sentiers_des_ocres

Attendre que la maquette soit finie, lécher la quatrième de couverture, y parler de récréation et de comptine, préfacer en soulignant ce paradoxe : un monde désenchanté où surgissent des êtres qui ne le sont pas, choisir des œuvres de Georges Briot, les reproduire soigneusement, ne les faire baver et s'interroger tout haut, comme je vais le faire, sur ce qui nous fait choisir un texte pour devenir livre. Attendre avant d'annoncer la publication de Bleu Terre de Jean-François Joubert. Compter les heures et lui dire merci pour la confiance qu'il accorde à l'apprenti libraire et les quelques exemplaires qu'il pourra façonner.

Quelle curieuse alchimie nous oblige à publier un texte plutôt qu'un autre ? Oh ! Je connais les réponses proclamées par ceux qui ont coutume de publier et ceux qui les observent : le texte diront les uns, le sexe et l'argent, proclameront les autres. L'affaire est entendue ce n'est qu'une question de goût, de préférence sucrée pour ceux qui ont l'ocre amer à la bouche, le boniment facile et l'imagination crispée. Et pourtant, je m'interroge. Pourquoi Bleu Terre ? Est-ce le texte ? Oui, certes, le texte ; et pourtant, non, pas le texte en lui-même, plutôt ce qu'il suggère de la sensibilité de l'auteur, ses conversations avec des êtres peuplant l'estran ou masqués par les profondeurs, la tête en l'air, l'œil cillant à l'astre facétieux. Et aussi la mémoire. Ce souvenir d'un bref échange, des images qu'il suggéra. Vouloir les décalquer d'un trait malhabile, ce que seul une main tremblante sait dessiner.

L'échange eut lieu là où les manuscrits étaient déposés du côté des éditions Léo Scheer, en voici la teneur, celle que mon greffier sut saisir :

Bleu Terre - vendredi 29 août 2008 - Poisson-de-lune

Les quarante ou cinquante premières pages sont à couper le souffle. J’ai cru rêver tellement c’est beau et fait résonance pour les amoureuses de la mer et des astres. Puis j’ai préféré m’arrêter par crainte de rompre le charme. C’est comme pour l’aquarelle ou le pastel, les matières sont tellement agréables au toucher que tout l’art est de ne pas trop s’y complaire, sinon le dessin risque de se fatiguer. Si j’étais jury dans un club de lectrices, je donnerais un 10/10 pour l’écriture en tous cas.

L’âge du capitaine - vendredi 29 août 2008 - Ludivine Cissé

Si vous avez moins de vingt ans, c’est - disons - vaguement encourageant. Autrement, votre effort est au mieux inégal. Quelques rares trouvailles qui frôlent la poésie, mais des tonnes de clichés navrants, aussi, et des échos de mirliton partout, partout. À moins que vous ne soyez un amoureux comblé, auquel cas vous ne faites que confirmer, après vingt-huit milliards d’autres niais triomphants, que le bonheur écrit décidément très mal. Mais à en croire le commentaire précédent, votre ami(e) a aimé - et si vous pensez que c’est l’essentiel, voire que cet avis prime sur tous les autres, alors écrivez plutôt des listes de courses. Vous m’êtes sympathique, cela dit. Une belle âme, sans doute.

Bleu Terre - vendredi 29 août 2008 - jeffjoubert

@ Ludivine Cissé. J’ai moins de vingt ans... d’écritures... et déjà, je cite : « quelques rares trouvailles qui frôlent la poésie. » Venant de vous cela me fait sourire. Je parcours le blog et vos commentaires sont toujours là, présents, pour faire mal. Les clichés, possible, mais contrairement à vous, je ne les note pas dans mes listes de courses. Donc si j’en fait c’est que je suis rattrapé par l’inconscient collectif... Pour finir, merci quand même d’avoir posé vos yeux sur ces textes, et je crois que vous avez essayé d’être « gentille ».

Bleu Terre - vendredi 29 août 2008 - jeffjoubert

@ Poisson-de-lune. L’écriture est ce plaisir de partager ses émotions, ne serait-ce qu’à une seule personne... Vous avez rêvé, quitté la scène avant de : « rompre le charme » et laissé ce commentaire, sincère, qui me touche... Que dire d’autre : Merci !
Conclusion : Merci d’avoir laissé un commentaire...

Sœur Emmanuelle - vendredi 29 août 2008 - Ludivine Cissé

@Jeffjoubert. Pas pour faire mal, non, ne vous méprenez pas. J’ai apprécié votre travail, même si je le dis sans doute avec la maladresse d’un style qui ne s’y prête pas. Seulement j’exècre le ménagement hypocrite et l’indifférence qui se voile d’une appréciation molle. Votre texte manque à mon avis de maturité, mais pas de talent ni d’ambition. Ce n’est sûrement qu’une question de temps, et d’expérience, pour qu’en disparaissent les scories qui m’empêchent d’être vraiment touchée. Au plaisir de vous lire davantage, et mieux.

Bleu Terre - vendredi 29 août 2008 - jeffjoubert

@ Ludivine Cissé. Là où je vous suis c’est sur le côté « inégal » cependant je ne suis pas certain que le temps soit un ami... (je brûlerais bien quelques textes...)
Et ce qui est sûr, c’est que vous n’êtes pas « hypocrite » et ce : « J’ai apprécié votre travail, même si je le dis sans doute avec la maladresse d’un style qui ne s’y prête pas », ce doit être un sacré compliment, du moins je le prends tel quel...
Merci... Vous me donnez l’envie de recommencer mes « listes de courses » en évitant les scories, bien sûr...

Bleu Terre - samedi 30 août 2008 - Christian

@Franfreluche. J’ai entamé Bleu Terre ce matin - aux aurores - comme vous m’y aviez invité. J’ai sursauté, la comptine des jours de la semaine qui ouvre l’ouvrage souvent je l’utilisais en d’autres variations auprès de ma fille.
Beaucoup de douceur dans ces textes, c’est charmant et enchanteur.
Votre comparaison - du moins celle de Poisson-de-lune - avec l’aquarelle et sa fragilité est très juste. J’ai lu la critique de Ludivine Cissé nécessairement outrancière et définitive, mais qui ne manque pas de justesse si on en atténue les traits (elle a aimé vraisemblablement avec tout l’agacement que cela procure). Du bleu-terre à la lettre-bluette la marge est mince ; les bluettes ne sont-elles pas aimables si l’écriture sait les habiller ?
Oui, un recueil d’aquarelles avec ces textes en vis-à-vis serait une bonne idée.

Bleu Terre - samedi 30 août 2008 - jeffjoubert

@Christian. Certains textes de Bleu Terre sont nés de mes impressions sur la vue d’aquarelles de Georges Briot, un peintre que j’adore. Merci de votre passage, de votre lecture et de ce commentaire...

Bleu Terre - samedi 30 août 2008 - Christian @Jeffjoubert. Ah Georges Briot, je ne connais pas. J’ai trouvé ce site.

Bleu Terre - samedi 30 août 2008 - jeffjoubert

@Christian. Eh bien maintenant vous le connaissez... le lien que vous avez trouvé est correct, cet homme peint la nature depuis de nombreuses années et son atelier se trouve près de chez-moi... Voilà comment, j’ai pu m’inspirer de ses propres inspirations, pour certains textes...

Bleu Terre - mercredi 22 octobre 2008 - eva baila

Jeff, je viens de lire avec plaisir Bleu Terre. J’y ai retrouvé des chapitres que j’avais déjà lu sur un site d’écriture, et que j’avais beaucoup aimés. À cette époque, je me souviens vous avoir demandé si vous étiez peintre aussi, tant votre écriture semblait colorée, visuelle. J’ai maintenant la clef : certaines évocations, dites-vous, sont inspirées du peintre Briot. J’ai lu Bleu Terre avec la naïveté du lecteur ordinaire, profitant de la mélancolie et de la douceur des évocations oniriques. Je n’ai certes pas l'œil d’un écrivain, ni celui d’un éditeur, et je me suis laissée bercer par cette douceur, sans trop de questionnement. Ce fut un très agréable moment passé avec vous, et je vous en remercie. Toutes mes amitiés. eva-Cerf volant.

Bleu Terre - jeudi 23 octobre 2008 - jeffjoubert

@ Cerf-volant. Quelle patience, puisque je sais que vous connaissez déjà ces textes, et malgré tout, vous continuez à y prendre du plaisir... Sachez simplement, que j’ai de nouveau envie d’écrire des textes courts, un peu grâce à vous. Merci et amitiés. Jeff

...
...

Se demander si la réponse ne se trouve pas dans ces quelques lignes, les relire encore et attendre que la maquette soit finie, lécher... avant d'annoncer... Bleu Terre.

Christian Domec, apprenti libraire.

(photo, Sentier des ocres, abigailvisits, licence creative common)