
Ça y est, vous lisez ce titre et tout de suite vous pensez qu'une barre
oblique plisse mon front. Mais non ! Je poursuis tout simplement mon tour
de Scryf en lâchant La Main des
Autres.
Contrariétés est une courte nouvelle présentée par Gabrielle Ostoya
lors du petit concours déjà évoqué, je vous la
présente aujourd'hui, nous pourrons lire quelques retours de lecture dans les
jours qui viennent. Les personnes pressées peuvent se rendre directement sur
Scryf ( - ça c'est d'la pub mon coco. - rhô,
comme s'il y avait des gens pressés de ce côté-ci de la pente...).
°°°
Contrariétés
Ma vie n'a été qu'une succession de contrariétés. Le mot est faible, mais je
suis un homme pudique. A chaque fois que j'ai désiré quelque chose ou quelqu'un
au plus haut point, un obstacle est venu se mettre en travers de mon chemin. Je
vais vous raconter ma chienne de vie mais, s'il vous plaît, croyez tout ce que
je vais vous dire. Certaines choses pourront vous paraître étranges,
excessives, difficiles à admettre, mais je ne peux rien y changer, je les ai
vécues.
Ces contrariétés ont commencé lorsque j'ai eu sept ans. Un soir, mon père
est rentré à la ferme ivre mort. Ça, c'était normal, du moins habituel. Mais ce
jour-là, il n'a pas titubé dans la pièce en répétant vingt fois la même phrase,
et en s'esclaffant à chaque fois. Il n'a pas embrassé ma mère en se collant
contre elle jusqu'à ce qu'elle se fâche. Il n'a pas fait semblant de piocher
dans mon assiette en m'appelant Face de lune. Il est allé directement vers ma
mère et l'a prise par les cheveux, puis l'a jetée par terre. Elle n'a rien dit,
n'a pas crié une seule fois. Elle semblait savoir pourquoi mon père était
furieux. Moi j'ai crié et pleuré quand il a écrasé son poing sur mon visage et
qu'il m'a attaché. Il a dit à ma mère : « Ah tu l'aimes, ton fils,
hein ! Regarde-le toute la nuit, parce qu'à partir de demain tu ne le
verras plus. » Et le lendemain, très tôt, il est revenu avec des briques
et du ciment. Il a commencé à construire un mur au milieu de ma chambre, en
nous plaçant, ma mère et moi, de chaque côté. Et il riait. A chaque brique
ajoutée, il riait davantage. Le mur n'a cessé de monter tout au long de la
journée. Mon père était maçon, c'était facile pour lui. Finalement, il avait
juste rapporté du travail à la maison. Enfin, ça, c'est ce que je dis
aujourd'hui pour rigoler. Ce mur, il ne l'a pas monté tout à fait jusqu'au
plafond, il s'est arrêté juste avant. Et nous sommes restés comme ça pendant
deux ans ! Mon père entrait chaque jour, me jetait à manger avec une
gourde d'eau par dessus le mur. Je l'entendais pousser une assiette vers ma
mère, sans doute du bout du pied, et refermer le verrou de la porte. Pour le
reste, enfin vous comprenez, il avait ménagé une petite ouverture en bas du
mur, qu'il actionnait avec une sorte de clef pour le passage des seaux. C'était
le même traitement pour ma mère, bien qu'elle ne fût pas derrière un mur,
excepté pour moi. Je l'entendais toujours trainer son seau, cherchant sans
doute à s'éloigner de moi dans l'espoir d'être inaudible. Jusqu'au moment où
j'ai osé lui proposer de chanter quand elle me le demanderait. Et j'ai chanté
chaque jour pour elle, à tue-tête, les chansons que je connaissais.
Ma mère, c'était toute ma vie, je l'aimais comme je n'ai plus jamais aimé.
Avant la séparation, j'étais toujours dans ses jambes, sur ses genoux, dans ses
bras, et elle riait sans jamais me repousser. Quoi qu'elle fasse, il y avait
toujours une place pour moi, une main, un genou, un morceau de sa nuque blonde.
Etre privé de son corps et de son sourire m'a fait souffrir plus que vous ne
pouvez l'imaginer. Ce mur entre elle et moi a été une torture de chaque
instant. Malgré les innombrables mots que nous faisions voler par-dessus. Des
tas de petits mots, simples, sans prétention, pour se réconforter, se redonner
du courage. Ma mère me parlait tous les jours des lapins et des poules dont je
m'occupais autrefois. Elle avait dû remarquer le sourire dans ma voix quand
nous discutions du gros Bobby l'obstiné, mon lapin préféré, ou de Mademoiselle
Pickwik, la meneuse du poulailler. C'est une basse-cour qui m'a permis de
résister aux cruautés de mon père. Et dieu sait qu'il en savait long, dans ce
domaine ! Parfois, il s'amusait à poser sur le mur un paquet de bonbons,
du chocolat ou une part de gâteau. Qu'il agitait pour être sûr que je les voie.
Je sautais au pied du mur pour essayer de les attraper, je le suppliais de me
les donner, mais il riait et s'en allait.
C'est certain, quelque chose s'était cassé dans l'esprit de mon père.
Peut-être avait-il appris que je n'étais pas son enfant, que ma mère avait aimé
un autre homme, mais ces hypothèses d'adulte ne suffisent pas. Il était devenu
fou. Je me suis longtemps demandé pourquoi il avait eu besoin de ce mur. Alors
qu'il eût été si simple de nous enfermer chacun dans une pièce ! La ferme
était grande, la grange et le grenier l'augmentaient encore, offrant à mon père
toutes sortes de possibilités. Je n'ai jamais trouvé la réponse ailleurs que
dans ces trois pauvres mots : il était fou. Car c'est le seul fait dont je
ne puisse pas douter. Et mon père a pu exercer sa démence sans qu'aucune
limite, aucune menace ne l'entrave. L'endroit où nous habitions était idéal
pour un délire aussi pervers et persistant. Nous vivions dans un coin perdu du
Texas, « au fin fond » du Texas, comme disent les francophones !
Personne n'est venu à notre secours et mon père a passé deux années dans une
paix absolue. Lorsque ma mère a réussi à s'échapper, il l'a rattrapée en
voiture et l'a abattue. Il s'est envoyé du plomb dans le cœur juste après.
Alors seulement, ne le voyant plus, des gens sont venus trainer près de la
maison et m'ont finalement trouvé.
C'est comme ça que j'ai atterri chez ma tante, quittant le Texas pour
l'Iowa. Cette femme m'a recueilli sans un mot de protestation, sans un mot de
bienvenue, et sa maison est devenue la mienne. Elle était dure mais sans
bassesse, froide mais vigilante. Pas une fois elle n'est venue dans ma chambre
quand mes cauchemars me réveillaient. Mais j'étais certain qu'elle attendait,
pour se rendormir, l'assurance que je m'étais calmé. Elle m'a infligé une seule
souffrance : me refuser l'accès aux affaires de ma mère, à ces cartons qui
contenaient tout ce qui restait d'elle. C'était à chaque demande un refus
catégorique « Moi vivante, personne ne touchera à ses affaires ! ».
Elle ne comprenait pas que sa sœur était aussi ma mère et ça me rongeait
l'âme ! Une bague, un foulard m'aurait suffi, j'aurais pu m'endormir avec
cette illusion délicieuse de tenir un peu d'elle au creux de ma main. J'ai à
peu près tout essayé pour m'approcher de ces cartons enfermés dans le
grenier : tournevis, couteaux, toutes les clefs que j'ai trouvées. Mais
l'épaisse porte en bois est restée close. Et je n'exagère pas quand je vous dis
que ça m'a rendu fou, cette nouvelle cloison entre ma mère et moi.
Mes études n'ont pas été très longues, je supportais mal l'enfermement
quotidien. Pourtant, la découverte des livres avait changé ma vie et m'avait
donné mille envies de destinations. A seize ans, j'ai commencé à travailler
dans les champs de maïs. Je gagnais peu mais j'économisais beaucoup afin de
réaliser mes rêves de voyages. Enfin, à dix-huit ans, j'ai pu partir, direction
l'Amérique du sud ! Tout s'est très bien passé au Brésil, et au Mexique
l'année suivante. C'est ensuite, au Guatemala, que les choses se sont
gâtées : j'en suis sûr, on me suivait ; quand je marchais dans la
rue, il y avait toujours des hommes derrière moi, qui me fixaient
salement ! Mon envie de voyager s'est tarie.
Puis il y a eu Lola, et je suis tombé amoureux. Jamais je n'avais désiré une
fille comme je la désirais ! Cette pâleur qu'elle avait dans le visage,
ces formes qu'elle portait avec innocence, ce rire de femme, soudain, né de sa
gorge, qui déchirait ses mots enfantins ! Je n'étais pas le seul à lui
tourner autour, mais elle nous envoyait tous balader. Pourtant, les petits
bouts de papier que je glissais dans ses poches quand elle croisait mon chemin
ont dû finir par l'amuser. J'y griffonnais ce que j'arrivais à formuler de mes
sentiments : « Tu es belle comme une cerise », « J'aimerais
vivre dans ton œil gauche ». Vous voyez, je m'en souviens encore tellement
j'en bavais pour lui dire mon amour ! Un jour, à la terrasse d'un café, je
l'ai vue se détacher de son groupe d'amies, venir vers moi, me sourire . On a
parlé jusqu'à ce que la nuit tombe. Et puis, après d'innombrables nuits
tombées, j'ai réussi à l'attirer dans une chambre d'hôtel . Cette fois j'y
croyais, Lola allait être à moi.
Elle m'a dit que c'était la première fois, qu'elle ne s'était jamais montrée
nue devant un homme. Malgré mes protestations, elle a décidé de se déshabiller
sous la couverture et s'est entortillée dans le drap. Moi, nu comme un ver, je
me suis jeté sur le lit. Mon cœur battait comme un fou, mon sexe me faisait mal
comme s'il allait exploser. Quand j'ai arraché la couverture, Lola n'a rien
dit, mais quand j'ai voulu enlever le drap, elle m'en a empêché. Elle riait, se
dérobait, roulait sur le matelas dans son fourreau blanc. J'ai ébouriffé ses
cheveux en essayant de plaisanter - Allez, mon papillon, sors de ton cocon
! ».
- Tu n'as qu'à m'en sortir !
Je me suis plaqué contre son corps et j'ai senti sa poitrine qui battait
sous le tissu; ça m'a bouleversé. J'ai tiré sur le drap de toutes mes forces,
je l'ai suppliée : « Lola, s'il te plaît, arrête ça, j'en peux plus
! ». Mais elle a continué à rire et à m'échapper. Si proche et
inaccessible ! Mon cœur serré me faisait mal et elle riait, riait de me
séparer d'elle ! J'ai perdu la tête...J'aimais cette femme, je vous
assure. Je l'aimais trop, je n'ai pas pu supporter. J'ai déchiqueté le drap,
tout déchiqueté.
J'ai quitté la ville le soir-même. Le lendemain, j'ai pris un avion pour la
Côte d'Ivoire. Je savais que ce gouvernement ne me renverrait pas dans mon
pays. Je n'ai gardé de contact qu'avec ma tante, certain qu'elle ne me
dénoncerait jamais. Ce que j'ai fait là-bas n'a pas beaucoup d'importance.
Disons que j'ai survécu. Deux ans plus tard, j'ai reçu une lettre qui a changé
ma vie. Elle venait de l'Alabama. Entre ses deux feuilles, il y avait une
photo, avec un petit môme qui me souriait. J'ai compris tout de suite que
c'était le mien. Si vous saviez comme mes mains tremblaient pendant que je
lisais ! C'était Marina, cette jolie brune que j'avais rencontrée pendant
ma virée au Mexique, avec qui j'avais passé des nuits délicieuses, dans une
gaieté presque enfantine. Et c'est vrai qu'on n'avait pas toujours fait
attention; comme si notre gaieté nous protégeait. On avait roulé ensemble à
travers le pays, et je lui avais laissé mon adresse en partant. Elle avait dû
expliquer la situation à ma tante, puisque j'avais cette lettre dans les
mains.
Faustino avait quatre ans et Marina me demandait si je voulais être son
père. Ce soir-là, quand je suis rentré chez moi, j'ai répondu oui à sa
question, oui je veux le connaître, je veux l'élever, oui je vais l'aimer. Il y
avait tellement de oui dans cette lettre ! Et dans l'incomparable nuit
blanche que j'ai passée : Oui vivre ! Recommencer !
Oublier ! Oublier Lola ! Alors, quand la deuxième lettre m'a dit non,
et puis la troisième, et la quatrième, non je ne viendrai pas à Daloa, je ne
veux pas quitter les Etats-Unis, il faut que tu viennes, alors je suis tombé
dans une obscurité sans fin. Si je rentrais , c'était certain, j'allais en
prison pour meurtre. Mais rester en Côte d'Ivoire, c'était laisser tout l'océan
entre mon fils et moi. Et ça, je ne pouvais pas le supporter ! Je ne
pouvais pas...Alors, je suis rentré en Iowa.. Ou plus exactement, en prison. De
ma cellule, j'ai supplié Marina de venir avec le petit. De temps en temps. Au
moins une fois. Mais elle n'a plus jamais répondu à mes lettres. C'était la
troisième fois de mon existence, et la dernière, que je suppliais
quelqu'un.
Voilà, jeune homme, vous connaissez toute ma vie. Parce qu'après le refus de
Marina, il n'y a plus rien à dire. Ma mauvaise conduite, les mises à
l'isolement pour cause d'agressivité, rien de bien intéressant. De toute façon,
bonne conduite ou pas, il y aurait cette vitre entre nous. Maintenant, je vais
raccrocher l'hygiaphone, je vais sortir du parloir et je ne vous reverrai
jamais. Inutile de me répéter votre prénom, de me dire quel âge vous avez. Pas
la peine de m'expliquer pour les lettres que vous avez trouvées. Peu m'importe
que vous ayez compris. Il y a trop de murs entre nous, trop d'obstacles entre
moi et le reste du monde.
Gabrielle Ostoya