LES ASNIERS REMPLIS D’ASNERIE

NOUVEAUX VENUS EN L’ABBAYE.

L’Asne de l’escolle.

Mon pere m’a bien sept ans et demy,
Par son labeur, entretins à l’escolle,
Et si ne puis chanter ne fa ne my
Sinon hin, hen, qui est chose frivolle.

L’Asne, plus dur que n’est un jars,
qui est le roy des corrigears.

Souvent je m’entremets de correction faire
D’un qui est plus correct que moy cent mille fois,
Pensant luy faire peur par mon asniere voix.
Mais l’homme bien vivant d’un asne n’a que faire.

L’Asne muny de plusieurs dons,
et si ne paist que des chardons.

Prés bon pain et bon vin, souvent fais ma demeure,
Et, si je me repais de chardons seullement,
Pource que discerner, je ne puis nullement
Le mal d’avec le bien, chose pire ou meilleure.

L’Asne a vice trop adonné,
ou ne craint point d’estre damné.

Je suis si adonné en mon peché damnable,
Que Dieu feroit plustost tout un monde nouveau
Que me faire quitter ma vieille salle peau,
Peau endurcie au fais quoy qu’il soit dommageable.

L’Asne sage

Comme l’asne à Balaam, conduite du prophete,
Luy remonstra, disant : Ne marche plus avant,
Ainsi à mon pouvoir souvent je vois disant,
Evite ton malheur n’estant comme moy beste.

L’Asne brutalle du moulin,
qui boit l’eau pour laisser le vin.

Chargée à double fais, au moulin me transporte
Des sacs remplis du grain qui sont à bonnes gens.
Mon maistre, prevoyant les dangers eminens,
Fait que bien plus legers souvent je les rapporte.

L’Asne tombée a nonchaloir,
le plus souvent par trop sçavoir.

Presumant en mon sens sçavoir quelque grand chose,
J’ay fait comparaison à maint homme d’esprit ;
Mais par mon trop cuider maintenant j’ay respit,
Et comme asne incensé faut que je me repose.

L’Asne qui n’aperçoit son vice,
mangeant toujours le benefice.

Maint asne comme moy mangent le benefice
Sans prevoir qu’il font tort à maint homme sçavant,
N’ayant soucy sinon ce qui leur est propice,
Et puis du demeurant tout va avant le vent.

Conclusion. Une pure asnerie
Est aujourd’huy, il est cler et appert ;
Tel est un asne qui pense estre un grand clerc,
Et si ne veut que de luy on se rie.

in Les Conards de Rouen, 2009.