AUGMENTATION DES RISÉES

Nouvellement faites en la maison abbatialle, soubs le resveur en decime A B Fagot.

Premierement.

En l’an mil cinq cens quatre vingts et cinq, fut presentée une requeste au pere abbé, par le venerable Benest, garde du scel de la domaine establie à Rouen, par le delay testamentaire du sage et indiscret personnage, feu Tallebot, dit Ouïnet. Remonstrant que si l’abbé et son conseil ne lui aidoyent de mandemens aux fins de sa requeste, il estoit en voye de perdre son office, qu’il avoit achepté grand nombre de ducats, qui seroit au grand detriment des pretendans à la dite domaine, qui journellement estoyent abusez par gens mal veillans.

La Letanie qui fut faite a l’abbaye conarde

En l’année 1580.

L’abbé, voulant tenir lié
Tout le chagrin dessoubs le pié,
Appelle avec luy ses suppots :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé commande que ses moines
Comme chevaux, soyent souls d’avoyne,
Pour n’estre jamais en repos :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé desire ses novices,
Trotter ainsi comme escrevisses,
Et faire la beste à deux dos :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé, qui a de beaux rubis
Sur son minois et des saphirs,
Veut que l’on paye ses impots :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé, qui a belle bedaine,
Veut, ainsi que la Magdalaine,
Avoir la boëtte en son poing clos :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé, qui a belles pantoufles,
Se fournit en hyver de moufles
Pour nifler le prince des sots :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé, pour courir jusqu’en Beausse,
A fait cacher dedans sa chausse
Un estron de nouveau esclos :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé, pour boire à beaux longs traits
De son bon vin, et du plus frais,
Vous a prié tout à propos :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé permet que dans des mares
Se plongent les raques de nares :
Sans contrefaire icy les sots,
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé veut tous usuriers,
S’il y en a en ses cartiers,
De venir comme les marmots :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé entend que ses mignons,
Ayent le ventre et les roignons
D’une v..... tout enclos :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé commande à ses nonnains
A descouvert monstrer leurs sains
Et chevaucher à cul desclos :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé veut que les maquerelles,
Luy payent dîme des pucelles
Qui se venent à Mussegros :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé veut durant les gesines,
Qu’on revisite ses voisines,
Gardant leur honneur et leur los :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé permet que les guenuches,
Soyent enfermées dedans les huches
Et bruslées ainsi que fagots :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé, avec sa rouge mine,
Fait trembler par où il chemine
Tous les gueux, frippons et magots :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

L’abbé veut que des sots, le prince
Vienne en la normande province
Se noyer dans les marins flots :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

Ou qui s’en aille en Orival
Veoir si trouverra dans le val
De ses grands-peres les viels os :
Beuvez d’autant, vuidez les pots.

ET RELIQUA

Oremus.

Si vous aillez de nuict en quelque coin
Pour de ta fesse aller dauber en coin,
Soit en la chambre ou soit en cabinet,
Prions que Dieu vous garde d’un trou net.

Et s’il advient, passant une rullette,
Vous rencontrez sans voir une broüette,
Quant vous n’aurez torche ne lumignon,
Prions que Dieu vous garde du limon.

Si vous allez soupper en quelque feste,
Au revenir, quant vous venez passer,
Nous prions Dieu qui vous garde la teste
D’un garinort ou d’un pot à pisser.

Si vous mettez au hasart la pecune
Et vous roullez soubs la dame Fortune ;
Si vostre cas va à reculleron,
Per omnia per in pecunorum.

fin de la letanie.

in Les Conards de Rouen, 2009.