Aprés, marchoit en grand’ grace la bande des prophetes, vestus de longs abis de vergay, couvert de quentille de fin or, à manches de satin cramoisi, decouppez, renoüez de ferets d’or, bouffans de taffetas incarnat et enrichis de brouderie ; leurs affuls de grand invention en mode de prophetes ; leurs chevaux ayant caparensons à grosses houppes de fil d’or. Devant eux, vingt-quatre falots flambans, tabours et phiffres, pour la conduite desquels marchoit Moyse monté et accoustré en semblable abit, portant une enseigne en laquelle estoit escrit d’un costé ces mots : Visions ; et de l’autre costé estoit figuré un grand pot d’airan. Et derriere son dos estoit escrit le quatrain cy aprés declaré.

Aprés cestuy marchoit Saül, en semblable abit non ayant de quatrain, lequel avoit escrit derriere son dos devise : Saül entre prophetes ; et en certains lieux par la ville, lisoit la presente ballade, dont la teneur en suit cy après. Un chacun d’eux avoit son nom attaché à la manche, et quatre lignes de rhetorique derriere leur dos. Et par eux estoit donné aux honnestes sieurs et dames les huictains imprimez dont la teneur ensuit cy aprés :

Moyse, porte enseigne.

Je suis celuy qui porte le guidon
De prophetie, et annonce la loy.
J’ay ordonné juges de bon renom,
Mais maintenant un chacun rompt sa foy.

Abacuch.

O peuple, croist que la gloire de Dieu
Couvrira tout, et le ciel et la terre,
Place n’aura injustice, ne lieu,
Paix regnera où tu pense avoir guerre.

Helie.

Par Jesabel et par ses faux prophetes
Dechassé fus du païs et du roy.
En cas pareil, par œuvres manifestes,
On voit regner flateurs en desarroy.

Zacharie.

J’ay veu en l’air un livre clos
Où est escrit que tout larron,
Combien qu’il soit en bruit et los,
Aura, de son infait, guerdon.

Michée.

J’ay adverty les princes de Judée
Qu’ils ayent esgard aux judications
Que juges font en collere effrenée,
Dont il s’ensuit depopulations.

Daniel.

Balthazar, roy des Babiloniens,
En prophanant les saints vaisseaux du temple,
Fut mis à mort du roy des Persiens :
Cela nous doit servir de bonne exemple.

Jeremie.

Comme ce fait qu’une cité,
Habondante en peuple et richesse,
Soit quasi en mendicité.
C’est assez pour avoir tristesse.

Esaye.

Il viendra un temps que l’Eglise
Aura à souffrir grands tourments :
Mais Dieu qui, les choses divise,
Changera tost les mandemens.

Elisée.

Je refusay dé Naaman maint don
Que Jeçay receüt par avarice,
Dont fust meseau : c’est le juste guerdon
De ceux qui font au lieu de vertu vice.

David.

Que vaut à l’homme avoir riches thresors
Et se tuer pour accumuller biens ?
Si les a huy, demain il en est hors,
Il est donc fol s’il les tient comme siens.

Les huictains donnez par lesdits prophetes :

Jeremie.

J’ay ploré de voir en esprit
Sus Hierusalem grand malheur.
Qui estoit, comme il est escrit,
Plaine de tout bien et bonheur :
En cas pareil ay grand douleur
De Rouen veoir faire un village :
Ceux par qui c’est, n’ont pas honneur
De veoir commettre tel outrage.

Esaye.

Je voy le temps estre venu
Que j’ay predit sur sainte Eglise :
Car on voit le cas estre cogneu
Que les grans en font à leur- guise.
L’un larobbe, autre la desguise,
Et par ce tout va à l’envers.
Je ne sçay qui ces cas divise,
Mais d’eux on dira piteux vers.

Daniel.

Balthasar, roy des Babiloniens,
Un jour tenant court ouverte et planiere,
Pour resjouyr ses gens par tous moyens,
Se fist servir par mauvaise maniere :
Des saints vaisseaux que Salomon fist faire
Pour servir Dieu, dont receut le loyer
De mort subite en douleur et misere :
Cela nous peut beaucoup signifier.

David, Psal. 38.

L’homme mortel qui n’a Dieu devant soy
Ne pense fors que par biens s’avancer ;
L’Eglise il pille et n’est armé de foy,
Or et argent veut par force amasser,
Sans regarder qu’il convient trespasser,
En delaissant ses thresors et ses biens
A ceux lesquels le veullent oppresser ;
L’homme est donc fol de se fier à riens.

Michée. 3.

J’ay crié haut aux princes de Judée,
Qu’ils voyent comment se gouverne justice ;
Si la province est de force gardée,
Et s’ils font point par collere injustice,
S’ils prennent dons, par trop grand avarice,
Pour s’enrichir ou extoller leur nom.
Tels juges faux, Dieu veut qu’on les punisse,
Il se fait bon garder de tel renom.

Zacharie. 5.

L’ange de Dieu, me monstrant le mystere
D’un livre clos parmy l’air voltillant,
Me dit : Prophete, entends, c’est chose claire,
En ce que vois est escrit au mitan :
Que tout humain le nom de Dieu jurant
Et plus prenant qu’il ne luy appartient,
Combien qu’il soit en grand honneur montant,
Pugny sera, cela souvent advient.

Ballades desdits prophetes, que Saul lisoit aux carfours de la ville.

Cornus Conards qui portez cornus corps,
Si vous voulez entendre ma devise,
Venez ouyr des prophetes les cors
Cornants le temps qu’à present on divise.
Ils ont corné qu’orgueil et convoitise
Sont maintenus par gens de tous estats,
Ils ont corné qu’à monceaux et à tas
Du peuple on tire argent par avarice.
Ils ont corné des choses nompareilles
Qu’il adviendra pour corriger malice
Le tems de pleur et l’an des grands merveilles.

Si en c’est an on vous fait griefs effors,
Retirez vous en vostre mere Eglise,
Suivez Moïse et ses estandars fors,
Qui par escrit la sainte loy a mise,
N’adjoustez foy à cil que par faintise,
La veut troubler par fas ou par neffas.
D’ambitieux contemplez bien le cas,
Si c’est à droit qu’ils exercent justice,
Par tromperie ou par choses pareilles.
Cela pour vray cause par injustice,
Le tems de pleur et l’an des grands merveilles.

Par jugement ou par trop faux rapports,
Maints sont chassez en trop diverse guise,
Les autres sont rendus à demy morts ;
Par cas nouveaux que sur eux on advise.
Qui fait cela ? Le temps ; mais quand j’y vise,
Fammes ne voy mettre leur estat bas :
Cela leur sert pour avoir leurs esbats,
Ou pour plaisir, ou pour quelque autre indice
Qui pourroit bien tourner à prejudice.
Dont toy, pecheur, aux sages te conseilles,
Amende-toy, affin que l’on bannisse
Le temps de pleur et l’an des grands merveilles.

Envoy.

S’en son païs prophète on ne tient pas
Qui ne dit mot que de Dieu par compas,
Et s’un menteur moins clerc qu’une nourrisse
Est escouté et creü par sa blandisse,
Voilà de quoy, homme, tu t’esmerveilles :
C’est dont te vient, par faute de pollice,
Le temps de pleur et l’an des grands merveilles.

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in Les Conards de Rouen, 2009.