
Christian : Yasmina, si j'avais à caractériser votre
écriture - ce que vous écrivez et publiez dans divers lieux, principalement sur
internet, et dans Peaux de papier -, deux mots me viendraient à
l'esprit : nette et écorchée. Comme si vous utilisiez la précision d'un
scalpel et la sûreté d'une main pour détacher la peau du corps de votre propos.
Et cette présence, celle de la peau - comme dans votre dernier texte,
Chute : « Avide de corps neufs, elle l’avait rongé et dérobé
ses rêves, ne laissant plus qu’une peau usée sur le point de tomber, elle
aussi. », sauriez-vous me dire pourquoi ?
Yasmina : Vers l’âge de 9/10 ans, je me rendais seule
à la bibliothèque municipale et empruntais régulièrement des ouvrages sur
l’histoire de la médecine, surtout un ancien livre – je me souviens très bien –
avec des illustrations sur les amputations et les autopsies. Je ne voulais pas
« être docteur » mais j’étais fascinée par le corps humain et surtout
par ce qui se cachait sous la peau. Je voulais comprendre de quoi nous étions
faits à « l’intérieur ». La peau protège le corps, elle est son enveloppe
mais il arrive qu’à la surface du derme, il y remonte les blessures de l’âme.
Il faut alors les décoller. J’aime les armes blanches pour leur silence et
l’écriture est une parole silencieuse. Quand j’écris, j’autopsie ce qu’il y a à
l’intérieur de moi. Je tranche alors dans le vif pour libérer l’émotion, avant
qu’elle ne souille. Je l’extrais. Oui, on peut dire que la plume se fait
scalpel. Écrire c’est faire peau neuve à chaque fois.
C : Faire peau neuve... Et me reviens en mémoire la
chute de votre Sur mes traces : « Je veux aller là-bas Là où
le futur est passé Là, au centre. Percer l'œuf. Écrire. », cet œuf qui
concentre en son centre ce liant cher aux peintres où le passé est promesse d'à
venir. Ce jaune qui est souvent sombre dans vos écrits est-il l'encre, votre
encre, celle où le passé se délie sur la page blanche ?
Y : Oui tout à fait et le nier serait absurde. Le
passé est mon présent de l’écrit, ma nourriture, celle qui permet de construire
cet à venir. Le temps, dans l’écriture, perd ses repères naturels. Passé,
présent, avenir, rien n’est distinct franchement, tout est lié. Du moins, c’est
ainsi que je le conçois et le ressens. L’intemporalité de l’écrit, de la chose
dite. Aussi, pour reprendre les termes de l’art pictural, cet œuf, outre son
rôle de liant, a un pouvoir fixatif.
Cela dit, il n’y a aucun apitoiement sur ce passé au jaune sombre. Il est,
c’est tout et il a droit à sa place puisque sans lui, il n’y aurait ni présent,
ni d’à venir. Et silencieusement, je l’étale au couteau sur la page blanche
pour en respecter le relief.
C : Cette page blanche - à vous lire depuis quatre ans
maintenant - à peine maculée, et vous la déchirez facilement ; comme si le
temps de sa publication - sur internet - devait être confidentiel et court.
J'ai cru comprendre que vos poèmes, ceux de Peaux de papier, ont été
sauvés d'une disparition imminente. Est-ce vrai ?
Y : S’il n’y avait pas eu un roseau pour s’y pencher,
Peaux de papier n’existerait pas. Aucune trace. D’ailleurs je n’ai
aucun de ces textes sur un carnet ou cahier, ni feuille volante et encore moins
dans la mémoire de mon ordinateur.
J’avais tendance – beaucoup moins à présent – de détruire ce que j’écrivais.
Vous savez, j’ai beaucoup écrit à mon adolescence (inutile de vous préciser
qu’il ne reste rien de ces textes) et je suis restée silencieuse une bonne
partie de ma vie d’adulte. Aussi, ce sursaut ne pouvait que s’accompagner d’un
besoin d’effacer aussitôt.
La publication de Peaux de papier est en quelque sorte le remède à
cette manie (sourire). Les mots sont figés, là une bonne fois pour toutes, et
je ne peux et ne veux plus les ignorer. Ce que j’avais écrit pour moi est
maintenant partagé. À moi de l’assumer. C’est une belle leçon n’est-ce
pas ?
C : Je ne sais pas... Une très longue période sans
écrire, des déchirures depuis ; vous excellez dans des textes très courts
- poétiques souvent - qui se réduisent parfois à une phrase, comme si vous
vouliez concentrer tout ce que vous aviez omis d'exprimer, ce qui fut sevré de
bonne heure. Pensez-vous écrire un jour un texte plus long ? Vous essayer
au roman... Remplir l'espace qu'il offre et ses replis inattendus ?
Y : J'aime le texte court et m'exercer à en écrire
long dans un format réduit. En quelques mots, quelques phrases, il est possible
de frapper très fort et de faire exploser l'émotion. Sur le net, ce genre s'y
prête bien et la poésie est un beau concentré.
Oui, l'écriture d'un roman est envisagée. J'ai quelques idées, une ébauche
sur un cahier, des bouts de textes sur plusieurs carnets mais je prends mon
temps. J'ai l'écriture laborieuse, je peux passer quinze jours et même plus
pour écrire une phrase. Je ne veux pas d'un roman où j'aurais le sentiment de
me répéter sans cesse. Je veux surprendre, dérouter, émouvoir et par
conséquent, chaque mot doit être choisi avec soin.
Pour l'instant, j'ai deux projets en cours, auxquels je tiens.
Attentes, un recueil poétique en réponse aux Mémoires du
cargo de Padrig Moazon et un recueil de portraits : Pourtant, ils
ont demandé à la poussière (des textes plus ou moins courts/longs) dont on
pourra lire des extraits sur le blog du même nom.
C : Pourtant, ils ont demandé à la
poussière : quel titre ! À propos de poussière, j'ai ouï dire
que vous monteriez une petite semaine en terre gallèse ce printemps, je sais
que plusieurs lecteurs (lectrices surtout) vous y attendent et parlent déjà de
comment vous recevoir. Qu'aimeriez-vous leur dire ?
Y : Et bien qu'il ne faut surtout pas s'inquiéter, je
suis simple. Je suis très touchée par cet enthousiasme et me languis de
rencontrer mon lectorat. Je n'ignore pas qu'il est essentiellement féminin.
Peaux de papier est une histoire de femme.
Je ne cache pas que je suis aussi un peu anxieuse car je n'ai jamais vécu ce
genre de situation. Mais je pense que tout viendra naturellement dès que
j'aurai mis le pied en Gallésie.
Ah oui une chose. Il y aura de la tarte aux pommes ?
C : Oui ! avec des biscuits pour tremper
dedans.
°°°
Réf. :