Après, marchoyent en bon ordre seize hommes vestus d’habits justes tout d’une venuë, depuis la teste jusques aux pieds couleur d’enfumé, n’ayans que des pertuis aux yeux et bouche pour avoir la veuë et alaine, aux chevaux caparençonnez de mesme pareure, ayant devant eux quarante falots et une lanterne, force tabours et phiffres. Leur porte enseigne à cheval, accoustré avec lesdits tabours et phiffres de pareil accous­trement, en laquelle enseigne estoit figuré des deux costez, deux personnages en leur semblance tenant un grand escom­partiment, dedans lequel estoit escrit : Les umbres de Conardie ; et au dessoubs avoit escrit ; Sapiens habet oculos in fronte, stultus, veluti cecus, palpitat in tenebris ; et donnoyent les huictains ensuivans au peuple par la ville.

L’Umbre de je ne sçay qui.

Je voy pour le present regner
Force, faveur et flatterie ;
L’un sur petits veut dominer,
L’autre en amis son fait charie.
Le flatteur en court s’apparie,
Sous umbre de nisi quia ;
Mais, considerans l’affaire,
Je ne sçay qui passe, qui a.

L’Umbre d’authorité.

Authorité maux non legers,
Sous l’umbre d’estres tresperis,
Veut que souffres et grans d’angers
Troublent souvent vos esprits.
Plusieurs par ce point sont peris,
Ayans, du credit, le royaume ;
S’estimans exemps des perils,
Mais Fortune en joué la paume.

Umbre du temps.

Je voy l’Eglise desguiser
Soubs umbre de custodino ;
O devant N diviser
Fait en Noblesse : on blesse, a quo.
Soubs umbre de ce verbe Do
Dorment Justice et Vérité.
On fait de Foy Fy, ostant O,
Et I se pert en Charité.

Umbre de folie.

Soubs umbre de faire le fol,
On entre aussi tost aux maisons ;
Qu’un aussi sage que saint Pol,
Avec sa prudence et raisons.
Fols trop plus estourdis qu’oisons,
Et Conards sont permis tout dire,
Tant en ces jours qu’en Rouvaisons,
Sans encourir du prince l’ire.

Umbre des vieils peres.

J’ay veu en nos Champs Helisées,
De vous nos Conards et supposts,
Les fantasies et risées
Diverses en faits et propos ;
J’ay veu que soubs l’ombre des pots
On devisoit mainte sornette
Plus estimée de nos sots
Que d’un advocat la cornette.

Umbre d’ipocrisie.

Soubs umbre de religion
Regnent, ce jour, papelardise
Et scysme, en mainte region,
Contre Dieu, la Foy et l’Eglise.
Loups ravissans d’estrange guise,
Soubs l’habit de simplicité,
Font que l’escrit saint on desguise
A l’umbre de grand sainteté.

Umbre de marchandise.

Force m’est que des heureux chants
L’umbre de moy cy ne defaille ;
Marchandise fait piteux chants
Pourtant que trop on la detaille.
On la bat d’estoc et de taille.
Soubs umbre de je ne sçay qui ;
Plus que rural elle a de taille
Dont on ne sçait plus vendre à qui.

Umbre de bonne foy.

Soubs umbre de la bonne foy
Que l’on voit apparoir à l’homme,
Je vois frauder Dieu, pape et roy,
L’Eglise et ses gens qu’on assomme ;
Et pour credit de grande somme
Je voy par tout banqueroutiers.
Ainsi, faute de foy, en somme,
Fait qu’on ne preste volontiers.

Umbre d’argent.

Soubs umbre d’argent, maint novice
Est devenu maistre et monsieur ;
Je voy benefice et office
Trocher et vendre bled en fleur ;
Faveur aime trop sa couleur,
Et mainte on chevauche sans elle ;
D’argent on a joye et douleur,
Et soubs sa couleur on chancelle.

Umbre de bien.

Soubs umbre de pelerinage,
On va voir le clerc saint Fessin.
Pour mieux jouyr du personnage,
Compère on fait monsieur Tassin.
Il n’y a croix, chappe ou coissin
Que l’on ne vende au plus offrant,
Et le peuple est comme un poussin,
Soubs umbre de bien mal souffrant.

Umbre d’ambition.

Soubs umbre d’une belle robbe,
L’on void commettre tant de vices,
Que pauvre on tuë et riche on robbe
Par subtils arts et malefices.
On void tant de neuves offices
Qui sont du peuple la ruine ;
Dont je dy que tels benefices
Donner ou vendre est chose indigne.

Umbre de bien public.

L’umbre de parens et d’amis
Rend serve nostre republique
Les conservateurs y commis
Si gouvernent par voye oblique.
De dueil j’en ay eu la colique
Si pusillanimes gens y voir.
J’ay leu d’un bon Romain rustique
Qui en eust mieux fait son debvoir.

Umbre insensé.

Au temps où naquist Jesuchrist,
Herodes, roy hors de bon sens,
fist tuer, comme il est escrit,
Petits enfans et innocens.
Ce tirant faillist entre cents
A son vueil, dont fust prevenu ;
Mais, veu l’umbre des faits recents,
Ne sçay si ce temps est venu.

Umbre de droit.

Je voy pour le jourd’huy grand nombre
D’hommes seoir au lieu d’equité,
Ne representans rien fors umbre
De rigueur et iniquité.
Clemence le lieu a quitté,
Umbre de bien faire y domine.
Par ma mort j’en suis acquité
Et exempt de telle ruine.

Umbre de Venus.

Entre les umbres de ce monde,
J’ay veu soubs umbre des courtines
Le plaisir qui de chair redonde
A l’umbre des gentes tetines.
J’ay veu soubs umbre de matines
Et de la messe de minuict
Laisser chasubles et platines,
Pour avoir l’amoureux deduit.

Ecclesiastes, cap. 5.

Umbre de qui vous voudrez.

Là où bien de fortune abonde,
Souvent l’on y voit pour manger
Abondance de petit monde
Pour le dissiper et ronger
Car, tout ainsi qu’à l’arranger
Le pere avoit prins soing et cure,
Ainsi prend l’enfant d’eschanger
Son bien à rien : c’est sa nature.

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in Les Conards de Rouen, 2009.