Le prix unique du livre et ses effets pervers 1
Par Christian le jeudi 18 février 2010, 19:14 - Pécadilles - Lien permanent
Nul doute que le prix unique du livre a permis le maintien d'un réseau dense de librairies « indépendantes » sur le territoire français. Et, autant vous le dire franchement, j'y tiens autant qu'au pain boulangé artisanalement, même si, il faudrait être aveugle pour ne pas s'en rendre compte, l'indépendance des libraires s'amenuise à mesure que le pain s'industrialise : des pâtons texturés, aromatisés, calibrés sillonnant l'asphalte au rythme de la livraison des stocks de livres aux criardes couvertures à distribuer, rayonner, pilonner.
Certes, le prix unique du livre évite à quelques mammouths d'écraser la diversité que seules des souris trompeuses pourraient, en catimini et marginalement, sauvegarder.
Pourtant le prix unique du livre nivelle lui aussi. Il est adapté aux structures industrielles d'édition.
Un exemple ?
Je décide de publier Bleu Terre, je sais qu'un libraire pour vivre a besoin d'une ristourne d'environ 30 %, souvent plus, rarement moins. Je dois bien acheminer ce livre jusqu'à ce libraire, prendre à ma charge les frais de port : il faut donc au minimum que je compte ces deux postes pour établir le prix de vente unique de Bleu Terre.
Le seul subterfuge légal trouvé pour proposer ce livre à un prix plus abordable lorsque je le vends directement est la pré-commande avant sa sortie officielle. C'est chouette, mais c'est une contorsion qui ne m'amuse pas.
Ceci dit la loi sur le prix du livre dit une autre chose : « Tout détaillant doit offrir le service gratuit de commande à l'unité », ce qui signifie qu'aucun marchand de livre, qu'il soit en librairie, en superette, ou en amazone ne peut légalement dire : je ne peux vous le commander. Elle ne précise pas, par contre, la marge minimale qu'un détaillant peut exiger. Je n'ai pas encore reçu de commande via une boutique multinationale en ligne, mais il est sûr qu'elle ne pourra bénéficier de ma part d'une ristourne préférentielle : je préfère la réserver à des libraires qui ont des livres une autre considération, même si, pour tout un tas de raisons, commander de cette manière peut être agréable d'autant que le service de commande et d'envoi est souvent de bonne qualité.
Quand je pense que d'aucuns commencent à réfléchir sur le prix unique des fichiers numériques, j'ai quelques frissons... Moi ? Je les donne.
Commentaires
Justement, ma soeur me disait hier encore combien votre contrat éditeur-écrivain concernant les droits est particulièrement généreux, lui aussi.
(Je commence enfin d'y voir un peu plus clair).
Votre soeur a de bons yeux.
En fait c'est plus une manière de voir les choses qui si elle était partagée par un ou deux éditeurs ayant pignon sur rue et un beau catalogue ferait l'effet d'une bombe. Mais leur chiffre d'affaire s'en ressentirait et comme se sont avant tout des entreprises commerciales dont les actionnaires peuvent avoir investi autant dans le livre que le yaourt ou le pilon (de poulets en batterie)... ce n'est pas demain la veille.
Un contrat-type éditeur/auteur actuel, c'est généralement une cession exclusive pour la durée des droits (en France au moins 70 ans après la mort de l'auteur) et une extension de ceux-ci à tous les domaines (audiovisuel, par exemple). Beaucoup d'éditeurs le font proprement, ce n'est pas la question ; qu'il y ait exclusivité, je le conçois aussi, mais qu'elle s'étende ainsi à trois ou quatre générations est une aberration humaine, mais une aubaine capitaliste. Le coeur dans ce monde sec penche pour celle-ci avec des trémolos dans la voix pour affirmer que le livre n'est pas une marchandise comme une autre, que le pilon est du recyclage et que le tort est facteur. Bref un spectacle servi aux gogos et roule ma poule et ses oeufs dorés.