ENSUIT LES CRIÉES FAITES

soubs le regne de Fagot,

en l’an 1586,

Et premierement les deffences de l’abbé de ne porter masque sans son congé.

De par l’abbé aimant mieux sur sa terre
Boire bon vin que biere en Angleterre.

Chacun ne peut ignorer que la court
N’ait deffendu par arrest magnifique,
A toutes gens ayant long nez ou court,
De ne troubler son regne pacifique,
Ny de porter sans sa grace autentique
Masque de jour ny de nuict nullement,
Sur peine à tous que leurs biens on confisque,
Comme infracteurs de son commandement.

Et neanmoins un tas de pignollets,
Godelureaux et nobles faits en haste,
Contrefaisans les petits sotelets,
Portans chacun au costé une latte
Pour eschauffer la froideur de leur ratte,
S’en vont masquez de maison en maison,
Ainsi que gueux dansans devant la jatte,
Tant qu’il n’y a ny ordre ny raison.

Bref, il n’est pas jusques aux savetiers,
Ayant cinq sols vallant par leur pratique,
Ny mesmement tous ces petits courtiers
D’humaine chair et varlets de boutique
Qui, desdaignant sa grandeur mirifique,
Ne vont masquez comme les gens d’honneur,
Sans avoir prins de l’abbé scientifique
Permission honorant sa grandeur.

Pour ce, l’abbé, qui ne craint point les frais,
S’est tellement fasché de telle chose,
Qu’il a cuidé lascher dedans ses brais
Une senteur plus douce qu’une rose.
Il a juré par le texte et la glose
De ses flaccons, tous pleins de vin vermeil,
Ch... par tout s’aucun entreprendre oze
Mascarader sans congé du conseil.

Accourez donc, Espagnols et Anglois,
Et vous aussi de la basse Bretaigne,
Italliens, flamens et Navarrois,
Guepins aussi que l’amour accompagne,
Et venez tost, sur peine de la taigne,
Rendre jubé à ce pontife grand,
A celle fin que la v..... on gaigne,
Comme à trois dez on fait argent comptant.

Signé de par l’abbé, où null’ chose ne manque :
Ces Suisses ont mis les raistres à la blanque.

Ceste deffence faite et criée, les maquereaux n’oserent plus entreprendre de porter masques, sans le congé de l’abbé. Ains venans à la foulle au marché aux Veaux, apporter force deniers au cat, et liards à la marionnette, pour avoir privilege d’aller masquez les soirs, furent receus dudit abbé trésinhonorablement avec caresses singulieres, comme pets à l’allemande bien assaisonnés de douces vesses. Et là, fut commandé par ledit abbé, à tous ses ords fessiers et porte falots, aller publier la semonce de Saint Julien, dont la teneur ensuit.

CRIÉE POUR SAINT JULIEN

de par l’abbé.

L’abbé, qui sait comme le tems prospere,
Croit et decroit comme les champignons,
Voyant que l’an que la bonne Rogere
fist mettre aux champs ses vaillans champions,
Luy fut ravy par ses petis mignons
Dix jours sus l’an, entreprend ceste année
D’un jour tout seul, pour voir ses biberons,
A saint Julien faire leur destinée.

Car en ce lieu il veut trouver la blanque
De ses joyaux de nouveau retrouvez,
Dont vous voirrez le pourtrait qui ne manque,
Que d’apporter vos escus coullorez ;
Et puis après ses prix seront jugez
A ceux qui mieux auront mis leur devise,
Et fussent-ils fols, badins, estimez,
Ils les auront s’ils ne laschent la prise.

Et pour autant, d’un cœur devotieux,
Le gros et gras conseil se delibere
D’aller demain en arroy somptueux,
A ce bon saint, comme les autres faire,
En ensuivant sa coustume ordinaire,
Et puis dessus le mont saint Avertin,
Ayant ouy toutes ses asnes braire,
Il sacrera ses gens de bon matin.

Premierement, quatre grands cardinaux,
Deux bons huissiers et quatre gros Suisses,
Qui sont venus par delà les monts hauts
Faire à l’abbé honneur et services.
Autres aussi, grands mangeurs de saucisses,
Que l’on voirra sacrer honnestement :
Car l’abbé sait que luy seront propices,
Et se tiendra entr’eux asseurement.

Sus donc, Conards de nostre vieille escrime !
Accourez-y comme gens advisez,
Et amenez vers nous, sans aucun crime,
Ceux-là qui sont du convent divisez,
A celle fin que tels, mal advisez,
Soyent reformez avecques discipline,
Telle pour vray que donner veuë avez,
Par la Plichere et la Rousse et Queline.

Vous, cardinaux, qui puis trente bons ans
Avez jetté vostre froc aux orties,
Accourez-y comme ses vrais enfans,
L’accompagnans gaillards comme des pies.
Là, vous aurez un nombre de roupies
Dont nostre abbé vous recompensera,
Et à chacun un couple de toupies
Pour vous garder du grand chaut qu’il fera.

Petits poupins qui jour et nuict cerchez
D’avoir ce bien de gaigner la verolle,
Il ne faut pas qu’en ce jour relaschez
D’y accourir si l’amour vous affolle.
Là, vous verrez de nostre abbé l’escolle
Où l’on apprend mouver le croupion,
Et comme aussi les dames on bricolle,
Lesquelles sont de sa subjection.

Petites sœurs de Tordre saint Fessin,
Faillirez-vous de visiter la place ?
Sçavez-vous pas que ce jour est sans fin,
Fait et creé pour vostre bonne grace ?
Avez-vous peur que l’abbé vous dechasse
D’auprès de luy, ny tout homme cocu ?
N’en croyez rien, car gens de telle race
II aime mieux que le trou de son cul.

Vous mesmement qui l’amour demenez
Secrettement sans qu’on s’en donne garde,
Accourez-y, mais gardez vostre nez
Du mal commun plus fin que la moustarde :
Car quelquefois un courtaut se hazarde
En divers lieux pour avoir appetit,
Qui, estant pris d’une façon hargarde,
Baisse le nez de rage et de despit.

Là vous voirrez mille joyeusetez
Qui vous feront tant esgueuller de rire,
Que vous tiendrez vos deux poings aux costez
Pour vous garder que plus ne vous empire ;
Et puis aprés, l’abbé, qui n’a que frire,
Viendra soupper avec ses suscepots
Dedans l’Escu où il tient son empire,
Riant, dansant, vuidant pintes et pots.

Ainsi signé, au mont Saint Avertin :
Les vieils huissiers n’ont plus part au butin.

Estant revenus de Saint Julien et les ceremonies accomplies, fut deliberé par l’abbé et son conseil, faire semondre tous les habitants de la ville, et mesmes les estrangers, pour venir prendre le jubé. Ce qui fut fait avec grand compagnie de chevaux, falots, fleutes, phiffres et tabourins, de saucisses et autres instruments non encore veus. La teneur de la dite criée est telle :

SEMONCE

aux estrangers et aux bourgeois de Rouen

de par l’abbé.

Dont vient, Conards, que par vostre follie
Vous ne venez à l’abbé faire honneur ?
Attendez-vous que de vous on se rie,
Si ne venez auprès de Sa Grandeur.
Il semble à voir que vous cerchez malheur
Et luy voulez denier son domaine ;
Mais soyez seur que s’il monte en fureur,
Qu’il vous mettra dans son pontharitaine.

Sçavez-vous pas sa grandeur et puissance,
Et qu’il n’y a nul qui ne soit tenu
Le venir voir en son Escu de France,
Où chacun est toujours le bien venu ?
Apportez-luy donc tost le revenu
Que luy devez, et vous voirrez la chere
Qu’il vous fera, quand il aura cogneu
Que vous aimez mieux le vin que la biere.

Ne faillez donc, vous qui tenez fournies
Plusieurs maisons pour loger des Anglois,
Et vous aussi, messieurs d’hostelleries,
Qui les tenez chez vous en tapinois,
Nous apporter dedans l’Escu de Poix
Les braves noms et surnoms de vos hostes,
Afin que tous viennent garder les loix
Que l’abbé fist en revenant de tostes.

Et vous aussi, messieurs les Espagnols
Qui, de l’abbé, ne tenez aucun compte,
En caquetant ainsi que rossignols,
Ou gens venus tout nouveaux de la fonte.
Je m’esbahis que vous n’avez grand honte
De tant tarder : venez vous acquitter
Vers ce pater, qui d’allegresse prompte
Vous traitteroit, le venant visiter.

Vous mesmement, bourgeois de nostre ville,
Que chacun jour vous faites tenailler
Pour visiter ce saint pater utille,
Et ne voullez aussi luy rien bailler,
Penseriez-vous tant des braves tailler
Que d’eschapper luy venir faire hommage ?
Non, pour certain. Gardez donc de broüiller
Les cartes, tant qu’en receviez dommage.

En general, vous qui masques portez
Sans avoir prins de l’abbé la licence,
II semble à voir que vous vous esbatez
A l’irriter, nonobstant sa deffence :
Car vous feriez, ce semble, conscience
De venir prendre en sa maison congé.
Mais gardez bien qu’après sa patience
Vous ne sentiez ce qu’il aura songé.

Ainsi signé haut : Venez vistement,
Pour de l’abbé baiser le fondement.

REITERATION

Des deffences de porter masques sans son congé, sur les peines aux cas appartenans.

de par l’abbé.

Ne vous tenez plus tant, pour gaigner des roupies,
Auprès du port Morant, caquetant comme pies,
Et n’allez plus aussi, Conards, ni vous, garçons,
Courir aprés un tas de chanteurs de chansons,
Qui ne font qu’espier le moyen, par leur course,
Secrettement, pour faire attraper vostre bourse ;
Mais venez voir l’abbé, en son haut throsne assis,
Qui vuide le godet et boit à plus de six.

Il a fait voirement sçavoir par cry publique,
Ce qu’estre, il entendoit, bon pour sa republique,
Et, par especial, de ne porter de soir
Le masque aucunement, ny de nuict, sans avoir,
Soubs le seing et cachet de sa conarde altesse,
Pour ce fait le congé et la licence expresse.
Mais, d’autant que dimenche est le jour solennel
Auquel il veut monstrer son honneur annuel,
Comme il a de coustume à faire de tout aage,
II veut à tous Conards enjoindre d’avantage :
C’est qu’aucun ne soit tant de soy presomptueux,
Temeraire, hardy, sot ny audacieux,
D’aller soit jour ou nuict durant ces jours en masque,
Et, fust-il aussi prompt et leger qu’est un Basque,
Sans avoir, par effet de bonne affection,
Accompagné l’abbé à sa procession,
Et que dans le viétour il ne soit à une heure
Pour voir marcher son train en une ordre meilleure :
Car à tous il le fait à sçavoir ce jourd’huy,
Afin que nul ne se pusse excuser envers luy,
Sur paine d’arracher la masque de la face
Et rigoureusement punir qu’on ne le face ;
Ou bon gré, mal gré, qu’il soit au grand sergent
Permis luy emporter sa bourse et son argent.
Voilà ce que l’abbé vous enjoint et commande
Pour rendre dans Rouen, noble ville normande,
L’excellence et grandeur, et du pater santé
La feste magnifique et la solemnité.

Ainsi signé par l’abbé bon compere :
Levez la cuisse afin que le c.. pere.

SEMONCE A TOUS LES ESTATS

pour venir leur acquiter en l’abbaye.

De par l’Abbé, monarque haut,
Qui boit en tirelarigaut.

L’abbé sans queuë, à qui rien n’est caché,
Ayant cerché toutes ses vieilles debtes,
S’est tellement en son cerveau fasché,
Voyant à luy tant de bancrouttes faites,
Par ses vassaux qui, comme grosses bestes,
Ne sont venus devers luy s’acquiter.
Et c’est pourquoy, au son de ses trompettes
Il leur promet leur maison cacheter.

Non pas de cire ou d’un gros cadenas,
Mais d’un parfum d’odeur aromatique,
Dont cachetoit deffunt maistre Thomas,
Concierge seur de la chambre aubetique ;
Car nostre abbé, qui cognoist la pratique
De ceux qui n’ont vers luy leur devoir fait,
A resolu en son conseil qui picque,
Les envoyer trestous au hariplet.

Doncques, Conards, qui la paix demandez
Avec l’abbé, le souverain pontife ;
II ne faut pas que de luy vous gabez,
Comme avez fait de quelque grand joriste ;
Car vous pourriez avoir telle momifle
De son gros cul au droit de vostre nez,
Qui vous rendroit comme un pourceau qui sifle,
Dont vous seriez enfin bien embrenez.

Accourez donc, drappiers, marchands de soye ;
Vous, chappeliers, orfebvres, taverniers,
Merciers grossiers, tanneurs, venez en joye,
Et vous aussi, nos braves tainturiers ;
En general, estaimiers, bonnetiers,
Qui dans Rouen en faites l’exercice ;
Et ne faillez de laisser vos quartiers,
Pour saluer l’abbé, avant qu’il pisse.

Ou, autrement, tenez-vous asseurez
Que dans demain il fera despaver
Devant vos huis, et si vous obstinez,
Il vous fera encores plus braver,
Et nul de vous ne se pourra sauver,
Que ne sentiez sa rigueur et furie ;
Et eussiez-vous mis les poulles couver,
Vous baiserez le trou par où il chie.

Et vous aussi qui, nos prix, detenez
En vos maisons, pour estre magnifiques,
Je m’esbahis que tant vous retardez
Leur rapporter et nos vieilles antiques.
Craignez-vous point que de l’abbé les tiques
N’aillent un jour vous ronger jusqu’aux os,
Faute d’avoir rapporté nos reliques,
Et de l’abbé avoir prins le campos ?

Sus donc, Conards, que dans ceste semaine
Chacun de vous revienne s’esgayer,
Dedans l’escu où l’abbé prendra peine
Joyeusement vous faire festoyer.
Mais gardez bien surtout de rien payer
En blanc argent, car l’abbé point ne l’aime ;
Mais si de l’or luy voulez envoyer,
II hait cela comme un chat fait la craime.

Ainsi signé, l’abbé faisant son tour :
Ne faillez pas trestous à la viétour.

Ceste criée faite, les plus hardis furent aucunement intimidez, voyant que l’on ne promettoit pas poires blecques ; lors vindrent voir le pater, luy apportant partie de son deu escheu et celuy mesme qui n’escherra jamais ; quoy voyant, ledit abbé les fist tous semondre, grands, gros et menus, pour leur trouver à la chevauchée, par ses herauts et curseurs, ainsi qu’il ensuit :

SEMONCE POUR LA CHEVAUCHÉE.

de par l’abbé.

L’abbé Fagot, monarque universel
De tous Conards residans soubs le ciel,
Qui, correcteur, est de toute follie,
Vivant joyeux et sans melancolie,
Prelat regent et grand reformateur,
Des fols parfaits maistre et dominateur,
Et vray seigneur sur vieils fols affollez,
Nouveaux ponnus, et petits avollez,
Fait à sçavoir à tous, joyeux, follastres,
Sots, obstinéz, mutins, aquariastres,
Humeurs de vent, sotouards, mitouards,
Escornifleurs, menteurs, et grands bavards,
Fols déceptifs faisant des chattemites,
Qui ont le néz et v.... mangez de mittes,
Petits peuguets, mariolets, pignolets,
Eperlucats, gallurets, nivelets,
D’estre demain legers comme une plume,
A la viétour, ainsi que de coustume,
Pour, luy faisant honneur, l’accompagner,
Et comme luy en joye se baigner.
Mais, dessus tous, il veut que dés midi,
Un chacun soit de sa maison party ;
Pourtant, vueillez, comme servants loyaux,
Estre montez sur asnes et chevaux,
Vous trouvans tous à ceste chevauchée,
Que ne vous soit paresse reprochée ;
Car c’est le jour où ce monarque grand
Se veut monstrer en honneur triomphant,
Et faire voir sa maison reflorir,
Que plusieurs fols vouloyent faire perir ;
Vous asseurant que depuis la laissive
On n’a point veu chose si excessive.

Ainsi signé : croyez se vous faillez
Que de l’abbé serez sallariez.

in Les Conards de Rouen, 2009.