En 1540, à l’occasion de la demande faite par les Conards au parlement de Rouen, la cour, moins favorable à la confrérie que les années précédentes, refusa d’autoriser la grande mascarade nocturne. Désappointement très-vif parmi les intéressés, qui ne voulaient rien moins qu’établir la procession annuelle à Fécamp, ou à Saint-Gervais, paroisse tout à fait indépendante de la juridiction épiscopale de Rouen, et ne relevant que de l’abbaye de Fécamp.

Au milieu de l’effervescence générale, l’huissier Sireulde « bel esprit et bon conard », eut l’idée d’adresser un dizain au parlement, qui établit un soudain revirement en faveur de la société. Sur cette nouvelle requête, la cour, mise en gaieté, rendit cet arrêt en vers, le 21 février 1540 :

Permis vous est, souffert et toléré,
Gros Père abbé, vos barons et marquis,
Aller masqué, triomphant, phaléré.
Les jours et nuicts en triomphes exquis.

Telles sont les origines des fameuses exhibitions dont le récit fait sous la rubrique : Les Triomphes de l’abbaye des Conards, constitue la substance du livre, édité plus tard, en 1587, chez Nicolas Dugord. Ajoutons cependant que le libraire fut poursuivi pour avoir imprimé la description de ces montres, et les pamphlets, dizains, ballades, rimés en l’honneur de dame Conardie.

C’est qu’en effet ces montres, ou ces cortéges, accomplis à diverses époques, furent de terribles allusions. On eût dit que, comme Asmodé, le génie railleur de la société conarde décoiffait toutes les maisons pour en surprendre les secrets. Ce qui s’était fait dans le silence de l’alcôve, ce qu’on n’avait raconté qu’à l’oreille de son voisin, était dévoilé, pendant ces jours de représailles, à la grande confusion de ceux qui se trouvaient ainsi mis en scène.

La politique y possédait ses acteurs. Henri VIII, au lendemain du jour où il avait pillé les abbayes d’Angleterre, fut désigné par le personnage qui dans la procession faisait le prophète Daniel, sous le nom de Balthasar, roi des Babyloniens. Ce prince, d’après l’Écriture, s’était fait servir les vases sacrés, ce dont il avait reçu le châtiment immédiat :

Cela nous peut beaucoup signifier,

ajoutait malignement le dernier vers, dont il n’était guère besoin de souligner l’allusion à propos d’Henri Tudor. Ce même Henri VIII, Charles-Quint, un fou, et le pape Paul III, furent aussi représentés en train de se disputer la sphère, c’est-à-dire l’empire du monde, et se disant entre eux : « Tiens-cy, baille-ça, ris-t’en, mocque-t’en… et margoüilloyent ce pauvre monde assez rudement, de sorte qu’il eust beaucoup à souffrir entre leurs mains. » Lorsqu’enfin on voyait dans le cortége trois ou quatre individus habillés avec faste et cherchant à disputer un sceptre, comment ne pas reconnaître les Guises.

Marc de Montifaud, 1874.

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in Les Conards de Rouen, 2009.