[Copie de l’adresse publique à Madame le Maire de Rouen pour l’inauguration de la rue de la Conardie, envoyée ce jour par courrier postal]

Madame le Maire,

Il est des noms de rues comme de nos manières, elles furent frustes mais gaies, pieuses mais irrespectueuses. Ces noms évoquaient plutôt un métier, une habitude, un marché, une réputation, un personnage illustré... qu’une personne illustre, sévère, défunte. Aujourd’hui, les épitaphes clouées à l’entrée de nos venelles, ruelles et avenues appesantissent nos pas à tel point qu’une prothèse pneumatique nous est devenue indispensable.

Disparues, celle des Arpenteurs, des Belles-Femmes, des Coquets, du Bon-Espoir, de la Basse-Fesse, de Derrière, Devant-la-Cohue, Dame-Jeanne, du Petit-Enfer, du Chien-qui-rit, du Cochon-rôti, de la Truie, des Ramasses, du Bardel, des Barbiers, des Curandiers, de Vanterie, de la Chèvre, des Crottes, de la Grosse-Bouteille, de la Pompe, des Prêtresses... même celle des Jésuites ; comme partout, elles furent remplacées par des galonnés, des ceinturés, des notables, des académiciens, des artistes... un pont récent, inauguré en grande pompe, fut même affublé du nom de celui qui s’écriait : « Les honneurs déshonorent, le titre dégrade, la fonction abrutit ! »

Il est pourtant une rue qui retient plus particulièrement l’attention. Celle qui éventra un quartier tumultueux ; qui trancha et redressa les rues des Tanneurs, de la Renelle-aux-Tanneurs, des Maroquiniers, de Dessus-la-Renelle pour tracer une droite impeccable entre la Seine, l’Hôtel-de-Ville et les boulevards. Celle qui eut toujours une belle maîtresse, l’Impériale, la Royale, la République, l’Impériale (bis), la République (bis)... et demain ?

Demain est ma requête, Madame le Maire, celle de redonner fierté aux riverains de cette artère qu’on traverse sans jamais s’y attarder ; permettre aux passants de sourire, de se rappeler, de revenir. Demain sera changer son nom en rue de la Conardie, en mémoire aux fameux Conards de Rouen(1) qui surent égayer la ville un siècle durant avant d’être étouffés par le Parlement et l’ombre du sinistre homme rouge.

Madame le Maire, je vous en prie, bousculez l’ordre du jour de votre prochain conseil, présentez-lui cette requête et, à n’en pas douter, il l’adoptera à l’unanimité. Pensez à ces jours de liesse lorsqu’au son des « tabourins, fleustes, phiffres, trompes, trompettes, cimbales, cornemuses, vielles, carivary, hautsbois, rebecquets, bourdons, violons, harpes, loures sourdes, orgues, timpans, pippets, cornets » vous inaugurerez cette rue : la clameur s’étendra à toute la cité et... bien au-delà.

À cette inauguration prochaine, bien à vous,

Christian Domec apprenti libraire.

(1) Les Conards de Rouen, les penchants du roseau, 2009, dans toutes les bonnes librairies de la ville.