Derriere toute ceste compagnie, pour la conclusion et fin dudit pompe funebre, marchoit un autre personnage monté à l’avan­tage, et sembloit estre de plus grosse qualité que les dessus-dits, toutesfois accoustré comme les autres, et estoit nommé Attente.

Le bagage servant à la politique de l’abbaye marchoit aprés en si grande compagnie qu’il n’y avoit ordre de les mettre chacun en sa chacune ; car les sergens marchoyent coste à coste les baillifs et vicontes, les enquesteurs avec les accusepets, les reformateurs avec les lieutenans, les gens de l’abbé avec les gouverneurs des lieux dangereux, comme Rouvray, le Vert Buisson, Lyon d’Argent, le Gredil Tircuit, Bas de Fesse, et autres serviteurs bien affamez et renommez. Avec ceste compagnie estoyent les sieurs et princes de mal espargne du pont Taritaine, du Monthelet, Chantraine, Nidequien ; les admiraux de Robec, la Renelle, Ausbette, Rougemare et du trou Margot ; les ducs de Mussegros, de Foutipou, Bouttenraye, Frappecul, Mormon­fons, Engoule­vesnier ; les abbez de Baillevent, Maupencé, Maumisert, et Rien ne sçait. Les evesques de Platte bourse, Trop tost n’ay, et Bas de poil.

Le premier et dernier huissier avec le sergent à masse, singulie­rement selon leur estat accoustrez, marchoient aprés la compagnie dessus dite. Après eux le treshonoré, digne et precieux baston pastoral, communément appelé la crosse portée par un grand homme habillé en Hercules.

Ladite crosse ou baston pastoral estoit accompagnée et suivie par nostre bon pere abbé, avec le college des resveurs en decimes cardinaux, et alloient en l’ordre qui ensuit :

Premierement les cardinaux de Malesaises et Maurepas mar­choyent ensemble.

Les suivans, deux à deux, estoyent les cardinaux de la Maurisse, de Maubogne, de Sans Croix et de Maucomble ; le grand, gros, court, gresle et magnifique cardinal du Poly Jubilé et doyen du college des cardinaux, marchoit à costé de nostre magnifique et tresillustre abbé, souverain maistre et sieur de Conardie.

Ledit sieur abbé et son college estoyent vestus de robbes de damas rouge, affullez de chapeaux gris, blancs, de roquets verts. Leurs robbes avoyent queuës de taffetas vert de la longueur de cinq pieds et demy, portez par jeunes enfans ; leurs mulets ou courciers enharnachez de taffetas vert cramoisi, avecques houppe de soye perlée. Les chappeaux gris representoyent ausdits cardinaux leur antiquité et caducque vieillesse, leur queuë verte representoit encore la puissance de leurs reins, de sorte qu’ils vouloyent estre comparez à un poreau ; les porte-queuës estoyent au college reputez comme les sussepets et humevesnes.

Le grandissime, magnifiquissime et potentissime sieur abbé, accoustré en son haut appareil, qu’il representoit aussi tost un empereur ou souldam de Babilone ou roy des Perses, avec son grand mittre et theatre, qu’un abbé tel qu’il est ou autre glorieux prince, ou monarche, estoit monté sur sa mule grise autant richement enharnachée que vous en vistes onc, vestu comme ses cardinaux, reservé qu’au lieu de chapeau il avoit en sa teste un mittre tant richement et naïsvement diapré, et phaleré de toute sorte et espece de pierrerie, qu’impossible est les sçavoir toutes descrire, pour la diversité de leurs epythetes et nominations. Outre cela avoit les doigts, indices, poulces et auriculaires, si fournis de bons et gros diamans, rubis et autres pierreries, que, par tous les lapidaires qui les ont vuës, sont estimez en pierrerie les paragons. Quant aux mollettes, mors et boucles de l’enharnachement de sa mulle, tout y estoit d’or fin à xxiiij karats. Au reste, pour sa contenance, maintien ou gravité, elle estoit si poupine qu’à le voir ainsi monté, plusieurs Bretons, Manseaux ou Angevins, jurerent que s’estoit chose vraye qu’il avoit cru ainsi à cheval, au moins que sa mere l’avoit ainsi enfanté.

Chacun cardinal avoit pour son estat douze fallots. Le sieur abbé en avoit vingt six ; aussi estoyent devant eux quinze tabours, cinq phiffres et neuf trompettes. A costé et devant ledit abbé, estoyent douze laquets abillez de ses couleurs et devise, legers du pied comme escrevisses, dont les quatre portoyent un voille de soye de Canarie dessus.

Après ledit college, marchoit le chancelier avec la suitte des officiers de la chancellerie, et estoit accoustré fort richement, ayant en sa teste un bonnet doctoral, moitié veloux riche et moitié toille d’or bien doré. Et combien qu’il fut autant magnifiquement accoustré que chancelier que l’on vist jamais, si est-ce que par le commun de Conardie, auquel il estoit peu aggreable pour sa grande negligence et ponardise, il n’avoit point d’autre nom que le Chancelier mal advenant. Et, à la verité, il est assez malotru, car il se nate tant mal à cheval que se sont merveilles, pourquoy je n’en voudrois escrire autre chose. Car, quant tout est dit, on ne sçait plus que dire ; l’on ne sçauroit faire d’un busart un esprevier.

Suivoit pas à pas le train de la chancelerie, le grand patriarche des verollez, avec sa suitte en son habit patriarchal, et l’accompa­gnoyent gentilshommes abillez à la grand gorre, mais assez deffigurez, car les uns avoyent un œil enflé, les autres perdu, les autres mengé, et des plus sauvages fronts que l’on vist onc ; les jouës percées à cleres voix, les nez percez à jour, bras portez à l’escharpe, des cols cordez, avec ce qu’il n’y avoit pas beaucoup de jambes unies, les unes menuës, les autres grosses, mais ce n’estoit pas les meilleures. Au regard des nez, jamais n’en vistes de tant de sortes ; ceux-cy furent nommez entre les autres comme il ensuit :

Nez tradas, nez memineris, nez quando, nez rapiat, nez gasté, nez oblivisceris, nez appropinquas, nez reminisceris, nez projicias, nez derelinquas, nez auferas, nez irascaris, nez despicias, nez paucas, nez admireris, nez celemus, nez quitias, nez perdideris, nez trucides, nez occideris, nez avertas, nez tradideris, nez involueris, nez causeas, et tant d’autres sortes de subjets et tenans dudit patriarche : mais quoi ? abillez chacun de diverse sorte. Et bref, cela monstroit le plus grand et horrifique spectacle qu’il estoit possible de voir de deux yeux.

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in Les Conards de Rouen, 2009.