Il y a souvent un déclic. Un cliquetis anodin qui soudain déclenche l’action, provoque la décision.

Pour moi, ce fut La Route.

M’apprêtant à prendre le train pour rejoindre une amie, je passais par le kiosque de la gare, à tout hasard. Je vis La Route de Cormac McCarthy, en poche, le pris et... le mis de côté ; mon séjour fut trop riche pour l’effeuiller.

Vint le temps où je pus le lire tranquillement. C’est un roman fort, profond, inquiétant et profondément humain — Marc Sefaris en a fait une fine critique sur son défunt blog —, servi par une langue et sa traduction discrètes : « d’accord ». Pourtant, toutes les dix pages, je pestais contre un mastic ; il hachait des phrases, en retirait un verbe ici, un adjectif là, sans que je puisse deviner exactement où. J’aurais aimé contacter l’éditeur, pouvoir recomposer exactement les phrases, ne pas vivre ces absences. Mais qui ? Un poche du Points, édité par L’Olivier, du groupe La Martinière, un des barons actuels de l’édition ; trouver un interlocuteur m’aurait enlevé tout goût à la lecture. Comprenez bien, le mastic est rageant, mais profondément humain. Savoir qu’il est reproduit, par le choix du mode de production, à des milliers d’exemplaires, qu’il est distribué et amplifié par une chaîne qui ne trouve sa justification que par son existence, hors les personnes, m’effraie.

Cette frayeur me décida à faire.

Certes, en disant ça, je place la barre bien haut. Pensez : façonner des livres en apprenti et citer une maison qui a avalé le Seuil ou Delachaux et Niestlé !

C’est précisément ce déséquilibre qui me plaît, là où ils sortent 100 000, je peaufine maladroitement un. Mais cet un, s’il ne vous plaît, vous saurez à qui vous adresser et vertement je l’espère.

Alors oui, apprenti libraire, pour un temps.

La Route, Cormac McCarthy, trad. François Hirsch, éd. L’Olivier, 2008.

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