caribou

Elle était là cette poutre d’étai, transversale, elle prolongeait une demeure délabrée jusqu’au bord du canal. Ma tendre (1) passa dessous, altière. Sur ses pas, je dus consentir la révérence, une légère flexion du cou, la pupille aux aguets d’un choc frontal. Elle se dilata soudain pour saisir en son trou noir le graffiti déposé sur les nervures : « attenti ai corni ». Un rire bramant sortit de ma gorge à mesure que des bois illusoires me poussaient. Mon aimée se retourna, mon soupçon réait.

Oui, je sais, le cornu, le cornard, le cocu, nous nous en moquons avec quelque facilité. Mais pourquoi rendre le rire difficile ou pis, subtil. Il a besoin d’une gorge pour se dilater. Et c’est bon.

De Venise, il est possible que plus tard – il se fait déjà tard – il ne me reste que ces mots : « attention aux cornes » et d’en rire encore. Pourtant, écrits ici ou sur un morceau de papier ça ne fait ni rire ni sens.

Un écrit quel qu’il soit n’est pas indépendant de son support : une poutre ici, un écran là et sur papier aussi. Une situation. Sa lecture résonnera différemment. Je ne sais pas pour vous, mais lorsque je me plonge dans un roman il ne peut être que de papier, sur écran je l’effleure autrement, l'écume.

Alors, une amie m’a dit : « je ne comprends pas ce que tu fais, tu mets les textes que tu publies sur internet en libre disposition et, dans le même mouvement, tu les proposes en livre. Penses-tu pouvoir vraiment en vendre ? » Je ne me souviens plus de ma réponse, elle devait être : « cela n’a rien à voir, ceux qui veulent effleurer, feuilleter, saisir un passage, oublier, iront sur internet ; les autres, peu nombreux – mais cela a-t-il vraiment de l’importance ? – aimeront pouvoir disposer du livre, de sa fragilité, là, à portée de leur main, à portée de cette papille chantante, pour s’y plonger. » Ma réponse aurait pu être tout autre : « regarde, Emma, oui, la Bovary, tu la trouveras partout sur le web, dans tous les formats, sur des pixels asservis à la machine du moment ; mais Emma, pourtant, couchée sur le papier fait toujours un tabac, peut-être parce qu’Emma, vivant ses lectures sur de beaux volumes et s'y épuiser, nous y soumet. »

Alors, encore alors, je vois bien où nos éditeurs (2) d’importance veulent nous mener. À mesure que leur cavalerie inonde la librairie, ils placent de belles billes dans le numérique, ses tuyaux, son cryptage et ses péages. Ils trouvent même quelques soldats de plomb qui pensant s’affranchir de leur tutelle sont les propagandistes bavards de leurs visées : contrôler les flux analogiques et numériques et que sais-je encore ? Pourtant leur argile est si vieille qu’elle laisse place à quelques fissures. Celles-ci m’importent.

Alors oui, en accord avec les auteurs : la liberté totale du feuilletage en librairie, en bibliothèque, chez un ami, sur un terminal numérique n’empêche en rien la transmission des livres, de nos livres, à ceux qui veulent s’y plonger.

Bleu Terre comme Les Conards de Rouen sont en libre feuilletage via l’ogre Google et dans quelques bibliothèques.

Christian Domec, apprenti libraire.

(1) si elle me lit, elle rira, j’en suis sûr.
(2) ça manque de référence... Je ne vais pas faire tout le travail. Regardez Hachette, par exemple, et l’extension de son domaine. Fouillez aussi du côté du Syndicat national de l'édition et ses pensum.

(photo, Caribou, Hamed Saber, licence creative common)