Journal des penchants du roseau

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mercredi 11 janvier 2012

Conseil : question n° 4 ou éditer hors note, éditer

apparence du journal des penchants du roseau

La quatrième question qui va suivre peut aisément être couplée avec la deuxième.

Dans l'histoire de la librairie, l'éditeur - « auteur, homme d'étude qui a soin de l'édition de l'ouvrage d'un autre » - est apparu tardivement. De manière timide vers la fin du XVIIIe siècle, il commença a prendre sa place au XIXe siècle industriel où la division du travail colonise toutes les activités pour devenir un personnage central au XXe. Central pour la seule et unique raison qu'il va décider ou non de la parution d'un texte et de sa diffusion. Choix littéraire donc, mais industriel aussi. Avant la Seconde guerre mondiale, il était encore aisé de nommer l'éditeur, celui qui faisait - en dernier ressort - ces choix : un Gaston Gallimard par exemple. Depuis, l'essentiel des livres proposés en librairie ou garnissant les bibliothèques publiques sont produits par de grands groupes industriels aux multiples filiales - anciennes maisons absorbées (1) , gardant pour des raisons essentiellement marketing leur nom initial.

L'éditeur, celui qui accompagne le texte d'un auteur jusqu'à sa publication ne sera bien souvent qu'une personne - ayant souvent les qualités pour le faire - employée dans l'un de ces grands groupes, mais n'ayant que peu de poids de décision.

Pourtant cette personne existe, une fourmi laborieuse ou cigale haut-en-couleur dans la grande édition, essentielle dans la petite édition, seule dans la micro-édition. Si le choix de ce qui sera publié ne lui appartient pas, elle devra remplir ce rôle d'accompagnement avec plus ou moins de talent.

Ma question arrive, patience...

Cet accompagnement se fait de diverses manières - in vivo constatées (je vous donnerai des exemples concrets et précis, si vous venez me visiter) ! - ; elles pourraient être caricaturées à grands traits comme ceci :

- aucune discussion sur le texte, juste une correction orthographique plus ou moins approfondie avant publication,
- discussions plus ou moins longues sans intervention sur la structure du texte ni sur l'essentiel de l'écrit, corrections partagées,
- discussions et proposition de revoir le manuscrit, sa structure, son découpage, son style,
- réécriture du manuscrit.

Et vous, comment voyez-vous ce rôle ?

(1) Exemples :

Autrement c'est Flammarion qui appartient à RCS MediaGroup
Plon c'est Éditis qui appartient à Planeta
Fayard c'est Hachette édition qui appartient au groupe Lagardère
etc.

lundi 9 janvier 2012

Chut !

Chute de Yasmina Hasnaoui.

Conseil : question n° 3 ou d’amour et de clairette

apparence du journal des penchants du roseau

Je poursuis mes questions ouvertes… Celle-ci pourra être aisément liée à la première.

Les chiffres et les lettres ne font pas toujours bon ménage. Pour le livre, comme pour toute marchandise nous sommes confrontés à une chose pas si simple que ça : la formation de son prix. Là aussi il s’agit de faire des choix.

La pratique habituelle dans l’édition (petite, moyenne et grande, hors auto-édition) est de partir du prix de l’impression d’un exemplaire et de le multiplier par un facteur de 5 ou 6. Ainsi le prix de la fabrication matérielle d’un exemplaire représente en moyenne 18 % de son prix de vente public. Le reste se répartit entre tous ceux qui vont proposer ce texte au public. Je ne parlerai pas de cette répartition qui, toujours, fait débat mais qui ne change en rien ce fait : un livre neuf sera vendu à un prix public qui sera au moins cinq fois le coût de la fabrication d’un exemplaire, pour une raison bien simple, ce n’est qu’à ce prix – hors édition ultra-confidentielle – qu’un livre peut vivre.

Pour les penchants, prenons deux exemples (je viens de faire le calcul précis) :

Un jour de grosse lune : (52 p. papier vergé 100 g. couverture idem, format 14x20,5, inséré dans une pochette cristal) revient en matériel (papier, encre, colle, etc.) à au minimum 2,40 €, cinq exemplaires peuvent être fabriqués à l’heure (ce qui fait, si l’apprenti est indemnisé au smic, environ 1,50 € par exemplaire). Si nous appliquons le coefficient bas de 5 au coût sans main d’œuvre, le prix serait de 12 €, sinon son prix monterait à 19,50 € : son prix de vente actuel est de 4,50 €.

Staccato qui paraîtra ce 15 janvier : (104p. papier vergé 100 g., couverture vergé Lalo 160 g. , format 14x20,5, inséré dans une pochette cristal) revient en matériel (papier, encre, colle, etc.) à au minimum 4,60 €, trois exemplaires peuvent être fabriqués à l’heure (ce qui fait, si l’apprenti est indemnisé au smic, environ 2,50 € par exemplaire). Si nous appliquons le coefficient bas de 5 au coût sans main d’œuvre, le prix serait de 23 €, sinon son prix monterait à 35,50 € : son prix de vente actuel est de 13,00 €.

Les prix obtenus ne sont pas si délirants si nous comparons ce qui peut l’être.

Pourtant je souhaite que les livres proposés par les penchants soient à un prix abordable tout en respectant la contrainte légale du prix unique du livre.

Comment faire ?

(je vous avais prévenus, la question est vraiment ouverte).

samedi 7 janvier 2012

Cure de jouvence

« Je ne suis vraiment libre que lorsque tous les êtres humains qui m'entourent, hommes et femmes, sont également libres. La liberté d'autrui loin d'être une limite ou la négation de ma liberté, en est au contraire, la condition nécessaire et la confirmation. Je ne deviens vraiment libre que par la liberté des autres, de sorte que, plus nombreux sont les hommes libres qui m'entourent, et plus étendue et plus large est leur liberté ; plus étendue et plus profonde devient la mienne. C’est au contraire l’esclavage des autres qui pose une barrière à ma liberté, ou, ce qui revient au même, c’est leur bestialité qui est une négation de mon humanité parce que, encore une fois, je ne puis me dire libre vraiment que lorsque ma liberté, ou ce qui veut dire la même chose, lorsque ma dignité d’homme, mon droit humain, qui consiste à n’obéir à aucun homme et à ne déterminer mes actes que conformément à mes convictions propres, réfléchis par la conscience également libre de tous, me reviennent confirmés par l’assentiment de tout le monde. Ma liberté personnelle ainsi confirmée par la liberté de tous s’étend à l’infini. »

Michel Bakounine (Михаил Александрович Бакунин) in Dieu et l'État.

vendredi 6 janvier 2012

Conseil : question n°2, les manuscrits

apparence du journal des penchants du roseau

« Les penchants du roseau ne reçoivent plus de manuscrits », c'est la phrase soulignée de rouge qui accueille le visiteur. Avouez que ce n'est pas très hospitalier. Pourtant elle répond à une réalité bien plus tangible que l'hypothèse d'école de la question n°1 : dans les faits, depuis que les penchants du roseau existent, plus de personnes ont proposé un manuscrit que passé commande.

Je ne retirerai pas cette phrase qui fait son œuvre - tarir à la source cet afflux et s'y référer lorsqu'un manuscrit m'est proposé depuis - tant que je n'aurai pas résolu la « gestion » de ces manuscrits : leur lecture, le choix, sa communication à l'auteur.

Ma question est donc double :

  • que me suggérez-vous ?
  • qui serait prêt à m'accompagner dans la lecture de ces manuscrits (qualités essentielles : discrétion, esprit critique et ouvert, capacité de trancher et de dire, faible amour-propre) ?

Merci.

jeudi 5 janvier 2012

Bienvenue aux lectrices et lecteurs de Scènes étranges d'une enfance de garçon - Objet onirique

scènes étranges d'une enfance de garçon - objet onirique 1

Chers lecteurs de Scènes étranges d'une enfance de garçon - Objet onirique , les commentaires, ci-dessous, vous sont ouverts. N'hésitez pas à vous exprimer.

Scryf ? Contrariétés II

Scryf

Je clos provisoirement cette présentation de Scryf par trois retours de lecture à propos de Contrariétés de Gabrielle Ostoya. Sur Scryf, je ne suis que de passage, je sais que parmi vous, il y a des habitués. N'hésitez pas à m'envoyer votre billet, je le publierai ici.

Retour détaillé de Nat Renard

Je reprends, plus ou moins en copier/coller, une partie des remarques que j'avais faites à Gabrielle par voie de MP. Mais je ne sais pas si cela intéressera quelqu'un d'autre qu'elle... L’histoire des francophones ("comme disent les francophones"), de la côte d’Ivoire et du prénom Gwenaël, vraiment, pour moi, ça ne passe pas. Ça casse complètement le côté immersif, l’idée que l’histoire puisse vraiment être narrée par un états-unien. Et du coup ça sonne faux.

Pour moi, il faut d'abord cerner le perso, un minimum, quoi. Un môme qui vient du fin fond du Texas, le Texas étant déjà ploucville pour les reste des Etats-Unis, c'est un peu comme s'il avait grandi loin de tout. En plus de ça, il n'a pas l'air spécialement brillant, hein, le mec. Tel que présenté dans ton histoire, je vois plutôt un brave gars, pas très sociable, genre réservé, qui une fois adulte fait des petits boulots ou devient petit comptable dans une petite banque (où, tiens, premier petit pétage, il se retrouve en caisse derrière un guichet fermé). Je n'imagine pas un mec que l'adversité a rendu super débrouillard et vif, plutôt le contraire, pas sûr de lui, surtout avec les autres, mais avec quand même une imagination particulière qui lui fait faire des trips particuliers sur les chose et les gens ( "tu es belle comme un cerise" et "j''aimerais vivre dans ton oeil gauche" en donnent l'idée). Ce mec-là, j'avoue avoir du mal à le suivre dans une virée aussi légère et insouciante au Mexique. Pour moi, c'est un mec que l'intérêt qu'il peut éventuellement susciter chez les autres surprend, il n'en a pas l'habitude, et quand cela arrive, il commet toujours une maladresse qui gâche tout. Jusqu'à, peut-être, cette première femme avec laquelle il partage quelque chose au Mexique (mais alors comment/pourquoi la laisse-t-il ?). Ce gars-là n'aurait pas pour réflexe d'aller chercher quel pays lointain n'a pas d'accords d'extradition avec les US. Pour un Américain moyen, ce qu'il y a outre-Atlantique n'existe quasiment pas. Un américain moyen part se réfugier vers ce qu'il lui semble connaître un peu, ce qui est proche tout en étant déjà très exotique (en général, l'état voisin leur semble déjà un pays étranger), le Canada ou le Mexique, en poussant jusqu'au Guatemala ou au Honduras, c'est déjà le bout du monde. Mais aller en Afrique ? Ça, ce serait un truc pour un mec qui est déjà allé là-bas - à moins qu'il ne se soit fait un trip particulier sur un endroit particulier (et peu importe alors les accords d'extradition). Ou encore, il irait dans quelque île caraïbe, ou bien, en poussant vraiment loin, il irait chez Chavez, là, il est sûr de ne pas se faire renvoyer dans une prison ricaine !

Quant à la structure, il faut étoffer, pour que le meurtre de Lola ne tombe pas comme ça, hop, de nulle part, et pour qu’on imagine aussi qu’il a une vie, ce brave garçon. Pour moi, tel quel, le texte est tronqué.

Et si j'ai écrit tout ça, hein, c'est quand même que j'ai bien aimé l'idée, et pour partie son traitement ! Et que je trouve la fin très bonne.

Retour détaillé de Marc Sefaris

Nouvelle singulière, qui me plait beaucoup. En cinq petites pages plusieurs décennies d'une vie chaotique s'écoulent, sur différents continents, avec de brefs gros plans (la relation maternelle), des ellipses inquiétantes (les deux années en Côte d'Ivoire où le narrateur a "survécu"), et des accélérations qui rendent presque cocasse ce qui aurait pu être juste dramatique (la mise à mort de la mère et le suicide du père, le voyage en Amérique latine). Le tout ponctué d'espoirs et de détresses, autour de cette fatalité de tout ce qui se glisse "entre nous", murs, draps, océans, lois, prisons - la logique de l'obstacle perpétuel est déclinée jusqu'à l'absurde, avec jubilation.

Brève œuvre sombre, mais enlevée, souvent drolatique. Cela tient au choix de la narration: l'exclu multi-traumatisé se raconte lui-même, avec ses lacunes, sa relative candeur, son fatalisme, ses pudeurs, comme lorsqu'il déclare son amour comme il peut ("j'aimerais vivre dans ton oeil gauche") ou lorsqu'il évoque la mise à mort horrible de sa première amoureuse en une allusion éloquente: "j'ai déchiqueté le drap, j'ai tout déchiqueté". Il y a de la matière sordide et gore, mais la voix présente tout ça avec une sorte de tranquille évidence, qui crée une distance étrange, une déformation qui sera la seule perception du lecteur, par la force des choses (du coup, le tag "gore" me semble de trop, ou simplement aguicheur ;)). La fin, très sérieuse et qui tout à coup ajoute un destinataire à cette confession faussement décousue, est une belle cerise sur le gâteau.

Mes quelques réserves concernent certaines réflexions appuyées, l'insistance sur la folie notamment, celle du père puis la sienne (le coeur qui bat "comme un fou", etc.), folie à la fois trop commode et trop peu convaincante (on tient une explication rationnelle, qui rassure à peu de frais et dissipe une part de la bizarrerie). Et quelques rythmes ternaires parfois trop systématiques ("une main, un genou, un morceau de nuque blonde", "étranges, excessives, difficiles à admettre").

Il n'en reste pas moins que le ton en apparence naïf, qui fait défiler une vie entière en quelques paragraphes, fait ici merveille, alors que la succession de tableaux m'avait gêné dans le roman "Le Cha(n)t des hommes". Sans doute parce qu'ici il n'est pas question de dire le réel dans sa complexité, mais de suivre une improbable conscience malmenée, au trot, et paradoxalement cette concision et ce parti pris donnent naissance à de vrais instants de sourire et d'émotion.

Retour détaillé de Frédé:

Sur la forme:

J’adore ce décalage entre le début qui se fait entendre pudique, prudent alors qu’on assiste à un « déballage » (mais pas du tout grossier) de la vie du protagoniste tout au long des paragraphes qui s’enchaînent si bien qu’on est vraiment entraîné vers la suite. Le fait de l’avoir écrit rapidement fait- il que le style est très vif (et réussi) ?

Sur le fond :

D ‘accord avec Nat à propos de l’Afrique…(commentaire précédent) ; Je n’en redis rien… L’histoire en elle- même (le dispositif mis en place par le père aussi longtemps) est « incroyable » mais on voit tellement de choses de nos jours.. . Je trouve cependant une différence entre l’idée qui est celle d’articuler un passé le conduisant à « tout déchiqueter » et le fait de rentrer plutôt « sagement » dans un pays afin d’y rencontrer sa progéniture au péril de sa liberté. Cela ne me parait pas cadrer dans un même personnage. Puisqu’ensuite, il se renferme à nouveau : « trop de murs …d’obstacles entre lui et le reste du monde ».(A ce propos, on note qu’il se considère tout de même comme faisant partie du monde).

J’ai eu plaisir à lire ces pages faites de cette ambiance décalée que tu sembles affectionner mais prends garde aux incohérences (citées ci-dessus); le gros point à améliorer donc. A part ce « démontage en règle » pour que tu nous écrives des choses encore plus plaisantes à lire dans ce registre…, je te rappelle que ce texte était bien le « coup de cœur » que j’avais évoqué la semaine dernière mais attention Gaby; je ne suis pas « pro » …

mercredi 4 janvier 2012

Conseil : question n°1, des 100 et des 1000

apparence du journal des penchants du roseau

Vous le savez sans doute, depuis plusieurs mois je réfléchis à un conseil des penchants du roseau. Je vais bientôt dérouler ici plusieurs propositions. Mais avant de le faire, parce que j'hésite encore beaucoup, je vais poser ici, très ouvertement, quelques questions en espérant que vos réponses publiques me permettront de mieux trancher.

La première donc :

Imaginons, qu'un ou plusieurs livres publiés par les penchants aient soudainement un petit succès, oh ! pas bien important, juste mille exemplaires à distribuer sur deux mois, par exemple. Compte tenu des conditions réelles actuelles pour créer, façonner, distribuer des livres. Que proposeriez-vous ?

Scryf ? Contrariétés I

Scryf

Ça y est, vous lisez ce titre et tout de suite vous pensez qu'une barre oblique plisse mon front. Mais non ! Je poursuis tout simplement mon tour de Scryf en lâchant La Main des Autres.

Contrariétés est une courte nouvelle présentée par Gabrielle Ostoya lors du petit concours déjà évoqué, je vous la présente aujourd'hui, nous pourrons lire quelques retours de lecture dans les jours qui viennent. Les personnes pressées peuvent se rendre directement sur Scryf ( - ça c'est d'la pub mon coco. - rhô, comme s'il y avait des gens pressés de ce côté-ci de la pente...).

°°°

Contrariétés

Ma vie n'a été qu'une succession de contrariétés. Le mot est faible, mais je suis un homme pudique. A chaque fois que j'ai désiré quelque chose ou quelqu'un au plus haut point, un obstacle est venu se mettre en travers de mon chemin. Je vais vous raconter ma chienne de vie mais, s'il vous plaît, croyez tout ce que je vais vous dire. Certaines choses pourront vous paraître étranges, excessives, difficiles à admettre, mais je ne peux rien y changer, je les ai vécues.

Ces contrariétés ont commencé lorsque j'ai eu sept ans. Un soir, mon père est rentré à la ferme ivre mort. Ça, c'était normal, du moins habituel. Mais ce jour-là, il n'a pas titubé dans la pièce en répétant vingt fois la même phrase, et en s'esclaffant à chaque fois. Il n'a pas embrassé ma mère en se collant contre elle jusqu'à ce qu'elle se fâche. Il n'a pas fait semblant de piocher dans mon assiette en m'appelant Face de lune. Il est allé directement vers ma mère et l'a prise par les cheveux, puis l'a jetée par terre. Elle n'a rien dit, n'a pas crié une seule fois. Elle semblait savoir pourquoi mon père était furieux. Moi j'ai crié et pleuré quand il a écrasé son poing sur mon visage et qu'il m'a attaché. Il a dit à ma mère : « Ah tu l'aimes, ton fils, hein ! Regarde-le toute la nuit, parce qu'à partir de demain tu ne le verras plus. » Et le lendemain, très tôt, il est revenu avec des briques et du ciment. Il a commencé à construire un mur au milieu de ma chambre, en nous plaçant, ma mère et moi, de chaque côté. Et il riait. A chaque brique ajoutée, il riait davantage. Le mur n'a cessé de monter tout au long de la journée. Mon père était maçon, c'était facile pour lui. Finalement, il avait juste rapporté du travail à la maison. Enfin, ça, c'est ce que je dis aujourd'hui pour rigoler. Ce mur, il ne l'a pas monté tout à fait jusqu'au plafond, il s'est arrêté juste avant. Et nous sommes restés comme ça pendant deux ans ! Mon père entrait chaque jour, me jetait à manger avec une gourde d'eau par dessus le mur. Je l'entendais pousser une assiette vers ma mère, sans doute du bout du pied, et refermer le verrou de la porte. Pour le reste, enfin vous comprenez, il avait ménagé une petite ouverture en bas du mur, qu'il actionnait avec une sorte de clef pour le passage des seaux. C'était le même traitement pour ma mère, bien qu'elle ne fût pas derrière un mur, excepté pour moi. Je l'entendais toujours trainer son seau, cherchant sans doute à s'éloigner de moi dans l'espoir d'être inaudible. Jusqu'au moment où j'ai osé lui proposer de chanter quand elle me le demanderait. Et j'ai chanté chaque jour pour elle, à tue-tête, les chansons que je connaissais.

Ma mère, c'était toute ma vie, je l'aimais comme je n'ai plus jamais aimé. Avant la séparation, j'étais toujours dans ses jambes, sur ses genoux, dans ses bras, et elle riait sans jamais me repousser. Quoi qu'elle fasse, il y avait toujours une place pour moi, une main, un genou, un morceau de sa nuque blonde. Etre privé de son corps et de son sourire m'a fait souffrir plus que vous ne pouvez l'imaginer. Ce mur entre elle et moi a été une torture de chaque instant. Malgré les innombrables mots que nous faisions voler par-dessus. Des tas de petits mots, simples, sans prétention, pour se réconforter, se redonner du courage. Ma mère me parlait tous les jours des lapins et des poules dont je m'occupais autrefois. Elle avait dû remarquer le sourire dans ma voix quand nous discutions du gros Bobby l'obstiné, mon lapin préféré, ou de Mademoiselle Pickwik, la meneuse du poulailler. C'est une basse-cour qui m'a permis de résister aux cruautés de mon père. Et dieu sait qu'il en savait long, dans ce domaine ! Parfois, il s'amusait à poser sur le mur un paquet de bonbons, du chocolat ou une part de gâteau. Qu'il agitait pour être sûr que je les voie. Je sautais au pied du mur pour essayer de les attraper, je le suppliais de me les donner, mais il riait et s'en allait.

C'est certain, quelque chose s'était cassé dans l'esprit de mon père. Peut-être avait-il appris que je n'étais pas son enfant, que ma mère avait aimé un autre homme, mais ces hypothèses d'adulte ne suffisent pas. Il était devenu fou. Je me suis longtemps demandé pourquoi il avait eu besoin de ce mur. Alors qu'il eût été si simple de nous enfermer chacun dans une pièce ! La ferme était grande, la grange et le grenier l'augmentaient encore, offrant à mon père toutes sortes de possibilités. Je n'ai jamais trouvé la réponse ailleurs que dans ces trois pauvres mots : il était fou. Car c'est le seul fait dont je ne puisse pas douter. Et mon père a pu exercer sa démence sans qu'aucune limite, aucune menace ne l'entrave. L'endroit où nous habitions était idéal pour un délire aussi pervers et persistant. Nous vivions dans un coin perdu du Texas, « au fin fond » du Texas, comme disent les francophones ! Personne n'est venu à notre secours et mon père a passé deux années dans une paix absolue. Lorsque ma mère a réussi à s'échapper, il l'a rattrapée en voiture et l'a abattue. Il s'est envoyé du plomb dans le cœur juste après. Alors seulement, ne le voyant plus, des gens sont venus trainer près de la maison et m'ont finalement trouvé.

C'est comme ça que j'ai atterri chez ma tante, quittant le Texas pour l'Iowa. Cette femme m'a recueilli sans un mot de protestation, sans un mot de bienvenue, et sa maison est devenue la mienne. Elle était dure mais sans bassesse, froide mais vigilante. Pas une fois elle n'est venue dans ma chambre quand mes cauchemars me réveillaient. Mais j'étais certain qu'elle attendait, pour se rendormir, l'assurance que je m'étais calmé. Elle m'a infligé une seule souffrance : me refuser l'accès aux affaires de ma mère, à ces cartons qui contenaient tout ce qui restait d'elle. C'était à chaque demande un refus catégorique « Moi vivante, personne ne touchera à ses affaires ! ». Elle ne comprenait pas que sa sœur était aussi ma mère et ça me rongeait l'âme ! Une bague, un foulard m'aurait suffi, j'aurais pu m'endormir avec cette illusion délicieuse de tenir un peu d'elle au creux de ma main. J'ai à peu près tout essayé pour m'approcher de ces cartons enfermés dans le grenier : tournevis, couteaux, toutes les clefs que j'ai trouvées. Mais l'épaisse porte en bois est restée close. Et je n'exagère pas quand je vous dis que ça m'a rendu fou, cette nouvelle cloison entre ma mère et moi.

Mes études n'ont pas été très longues, je supportais mal l'enfermement quotidien. Pourtant, la découverte des livres avait changé ma vie et m'avait donné mille envies de destinations. A seize ans, j'ai commencé à travailler dans les champs de maïs. Je gagnais peu mais j'économisais beaucoup afin de réaliser mes rêves de voyages. Enfin, à dix-huit ans, j'ai pu partir, direction l'Amérique du sud ! Tout s'est très bien passé au Brésil, et au Mexique l'année suivante. C'est ensuite, au Guatemala, que les choses se sont gâtées : j'en suis sûr, on me suivait ; quand je marchais dans la rue, il y avait toujours des hommes derrière moi, qui me fixaient salement ! Mon envie de voyager s'est tarie.

Puis il y a eu Lola, et je suis tombé amoureux. Jamais je n'avais désiré une fille comme je la désirais ! Cette pâleur qu'elle avait dans le visage, ces formes qu'elle portait avec innocence, ce rire de femme, soudain, né de sa gorge, qui déchirait ses mots enfantins ! Je n'étais pas le seul à lui tourner autour, mais elle nous envoyait tous balader. Pourtant, les petits bouts de papier que je glissais dans ses poches quand elle croisait mon chemin ont dû finir par l'amuser. J'y griffonnais ce que j'arrivais à formuler de mes sentiments : « Tu es belle comme une cerise », « J'aimerais vivre dans ton œil gauche ». Vous voyez, je m'en souviens encore tellement j'en bavais pour lui dire mon amour ! Un jour, à la terrasse d'un café, je l'ai vue se détacher de son groupe d'amies, venir vers moi, me sourire . On a parlé jusqu'à ce que la nuit tombe. Et puis, après d'innombrables nuits tombées, j'ai réussi à l'attirer dans une chambre d'hôtel . Cette fois j'y croyais, Lola allait être à moi.

Elle m'a dit que c'était la première fois, qu'elle ne s'était jamais montrée nue devant un homme. Malgré mes protestations, elle a décidé de se déshabiller sous la couverture et s'est entortillée dans le drap. Moi, nu comme un ver, je me suis jeté sur le lit. Mon cœur battait comme un fou, mon sexe me faisait mal comme s'il allait exploser. Quand j'ai arraché la couverture, Lola n'a rien dit, mais quand j'ai voulu enlever le drap, elle m'en a empêché. Elle riait, se dérobait, roulait sur le matelas dans son fourreau blanc. J'ai ébouriffé ses cheveux en essayant de plaisanter - Allez, mon papillon, sors de ton cocon ! ».

- Tu n'as qu'à m'en sortir !

Je me suis plaqué contre son corps et j'ai senti sa poitrine qui battait sous le tissu; ça m'a bouleversé. J'ai tiré sur le drap de toutes mes forces, je l'ai suppliée : « Lola, s'il te plaît, arrête ça, j'en peux plus ! ». Mais elle a continué à rire et à m'échapper. Si proche et inaccessible ! Mon cœur serré me faisait mal et elle riait, riait de me séparer d'elle ! J'ai perdu la tête...J'aimais cette femme, je vous assure. Je l'aimais trop, je n'ai pas pu supporter. J'ai déchiqueté le drap, tout déchiqueté.

J'ai quitté la ville le soir-même. Le lendemain, j'ai pris un avion pour la Côte d'Ivoire. Je savais que ce gouvernement ne me renverrait pas dans mon pays. Je n'ai gardé de contact qu'avec ma tante, certain qu'elle ne me dénoncerait jamais. Ce que j'ai fait là-bas n'a pas beaucoup d'importance. Disons que j'ai survécu. Deux ans plus tard, j'ai reçu une lettre qui a changé ma vie. Elle venait de l'Alabama. Entre ses deux feuilles, il y avait une photo, avec un petit môme qui me souriait. J'ai compris tout de suite que c'était le mien. Si vous saviez comme mes mains tremblaient pendant que je lisais ! C'était Marina, cette jolie brune que j'avais rencontrée pendant ma virée au Mexique, avec qui j'avais passé des nuits délicieuses, dans une gaieté presque enfantine. Et c'est vrai qu'on n'avait pas toujours fait attention; comme si notre gaieté nous protégeait. On avait roulé ensemble à travers le pays, et je lui avais laissé mon adresse en partant. Elle avait dû expliquer la situation à ma tante, puisque j'avais cette lettre dans les mains.

Faustino avait quatre ans et Marina me demandait si je voulais être son père. Ce soir-là, quand je suis rentré chez moi, j'ai répondu oui à sa question, oui je veux le connaître, je veux l'élever, oui je vais l'aimer. Il y avait tellement de oui dans cette lettre ! Et dans l'incomparable nuit blanche que j'ai passée : Oui vivre ! Recommencer ! Oublier ! Oublier Lola ! Alors, quand la deuxième lettre m'a dit non, et puis la troisième, et la quatrième, non je ne viendrai pas à Daloa, je ne veux pas quitter les Etats-Unis, il faut que tu viennes, alors je suis tombé dans une obscurité sans fin. Si je rentrais , c'était certain, j'allais en prison pour meurtre. Mais rester en Côte d'Ivoire, c'était laisser tout l'océan entre mon fils et moi. Et ça, je ne pouvais pas le supporter ! Je ne pouvais pas...Alors, je suis rentré en Iowa.. Ou plus exactement, en prison. De ma cellule, j'ai supplié Marina de venir avec le petit. De temps en temps. Au moins une fois. Mais elle n'a plus jamais répondu à mes lettres. C'était la troisième fois de mon existence, et la dernière, que je suppliais quelqu'un.

Voilà, jeune homme, vous connaissez toute ma vie. Parce qu'après le refus de Marina, il n'y a plus rien à dire. Ma mauvaise conduite, les mises à l'isolement pour cause d'agressivité, rien de bien intéressant. De toute façon, bonne conduite ou pas, il y aurait cette vitre entre nous. Maintenant, je vais raccrocher l'hygiaphone, je vais sortir du parloir et je ne vous reverrai jamais. Inutile de me répéter votre prénom, de me dire quel âge vous avez. Pas la peine de m'expliquer pour les lettres que vous avez trouvées. Peu m'importe que vous ayez compris. Il y a trop de murs entre nous, trop d'obstacles entre moi et le reste du monde.

Gabrielle Ostoya

mardi 3 janvier 2012

Tous les trois, Gaël Brunet : une flûte de traverse

Lectures, mes lectures, je n'en parle peu ici. Pour une raison très simple : je ne sais pas le faire. Une autre aussi, je n'ai ni le talent de susciter l'envie ni la précision d'un critique. J'aime lire, oui. Je lis beaucoup, certes. Je lis trop, peut-être. Et puis, il y a des lectures différentes... Tiens, par exemple, lorsque vous êtes apprenti, peu importe en quoi, vous avez tendance à voir ce qui est créé sous le prisme de votre apprentissage – là où vous peinez –. Je me souviens très bien de mon dernier diplôme – c'est vieux –, je m'en fichais, j'en suis fichtrement fier aujourd'hui – je ne vous en parlerais pas sinon – : c'était mon CAP de menuiserie. CAP, un sigle, on oublie, c'est le certif, celui de l'aptitude professionnelle qu'ils disent. Profession jamais exercée. Je tenais trop à mes doigts. Pas comme le patron qui toujours dans ce métier avait été ouvrier. Oui, celui qui me fit passer l'oral. Sa main, il l'a gardée dans la mienne une bonne minute, c'est long une minute surtout lorsque vous avez un moignon à serrer. Et me demander : « voulez-vous vraiment exercer ce métier ? ». Enfin. Il a dû me tutoyer, le vieux. Je dis vieux parce qu'il est mort depuis longtemps. Bah oui. Eh bien, voyez-vous, à ce moment, chaque fois que j'allais chez quelqu'un, je regardais les assemblages, ceux du bois, les tenons, les mortaises et les chevilles aussi. Nous pouvions parler de Foucault, de Folie et déraison, mon œil examinait le meneau et sa traverse. L'apprentissage déforme beaucoup, il obnubile. Il est écueil à la contemplation, cette théorie.

Aujourd'hui j'ai lu – relu pourrais-je dire, mais avec distance – Tous les trois de Gaël Brunet. Tranquillement. Je n'en ai retenu qu'une chose : une douceur. Celle du texte, son écriture. Cette lumière d'avant saison, l'oblique, qui estompe les reliefs, comme un doigt effleurant le pastel. Une douceur aussi contemporaine que les cris et les fracas urbains. Elle porte loin l'ombre de ces trois êtres moins une, allant cahin chaos sur leurs sentiers intimes. Je ne suis pas tombé par terre en lisant ce livre, il m'a juste touché.

C'est beau un livre qui touche.

Merci Gaël. Mais pourquoi ce saxo, j'y voyais une flûte traversière où la plainte même adoucit.

Tous les trois, Gaël Brunet, éd. du Rouergue,2011.

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