans les bénéfices. Je ne refuse point de vous admettre au partage égal avec les cavaliers que je commande, si vous réussissez à me prouver que vos gains sont aussi considérables que les nôtres. Mais, je vois avec peine que votre société ne tient pas de registres de ses opérations. Vous ne m’offrez, par conséquent, que des suppositions, des probabilités et des évaluations approximatives, au lieu de calculs certains. Vos captures sont importantes, j’en conviens ; mais elles sont rares. Vous n’avez pas tous les jours des Anglais à dévaliser. Le vice de votre industrie est précisément ceci, qu’une opération avantageuse entraîne des suites funestes, et que vous êtes obligés de vous cacher ou de changer de place lorsque vous avez fait une heureuse rencontre. Nous autres, au contraire, nous travaillons toujours dans les mêmes lieux, et nous finissons par en connaître toutes les ressources. La ville nous fournit un revenu constant. Nous ne chômons jamais. Si nous partageons en frères avec vous, ce sera donc une avance de fonds sur des services à venir ; car vous êtes aujourd’hui sans emploi. Il faut que vous consentiez à exercer avec nous à la ville, et, par un juste retour, nous vous donnerons un coup de main sur les grandes routes, lorsqu’il en sera besoin. Plusieurs articles de notre industrie sont praticables pour vos seigneuries. Ceux des vengeances, des jalousies, guet-apens, coups de bâton et effusions de sang, ne vous sont pas étrangers. Je ne vois pas pourquoi vos seigneuries ne se livreraient pas, dans l’intérêt général, à cette branche de notre commerce.

Pendant ce discours, don Polyphême tirait sa barbe et ses moustaches d’un air d’impatience :

– Ce n’est pas, répondit-il, la science ni l’habileté qui nous manquent ; mais bien la volonté de couper des jarrets au coin des rues. Nous avons tous pratiqué la vengeance et le guet-apens pour notre compte et non pour de l’argent. Si les gens de la ville n’ont pas le courage de tuer eux-mêmes les amants de leurs femmes, tant pis pour eux ; je ne veux point me charger de cette besogne-là.

– Vous ne savez pas, reprit Zefirino, l’utilité de cette industrie. Ce n’est pas tant l’argent que la considération et les bons procédés qu’on y gagne. Du temps de nos pères, ces services-là étaient d’un immense profit ; le coup de stylet se payait cinq cents ducats, et la simple taillade au visage vingt-cinq piastres fortes. Aujourd’hui on défigure un homme par une balafre de douze points pour la bagatelle de six ducats ; mais en obligeant les jaloux on se fait des amis. Prête-moi un doigt de ficelle, et je te rendrai un bras de corde, dit notre proverbe. Service pour service, et c’est ainsi que nous trouvons de l’indulgence dans les cas malheureux, des yeux fermés où il serait funeste de les voir s’ouvrir, et la potence vouée au célibat quand nous lui fournissons cent occasions de nous demander en mariage ; tandis que vos seigneuries vivant dans les bois, n’ayant point d’amis, ne rencontreront jamais que des soldats armés, une police intolérante et des juges sévères.

– Je confesse que cela est à considérer, dit Polyphême, en se grattant la tête.

– Notre société, reprit Zefirino, est admirablement constituée. L’ordre le plus parfait y règne. Jetez les yeux sur ma comptabilité. Vous y verrez que la rue de Tolède seule nous fournit, en mouchoirs de poche, bourses, montres et autres objets portatifs la somme de trois cent vingt ducats par semaine. À moins que par mégarde, nous ne volions un abbé, on ne nous inquiète jamais pour ces petites opérations. Les vols dans les maisons de campagne non habitées ne nous attirent pas non plus de désagréments. Ceux à main armée ou par escalade, et à la ville, donnent lieu à des poursuites, aussi ne les exécutons-nous qu’à de longs intervalles et quand nous avons pesé le pour et le contre. Regardez à la page des articles de galanterie, et vous serez flatté du total imposant des produits de la semaine. Quant au chapitre des meurtres, blessures et taillades, ne vous en faites pas un monstre ; ce sont des choses rares, et le plus souvent des actes de bonne justice. Je vais vous en citer un exemple :

« Un seigneur marquis de cette ville a épousé, l’an dernier, une demoiselle de la bourgeoisie, et pour les beaux yeux de cette jeune fille, il lui a donné, avec sa main, soixante mille ducats de rente. Ce ménage, béni par l’amour, jouissait d’un bonheur sans mélange ; mais il n’est pas de félicité durable en ce monde. Depuis trois mois un voyageur étranger a troublé le repos du mari en inspirant à la femme une passion qu’elle n’a pu vaincre. Le seigneur marquis, justement irrité, s’est retiré à Naples, en déclarant qu’il reviendrait auprès de la marquise lorsque son honneur serait vengé d’une manière ou d’une autre. Or, la fortune appartenant au mari, la femme se trouve réduite à une maigre pension alimentaire. Les parents de la marquise ont résolu de satisfaire l’époux offensé, afin de l’obliger à un rapprochement. Ils sont venus me trouver ce matin même, et ils m’ont dit en pleurant : « Seigneur Zefirino, secourez-nous. Voilà des époux brouillés, séparés pour la vie ; voilà un scandale public, une maison entière dans les querelles et dans les larmes : vous seul au monde, vous pouvez rendre au mari le contentement, à la femme sa position et sa fortune, et à nous la paix que nous avons perdue. Nous ne sommes pas riches, mais nous ferons, sans hésiter, le sacrifice de six piastres, car nous savons que c’est le prix du tarif, pour obtenir le retour de notre gendre et beau-frère bien-aimé. Faites administrer à cet étranger, qui cause tous nos malheurs, une simple taillade au visage, et vous aurez droit à nos bénédictions. Un homme n’est pas perdu pour avoir une balafre sur la joue, et puisque le mari borne sa vengeance à si peu de chose, on doit encore se louer de sa modération. » Qu’auriez-vous répondu si vous eussiez été à ma place, je vous le demande ? »

– Par Bacchus ! s’écria don Polyphême, j’aurais répondu : Donnez vous-même un coup de stylet ou une taillade à votre ennemi. Je ne frapperai pas un homme qui ne m’a point offensé ; mais je vois bien que j’aurais fait une faute en répondant ainsi.

– Une faute capitale, seigneur cavalier, reprit don Zefirino ; moi qui sais mon monde, j’ai répondu au contraire qu’on pouvait écrire à l’époux offensé de revenir auprès de sa femme, et qu’avant le soleil de demain son honneur serait vengé. Il le sera dès ce soir, non pas en considération du salaire, mais parce que nous compterons désormais deux familles entières parmi nos amis et protecteurs.

– Vous êtes un habile homme, dit Polyphême en s’inclinant, et je commence à goûter votre système. C’est de la fleur de politique. Je n’ai plus d’objection à faire, et je suis prêt à pratiquer votre industrie dans l’intérêt général.

– Je vais vous en fournir l’occasion. Pour administrer la taillade en question, j’ai besoin d’un compère. Le jeune étranger doit passer ce soir à dix heures par la porte Felice, en revenant du jardin de la Flora, où il est en ce moment. Votre petit Cicio, dont je fais grand cas, se trouvera par hasard devant cette porte et dansera la saltarelle avec sa chèvre prodigieuse. Nous lui composerons un cercle de spectateurs. L’étranger ne manquera pas de s’arrêter, et je me charge du reste. La taillade sera donnée en moins de temps qu’il n’en faut pour prononcer notre mot d’ordre : Ave Maria.

– Tu as entendu, Cicio ? dit Polyphême ; tout à l’heure tu vas entrer en fonction.

L’édifiante conversation que notre héros venait d’écouter était de l’hébreu pour lui. Ces enfantements de la civilisation dépassaient les bornes de ses faibles connaissances. Il comprit vaguement qu’on allait employer ses services et les talents de l’innocente Gheta dans un attentat contre la personne d’un étranger ; mais il ne devina pas toute la gravité de l’expédition. Le mot de vengeance, qu’il avait remarqué dans ce discours, lui avait rappelé sa vieille mère, dont l’âme irritée demandait du sang ; ceux de guet-apens et de taillade sonnaient moins agréablement à ses oreilles novices ; mais lorsqu’il vit don Polyphême revenir de ses scrupules, il jugea qu’apparemment l’homme aux sous-pieds avait puisé dans la raison et la morale une bonne réponse à ce cas de conscience. Cicio suivit donc machinalement l’opinion de son capitaine, et déclara qu’il était prêt à obéir au commandement. Don Zefirino lui caressa le menton d’un air de protection affectueuse, lui fit compliment de sa jolie figure et lui promit l’avenir le plus brillant. Le chef des voleurs citadins regarda ensuite l’heure à sa montre d’argent :

– Il est temps, dit-il, de nous préparer à notre petite opération. Que chacun de vous soit à la porte Felice dans un quart d’heure. Vous vous y rendrez par des chemins divers. Maître Ignace conduira le jeune Cicio et sa chèvre. Le Bicco ira monter la garde à la Flora, pour y épier l’étranger et nous avertir de son approche. Aussitôt après le coup, éparpillez-vous comme des mouches... Où donc est mon temperino ? Sang de la madone ! je n’ai pas mon temperino !

Don Zefirino fouilla dans toutes ses poches, et il en tira enfin une espèce de scalpel à manche de corne, parfaitement aiguisé.

– Le voici, reprit-il, je l’ai trouvé. Vous voyez, seigneur Polyphême, que cet ustensile n’a rien de terrible. C’est une pièce fine à mettre sur la toilette d’une petite maîtresse. Venez avec moi. Je vous donnerai le divertissement d’une taillade lestement servie.

Le seigneur Zefirino prit le bras de Polyphême et l’entraîna hors du cabaret. Maître Ignace emmena Cicio. Les autres voleurs sortirent un à un, et toute la bande peu chrétienne se répandit dans les rues tortueuses du Borgo.

De huit à dix heures du soir, le beau monde de Palerme vient habituellement respirer la brise de mer au joli jardin de la Flora, et sous les tulipiers qui bordent le rivage. Une estrade est élevée au milieu de la promenade publique, pour la musique de la garnison. Les équipages, les toilettes et la beauté remarquable des femmes de Palerme font de cette promenade un lieu de délices, où les œillades et la galanterie vont grand train, car le climat de la Sicile met l’amour en possession de toutes les cervelles.

La soirée était magnifique. Du haut du cap Zaferano, la lune, pleine et brillante, répandait sa lumière argentée sur le feuillage verni des orangers. La musique jouait des morceaux extraits des opéras de Bellini, ce maëstro charmant que la Sicile est fière d’avoir produit.

Il était neuf heures et demie lorsque Cicio vint s’installer avec sa chèvre savante près la porte Felice. Les brigands ne tardèrent pas à paraître. Ils arrivaient l’un après l’autre par des rues différentes, et feignaient de ne point se connaître. Un cercle nombreux se forma autour du petit chevrier, et don Zefirino fit signe à notre héros de commencer la représentation. Le pauvre Cicio prit ses castagnettes et se mit à danser la saltarelle ; mais il n’avait pas sa souplesse accoutumée. Sa respiration était brève et son cœur tout gonflé. Quant à l’innocente Gheta, comme elle ne se doutait point des mauvais desseins des brigands, elle dansait de bonne grâce, et les applaudissements ne lui manquaient pas.

À dix heures, la foule des curieux diminua. Quelques promeneurs nonchalants s’arrêtaient à regarder la chèvre jaune par dessus les épaules des voleurs, et rentraient ensuite dans la ville par la rue de Tolède. Cicio se troublait davantage à mesure que l’instant fatal approchait. Parmi les spectateurs, il aperçut les gros traits de don Polyphême bouleversés par l’inquiétude. Le petit chevrier commençait à comprendre qu’il se perdait à demeurer parmi ces coquins. Cependant il n’y avait plus à reculer. Bientôt arriva le bandit appelé Bieco, précédant de quelques pas un jeune homme qu’on reconnaissait à son air pour un Français. Le signor aux sous-pieds tira doucement de sa poche le temperino. Tout à coup l’un des brigands heurta violemment l’étranger, comme par maladresse. Cicio vit la main ornée de bagues de don Zefirino passer rapidement devant le visage du jeune homme ; il entendit un cri perçant et une imprécation prononcée dans une langue qu’il ne connaissait pas. En un moment, la troupe entière des spectateurs s’évanouit, et Cicio se trouva seul en face d’un homme couvert de sang.

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in La Chèvre Jaune, 2010.

Le crapaud, la queue et le triporteur

triporteur

Une anecdote voudrait que le chanteur Silly, monsieur 100 000 volts, ait décidé de bâtir sa maison autour de la grande queue de son piano de concert. Je ne sais si elle est vraie, mais la mare ne s'adapte-t-elle pas à la feuille du nénuphar où vibre le coassement du crapaud ?

Vous souvenez-vous de notre abeille ? Sa taille fine & légère ne supporterait la comparaison d'un crapaud quart de queue de Gaveau ou d'Erard, pourtant il fallait bien qu'elle accompagne notre transhumance de Conardie intérieure en Gallésie. Se piquant d'être demoiselle d'intérieur, c'est un comble, au faîte d'une maison de bourg – au loup – qui l'a gîte : la jointure du vieux plancher est approximative et le temps lui dessine un air penché.

Pour calmer son émoi, nous avons décidé de lui offrir ce qu'elle rêvait depuis longtemps : un fabuleux caisson où elle pourra faire son miel... ou du moins sa colle. Elle ne supportait plus de voir la couture de ses bas dessinée lentement, laborieusement, à chaque sortie ; le tremblement de la main de l'apprenti accompagnant son geste des mollets à la cuisse l'agaçait lorsque les caresses devenaient chatouilles.

Lui faire plaisir, certes, mais nous gausser un peu. Notre fière et belle guêpe aura, dès que notre commande de Laponie arrivera en Gallésie un petit air de triporteur et notre bourse celui d'une limande ou d'un carrelet. Rire n'empêche pas de rire à nouveau.

Le gîte de notre guêpe triporteur est dorénavant au 9 rue du Bourg au Loup, 35140 Saint-Aubin-du-Cormier, comme indiqué dans notre page contact.

(photo de dzoing, triporteur, 2007, licence creative common)

dimanche 11 juillet 2010

La Chèvre jaune - XI - le sage Nestor ou le divin Minos

Palerme jouit du privilège de ces beautés parfaites qui peuvent se montrer à toute heure du jour et dans toutes les toilettes imaginables. Le voyageur qui l’aperçoit au loin du pont d’un navire ou des collines d’Ogliastro, s’écrie, comme le prince Calaf au moment où Turandot soulève son voile : « Ô Bellezza ! ô splendor ! » On la citerait parmi les merveilles du monde si elle n’était effacée par une rivale plus magnifique et plus illustre, Constantinople.

Notre ami Cicio avait échappé, sous son déguisement de moine, aux perquisitions de la police. Le bon supérieur des ***, qui l’avait pris en amitié, s’était efforcé de le consoler de ses peines. Après la retraite des troupes royales, deux frères servants, guidés par Cicio, vinrent sur le lieu du combat, retirer le corps de Barbara des broussailles où il était caché. On enterra la vieille montagnarde dans le cimetière du couvent, et une messe fut célébrée dans la chapelle pour le repos de son âme. Cependant l’ennui et le besoin d’affronter son destin avaient bientôt rendu la vie monacale insupportable au petit chevrier ; il avait redemandé sa carabine et sa chèvre, et s’était mis en route avec la bénédiction du père supérieur. Après quatre jours de marche, Cicio reconnut, du haut des montagnes de Piana dei greci, la blanche Palerme assise au bord de la mer, comme une odalisque endormie. C’était le soir. Le soleil dorait encore les sommets de Monreale, la grotte de Sainte-Rosalie et les tourelles du fort de la Garita. Les formes bizarres et gothiques de la citadelle de Castellamare se dessinaient en noir sur le couchant embrasé. Les églises de la ville saluaient la fin du jour par des carillons harmonieux, car tout est voluptueux à Palerme, même le son des cloches.

Quand la nuit fut venue, Cicio fit son entrée dans la rue de Tolède par la porte de Charles-Quint. Il ouvrit de grands yeux en voyant ce monument étrange et ces figures colossales qui représentent les chefs barbaresques vaincus par le puissant empereur. L’architecture arabe de la cathédrale inspira au petit chevrier un étonnement profond ; mais lorsqu’il se trouva dans le centre de Tolède, au milieu de la fourmilière des passants, devant ces cafés splendides, ces boutiques illuminées, ces palais ornés de larges auvents dont la brise agitait les festons, notre héros se crut plongé dans un rêve délicieux. La variété des costumes donnait à la ville un air de fête, car Cicio ne connaissait d’autres modes que les haillons syracusains et les dominos noirs de Catane. Il eût pris volontiers toutes les femmes pour des princesses et les hommes pour des grands seigneurs allant au bal. L’éclat des lumières et le roulement des carrosses l’étourdissaient si bien qu’il oublia les sages avis de don Polyphême : il parcourut le beau quartier des quatre Cantoni, en conduisant sa chèvre par la crinière.

Le hasard et la curiosité lui servant de guides, Cicio arriva, sans savoir comment, au bord de la mer. Les pêcheurs et les matelots assemblés sur le môle écoutaient les conteurs d’histoires pour se reposer des travaux de la journée. Le peuple de Palerme, plus romanesque et moins poète que celui de Naples, préfère les contes merveilleux et les récits de voyages au charme des vers. Le Napolitain ne se lasse jamais d’entendre le seizième chant de la Jérusalem du Tasse. Les amours et la délivrance de Renaud ont l’avantage de l’émouvoir depuis trois siècles ; de là vient que ses orateurs de places publiques ont reçu le nom de Rinaldi. Le Palermitain demande plus de variété ; il tient moins à la perfection de la forme qu’à l’intérêt du sujet, et, pour cette raison, les orateurs de Palerme s’appellent contastorie. Cicio s’approcha d’un parleur, dont l’auditoire nombreux attestait le talent et la vogue. Un vaste cercle de pêcheurs assis à terre écoutait la nouveauté du jour. Le conteur, monté sur une pierre, la face tournée du côté de la lune, déclamait à haute voix en faisant une quantité de gestes et force réflexions superflues. « Mes gentilshommes, disait l’orateur, lorsqu’on vous raconte un fait surnaturel où figurent les magiciens et les fées, on ne manque jamais de vous dire que l’aventure remonte aux temps les plus reculés ; celle-ci n’est point une histoire des siècles passés : elle n’a pas plus de huit jours, et les personnages en sont vivants. Un témoin qui arrive du lieu même de la scène vient de m’en fournir les détails, et il se peut que bientôt de nouveaux événements m’obligent à faire une suite à ce récit terrible et véritable. »

« Comme je vous le disais donc, le diable se présenta devant le jeune chevrier de Syracuse sous la forme d’une chèvre jaune, et il lui tint à peu près ce discours : “Si tu veux signer ce papier avec ton sang, considère les grands bénéfices dont tu jouiras jusqu’à ta mort : aucune arme meurtrière, depuis le mousquet jusqu’au couteau, ne pourra entamer tes chairs. En un mot, tu seras invulnérable ; mais comme la vie n’est rien sans la liberté, il n’y aura ni cordes qui puissent lier tes mains, ni murailles de prison qui te puissent enfermer. Je t’accompagnerai partout, et, si tu viens à tomber dans quelque embûche, je t’emporterai sur mon dos et te mènerai où tu voudras, en voyageant dans les airs ; tu ne manqueras jamais d’argent, car tu auras en moi une compagne savante et bien avisée qui prédira l’avenir, guérira les malades et fera pleuvoir plus d’écus dans ton escarcelle que tu n’en pourras porter. Que désires-tu encore ? Je le devine. On ne vit pas heureux sans amour. Je te promets que pas une jolie fille ne te verra d’un air d’indifférence ; tu donneras en tous lieux un démenti formel à notre proverbe sicilien : une belle femme se reconnaît à son orgueil. La plus fière et la plus humble se prendront comme de pauvres poissons dans tes filets.” »

« Si bien donc, poursuivit le contastorie, que le jeune chevrier, ébloui par des offres si séduisantes, se laissa piquer une veine du bras et signa de son sang le traité infernal. Le lendemain, il quitta son village et descendit du mont Rosso dans la plaine. En se promenant au bord de la mer, il passa devant un magnifique palais qui appartenait à un notaire riche comme Crésus. À peine la fille de ce notaire eut-elle aperçu le chevrier par la fenêtre de sa chambre, qu’elle en tomba éperduement amoureuse. La charmante Angélica, c’était son nom, plus belle que Vénus et plus modeste que Vesta, n’hésita point à déclarer sa passion à l’heureux chevrier. Elle introduisit le jeune homme dans le palais de son père, et l’accabla de présents, de caresses et de friandises, préparant de ses mains divines les pâtes au fromage, la ricotta et la citrouille grillée, dont elle régalait son bien-aimé. Il aurait pu vivre ainsi dans la joie et l’abondance, le fortuné chevrier ; mais la chèvre jaune lui souffla tant de mauvais conseils que l’ingrat résolut d’abandonner sa maîtresse, et il la laissa en effet demi folle d’amour et de douleur. Pour comble d’horreur le monstre eut la bassesse de dérober à cette aimable fille l’épingle d’argent qu’elle portait dans ses cheveux, la boucle de sa ceinture, garnie d’émeraudes, ses bagues et ses pendants d’oreilles. »

À ces paroles du cantastorie, un murmure d’indignation s’éleva dans l’auditoire.

« Oui, mes gentilshommes, reprit le narrateur, c’est ainsi que le chevrier, mal conseillé par le diable, répondit aux témoignages de tendresse d’une fille adorable. Cependant, le père de la belle Angélica se plaignit à la justice. Un ordre d’arrêter le voleur fut lancé contre lui ; les gendarmes s’emparèrent de sa personne. On lui lia les mains avec des cordes, et une compagnie de cent hommes armés jusqu’aux dents le conduisit avec sa chèvre maudite à l’intendance de Noto. Le capitaine napolitain, qui sentait l’importance de cette capture, surveillait le prisonnier et le suivait pas à pas, tenant à la main son pistolet, afin de tuer le coupable sur la place s’il tentait de s’enfuir. Mais le diable veillait sur son protégé. Tout-à-coup les cordes se rompent. Le chevrier saute sur le dos de sa chèvre, s’envole avec elle bien au-dessus des nuages, et disparaît comme une ombre. »

« À quelques jours de là, des voyageurs anglais, en passant dans les montagnes de Léonforte, furent attaqués par des brigands, qui s’emparèrent des bagages et laissèrent les pauvres voyageurs tout nus au milieu d’une forêt. Les troupes royales se mirent à la poursuite des voleurs. Une bataille effroyable eut lieu dans les environs de Nicosia ; les soldats de Naples furent mis en déroute ; et, pendant le carnage, on vit la chèvre jaune, coiffée d’un casque d’or, danser sur la pointe d’un rocher en animant les brigands au combat. »

– Par ma foi ! interrompit un pêcheur, c’est une brave chèvre ; et, si elle n’avait pas commis d’autre crime je lui donnerais l’absolution.

« Mais, hélas ! reprit l’orateur, la chèvre jaune et son damné conducteur ont commis des crimes bien plus affreux. La pauvre Angélica, tout-à-fait folle d’amour et de douleur, pleurait comme Ariane abandonnée. De ses beaux yeux coulaient des flots de larmes à faire déborder l’Anapo. N’écoutant plus que son désespoir, elle quitta son père pour courir après son infidèle amant. Ô lamentable histoire ! ô fatal exemple des maléfices du démon ! La fille d’un riche notaire s’enfonça toute seule dans les montagnes, sans connaître son chemin. Les ronces et les épines déchiraient ses pieds délicats. La soif et la fatigue l’accablaient, et sans doute elle allait périr dans le désert, si son bon ange ne l’eût amenée sous un ombrage frais, au bord d’une fontaine. La madone, qui veillait aussi sur elle du haut des cieux, conduisit au même endroit le chevrier avec sa bande féroce. L’infidèle amant, touché de compassion, prend sa maîtresse dans ses bras et lui jette sur le visage quelques gouttes d’eau fraîche. Elle ouvre ses beaux yeux ; et, reconnaissant son ami : – Apprends, lui dit-elle, que tu avais abandonné deux personnes au lieu d’une, homme barbare, je suis mère !... »

– C’est une imposture ! s’écria Cicio en s’élançant dans le cercle des auditeurs. Jamais je n’ai abusé de la tendresse d’Angélica. Son innocence est aussi pure qu’au jour de sa naissance. Quant aux sottises que vous osez débiter publiquement au sujet de ma chèvre savante, je déclare en présence de ces honnêtes pêcheurs que ce sont autant de mensonges et de calomnies dont je vous ferai repentir.

Le contastorie, monté sur sa pierre, demeura stupéfait, le bras étendu, la bouche ouverte et les yeux fixés sur le héros de son histoire. À la vue de la chèvre jaune, l’assemblée se dispersa et Cicio se trouva seul en face du narrateur. Aux cris d’effroi que poussaient les pêcheurs, quelques douaniers s’approchèrent. Un éclaircissement aurait pu mal tourner pour notre héros. Une lourde main posée sur son épaule vint à propos lui rappeler le danger auquel il s’exposait. Cicio reconnut maître Ignace, le lieutenant de la bande de voleurs.

– Jeune homme, lui dit le brigand, tu songeras demain à ta réputation compromise. Suis-moi, si tu ne veux pas coucher en prison.

En parlant ainsi, maître Ignace prit la fuite ; Cicio le suivit en courant et ils s’enfoncèrent dans le faubourg appelé Borgo, où demeurent les bonacchini. La population de ce faubourg n’a pas l’humeur facile des lazzaroni de Naples. Le mélange du sang mauresque lui a inoculé les passions et le caractère espagnols. Le lazzarone est majestueux dans ses poses comme un empereur romain ; mais au dedans la dignité fait défaut ; tandis que la fierté du bonacchino de Palerme existe dans son âme comme dans sa contenance. Il ne menace pas deux fois son ennemi avant de le frapper. La jalousie le mène loin, aussi est-elle considérée souvent par les tribunaux comme une excuse.

Après avoir fait mille évolutions à travers le dédale du Borgo, maître Ignace entra enfin dans le cabaret del Falcone. Don Polyphême s’y trouvait avec ses acolytes. Comme leur toilette de brigands n’eût pas été de mise dans une ville où il existait une police, ils avaient quitté leurs armes et leurs vêtements de fantaisie pour prendre la bonacca, d’où les pêcheurs palermitains ont tiré leur nom. Messieurs les voleurs tenaient conseil dans une salle particulière du cabaret dont la porte s’ouvrit pour Cicio. La réunion était fort nombreuse et le petit chevrier, voyant une quantité de visages inconnus, se tenait modestement à l’écart. Don Polyphême le prit par la main et le présenta aux voleurs de la ville, qui posaient les bases d’une association avec ceux des grands chemins.

– Approche, mon ami, dit Polyphême ; j’ai parlé de toi au seigneur Zefirino et aux seigneurs cavaliers dont il est le chef. Ta chèvre savante est un bijou dont la valeur est appréciée. Tu es mon ami, et si je deviens l’ami du seigneur Zefirino, tu seras du même coup l’ami de tous ces amis réunis.

Don Zefirino souriait de la rudesse du brigand campagnard, en homme pénétré de sa supériorité. Il daigna jeter un regard d’indulgence sur le petit chevrier.

– Mon garçon, dit-il à Cicio, tu as l’air intelligent, et les talents que tu as su donner à ta chèvre jaune seront utiles à notre compagnie si nous nous accordons avec ton capitaine ; mais il convient d’abord de discuter les conditions de cet accord. Écoute bien ce que nous allons dire, et fais-en ton profit. Le chef des voleurs citadins était un beau jeune homme, de manières douces, qui affectait autant d’élégance dans son langage que dans sa mise. On le reconnaissait, à perte de vue, pour une personne du grand monde, car il portait l’habit à longs pans, en velours de coton, le gilet à boutons d’or, et le pantalon en poil de chamois, le tout à la façon de Paris, mais d’une coupe un peu romantique. Les sept couleurs de l’arc-en-ciel brillaient dans sa toilette, et il ressemblait assez à une gravure du journal des modes, enluminée par un enfant. Ce luxe et cette recherche exerçaient un ascendant remarquable sur l’assemblée. Cicio, en examinant cet homme si riche, conçut une haute opinion des voleurs de la ville. Il partageait ses regards d’admiration entre les breloques de similor et les sous-pieds du personnage. Polyphême ne lui paraissait plus qu’un mal appris. Le petit chevrier se retira donc, tout ébloui, dans un coin de la salle, et prêta aux discours de don Zefirino une oreille aussi attentive que si ce filou eût été le sage Nestor ou le divin Minos.

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in La Chèvre Jaune, 2010.

samedi 10 juillet 2010

La Chèvre jaune - X - ma mère dort sous les feuilles

Le coup de feu du sergent avait atteint Barbara au milieu du corps. Dans l’exaltation du combat, la vieille montagnarde n’avait qu’à peine senti la blessure. Après la fuite des brigands, Cicio vit bientôt sa mère chanceler, s’affaisser sur ses genoux et tomber la face dans les bruyères ; il essaya de la soulever entre ses bras sans pouvoir y réussir : les membres avaient déjà cet abandon et cette pesanteur que donne la mort. Barbara ouvrit encore une fois les yeux ; mais son regard pénétrait dans un monde nouveau, et ses lèvres frémissantes laissèrent échapper, avec le dernier soupir, quelques mots incohérents de la chanson de Syracuse ravagée.

Le petit chevrier, assis à côté de sa mère, demeurait immobile, refusant de croire à l’horreur de sa situation, lorsque don Polyphême accourut tout hors d’haleine :

– N’en doute pas, dit le brigand, Barbara est au ciel, puisqu’une balle étrangère l’a frappée. Il ne faut pas qu’elle tombe dans les mains des infidèles. Arme-toi de courage et suis-moi.

Le capitaine enleva le corps de la défunte, le chargea sur ses épaules et descendit à reculons en se tenant à une corde. Un groupe épais de cactus qui se trouvait à mi-côte du rocher, lui fournit une cachette sûre où il déposa le cadavre, en l’introduisant par force au milieu des épines. Quelques feuilles sèches, ramassées à la hâte, complétèrent cette tombe improvisée. Don Polyphême déposa sur la poitrine de la morte deux petits bâtons en forme de croix, et il appela trois fois Barbara ; puis il ajouta à voix basse :

– Elle ne répond point : elle est partie. Seigneur, recevez son âme !

Le bandit saisit Cicio par la main et l’entraîna en courant dans un ravin profond, où ils furent bientôt hors de danger.

– Mon fils, dit alors Polyphême, l’affaire a été grave. Il faut changer nos dispositions. Tandis que je rechercherai les débris de la bande, tu te rendras à Palerme par Nicosia, Gangi et Vicari ; n’oublie pas cet itinéraire, qui est le plus sûr pour nous. En arrivant à Palerme, où tu entreras de nuit, tu ne manqueras pas d’aller au quartier du Borgo, à l’auberge del Falcone. J’y serai dans quatre jours avec nos amis. Nous y ferons dire des messes pour le repos de Barbara. Les cloches mèneront son âme en Paradis à grandes volées. Ne crains rien pour elle ; veille à présent sur toi-même. Sois prudent ; ôte ces ornements dorés qui embellissent les cornes de ta chèvre merveilleuse, de peur qu’on ne la reconnaisse ; songe au Borgo, à l’auberge del Falcone, moi, je m’en vais.

Don Polyphême s’éloigna, laissant le pauvre Cicio étourdi de son malheur. Des coups de feu lointains annonçaient que la chasse aux brigands n’était pas achevée. Le petit chevrier suivit machinalement le chemin que lui avait indiqué le capitaine, et il arriva le soir à Nicosia. Comme il ne savait à quelle auberge chercher un gîte, il se souvint de la lettre que lui avait donnée le bénédictin de Catane, et il se rendit au couvent des ***, dont il demanda le père supérieur. Tandis que le saint homme prenait lecture de la lettre, Cicio, qui le regardait avec crainte et respect, vit la figure austère du moine se contracter douloureusement, et ses sourcils gris se rapprocher l’un de l’autre.

– Mon enfant, dit le vieillard, cette lettre a huit jours de date, qu’as-tu fait pendant cette semaine ?

Le petit chevrier raconta naïvement son voyage à Saint-Philippe, son enrôlement parmi les bandits, et la catastrophe qui venait de lui enlever sa mère.

– Ô Sicile ! murmura le supérieur, est-ce assez de misère ! Est-ce assez de blessures dans ton sein flétri ! Pauvre nourrice, tu n’as plus de lait, et bientôt tu n’auras plus de sang à donner.

Le vieillard conduisit Cicio dans une cellule, et lui montrant une robe de l’ordre des *** :

– Mets cet habit, dit-il, et si la police vient jusqu’ici, tu passeras pour un frère novice de notre couvent. Tu habiteras cette chambre et tu suivras nos offices. Tu seras libre de nous quitter quand les troupes royales auront abandonné nos montagnes. Ne fais point de confidences aux autres frères ; moi seul j’aurai ton secret.

– Et ma chèvre, demanda Cicio, que deviendra-t-elle ?

– Nous la mettrons dans l’étable, où elle sera en pays de connaissance. Dans une heure, la cloche t’appellera au réfectoire. Donne-moi cette carabine : c’est un meuble inutile dans la maison de Dieu. Je te la rendrai à ta sortie.

Le père supérieur prit la carabine, emmena la chèvre, et laissa Cicio dans la cellule. Lorsqu’il fut seul, le petit chevrier jeta autour de lui des regards d’étonnement. Tous les objets qui meublaient sa modeste chambre de moine respiraient la piété, le recueillement et la solitude. Un jardin, à peine large de dix pas et de plain-pied avec la cellule, envoyait un parfum délicieux de roses et de fleurs d’oranger. Chaque cénobite du couvent avait ainsi son parterre clos de murs, dont il finissait par connaître et aimer jusqu’au plus simple brin d’herbe. Une bêche et un râteau posés dans un coin engageaient le novice à jouir de la récréation du jardinage. Le lit un peu étroit promettait à une conscience agitée de rappeler bientôt le sommeil avec les secours de la méditation, de la patience et du temps. Cicio leva les yeux sur le crucifix attaché à la muraille, et le sentiment de la dévotion s’élevant dans son âme à la hauteur de son amour, de ses regrets et de son désespoir, de grosses larmes coulèrent sur ses joues rondes, et il murmura une prière où le nom de sa maîtresse, celui de sa mère, les mots de vengeance, de fortune et de Carthaginois se heurtaient ensemble. Lorsqu’il se fut habillé du vêtement claustral, un saisissement profond s’empara de lui. L’étrangeté du costume, les longs plis de la robe donnaient à ses attitudes une solennité qu’il ne connaissait pas et dont la surprise n’était pas sans charme. Une organisation italienne eût peut-être cédé à l’envie de se fixer dans ce couvent ; mais Cicio était Sicilien, et à l’idée de reculer devant l’avenir effrayant que lui avaient fait ses passions, ses fautes et les injustices de ses ennemis, les larmes s’arrêtèrent au bord de ses paupières. Il étendit la main vers le crucifix en s’écriant :

– Ma mère dort sous les feuilles, et son meurtrier est vivant. Ma maîtresse compte sur mon amour et ma constance. Pas encore, seigneur ; je ne puis pas être à vous aujourd’hui.

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in La Chèvre Jaune, 2010.

vendredi 9 juillet 2010

La Chèvre jaune - X - la sorcière continuait à danser

Cependant sir George et sir William, en arrivant à Saint-Philippe-d’Argyre, ne manquèrent pas de faire grand bruit de leur mésaventure. Ils commencèrent par s’installer dans une osteria et par y arborer à leur fenêtre le pavillon d’Angleterre, comme si leur bagage enlevé eût été le cas d’une guerre européenne. Cette énergique démonstration amusa les habitants du bourg, qui vinrent considérer le drapeau déployé ; mais il n’en résulta pas d’autre effet. La maréchaussée de l’endroit refusa de courir après les voleurs, de peur de mauvaise rencontre ; elle conseilla sagement aux deux voyageurs de prendre patience et d’aller en pèlerinage remercier Sainte Rosalie de Palerme de leur avoir sauvé la vie par grâce particulière. Les autorités avaient fermé leurs bureaux à l’heure de l’Angelus, et remirent au lendemain le procès-verbal, en souhaitant aux seigneurs anglais le felicissima notte. Sir George et sir William eurent beau crier, on ne les écouta point ; c’est pourquoi ils changèrent leurs batteries. Il y a de Catane à Messine une grande route en bon état, avec service de poste ; un exprès largement payé partit avec une lettre pour le consul d’Angleterre, et se rendit à Jaci-Reale, où il attendit le courrier de nuit, qui le conduisit à Messine en neuf heures. Le consul anglais renvoya l’exprès avec du linge, des habits et quelque argent, puis il courut à l’intendance demander justice. Le gouverneur militaire fut appelé : il promit de faire poursuivre à outrance les malfaiteurs. Le courrier de jour rapporta l’ordre de détacher des garnisons de Catane et d’Augusta deux pelotons d’infanterie légère, et de les expédier sur Saint-Philippe et Léonforte pour y cerner don Polyphême et sa bande. Le recéleur de Stilla, en se rendant à Taormine, dans le dessein de passer en Calabre, afin de dépayser un peu les objets volés, rencontra l’un des détachements militaires à l’entrée des montagnes, et rebroussa chemin aussitôt pour avertir ses bons amis du danger qui les menaçait.

Cicio et Cangia vivaient depuis deux jours chez un bûcheron des environs de Léonforte, parmi des voleurs bienveillants, et dans les sites les plus pittoresques du monde. La puissance du moment présent est grande sur les organisations méridionales, et nos amants avaient oublié qu’il existait des notaires, des juges et une Syracuse, tant le plaisir d’être ensemble absorbait leurs pensées. Don Polyphême et Barbara souriaient de leurs amours naïves, et comme le seigneur capitaine ne parlait plus de renvoyer la jeune fille à son père, les deux amants se croyaient réunis pour toujours. La troupe entière des brigands s’endormait dans les délices de Léonforte, lorsque le receleur de Stilla vint annoncer que l’infanterie légère n’était qu’à six lieues de marche. À cette nouvelle, aucun signe d’altération ne parut sur le visage de don Polyphême. Le capitaine se promena de long en large. Il vida une fiasque de vin noir, caressa le manche de sa carabine, et se donna un coup de poing sur le front. Ce fut assez pour faire sortir de sa cervelle un projet hardi, comme Minerve tout armée sortit du crâne de Jupiter. Le brigand fit retentir son sifflet pour assembler ses amis :

– Seigneurs cavaliers, leur dit-il, notre crédit et notre fortune dépendent de la conduite que vous allez tenir. Il serait insensé de livrer un combat à un ennemi nombreux et mieux armé que nous ; mais avant de fuir et de nous disperser comme des poltrons, il faut nous montrer aux soldats royaux, les braver en face, leur laisser la persuasion que l’enfer nous protège, et que nous échappons par des moyens surnaturels. Si nous réussissons, un jour viendra où ma seule présence à votre tête et la seule vue de la chèvre jaune, dont la réputation est déjà grande, suffiront pour mettre en déroute les détachements d’infanterie, et pour les dégoûter de venir dans ces montagnes. Je vais m’entretenir à ce sujet avec le vaillant Cicio ; mais d’abord, il faut nous défaire des femmes en les envoyant loin du danger.

– Un moment ! s’écria la vieille Barbara ; je ne crains pas les fusils des Carthaginois, et vous pouvez vous servir de moi, pour vos projets, aussi bien que de la chèvre jaune.

– Vous avez raison, dame Barbara, reprit le bandit ; on vous prendra volontiers pour une sorcière ; quant à la divine fille de Mast’André, elle va partir immédiatement pour Syracuse, où son papa l’attend avec impatience. Elle servira nos intérêts et les siens en répandant quelques petites histoires merveilleuses sur sa fuite, son séjour parmi nous et son retour à la maison paternelle. La chèvre infernale lui sera un sujet inépuisable de récits ; ce sera sur le dos de cette bête prodigieuse qu’elle aura voyagé ; en sorte que Mast’André n’osera point lui faire de reproches.

Cangia voulait rester près de son ami et courir les mêmes hasards que lui ; Cicio pleura de douleur en suppliant don Polyphême de lui laisser sa maîtresse ; mais le chef imposa silence aux amoureux et leur promit que bientôt il s’occuperait de faire leur bonheur en les mariant. Cette assurance, de la part d’un homme si ferme et si puissant, apaisa les cris et les sanglots. Cangia embrassa son amant, monta sur un âne et partit pour Syracuse, accompagnée d’un paysan qui lui servit de guide.

Après le départ de la jeune fille, le capitaine tint conseil avec Cicio et Barbara. Il daigna leur confier son projet, et pour animer leur courage, d’où dépendait le succès de l’entreprise, il leur cita quantité d’exemples héroïques tirés de l’histoire ancienne, dont il était fort pénétré, comme le lecteur l’a pu voir. Il estropia les noms d’Horatius Coelès, de Scévola et de Cynégire, il confondit ensemble les siècles, les nations et les pays ; mais, comme il n’y avait pas là de savant capable de relever ses fautes, il atteignit son but en inspirant à ses auditeurs l’envie de se signaler par l’intrépidité. Quelques rasades de Calabrese et de Moscatelle achevèrent d’exalter Cicio et Barbara, et les brigands se mirent en marche avec confiance pour exécuter le plan conçu par Polyphême.

Sur la route qui descend de Léonforte à Saint-Philippe-d’Argyre, était alors un vieux reste de château fort qui ressemblait de loin aux débris d’un pâté. On l’a fait sauter depuis par une mine. Le sommet en était masqué par des arbres en certains endroits, et découvert en d’autres parties. Dix hommes y pouvaient tenir aisément et s’y cacher ou se montrer à volonté, de façon à défendre le passage avec avantage contre des troupes nombreuses. C’était ce lieu escarpé que don Polyphême avait choisi pour théâtre de ses exploits. En abattant avec la hache des ronces, des cactus et des aloès, en attachant des cordes à certains troncs d’arbres on parvint à escalader cette citadelle, et on se ménagea en même temps un moyen de retraite précipitée que le feuillage et les broussailles dissimulaient.

Le sergent d’infanterie légère, qui conduisait un peloton de seize hommes, montait avec précaution dans le lit d’un torrent desséché, en se faisant précéder par un guide et des éclaireurs. Tout à coup une balle perça son schako, et trois de ses voltigeurs tombèrent blessés à la tête. Un nuage de fumée qui couronnait la redoute des brigands indiqua d’où partait le feu, et le sergent vit, au sommet du bloc de pierre, la chèvre jaune et son maître dansant une saltarelle infernale, tandis que Barbara jouait du tambour de basque en faisant des gestes d’énergumène. Le sergent riposta par un feu de peloton ; mais on sait que les soldats napolitains, gênés par l’émotion du combat, ne tirent juste qu’à la cible. La plupart des voltigeurs, persuadés qu’ils avaient affaire à des diables, détournèrent la tête en pressant la détente du fusil ; de sorte que Cicio et Gheta poursuivirent leur danse et la vieille Barbara sa musique, comme s’ils eussent donné une représentation sur la grande place de Catane, ce qui prouvait clairement qu’ils étaient tous trois invulnérables. Une seconde décharge partie du sommet de la redoute abattit encore deux fantassins. Le désordre se mit dans les troupes royales, et les soldats se débandèrent pour chercher un abri derrière les arbres qui bordaient le lit du torrent. Cependant le sergent, en homme de cœur, resta sur le terrain ; il ajusta la vieille Barbara, et après avoir tiré, il mit une main sur ses yeux en guise de visière, certain que le coup avait porté. Le sergent devint pâle : la sorcière continuait à danser avec son fils et la chèvre jaune, en poussant des rires forcenés. Les troupes allaient battre en retraite, lorsqu’on entendit un feu vif de mousqueterie. C’était le détachement d’Augusta qui attaquait les brigands par un autre côté. Une voix de Stentor cria : « Sauve qui peut ! » Les bandits se laissèrent glisser le long des cordes et disparurent sous les broussailles. En un moment, la bande entière s’évanouit, et Cicio, sa mère, et la chèvre jaune se trouvèrent seuls au sommet de la redoute.

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jeudi 8 juillet 2010

La Chèvre jaune - IX - regard d’admiration et de crainte sur l’habit noir

Toute autre fille de notaire que la belle Cangia eût éprouvé quelque frayeur dans la compagnie des brigands ; mais l’amour ne laissait pas de place à la peur dans l’âme de notre héroïne. En arrivant derrière le quartier de roche où l’on avait transporté le butin, Cangia trouva Cicio et sa mère avec la réserve de la troupe. Le petit chevrier saisit son amie entre ses bras ; la jeune fille prit dans ses deux mains la tête de son amant, et tous deux se mirent à pleurer et à parler à la fois, sans prendre garde aux témoins qui les regardaient :

– Ingrat, disait Cangia, injuste cœur, tu as douté de ma tendresse ; tu m’as crue infidèle. Tu t’es laissé tromper par les mensonges des méchants. Vois à quelles extrémités tu m’as poussée. Je devrais te gronder ; mais je n’en ai pas le courage, parce que je t’aime trop, et je t’aime parce que tu es beau. C’est ce qui fait mon malheur et ma folie. Dieu sait ce qu’on va penser de la pauvre Cangia qui a quitté son père ! Je viens partager ta misère, et te défendre contre tes juges ; il faudra bien que l’on m’écoute quand j’attesterai que c’est moi qui t’ai donné l’épingle d’argent.

– Chère Cangia, disait en même temps Cicio avec non moins de volubilité, vous voilà donc auprès de moi ! En voulant me perdre, mes ennemis ont fait de moi le plus heureux des hommes. Vous ne me quitterez plus. Nous vivrons dans les montagnes avec ces honnêtes brigands, et nous chercherons un curé pour bénir notre union...

Don Polyphême interrompit Cicio en lui frappant sur l’épaule.

– Mes enfants, dit le capitaine en souriant, vos amours m’intéressent et je regrette de vous ôter vos illusions ; mais nous ne sommes pas au temps de Pyrame et Sigisbé, ces amants fidèles qu’un lion a dévorés. La fille de Mast’André, le notaire, ne peut pas rester parmi nous.

– Et pourquoi ? demanda Cangia.

– Parce que les fatigues et les dangers de notre profession ne conviennent pas à une signorina élevée dans du coton ; parce que d’ailleurs, elle serait pour nous un sujet d’inquiétudes.

– Vous ne connaissez point les femmes, s’écria la vieille Barbara ; quand l’amour est au fond de leur cœur, il n’y a pas de héros qui puisse les égaler en courage et en patience. La belle, la divine Angélica, cette créature si tendre et si délicate, sera brigande comme moi, brigande acharnée, implacable aux Carthaginois.

– Tâchez donc de me comprendre, reprit don Polyphême : on se console d’avoir été volé ; on achète d’autres habits et des bagages neufs ; on écrit à sa famille pour avoir de l’argent ; mais un père n’oublie pas la perte de sa fille ; il s’adresse aux autorités ; il crie et tempête jusqu’à ce qu’on lui rende son enfant, et les fantassins viendraient nous redemander ce gibier trop mignon pour des coquins comme nous. La divine Cangia mangera du pain des brigands pendant deux ou trois jours ; je ne lui refuse pas le plaisir de voir son amant ; mais il faudra être raisonnable et retourner ensuite chez le papa. Quant au vaillant Cicio, il raffermira son cœur contre les faiblesses de l’amour et triomphera de lui-même, comme Titus, cet empereur d’Orient qui aimait la belle Bérénice, et qui eut le courage de s’en séparer. Voilà qui est dit, et silence là-dessus ! À présent, mes amis, partageons le butin en tout bien et toute justice.

On ouvrit les malles, et les bandits se partagèrent les dépouilles des deux Anglais avec plus de bonne foi que des héritiers accompagnés du juge de paix. On trouva une somme considérable en pièces d’or de Naples, et Cicio reçut pour sa part douze ducats. On procéda ensuite à la distribution du linge et des habits. Le petit chevrier eut encore des chemises, des mouchoirs, et un habit noir qui avait figuré, le mois précédent, à Chiala, dans le salua de l’ambassade d’Angleterre à Naples. L’un des brigands prit les objets de toilette et autres articles inutiles pour les aller vendre pendant la nuit à un receleur domicilié à Stilla. Le partage achevé, don Polyphême prit la parole :

– Seigneurs cavaliers, dit-il, quoique les autorités de Saint-Philippe ne soient pas à craindre, il est sage, après une expédition comme celle-ci, de changer de théâtre. Nous irons coucher ce soir à Léonforte, dans le cœur des montagnes, et notre premier exploit aura lieu sur la route de Messine à Palerme. Maintenant, faites avancer les bêtes de somme pour transporter le butin, et qu’on donne un âne à la divine fille du notaire Mast’André.

La belle Cangia monta sur l’âne si galamment offert par le bandit, et on se dirigea vers Léonforte. Cette petite ville est située au point de jonction des deux grandes chaînes qui s’étendent l’une vers Messine et l’autre vers le cap Passaro, en formant un vaste triangle entre les côtés duquel l’Etna se trouve embrassé. Une troisième chaîne part du même centre pour descendre vers Palerme et Trapani. Ces montagnes ont servi de refuge aux Siciliens poursuivis ou insurgés sous les diverses dominations des Arabes, des Normands ou des Espagnols ; aussi don Polyphême et ses amis y dormaient-ils avec sécurité, loin de la police de Naples. Des paysans que la bande avait affiliés reçurent en dépôt le butin et donnèrent des lits aux brigands pour la nuit. Cangia partagea la chambre de la fille d’un bûcheron, et Cicio coucha sur la paille avec la fidèle Gheta étendue à ses pieds. Avant de s’endormir, le petit chevrier jeta un regard d’admiration et de crainte sur l’habit noir dérobé aux Anglais, et sur ses pièces d’or.

– J’ai tout ce que mon cœur a désiré, dit-il en soupirant : je possède un bel habit et de l’argent dans ma poche ; je repose sous le même toit que ma maîtresse ; mais, hélas ! tout cela, maîtresse, habit noir et argent, c’est du bien volé !

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in La Chèvre Jaune, 2010.

mercredi 7 juillet 2010

La Chèvre jaune - IX - les brigands considèrent les jolies filles comme du butin

La caravane se remit en route le lendemain de grand matin, sir George enfoncé dans sa lettiga et ne disant mot, sir William sur son mulet et ne pensant à rien, Cangia rêvant à ses amours, et le muletier chantant des airs du pays, accompagné par les clochettes de l’équipage. On s’arrêta pour déjeûner à Paterno, et on laissa Stilla sur la droite pour arriver plus tôt à Saint-Philippe-d’Argyre. Vers le milieu du jour nos voyageurs entrèrent dans ce pays sauvage où Cicio et sa mère avaient passé la veille. À la vue de cette végétation puissante et de ces solitudes, où la nature mettait à nu ses charmes, comme Diane au bain, les deux Anglais éprouvèrent peut-être un semblant d’émotion, car sir William, qui n’avait encore rien dit, s’écria :

– Très joli !

À quoi sir George répondit avec beaucoup de justesse :

– Très joli, en vérité !

Dans un défilé étroit, don Trajan posa le bout de sa perche devant le nez de la première mule ; le convoi s’arrêta, et le muletier, après avoir fait une douzaine de signes de croix, tourna vers sir William un visage si bouleversé que l’Anglais en conçut de l’inquiétude et demanda s’il y avait quelque danger. Sans pouvoir répondre, Trajan montra du doigt une petite esplanade éclairée par le soleil et sur laquelle on voyait une chèvre jaune dont les cornes brillaient comme de l’or.

– Eh bien ? dit sir William.

– Signor, la chèvre... hélas !... c’est un signe d’accident, dit le muletier en bégayant.

– Comment l’entendez-vous ? demanda l’Anglais. Est-ce un présage, une superstition, une chose surnaturelle ?

– Surnaturelle s’il en fut, reprit Trajan, superstition si vous voulez ; mais quand on rencontre la chèvre jaune on n’arrive pas à Saint-Philippe pour une cause ou pour une autre. Signor, il convient de retourner en arrière.

– Si nous retournons en arrière, dit l’Anglais, il est certain que nous n’arriverons pas à Saint-Philippe. Nous avons fait avec vous un contrat, et nous avons payé d’avance la moitié du prix ; vous devez marcher.

– Jésus ! s’écria le muletier, voilà comme sont tous ces étrangers : ils ne croient à rien ; ils n’ont point de religion ; ils ne font leurs prières ni soir ni matin, et quand le ciel les avertit d’un malheur, ils vous ordonnent de marcher.

Don Trajan tremblait de tous ses membres ; et son masque surpassait en grimaces ceux du Pancrace et du Pascariello, ces types napolitains de la poltronnerie. Sir William en perdit son sérieux.

– George, cria-t-il, voyez donc la plaisante mine de notre guide.

La face de sir George sortit de la lettiga, et les deux Anglais firent un de ces rires homériques dont retentissent les tavernes de Londres.

– Vous le voulez, Excellence, dit Trajan, ne vous en prenez qu’à vous-mêmes de ce qui arrivera. Nous tomberons dans quelque précipice, nous perdrons nos bagages ; mes mules périront ; je serai ruiné, et si vous en êtes quittes pour une jambe cassée, vous devrez un cadeau à la madone des muletiers.

– Tout cela parce que nous avons vu une chèvre ! dit sir William.

– La belle finesse ! répondit Trajan. Je vois aussi bien que vous que c’est une chèvre ; mais si l’on vous dit que cette chèvre est ensorcelée, qu’elle a été arrêtée deux fois, et qu’elle a échappé aux soldats, blessé un gendarme, enlevé son maître dans les airs, dansé sur les places publiques, ordonné des remèdes aux malades, et prédit l’avenir, vos Excellences riront sans doute encore.

Les deux Anglais rirent en effet, et de si bon cœur que leurs grosses poitrines en tremblaient.

– Allez en avant, muletier, répéta sir William, et ne craignez rien. Nous paierons le dégât s’il arrive malheur.

– Et le dégât de mon âme, et mon salut si je meurs ?

– Nous paierons tout.

– À la bonne heure. Je ne résiste plus.

Don Trajan releva sa perche, et le convoi se remit en marche. Au bout de cent pas, la chèvre jaune apparut sur un autre point du paysage ; on la vit traverser un sentier, descendre le long d’un torrent, et sauter par dessus des buissons. Trajan récitait ses litanies en poussant de gros soupirs ; mais comme sir William lui criait de marcher toujours, il n’osait s’arrêter. On arriva ainsi jusqu’au milieu du défilé. Tout à coup le muletier se jeta la face contre terre, et cette fois, les deux Anglais firent des grimaces presque aussi belles que celles de Trajan. De chaque côté du sentier où grimpait le convoi étaient deux hommes mal vêtus, la carabine sur l’épaule, le visage couvert d’un crêpe noir, à travers lequel on ne voyait que le blanc de leurs yeux. À dix pas de la lettiga sortit des broussailles une espèce de colosse, accoutré comme ses compagnons, qui s’avança au devant des voyageurs, en cherchant à se donner des airs de civilité auxquels sa sauvage personne avait grand’peine à se prêter.

– Très illustres seigneurs, dit-il en italien presque pur, je vous supplie de ne pas vous effrayer. Nous n’en voulons, mes amis et moi, qu’à votre argent et à vos bagages. Si vous êtes complaisants, je jure Dieu qu’il ne vous sera pas arraché un cheveu de la tête. Ayez seulement la bonté de mettre pied à terre et de vider vos poches.

– Au nom du ciel ! s’écria Trajan, messieurs les Anglais, ne vous avisez pas de résister, vous nous feriez tous massacrer.

Mais sir William releva fièrement la tête et apostropha le brigand du ton le plus énergique :

– Si vous touchez à nos bagages, dit-il, je me plaindrai à l’ambassadeur d’Angleterre, et vous serez poursuivis et punis comme vous le méritez. Retirez-vous, brigands ; je vous défends d’approcher de moi.

– Puisque vos seigneuries le prennent sur ce ton, répondit Polyphême, car c’était lui, je suis dispensé des égards et de la politesse, et je vais exercer mon métier dans toute sa rigueur.

En parlant ainsi le chef donna un coup de sifflet. Aussitôt, les quatre bandits postés aux deux côtés du chemin, s’élancèrent vivement sur le mulet aux bagages, en détachèrent les malles et cartons, qu’ils emportèrent sur leurs épaules. Deux des voleurs saisirent ensuite sir William par le bras, tandis qu’un troisième lui ôtait son habit et son gilet, s’emparait de sa montre et vidait les poches du pantalon. En un tour de main, l’Anglais récalcitrant se trouva en manches de chemise, tant les brigands étaient d’habiles valets de chambre. La toilette de sir George fut achevée avec promptitude, ses poches retournées, sa montre et ses bagues enlevées. La lettiga fut fouillée ; mais on y laissa les cannes et parapluies comme des meubles inutiles, ainsi qu’un étui de cuir, contenant un drapeau roulé, dont les bandits n’avaient que faire ; c’était le pavillon de sa majesté Britannique. Sir William ne voyageait point sans porter avec lui les couleurs de son gouvernement, en manière de supplément au passeport. Sir George, dans un mouvement d’indignation, adressa aux voleurs un discours plein de violence, où il les traita de bélitres et de canailles, mais comme il s’exprimait en anglais, ses frais d’éloquence furent perdus. Quant au vieux Trajan, il poussait des gémissements à émouvoir les pierres, et se lamentait sur sa réputation compromise de guide heureux et de brave muletier. Don Polyphême, ennuyé de ses cris, le frappa d’un coup de crosse de fusil, en lui ordonnant de se taire, et sir William, touché de sa douleur, essaya de le consoler, en lui promettant une gratification et un certificat de bonne conduite, malgré cette fâcheuse aventure.

Pendant tout ce désordre, Cangia, qui avait compris la comédie jouée par le guide, cherchait des yeux son cher Cicio, annoncé par l’apparition de la chèvre jaune. Ne le voyant pas parmi les bandits, elle sauta légèrement hors de la lettiga et s’approcha de don Polyphême.

– Seigneur capitaine, lui dit-elle, n’avez-vous pas dans votre troupe un gentil garçon appelé Cicio, nouvellement arrivé dans ces montagnes avec la vieille Barbara, sa mère ?

– Oui-dà, ma belle enfant, répondit le brigand ; vous êtes la fille de Mast’André le notaire, et vous venez tout exprès de Syracuse pour dire à Cicio que vous l’aimez encore.

– Précisément, seigneur capitaine.

– Eh bien, allez là-bas, derrière ce gros rocher ; vous y trouverez votre amoureux.

Cangia revint à la lettiga, prit son petit paquet de nippes, rajusta sa mante de l’air d’une personne parvenue au terme de son voyage et courut en sautillant vers le quartier général des bandits. Les deux Anglais, complètement dévalisés, étaient remontés, l’un sur son mulet, l’autre dans la lettiga, et Trajan allait faire partir le convoi, lorsque sir George demanda où était sa compagne de voyage.

– Ne vous en embarrassez pas, répondit le guide ; les brigands considèrent les jolies filles comme du butin.

– Je suis fâché, dit sir William, très fâché que les voleurs aient enlevé cette petite ; elle préparait bien le thé, et servait comme il faut les plats et les assiettes.

Trajan fit observer que les brigands ayant emporté la provision de thé, la jeune fille devenait inutile ; cette remarque calma les regrets des deux Anglais. Un coup de perche dans le flanc des mules mit l’équipage au grand trot, et bientôt le bruit des clochettes s’éteignit dans la direction de Saint-Philippe-d’Argyre.

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in La Chèvre Jaune, 2010.

Ouf

Le déménagement de l'atelier et de ses penchants est plus périlleux qu'il ne semblait. J'ai eu le plaisir d'être privé de connexion internet ces quinze derniers jours. Privation – ce mot – devrait faire éclater de rire mes contemporains de quinze ans d'âge passés. Et me rappeler que de la coupe aux lèvres la distance demeure la même pour peu que l'on veuille goûter à petites gorgées les saveurs du temps. Le rétrécissement apparent de l'espace et de ses dimensions crée l'illusion de l'immédiateté et de sa permanence : leurre d'une présence.

Cette connexion rétablie, je vais pouvoir me délecter de vos commentaires – je vous salue et vous remercie de les avoir déposés ; et reprendre doucettement les échanges que ce support permet.

Mais me souvenir toujours de cet extrait du Petit Prince :

Bonjour, dit le petit prince.
Bonjour, dit le marchand.
C'était un marchand de pilules perfectionnées qui apaisent la soif. On en avale une par semaine et l'on n'éprouve plus le besoin de boire.
Pourquoi vends-tu ça ? dit le petit prince.
C'est une grosse économie de temps, dit le marchand. Les experts ont fait des calculs. On épargne cinquante-trois minutes par semaine.
Et que fait-on de ces cinquante-trois minutes ?
On en fait ce que l'on veut...
« Moi, se dit le petit prince, si j'avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine... »

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