[je réactualise ce billet datant du 22 décembre 2009. Pourquoi ? Je n'en sais rien.]

Vestine

Oh ! Vestine, cela faisait longtemps que je voulais entendre le souffle de ta légende noire. À observer le limbe jaunissant, je sus que le pétiole s'étiolait, les feuilles s'offraient.
Tu sais, le livre qui les réunissait, je me suis précipité pour l'avoir en main, il était encore dans un bac lorsque j'ai pu m'en emparer.

Je l'ai feuilleté sans oser m'y plonger, lu ce qui en quatrième couverture était écrit d'une fonte minuscule: «la grosseur du caractère a été spécialement étudiée pour faciliter une lecture à voix haute», ai su qu'il fallait attendre: trouver un long chemin à parcourir à pied et murmurer ta légende sans le support d'un morceau d'ébonite pour me donner contenance. Rythmer la ponctuation d'un pas, les saccades de tes confidences par quelques moulinets du bras droit. Ce fut ce matin, juste avant midi.

Vestine, tu connais ma pudeur, celle que je mets en scène, celle que l'ombre aspire. Tu la sais parce qu'elle ne m'est propre. Oui, j'ai attendu un peu avant de te lire parce que je savais que tu me remuerais. Tu me rappellerais mon ami Athanase des Milles collines. Il m'invita début 94 à une soirée où nous fut annoncée la programmation de cette chute. Ce gouffre qui soudainement emporte notre civilisation et pis, notre humanité. Vestine, il faut te le dire, cette soirée je l'ai aimée, je n'ai pas cru à cette chute – du moins ni si profonde, ni si brutale, ni si inhumaine —, j'ai même chanté, dansé et aimé. Avril vint. Ce qui était annoncé, préparé, méticuleusement organisé eut lieu. Le «plus jamais ça» arboré comme collier de pacotille volait en éclat. Loin, loin de tout ça, je l'ai vécu charnellement et ai décidé de fuir, voyager deux ans, renouer des fils, changer d'axe, devenir sceptique toujours... même lorsque je plonge. Vite pourtant, vite pendant, cette chute ne fut plus qu'un murmure. Ce murmure m'obsède toujours; il est là, lancinant derrière, à côté, en surplomb de nos morts, de mes morts, de mes petites chutes.

Je fus saisi, dès tes premières paroles, par ta vitalité. Tes mots, leur articulation — surtout celle du genou devenu prothèse —, cette rencontre avec Nine, ah! Nine, et comme tu t'amuses à nous — enfin, me — donner quelques leçons d'orthographe et de grammaire. Vitalité qui ne m'a pas tant étonné; la souffrance enfouie en est un bon terreau. Tu m'as, cependant, surpris par la fine observation de ce qui nous meut, la facilité avec laquelle tu retournes les clichés, ceux d'ici, ceux de là-bas, comme de vieilles chaussettes afin de les laver mieux. Tu aimes te jouer de la cocasserie de nos conditions; tes yeux pétillent ; ils invitent à sourire, à marcher.

Mukagatare est enfouie en toi, elle te rappelle. Une fuite avec pour tout horizon la peur qui réunit ta mère, tes frères et sœurs, «Petite sœur» aussi et une foule de voisins apeurée. Cet exode angoissé qui s'engouffre dans la mue d'un serpent pour onduler, se tordre et se glisser dans la fissure d'une forêt, se protéger avec pour tout avenir le présent et l'abri de fortune. Et ce vertige, l'effondrement, qui ne permet de distinguer les parois, les êtres, les bourreaux, les victimes, les lâches, les hommes... les hommes... chair hurlante, chair riante, chair massacrée, chair enlacée et froide.

Mère est partie... si proche pourtant, Petite sœur ne mord plus.

Vestine, mords, mords fort !

Arthur Morneplaine, 2009.

Vestine, une légende noire, Virginie Jouannet-Roussel, Actes Sud Junior, 2009.