Grue

Son écran en coin, il me posa cette question : « ce sont des livres licencieux ? », je souris et affirmai (sic) : « non ! ». C'était hier, après avoir posté deux paquets, je me rendais au centre des impôts avec une liasse concernant la taxe professionnelle qui me chatouillait la paume de la main droite. Il claviota un instant, prit la liasse et la jeta dans sa poubelle : « nous recyclons aussi », restait la pochette en plastique, je m'empressai de la donner : qu'elle rejoigne sa liasse.

Ah ! Les papiers, une de mes hantises. J'ai bien dû m'y mettre un peu. Mon projet (1) arrêté, j'ai commencé par remplir une déclaration de début d'activité. Nom, âge, adresse : fastoche. Activité exercée, aïe ! Apprenti libraire, je suis sûr qu'il me faudrait des mois pour l'expliquer. Passons sur apprenti, mais libraire, pourquoi ce mot si simple, si parlant, si bien défini (2), n'est-il plus entendu ? Nul son décalé pourtant. Un glissement sémantique qui mené à son terme décrira ce qu'un clic peut provoquer : le déplacement d'un chariot dans un immense entrepôt, prolongé d'un bras articulé prêt à se saisir de l'objet commandé, vivement l'empaqueter et le charger sur la plate-forme roulante de distribution. Bref, je ne pouvais donc dire libraire, j'ai inscrit une périphrase du genre : créateur de livres autoédités à l'unité et autodistribués, un peu novlangue, mais efficace. Restait à mentionner le type d'imposition et l'activité comme accessoire et non professionnelle : j'arrivais à bout de ce formulaire ; aidé, il est vrai, par les conseils de Jocelyne, Cyrille et Macha. L'activité débutait le 1er octobre 2009, j'ai mis plus de deux mois pour vraiment m'en rendre compte.

(1) oui, je sais, j'ai du retard pour l'exposition, les méandres du réseau m'emberlificotent.
(2) pour mémoire, le jeu de définitions figurant dans le précieux Trésor de la langue française informatisé :

A. Masc., HIST. DU LIVRE

1. [Avant l'imprimerie]

a) Copiste de manuscrits (Dict. XIXe s. excepté Ac.).
b) Libraire (juré). Marchand chargé de vendre les copies des manuscrits originaux sous la surveillance de l'Université, devant laquelle il a prêté serment. Les Universités se font leurs propres éditeurs, (...) déléguant leurs pouvoirs pour la vente à leurs libraires jurés (Civilis. écr., 1939, p. 14-5).

2. [Depuis l'imprimerie]

Personne qui imprime et vend des livres. Libraires hollandais. Je donne mes griffonnages classiques aux libraires qui les impriment à leurs périls et fortunes (COURIER, Lettres Fr. et Ital., 1809, p. 810). Je n'ai pas gagné cette somme depuis vingt ans que je suis libraire. On ne fait donc pas fortune au métier d'imprimer des romans (BALZAC, Illus. perdues, 1839, p. 223) :

1. ... le libraire Ribou, ayant réussi à se faire communiquer le texte des Précieuses ridicules, publia cette pièce sans l'aveu de Molière et obtint même un privilège qui interdisait juridiquement à l'auteur d'imprimer cette œuvre à son tour.
L. FEBVRE, H.-J. MARTIN, L'Apparition du livre, Paris, Albin Michel, 1971 1958, p. 237.

B. Masc. ou fém. Personne qui fait le commerce des livres (et qui parfois les édite). Libraire d'occasion. Je jouai à la libraire (...) et j'arrangeai de savants étalages. Je ne savais trop si je souhaitais plus tard écrire des livres ou en vendre (BEAUVOIR, Mém. j. fille, 1958, p. 54) :

2. ... Chadenat n'était pas un libraire comme les autres, il lisait ses livres et je me suis toujours demandé s'il ne tenait pas boutique pour acheter les livres plutôt que pour les vendre... CENDRARS, Bourlinguer, 1948, p. 329.

(photo de Emre Ayaroğlu, origami d'une grue de Roman Diaz and Daniel Naranjo, licence creative common)

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