Mais, à côté de ces documents archéologiques, le monument le plus important de la fête des Fous, à cause de sa rareté, de ses galloisetés exquises, celui que l’esprit français a marqué de sa vive et ineffaçable empreinte, c’est, nous ne craignons pas de l’affirmer, ce fameux petit livre du xvie siècle, ayant pour titre : Les Triomphes de l’abbaye des Conards, et qui n’est autre que la peinture des matinées de la folle confrérie, avec le recueil des bonnes facéties et gourmades salées. On peut atteindre, mais on ne dépasse pas cette chute de saillie qui fait l’effet d’un pavé sur le ridicule qu’il écrase. L’homme qui reçoit ce pavé sur la tête, laïque ou prêtre, ne s’en relèvera pas. Il est tué raide sous la plaisanterie meurtrière.

À nous, par conséquent, Gaulois de la bonne souche, l’épithète martialienne, le trait qui fait dégager le ridicule, l’image enamourée qui bondit comme un joyeux fantoche, la forme caricaturale qui suspend à ses crocs, bourgeois, gentilhomme, magistrat. À nous cette puissante incarnation du génie démo­niaque, lançant son ricanement sur toute chose, jetant les préjugés sur le billot, pour conduire au véritable stathoudérat, celui de l’esprit. À nous enfin ce vieux sentiment révolu­tionnaire qui s’attaque aux choses établies, poussé par je ne sais quel instinct de redressement, de perfection, depuis Rabelais jusqu’à Bayle et Voltaire. Si jamais on tentait de remonter jusqu’aux sources de la liberté de la presse, ce serait en prenant place dans ce chariot conardique, d’où pleuvaient sur la foule les pasquilz et autres écrits satiriques dans lesquels aucun personnage n’était épargné, membre du parlement ou marchand ; les rois mêmes, témoin Henri VIII d’Angleterre, furent cités au tribunal sans merci érigé pendant la fête des Fous. Sous le masque emprunté par l’acteur qui les représentait, on a reconnu tour à tour Charles-Quint, les Guises et le pape Paul III. Or, qu’était-ce déjà que toutes ces montres, sinon la liberté de la presse en action ?

Marc de Montifaud, 1874.

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in Les Conards de Rouen, 2009.