Toutes les religions ont accordé une large part à la sensualité : l’Inde, la Grèce, Rome, en offrent l’expression ; sous les noms ba­roques dont le christianisme affuble parfois les bienheureux, on retrouve toujours le vieux culte païen persistant. L’obsti­nation populaire, dit un savant auteur, conservait aux saints les traits phy­sionomiques des anciens dieux. C’est de cette façon que saint Guignolet remplaça Priape, et que les femmes allaient invoquer en lui le principe de la fécondité. Par la même raison, ceux qui s’étaient réunis aux banquets antiques en l’honneur d’Éros, se rallièrent aux agapes inaugurées en mémoire du Nazaréen. Les bacchanales, les saturnales, les mystères institués en souvenir de la bonne déesse, reparurent sous le titre de Fête des Innocents, de Saint-Nicolas, de Fête-Dieu, de Fête de l’Âne, etc., et tant d’autres qui ont été comprises sous le caractère générique de Fête des Fous.

Salomon ayant écrit que le nombre des fous est infini : Stultorum infinitus est numerus, on avait cru devoir faire re­monter jusqu’à lui la célébration de ces coutumes burlesques ; mais il n’est pas nécessaire de demander à Salomon un pareil patronage, pour posséder la certitude que ces réjouissances, toutes liturgiques, avaient vu retentir leurs premières hymnes et promené leurs cortèges primitifs, aux fêtes d’Aphrodite et de Dionysos, avant de reparaître au moyen âge sous cette rubrique : Festum fatuorum.

Persuadons-nous une fois pour toutes que nous n’avons qu’éta­bli la transmutation du culte ancien dans le culte moderne ; nous n’avons fait en quelque sorte, que détacher des bosquets antiques les guirlandes de myrtes et de roses qu’on y suspendait en l’hon­neur des dieux, pour les effeuiller sur les autels de Jésus.

Marc de Montifaud, 1874.

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in Les Conards de Rouen, 2009.