Tout prélat, au xvie siècle, devait s’efforcer d’atteindre au por­trait qui avait été tracé du moine : « jeune, galant, frisque, dehait, bien adextre, hardy, adventureux, délibéré, hault, maigre, » – ce dernier trait manque d’exactitude, car la fumée de leur cuisine aurait suffi à les engraisser, – « bien fendu de gueule, bien advantagé en nez, beau despescheur d’heures, beau desbrideur de messes, beau des­crotteur de vigiles ; pour tout dire sommairement, vray moyne, si oncques en feut. » Estimant que des vêpres bien sonnées sont à moitié dites, la première page du bréviaire pour eux devait être une belle femme ; la sainte chapelle, les cuisines, et leurs desservants d’autel la troupe des officiers de gueule.

À côté de cette peinture, il faut accrocher un autre médaillon de religieuse, tel que le décrit dans Rabelais le joli frater fredon, fredonnant, fredondille, d’après les fraîches nonnains entre les­quelles tout prêtre peut choisir ; voici l’esquisse : « le corsage droit, le teint lis, les cheveux blonds, les yeux noirs, le minois coint, les sourcils mols, les traits meurs, le regard franc, les pieds plats, les talons courts, le bas beau et les bras longs. » Pour être homme d’église… on est d’autant plus homme, c’est un fait à déduire ; la preuve est qu’en parlant d’une abbegesse à blanc plumage « qu’il vaut mieux chevaulcher que mener en main » ; l’auteur de l’un des plus fameux romans du xvie siècle, qui fait parler le cardinal d’Amboise, lui met en la bouche : « qu’elle était cointe, jolie, bien valant un peché ou deux. »

En effet, quoique les épaules des jeunes nonnains n’appa­raissaient plus abritées sous l’abondante chevelure léonine, cependant on pouvait encore retrouver les subtiles beautés du corps féminin dans les couvents. Si les moines devenaient très-gras au fond de leurs monastères, les habitantes des abbayes en en exceptant les fameuses extatiques – ne maigrissaient pas. La religieuse que le fanatisme n’a pas ravagée, apparaît aussi en la communauté, doublée de cet em­bonpoint qui donne aux formes physiques un contact plus mœlleux et plus doux.

Le cloître ajoutait peu de chose au libertinage du siècle. Si la religieuse ressentait si vivement dans sa cellule cette « sueur d’amour », cette piqûre de la chair, il était reçu que toute belle femme qui passait par le joug d’hymen avait un amant au lendemain de ses noces. Mais l’esprit et le goût enveloppaient la licence des actes. On voit dans les chroniques du temps, des gentilshommes refuser accointance de plusieurs dames très-belles parce qu’elles étaient idiotes, sans âme, sans esprit, sans paroles. Dans la bonne société, le débordement du langage, non moins grand que celui des actes, était regardé comme relevant encore le charme de la possession. « Si elles ne savent rien dire, elles sont si dessavourées que le morceau qu’elles vous donnent n’a ny goust ny saveur. » Telle était l’opinion émise en pratique galante. Mais, du moins, il n’y avait aucun danger à redouter en s’énamourant de la femme d’autrui. C’est ce que prouve la réponse faite par une jeune fille d’illustre maison sollicitée de répondre au désir d’un de ses serviteurs : « Attendez un peu que je sois mariée, et vous verrez comme sous cette courtine du mariage qui cache tout, et ventre enflé et descouvert, nous y ferons à bon escient. »

L’Église, était souvent pleine de contradictions, autorisant toutes les débauches, pourvu qu’elles fussent cachées ; tantôt envoyant ses nonnes auprès de ses vieux prélats, et tantôt les descendant vivantes au fond des in-pace – fosse ou puits destinés à ensevelir la vestale monastique ayant forfait à ses vœux. – C’est là que, sans espoir de délivrance, un être plein de vie se tordait en dernières crispations dans les sourdes entrailles du sol.

À côté de ces barbaries, ajoutons encore que ce ne serait pas en se contentant de peindre les nonnains en buste, que l’on don­nerait l’expression des débauches ecclésiastiques, qui n’ont pas heurté seulement la beauté faite pour le grand jour. Aborder les joyeusetés cléricales, ce serait presque se trouver sur la grève d’un ruisseau bien caché à tous les regards, où s’ébattraient de jolies baigneuses dont on entreverrait, à travers les feuillages luisants et découpés, les lignes fuyantes, les charmes secrets sous le transparent manteau des ondes.

Marc de Montifaud, 1874.

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in Les Conards de Rouen, 2009.