« Quoi donc ! Boire, manger, jouir, voilons nos faces »
Victor Hugo, XIXe.

...ou guide à l'usage des élèves : pied de nez aux patriarches de l'école et autres gardiens des bonnes mœurs.

« Le travail engendre forcément les bonnes mœurs, sobriété et chasteté »
Charles Baudelaire, XIXe.

Ce guide est un clin d'œil aux jeunes mutin(e)s de l'école à l'hiver approchant. Que quelques gamines insoumises décident, pour d'obscures raisons, de se coiffer, et voilà des bandes hirsutes de politiciens, de barbouzes, de mitrés, de calottés et de porte-plume qui s'affrontent comme foire d'empoigne. Ils osent ériger le port du fichu en débat national.

Nous verrons même le spectacle, interminable feuilleton inouï d'obscénité, d'un groupe de voyeurs patentés porteur de nikon en sautoir et autres falbalas médiatiques traquer, tel une bande de satyres jouant des coudes, l'entrée et la sortie de l'école de jeunes à peine pubères. Jeter un oeil torve pour débusquer toute évolution vestimentaire et pouvoir s'écrier dans leur baveux ou télé : « elles n'ont plus de calotte », « elle a toujours sa calotte »…

Transformons aujourd'hui ce fichu spectacle en immense éclat de rire. Là où la neige ne pourra mais faire, fermer l'école : utilisons le subterfuge du travestissement, sans attendre le mardi gras du nom, pour éclater l'ordre scolaire. Passons des cours à la cour, des classes au local chauffé bourré de bouquins (?). Les quelques profs lassés de pédagogie deviendront nos complices. Pour cela, Jospin le ministre nous livre le mode d'emploi.

Soyez heureux

Foulard – Jospin sort son guide pour les maîtres : « Soyez heureux ».
Libération, 1989.

Il suffit de porter de manière ostentatoire une coiffe quelconque et avec zèle en défendre l'usage et le proposer à d'autres (prosélytisme). Les médias à force de courir derrière nos fantaisies s'épuiseront vite et jetteront l'éponge. L'arrière boutique du chapelier ou les doigts de fée du voisin d'à côté regorge fichtrement d'idées et de colifichets : nous pourrons nous orner tour à tour de carré, de châle, de pointe et de mantille. Défendre fièrement le port du turban et du bicorne, de la tiare et du mortier. Folichonner en casque et en résille ; en calotte, en filet et toque. Biser à l'ombre du fanchon, du béret ou du madras ; du chapeau, de la casquette et du shako. Danser la biguine en bigouden et la bourrée en béguin. Sans oublier la marmotte, le calot, la cagoule, le bonnet, le képi, le bavolet et la charlotte ; le canotier, le feutre et le haut-de-forme ; la capote, la capeline et le cabriolet ; le sombrero, le tchador, le panama et le tube ; le bibi, le melon et la crêpe, etc.

Nous ferons ainsi la nique à tous ces faiseurs de morale, directeurs de conscience et de prêt-à-porter.

À ceux qui veulent imposer le voile à la moitié du ciel. Ceux qui ont « la barbe épaisse, inculte et presque blanche, hélas » (Paul Verlaine). À tous ces muftis, chérifs, mollahs, aghas et ulémas ; imams, califes et cadis ; pachas, vizirs et sultans ; mirzas, sayyeds et ayatollahs :

Liberté Algérie

À l'instar des femmes algériennes, nous saurons leur tirer la barbe.

À ceux qui considèrent le rire comme diabolique. Qui distillent la religion « soupir de la créature accablée, cœur d'un monde sans coeur, comme elle est l'esprit d'un monde sans esprit, elle est l'opium du peuple » (Karl Marx). Ces papes, bedeaux, camerlingues, primats, chanoines et cardinaux ; (archi)diacres, (archi)prêtres et exorcistes ; protonotaires, curés, prélats et marguilliers ; vicaires, missionnaires et sacristains ; rabbins, lévites, moinillons et nonnettes :

Ernst

Sainte Vierge corrigeant l'Enfant Jésus sous les yeux de trois témoins,
Max Ernst, 1929.

Nous saurons les défroquer.

Enfin à ceux qui passent du dogme laïc de la blouse grise à la tolérance de l'habit article de commerce, marchandise à l'illusoire variété. Ces ministres, proviseurs et pions ; agrégés, certifiés et maîtres(ses) ; répétiteurs, surgés et professeurs ; doyens, vacataires et maître-aux : « Il faut mettre un terme aux maîtres » (Pierre Desproges).

À ces ordres qui nous cassent les ripatons, leur hiérarchie qui veut estourbir nos fantaisies. « Il y a une hiérarchie jusque dans l'infamie » (Villiers de l'Isle Adam Barbey d'Aurevilly) : nous saurons opposer nos envies échevelées de rire et de vivre sans nous voiler. Car à vivre seul, sous un voile et faire le tour du monde en solitaire, nous préférons nous travestir de mille et une manières et n'aurons peur à l'approche du printemps de déferler hors de nos tanières imposées (famille, école) ; pour emplir les rues, nus ou fardés comme nous chantera, et briser les murs qui nous séparent de ceux qui ne se sont vus vieillir.

Anna F., Xavier I., Malika N., François K., Nicolas I., Sébastien E., Élodie L., Alexis K., Marie R., Isabelle A., Moktar U. et Alex T., 1989.

(1) Nom donné à un rassemblement de bateaux à voile et à vapeur à Rouen en 1989, depuis un nom plus guerrier fut adopté : l’Armada.