Attenti ai corni
Par Christian le samedi 27 février 2010, 20:44 - Journal - Lien permanent

Elle était là cette poutre d’étai, transversale, elle prolongeait une demeure délabrée jusqu’au bord du canal. Ma tendre (1) passa dessous, altière. Sur ses pas, je dus consentir la révérence, une légère flexion du cou, la pupille aux aguets d’un choc frontal. Elle se dilata soudain pour saisir en son trou noir le graffiti déposé sur les nervures : « attenti ai corni ». Un rire bramant sortit de ma gorge à mesure que des bois illusoires me poussaient. Mon aimée se retourna, mon soupçon réait.
Oui, je sais, le cornu, le cornard, le cocu, nous nous en moquons avec quelque facilité. Mais pourquoi rendre le rire difficile ou pis, subtil. Il a besoin d’une gorge pour se dilater. Et c’est bon.
De Venise, il est possible que plus tard – il se fait déjà tard – il ne me reste que ces mots : « attention aux cornes » et d’en rire encore. Pourtant, écrits ici ou sur un morceau de papier ça ne fait ni rire ni sens.
Un écrit quel qu’il soit n’est pas indépendant de son support : une poutre ici, un écran là et sur papier aussi. Une situation. Sa lecture résonnera différemment. Je ne sais pas pour vous, mais lorsque je me plonge dans un roman il ne peut être que de papier, sur écran je l’effleure autrement, l'écume.
Alors, une amie m’a dit : « je ne comprends pas ce que tu fais, tu mets les textes que tu publies sur internet en libre disposition et, dans le même mouvement, tu les proposes en livre. Penses-tu pouvoir vraiment en vendre ? » Je ne me souviens plus de ma réponse, elle devait être : « cela n’a rien à voir, ceux qui veulent effleurer, feuilleter, saisir un passage, oublier, iront sur internet ; les autres, peu nombreux – mais cela a-t-il vraiment de l’importance ? – aimeront pouvoir disposer du livre, de sa fragilité, là, à portée de leur main, à portée de cette papille chantante, pour s’y plonger. » Ma réponse aurait pu être tout autre : « regarde, Emma, oui, la Bovary, tu la trouveras partout sur le web, dans tous les formats, sur des pixels asservis à la machine du moment ; mais Emma, pourtant, couchée sur le papier fait toujours un tabac, peut-être parce qu’Emma, vivant ses lectures sur de beaux volumes et s'y épuiser, nous y soumet. »
Alors, encore alors, je vois bien où nos éditeurs (2) d’importance veulent nous mener. À mesure que leur cavalerie inonde la librairie, ils placent de belles billes dans le numérique, ses tuyaux, son cryptage et ses péages. Ils trouvent même quelques soldats de plomb qui pensant s’affranchir de leur tutelle sont les propagandistes bavards de leurs visées : contrôler les flux analogiques et numériques et que sais-je encore ? Pourtant leur argile est si vieille qu’elle laisse place à quelques fissures. Celles-ci m’importent.
Alors oui, en accord avec les auteurs : la liberté totale du feuilletage en librairie, en bibliothèque, chez un ami, sur un terminal numérique n’empêche en rien la transmission des livres, de nos livres, à ceux qui veulent s’y plonger.
Bleu Terre comme Les Conards de Rouen sont en libre feuilletage via l’ogre Google et dans quelques bibliothèques.
Christian Domec, apprenti libraire.
(1) si elle me lit, elle rira, j’en suis sûr.
(2) ça manque de référence... Je ne vais pas faire tout le travail. Regardez
Hachette,
par
exemple, et l’extension
de son domaine.
Fouillez aussi du côté du Syndicat
national de l'édition et ses pensum.
(photo, Caribou, Hamed Saber, licence creative common)
Commentaires
"la liberté totale du feuilletage en librairie, en bibliothèque, chez un ami, sur un terminal numérique n’empêche en rien la transmission des livres, de nos livres, à ceux qui veulent s’y plonger."
je plussoie à donf!
Personnellement, mes yeux, et je crois bien que mon corps tout entier prèfèrent de loin manger le papier... cela dit je ne rote pas pour autant sur le numérique, corne de bouc! *_*
Oui, Cécile, c'était - et c'est toujours - mon parti d'en livre et sa lune de miel.
A propos des cornes du bouc, il y avait Tanguy le boubic de l'Isère qui donnait du lait, Jean-Noël Passal en parle dans l'éloge de la bique.
Salut Christian.
Pourrais-tu en dire plus sur les "soldats de plomb qui pensant s'affranchir de leur [les éditeurs d'importance] tutelle sont les propagandistes bavards de leur visée"? Je ne te demande pas des noms, hein, mais quelques précisions sur le type d'entreprise de pseudo-affranchissement auquel tu penses et qui, d'après toi, fait le jeu des grands groupes?
Parce qu'à vrai dire, je suis précisément en passe de rejoindre une nouvelle entreprise collaborativo-numérique, donc voilà, autant avoir un maximum de cartes en mains, ne serait-ce que pour ne pas finir petit soldat de plomb qui etc.
...même requête que Marco :D
Concernant votre texte, aucun souci cher "apprenti libraire", je tends à penser que livre papier industriel et le livre numérique vont co-exister dans un premier temps, et que le livre papier artisanal pourrait même connaître un boom intéressant dans un second temps (les vrais amoureux de vrais et beaux et rares livres papier). Mais ce genre de prédiction sur l'imprédictible (le comportement des foules) a pour caractéristique habituelle d'être... fausse, donc je reste prudent, j'observe surtout le passé et le présent.
Sur le succès de Bovary, j'ai un doute concernant les causes – il me semble que l'on vend surtout d'affreux volumes en poche mal imprimés pour des lycéens "condamnés" (les chanceux qui s'ignorent) à la lecture obligatoire du programme scolaire, et non de magnifiques ouvrages à une foule de bibliophiles en délire. Mais vous avez peut-être des chiffres que je n'ai pas, c'est une estimation purement intuitive.
Marco et Mitmat,
Merci de votre passage. Oh ! Le premier soldat de plomb, celui que j'ai repéré, je pense bien que c'était moi. Lorsque j'ai découvert internet et son versant web, à la mi-90, je n'ai pas douté de son potentiel infini de publication et d'expression. Je ne pensais pas vraiment à son versant littéraire. Comme nous étions encore peu nombreux à l'utiliser, je fus un de ses ardents propagandistes, comme le furent avant moi les premiers utilisateurs du téléphone, parce que parler devant un morceau d'ébonite sans interlocuteur invite au port de l'entonnoir. Maintenant, disons (?), je n'étais pas obtus, je ne gettais pas la nouvelle couche technologique, j'aimais toujours ce que j'avais aimé avec peut-être cette légère brillance que donne la nostalgie du présent ou de l'avenir proche.
Oui, j'ai un peu pensé à vous, pour rire, et à cet hénaurme projet d'édition hypertextuelle (je n'ai pas vraiment pris le temps de consulter le forum). Mais je vous connais un peu, mes gaillards, et sais que le plus extrêmiste de vous deux n'est pas prêt à faire table rase de ses sorties chez le libraire du coin rien que pour avoir l'occasion de pester et pester encore.
Non, je pensais surtout à des personnes qui ont la sénilité précoce et brandissent je ne sais quel engin sorti des cartons d'une agence de marketing pour le brandir comme hochet libérateur quitte à s'en débarasser promptement pour brandir le suivant.
Sinon, vous allez rire, mais à défaut de ficher des poutres graffitées à tous les immeubles de la ville, je pense sérieusement à produire avec ma potière préférée des tablettes d'argile, gravées. Mais bon, ce n'est qu'un projet et je ne présage pas de l'avenir.
Merci pour ces précisions! Apprenti-libraire, je ne sais pas, mais expert-diplomate, ça c'est sûr :))
Bah oui, à l'occasion passe faire un tour sur le forum (tu verras dans la présentation des membres que je me définis _ en toute modestie _ comme un chaînon manquant), je ne sais pas si le projet est hénaurme, mais il me semble assez réaliste et souple (et d'autant plus exaltant). Bon après, tu connais le goût d'Iph' pour les déclarations raisonnablement tonitruantes, ce garçon est très joueur.
PS: l'édition de tablettes d'argile, super idée! tiens comme ça je pensais à une histoire qui irait bien sur ce nouveau support, un roi mythique qui devient ami avec le géant que les dieux ont envoyé contre lui, l'ami meurt, après le roi va chercher un truc qui donne l'immortalité, disons une plante, mais il arrive un malheur style un serpent mange la plante, et là le roi comprend que l'immortalité en fait... ouais, non zut, c'est peut-être trop novateur comme histoire, ça marchera jamais.
Marco,
Elle est trop longue ton histoire, parce que si je taille chaque caractère dans l'os d'un poulet, je risque de me retrouver dans un panier à salade... Je note, je note.
Diplomate ? Tiens c'est drôle, comme je fais souvent des va-et-vient entre des discussions sur le net et d'autres de visu, j'ai remarqué que le croisement d'humeur existait aussi : des excités du commentaire sont bien affables et des diplomates peuvent devenir teigneux surtout lorsqu'ils ont un verre à la main. Je ressemble plutôt aux seconds, mais je garde le sourire souvent.
Oui, je pensais faire un tour sur le forum des hyperéditeurs, mais je n'ai pas vraiment trouvé le temps... Promis, j'irai vous lire, pour m'inscrire c'est autre chose, j'aime bien vivre les choses un peu dans la durée et rajouter cette corde n'est pas le moment, j'en ai déjà une pour me pendre et elle est coton.
Mi-sérieux : je piquerais bien tes Confessions de Satan pour les ajouter à mes Penchants, mais bon, s'il faut que je fasse des démarches tordues, je jette tout de suite l'éponge (déjà que j'ai loupé le truc pour Orwell, j'en causerai un peu ici dans quelques temps).
"Raisonnablement tonitruantes" :D j'en prépare une nouvelle sur la propriété intellectuelle, et une autre... non, celle-là, je n'en parle pas même pas encore.
Pour le web, je crois m'être plus amusé au début qu'aujourd'hui, mais c'était aussi une question d'âge et de nouveauté. Vers 25 ans, on se déride et on s'enflamme encore d'un rien, je suis très sage désormais (si, si). Le fameux "2.0" n'a pas été qu'un effet d'annonce marketing, il a beaucoup changé (dans certains secteurs) la dominante des contenus et il a aussi rendu certaines choses plus accessibles, sur les niches et les marges (ce dont parle Anderson dans Free et Longue traîne). Cela en simple "efficience".
Excellent projet, l'argile!! Vous avez parfaitement anticipé (et déjà largement dépassé) ce que j'appelle un retour de l'artisanat.
Mon I,
Je subis quelques raideurs ayant abordé cette nouvelle péninsule étrange avec une calvitie déjà bien avancée (enfin, de ce côté là, j'étais précoce).
Vous m'aurez compris, je ne suis ni technophile ni nostalgique d'un passé recomposé : s'il n'y avait que deux voies, j'aimerai bien pratiquer les deux et fouler l'herbe les séparant. Comme il y en a une multitude, il ne me reste que l'herbe pour m'enivrer (je blague, je préfère le vin).
Artisan, oui, j'aime beaucoup ; un artiste est souvent celui qui n'a pas la patience de le devenir. Malheureusement, je suis encore bien malhabile, mais bon, continuons.
1. Cécile, manger du papier ? Ou alors pourquoi pas des livres, tout comme la biquette de ma soeur Macha ? Non dis, tu risquerais de finir tes jours dans une glacière !