À quels précédents, à quelles formes primitives se rattachait le mot Conard, qui servit si longtemps à exprimer la Société des fous de Rouen ? D’après M. Leber, un savant noticier, du chaperon cornu appelé coqueluchon porté par les fous, à l’épi­thète de cornard qu’on donnait à un mari trompé, la transition était facile. Le rapport du sot-fol avec le cornard se trouve établi dans un acte de 1391, où l’un des deux adversaires traite l’autre de coquart et de sot, car, s’il faut l’en croire : il n’est si mauvaise conardie que sotie.

Ce qui rattacherait le mot conard à une même parenté d’origine que les mots coqueluchon et coquart, c’est cette citation de Ducange, des Antiquités et singularités de la ville de Rouen : « Les Conards ont leur confrairie à Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle, où ils ont un bureau pour consulter de leurs affaires. Ils ont succédé aux coqueluchers, – autre société de fous – il y a environ cinquante ans, qui se représentoient les jours des Rogations en diversitez d’habits. Mais parce qu’on s’amusoit plutôt à les regarder qu’à prier Dieu, cela fut présenté pour les jours gras à ceux qui joüent plus particulièrement les faits vicieux, qu’on appelle vulgai­rement Conards ou Cornards. »

Quoi qu’il en soit, les mots coqueluchers, coquarts, coquibus, conards, cocu, sot, sont synonymes. On trouve ce vers dans une de nos plus anciennes pièces de théâtre :

Elle ! elle n’en fera qu’un sot, je vous assure.

Molière a dit :

Epouser une sotte est pour n’être point sot.

L’on a voulu trouver aussi une analogie entre le personnage de l’abbé monté sur un âne et cette pratique dont on usait à l’égard d’un mari joué par sa femme, ou du voisin du mari, et qui consistait à placer l’un des deux sur un âne à rebours ; mais nous croyons voir dans l’âne de la fête des Fous un souvenir plutôt hiératique que bouffon.

Il demeure prouvé en toute certitude que les conards n’avaient d’autre mission que celle de représenter « les faits vicieux ». Nous admettons avec un de nos plus infaillibles érudits, M. Paul Lacroix, qu’il faut écrire Conard et non cornard, ainsi que l’on avait essayé de le faire, dit-il, pour la décence de l’expression. Les trois premières lettres de ce substantif font assez connaître, selon lui, le stigmate de son origine populaire, et prouvent que le français, comme le latin, brave l’honnêteté dans les mots.

Mais aujourd’hui, hâtons-nous de le dire, nous n’attachons au titre de Conard que l’idée d’une action amusante et burlesque, et ce titre a presque lavé sa racine étymologique sous les traits fins et moqueurs qui ont été l’apanage des gens de Conardie. La société des xve et xvie siècles tout en gardant à chacun de ses membres cette épithète malsonnante de Conard, nous la rend donc en quelque sorte transformée, par la justesse énergique du bon sens et l’élégance d’esprit qui ont caractérisé avec un certain éclat les écrits collectifs de ceux qui en ont porté le nom.

Marc de Montifaud, 1874.

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in Les Conards de Rouen, 2009.