La danse était l’un des plus piquants accessoires de la fête des Fous. Au sortir des brandons et des chorodies, la danse jetait les saltatrices toutes éperdues entre les bras des diacres, des sous-diacres ou diacres soûls.

L’Église conserve, à son insu, toutes les formes voluptueuses des civilisations antiques. Les béatifications des saints ont leurs ballets ambulatoires. Les prélats, au concile de Trente, dansent avec les dames invitées au festin qui suit le concile. Dans le fameux bal qui fut donné à Philippe II, roi d’Espagne, en 1562, Louis, archevêque de Magdebourg « dansant avec les dames jusqu’à la minuict, cheut et trébuchat à terre si rudement, qu’il se rompit le col et la dame qu’il menait. » On voit relaté, au xviie siècle, dans les archives du collége de la flèche, que les Jésuites directeurs, organisèrent un ballet assez curieux. On y avait représenté l’amour divin inau­gurant un pas de deux avec les divinités de l’Olympe. Dans les entreprises sur les cœurs rebelles, le Saint-Esprit appelait à son aide les Naïades, Morphée et Vulcain.

On conçoit que, dans les danses de la fête des Fous, le fluide magnétique qui se dégageait de deux êtres emportés par un mouvement identique les conduisait à la plus irritante volupté, au « Sesame ouvre-toi, » prononcé victorieusement sur les sens. Que devaient être ces attouchements du prêtre, que la société relevait pour un instant de ses vœux ? Lui qui en arrivait à évoquer, dans ses nuits terribles, la forme charnelle dont la vision dévora la pensée des solitaires, et qui en pétrissait l’argile amoureuse, rien que par la seule force du désir ; quelle profondeur d’ivresse devait marquer ses actes !

Si l’amour a jamais déraciné les chênes, selon l’expression saphique, c’est bien en ces fanfares de l’Église, où les religieuses entretiennent leurs amants de « beaux et lascifs discours, » ne se gênant pas non plus, ainsi que les dames de haut parage, « pour se laisser taster, toucher, embrasser. » C’est ce que prouvent les énergiques apos­trophes des prédicateurs du xvie siècle qui ont dénoncé les concubines des prélats : « sacerdotes concubinarii ». Dans les mo­nastères, à huis clos, les moines apparaissent avec leurs yeux flamboyants, leurs mains avides, haletants, comme ces hommes que les poëtes nous dépeignent en proie à la vengeance d’une divinité qui les consume de feux.

Marc de Montifaud, 1874.

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in Les Conards de Rouen, 2009.