Toutes lesdites compagnies ainsi ordonnées arriverent devant le château, soubs l’un des ponts de la maison de pierre, prison du bailliage où estoit escrit en un tableau d’antique le huitain qui ensuit :

Huitain.

Gentils Conards tous remplis de noblesse,
Dessoubs ces ponts passez asseurément ;
Ne craignez point qu’on vous face rudesse,
Les huis sont clos, de peur du mauvais vent.
Si vostre abbé, aussi tout le couvent,
Passent poing clos et l’espée au fourreau,
Marchez tout beau, chevauchez doucement,
Ne doubtez rien que le mauvais carreau.

Tant cheminerent qu’ils arriverent au pont de Robec, auquel lieu avoit un echaffaut dedans lequel estoyent joüeurs d’ins­truments, sonnans mélodieusement pour l’arrivée du sieur abbé, et de sa compagnie. L’un des courriers et hérauts duquel nommé Sablon mouvant, contre son naturel instinct, ne donna que deux coups de baston sus deux pages, passans au travers des bandes pour aller abbrever leurs chevaux, dont l’on cria miracle.

Plusieurs desdites bandes avoyent des petits sachets de dragée, qu’ils donnoyent aux dames qui estoyent aux boutiques et fenestres, avec autres rondeaux et dizains joyeux, en particulier sans scandalle, qui n’a esté possible de recouvrer. Et n’ay veu ce jour avoir tant souffert de peine comme les chevaux, entendu que de toutes les bandes il y en avoit tousjours de bondissans en l’air, selon les lieux et endroits, les uns plus que les autres.

Le jour de ladite monstre ainsi fait, se retirerent les bandes et compagnies en divers lieux, tenans maisons ouvertes, ayans falots flambans aux fenestres. Et aprés soupper se delibererent aller en masque voir l’un l’autre et autres compagnies aux maisons bourgeoises, esquelles avoit grand nombre de dames et damoy­selles, lesquelles furent resjouyes de voir lesdites com­pagnies tant joyeuses, les unes joüans le mommon, les autres des verges, bracelets, et autres bagues et fantasies nouvelles. Les autres dansoyent, dont de tout lesdites dames et damoyselles estoyent fort contentes. Et le lendemain lundi et mardi, plusieurs desdites bandes, et autres, changerent d’abits pour porter masque, si n’est memoire d’avoir veu masques et mom­mons plus braves et en plus grand nombre, dont les uns se trouverent joyeux, les autres marris, comme il advient d’une bataille. Toutesfois aux amans, lesquels avoient contenté l’œil, né leur estoit rien la perte ou gaigne, entendu que ce n’estoit la cause qui les y menoit.

Le lendemain, lundi gras, aprés soupper, l’abbé tenant maison ouverte, le conseil assemblé, fut deliberé le lendemain faire le disner, non en la maniere accoustumée, mais en plus grand triomphe et singularité. Et fut conclud le faire à la halle aux draps de nouveau bastie, la plus belle et espacieuse qui soit en France. Aussi fut esleü pour le palais de l’abbé, et fut fait et imprimé une semonce, laquelle fut leuë le mardi matin et affichée aux lieux accoustumez, dont la teneur ensuit, pour laquelle publication mirent sus cinquante hommes bien accoustrez, masquez et montez, avec l’huissier et sergent, lequel faisoit la lecture.

De par l’abbé.

Guillaume, abbé centiéme de ce nom,
Des Conards, prince et prelat pacifique,
A tous nos sots, ou qui en ont le nom,
Et gouverneurs de nostre republique,
̃Salut à vous. Or, comme il soit ainsi que
Le gras conseil de par nous assemblé
Pour réformer comme il nous a semblé,
Tous cas conards, et que, tout bien pensé,
N’avons permis qu’aucun fut dispensé.
Pour cas conards, cogneu l’ingratitude
Qu’ils ont envers nostre mansuetude,
Pourquoy, supposts, promptement vous tournez
Aux sots Conards, et qu’ils soyent adjournez
A comparoir demain sur le midi,
Nostre haut jour du gros et gras mardi,
Pour ouyr lire au long les Conards faits
De nos niais de vertu tous deffaits.
Sommez-les tous venir ce mardi gras
Avecques nous à la grant halle aux draps ;
Qu’ils viennent tous, c’est prés la vieille tour,
Afin d’ouïr reciter maint sot tour.
Là nous tiendrons ouverte et nompareille
Maison à tous, où vous orrez merveille.
Venez, Conards, en ceste neuve halle,
Et ne craignez de chaut ou froid le hasle ;
Vous y verrez novices et convent
Logez au large, hors la pluye et le vent,
Pour recevoir des gens un million,
Plus que n’avons de coustume au Lyon.

Fait au conseil, à l’ombre de nos pots, Signé de nous et de nos bons supposts.

Furent affichez en grosse lettre plusieurs escriteaux audit lieu, contenant ces mots :

Pallais pour l’abbé.

Le lendemain, mardi gras, le disner préparé audit lieu, à dix heures du matin, se mirent sus une compagnie masquez, portans la crosse parmi la ville, ayans falots et tabours pour sonner et semondre ledit disner, ainsi qu’il est accoustumé. Incontinent se trouverent des tables pleines de nombre de gens inestimable, sans autres qui ne sceurent avoir place, lesquels furent contraints eux retourner.

L’ordre du disner estoit telle : il y avoit six tables tout d’une longueur, et là estoyent assis tout d’un costé, en forme de convent, ayant le regard l’un vers l’autre. Au milieu y avoit un eschaffaut pour jouer les farces, comedies et morisques, fait de sorte qu’on pouvoit passer par dessoubs pour le service dudit disner ; et dessus y avoit un personnage abillé en hermite, assis sus une chaise, lequel, en lieu de Bible, lisoit continuellement, durant ledit disner, la Cronique Pantagruel.

Au bout de ladite salle y avoit un theatre haut eslevé, richement tapissé, sur lequel estoit le sieur abbé au millieu ; et aux deux costez, le chancellier, patriarche, et cardinaux, vestus de leurs abits pontificaux, son huissier tenant sa verge en un bout, et le sergent à l’autre pareillement tenant sa masse, en bon ordre et gravité. Aux deux bouts, les trompettes et haubois ; et en bas estoyent les phiffres et tabours. A l’un des costez, Espinette organisée jouant avec chantres de musique. De vous escrire la diversité des viandes, mets, entremets, ce seroit temps perdu, car c’est chose ordinaire ; pourquoy viendrons à la fin du disner, auquel furent faits plusieurs farces et comedies, dances et morisques, en grand nombre, avec bonnes moralitez et de bonne audace.

Après lesquels fut leü le cas des deffaillans, redigez en rethoricque de grande joyeuseté. Et, tout leü, l’abbé se retira au conseil du costé ou estoit assis le chancelier, et aprés au patriarche et cardinaux estans de l’autre costé, lesquels il trouva en grant controversie pour difficulté des cas ; en sorte que le conseil assembla plusieurs fois pour demourer d’accord à qui seroit adjugée la garde et maistrise de la digne crosse. Et par la plus saine et grande partie des assistans fut adjugée à un practicien (de Cœli pallatio), pour avoir joué sa femme, à Bayeux, aux dez, etc.

Un autre pauvre Conard, morfondu et engelé, eust le debattu (una voce dicentes). Parquoy furent lesdits joyaux portez, aprés que par la bouche ouverte, gueulle, bec du sieur abbé, l’arrest eust esté prononcé, aux maisons et domiciles des dessusdits declarez et approuvez sots et glorieux Conards, avec force falots et tabourins.

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in Les Conards de Rouen, 2009.