Un des priviléges accordés à la société était le droit d’octroyer aussi à d’autres la permission de se masquer, moyennant finance. Les membres de la confrérie prenaient si bien le haut du pavé, qu’on trouve dans les registres du parlement de Rouen – février 1547 – que les juges n’osaient plus venir au palais habillés de leurs robes rouges et montés sur des mules « de peur des insolences que pouvaient faire les dits jours Messieurs allant par les rues avec leurs robes d’écarlate. » Le haut clergé, comme on le pense, était le plus maltraité. Le fameux abbé Fagot, monarque universel des Conards, suivi de ses cardinaux et dignitaires, n’était-il pas la vivante figure de l’Église, mangeant entouré, de ses concubines, et portant, lui aussi, un bréviaire en forme de flacon qui contenait, disait-on, le vin théologal ?

Le repas était dressé sous les halles immenses de la vieille tour. On lisait, en guise d’évangile, la chronique de Pantagruel. Après le festin avaient lieu les farces, comédies, danses et morisques. On érigeait un plaisant tribunal pour juger les causes grasses. Les prix étaient donnés à ceux qui avaient fait la plus sotte chose de l’année. Aussi les concurrents n’affluaient pas. En 1541, la récompense fut décernée à un homme qui, faute d’argent, avait joué sa femme aux dés.

Le dernier chapitre du livre simule le catalogue d’objets grotesques mis en vente par adjudication : telles que les mitaines de la reine de Saba, la branche à laquelle Absalon fut pendu par les cheveux, la mâchoire d’âne avec laquelle Samson tua les Philistins, etc. Ce dernier paragraphe est sans contredit inspiré du fameux inventaire fait par Rabelais, des livres trouvés à Paris, à la librairie de Saint-Victor : le Moutardier de pénitence, la Savate d’humilité, le Peloton de théologie, la Croquigolle des curés, les Anicrochements des confesseurs, l’Apparition de sainte Gertrude à une nonnain de Poissy en mal d’enfant, etc.

La faction ecclésiastique finit par se lasser d’être dévoilée entre toutes ces montres. Les chanoines n’osaient plus rire, certains d’y être servis en pâture à la foule avide, qui s’arrachait les quatrains, pamphlets, jeux de mots, calembredaines, « conte­nant mille choses hardies que les Conards n’auraient pas osé dire », mais qu’ils ne se gênaient pas pour écrire. Ils avaient si bien « corné des choses non pareilles », qu’en 1562, pour avoir voulu braver la défense qui leur avait été faite de se masquer, ils furent presque maltraités par le peuple, qui ne reconnaissait plus ses alliés. La ligue les frappa aussi ; mais, en 1595, ils reparaissent, autorisés par le parlement. Ils commirent alors l’imprudence de représenter le Saint-Siège, ce qui devint le signal de leur ruine. Richelieu, par un édit donné à Lyon le 21 janvier 1630, dissout la société de la Mère-Folle. Le dernier décret relatif aux Conards de Rouen serait, d’après les actes judiciaires, de 1626 : l’Église avait vaincu. Ainsi se vérifiait le prudent avis, donné par Editüe, en l’île sonnante, à propos de la gent monacale, et qui est encore vrai aujourd’hui :

« Homme de bien frape, féris, tue et meurtris tous rois et princes du monde, en trahison, par venin, ou autrement. Quand tu vou­dras, déniches des cieux les anges, de tout auras pardon… A ces sacrez oiseaux ne touche, d’autant qu’aimes la vie, le profit, le bien, tant de toy que de tes parents et amis vivants et trepassez : encores ceux qui d’eux après naitroient, en seroient infortunez. »

Quel que soit le rôle assez licencieux des religieuses de la fête des Fous, elles ne laissent après elles, comme certains fondateurs d’ordre, rien qui fasse repousser leur mémoire avec horreur. S’il plaît d’en évoquer le souvenir, c’est dans les ballades des poëtes, sous les arceaux des vieux prieurés, témoins des orgies fameuses des moines, avec les hétaïres de l’Église ; mais du moins elles n’ins­pirent point la pensée, d’ajouter un nouveau mystère au Sacré-Cœur et d’ériger en dogme leurs visions maladives, ou celle de battre monnaie avec leurs ossements.

Il faut se garder de l’allusion qui, sur ces lignes, attirerait peut-être le même verdict que sur les Conards ; mais, comme il serait le bien venu au xixe siècle le trait conardique, si, par ce mot on entend résistance écrite ou parlée à toute sottise, à tout engoue­ment, à tout principe menteur, à toute flatterie puérile envers une nation, à toute personnalité présomptueuse, à tout élément jésuitique qui tente de s’introduire au milieu de nous ? Comment ne pas souhaiter encore ce triomphe des hauts jours de Conardie, si pour nous il constitue l’indépendance de la langue, la fermeté philo­sophique, le hautain sentiment de notre force morale, appuyée sur le droit examen ?

Vive donc cette confrérie de penseurs et d’écrivains, successeurs de l’école du xvie siècle, chez lesquels la raison, acérée par l’ironie, poursuit la lutte victorieuse contre l’obscurantisme. Plaise à la littérature et à l’histoire que quelques-uns de ceux-là qui tiennent aujourd’hui le sceptre de la critique et de la science, conservent en leurs œuvres cette force de résistance contre toute théorie bâtarde qui entrave la marche de l’esprit humain ; c’est chez eux qu’on ira encore chercher les reflets de cette verve petillante et courageuse qui brille dans les registres de Conardie.

Marc de Montifaud, 1874.

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in Les Conards de Rouen, 2009.