Suivoyent en grande magnificence de pompe et triomphe, sept chariots faits par bon art d’architecture en forme de theatres d’antique, conduits subtillement par certains instrumens estans dedans lesdits chariots, qui n’estoyent veuz pour les enrichis­semens et syrages d’iceux. Y avoit corniches fort bien enrichis, avec leurs frises et arquitraves de grand art, et au bas une solebasse ou mouleure fort riche, suivant la corniche haute. Entre lesdits deux corps de mouleure y avoit croutestes et autres inventions d’escompartimens bien paints et de grand œil. Et dessus lesdits chariots estoyent les amenagemens servans à la matiere, et chaires pour asseoir les personnages, faites en maniere d’enroullemens d’escompartiment de grand invention. Aux costez y avoit quatre tables d’escompartimens, elegies hors des corps, non semblant tenir du corps desdits theatres, au dedans desquelles estoyent escrits les noms des personnes.

A la conduite desquels marchoyent au devant, huit hommes portant chacun un fallot flambant, que suivoyent quatre tabours et un phiffre, vestus de robbes de frise couleur d’esglentine, en façon de femme, ayans collets et devanteaux ou tabliers de toille blanche, en leurs testes un chaperon vert de gentille façon ; ayans derrière le dos des battoirs à laissive ; après lesquels estoit le porte-rebus ou enseigne, en semblable abit, monté sur un pallefroy richement enharnaché, en laquelle enseigne estoit figuré un grand escompar­timent où estoit escrit en lettre romaine comme s’ensuit :

La Buée ou laissive de l’abbé.

Autre personnage, nommé Affection mondaine, abillé brave­ment et de mesmes, marchoit après sur une haquenée richement accous­trée ; lequel en passant dispersoit aux re­gardans un dizain, et en certains lieux faisoit lecture d’iceluy, et d’une ballade, ainsi que pourrez voir cy après par ordre.

Au premier chariot, se monstroit un personnage abillé en religieuse, au plus prés du naturel, laquelle cousoit et assembloit le linge. Aux deux costez de laquelle dedans lesdits escom­partimens estoyent escrits ces mots : Religion assemble.

Sur le derriere du chariot estoit un autre personnage repre­sentant l’Eglise, abillé d’une longue robbe blanche sans cousture, avoit longs cheveux. Son afful estoit un chapeau de laurier, doré de fin or, en semblance de vierge decorée d’une palme ; devant elle, une cuve dedans laquelle elle eschangeoit du linge ; et aux costez des escompartimens dudit chariot estoyent escrits ces mots : L’Eglise eschange.

Au second chariot, sur le devant, estoit le personnage de Foy, vestuë d’une robbe blanche, un roquet par dessus, un couvre chef en sa teste, et par dessus un domino ou cappe de sargette, ainsi que religieuse. Et au derriere estoit le personnage de Verité, vestuë d’une robbe blanche et autres abillemens decents et confermes, et teurdoyent le linge jouxte que contenoit leur escrit, contenans ces mots : Foy et Vérité teurdent.

Au devant du troisieme chariot, Ambition estoit assise sur un siege haut eslevé, qui asseoit le linge en une cuve estant devant elle. Son abit estoit de deux couleurs : de satin jaune paille et pers, ayant æsles artificielles sur les espaulles, et és costez de la teste estoit escrit : Ambition assiet.

Simonie occupoit le derriere du chariot, vestuë d’une robbe fort juste, couleur d’enfumé, accoustrée en chambriere ayant masque de vieille herese, et afful de mesmes, laquelle prenoit dedans deux grands panniers du linge et le bailloit à Ambition, qui asseoit le linge comme dessus, ainsi que tenoyent ces mots : Simonie baille le linge.

Au quatrieme chariot estoit un personnage nommé Avarice, laquelle estoit vestuë d’une robbe fourrée de peaux de dos de gris, à manches estroittes, ceinte d’une ceinture large en laquelle pendoit une grand’ bourse à boutons d’argent ; en sa teste un couvre chef, et par dessus un grand chapperon viollet ; dont elle allumoit le feu sur lequel y avoit un trepié soustenant une chaudiere pour faire boüillir l’eau de ladite laissive, ayant pour escrit : Avarice allume.

Au milieu duquel chariot estoit Hipocrisie, masquée de masque soubsriante, vestuë d’une coste de satin cramoisi à manches decouppées, bouffez de taffetas, enrichis et broudez de fil d’or, à l’italienne fort brave ; et par dessus, la couvroit une grande foaille de sarge perse, tenant unes grosses patenostres qu’ell’ barbetoit, et faignoit faisant souvent le signe de la croix. Et de l’autre main puisoit avec un pot de chambre dedans ladite chaudiere, l’eauë boüillante qu’elle versoit dedans une cuve plaine de linge, et fournie de cheres cendres et autres ustencilles à ce necessaires. Et ausdits escompartimens estoit escrit : Hipocrisie verse.

Au cinquieme chariot se monstroyent deux personnages, l’une nommée Faveur, ayans pour abis, par dessus une cotte de taffetas changeant, une robbe d’escarlate de frise grise, à manches decoup­pez bouffans le taffetas incarnat violet, à mode moresque renoué de ferons d’or, et bravement coiffée à la tudesque. L’autre, nommée Richesse, vestuë par dessus d’une cotte de damas cramoisi, d’une robbe de satin broché, son afful enrichy de pierrerie, et au reste mignonnement accoustrée. Au millieu d’elles avoyent un baquet où elles lavoyent le linge. Leur escrit estoit : Faveur et Richesse lavent.

Noblesse, au sixiéme chariot, triomphoit vetuë d’une cotte de velours rouge, et par dessus ayant une robbe de damas noir doublé de velours, un collet et chapperon de velours noir, le bras dextre armé, l’espée au costé ; laquelle avoit un battoir à lessive qu’elle tenoit, battoit le linge sur une selle ; et estoit escrit Noblesse bat.

A l’autre part dudit chariot, estoit le personnage de Pauvreté, abillée d’une vieille robbe descirée ; en sa teste un couvrechef de grosse toille usée, s’appuiant sus une potence, ayant soubs son devanteau salle à demy, une escuelle de bois penduë en sa cein­ture ; laquelle prenoit le linge que Noblesse avoit battu, et l’estendoit sur des cordes ; et estoit escrit : Pauvreté estend.

Au septième et dernier chariot, sur la part de devant, estoit Folle Amour triomphamment vestuë d’une robbe de satin blanc doublé de damas cramoisi violet, à points de velours vert ; mancherons de velours jaune paille decouppez, semez de perles et pierreries, renouez de boutons d’or de façon nouvelle ; et par dessoubs une cotte de velours vert, un afful fort riche et de singuliere invention, ayant un collet de crespe ouvré de fil d’or de Cypre, autant brave et riche qu’il est possible de voir ; laquelle séchoit du fin linge devant le feu ; et estoit escrit ainsi qu’aux autres : Folle Amour seiche.

A l’autre part dudit chariot estoit un personnage representant dame Justice, non moins richement parée de robbe et cotte que Folle Amour, ayant un afful enrichi d’orfèvrerie, une chaine d’or au col, une autre de quoy elle estoit ceinte. Un voile de fine toille de crespe, en forme de bande repliée sur la teste. A son costé senestre une balance, et du costé dextre une espée ; devant elle une table sur laquelle plioit le linge que Folle Amour seiche ; et estoit escrit aux escompartimens Justice plie.

Et est à entendre que devant un chacun desdits chariots y avoit tabours et phiffres, avec bon nombre de fallots. Et estoit ceste bande autant bien en ordre et la mieux masquée et assouvie qu’il estoit possible de voir, et faisoyent chacun en son regard sy bien leur debvoir et office avec si grand œil et grâce, qu’ils contentoyent joyeusement les regardans.

précédent - suivant

in Les Conards de Rouen, 2009.