Dans le courant de cette année 2010, j'avais pour projet de publier la partie marocaine du Journal d'Eric Blair. Je disposais d'une traduction d'Arthur Morneplaine, restait à en demander les droits en expliquant que mes capacités de publication tournaient autour d'une centaine d'exemplaires. Depuis Noël dernier, j'ai contacté Gavin Freeguard, administrateur du Orwell Prize, Bill Hamilton et Jennifer Custer de l'A.M.Heath & Company et Mary Kling de la Nouvelle agence. Par cette dernière, j'ai appris une bonne nouvelle : ils sont à la recherche d'un éditeur pour entreprendre la publication de ce Journal dans son entièreté en France ; une moins bonne, ils ne m'autorisent pas à publier des extraits de ce Journal même en faible quantité.

J'en fais donc mon deuil et souhaite réussite à l'éditeur qui s'attellera à cet ouvrage.

Je donne ici un avant goût de ce qu'il pourrait être en recopiant la présentation qu'en faisait Arthur Morneplaine.

Journal d’Eric Blair

Orwell Maroc

« Les tortues ne semblent pas longtemps rester sous l ’eau
sans remonter à la surface aspirer un peu d ’air frais.»
Eric Blair

(Image réalisée d'après Eric Blair au Maroc, Orwell Archive, ULC Library Services.)

Journal d'Eric Blair - Esquisse

Depuis le 9 août 2008, The Orwell Prize, publie, sous la forme d'un blog, le journal personnel d'Eric Blair. Cette publication, soixante-dix ans après sa rédaction manuscrite, au jour le jour, est soignée et documentée. Elle devrait durer quatre années. Gageure moderne où — trop souvent — tout doit couver, flamboyer et s'éteindre vite. Sur le web, de nombreuses traductions circulent déjà en diverses langues, mais, à y regarder un peu, il s'agit, le plus souvent, du résultat d'un traitement automatisé régurgitant un galimatias digne de la célèbre novlangue de 1984.

Ce m@nuscrit est l'esquisse de ce que pourrait être l'édition de ce journal en français.Il s'appuie sur une initiative de traduction participative du blog des éditions Léo Scheer : celle de Zoé Balthus, d'Aloïs Hiller et de Christian Domec*. Notre seul loisir fut de relier ces jours, en estomper les coutures. Ce faisant, nous avons gardé à l'esprit la recommandation d'Aloïs : « un traducteur est, par définition, a pain in the ass » et la volonté de poursuivre notre ouvrage, dans la pénombre, les mois à venir.

Arthur Morneplaine.

N.B. Les coquilles qui émaillent ce journal sont de notre seule responsabilité.

Nous réjouir

Le 19 septembre 1938, sur les papiers réalisés en prévision de son séjour au Maroc, nous pouvons lire ce signalement : Blair Eric Arthur, taille : 1 m 82, front : moyen, nez : rectiligne, bouche : moyenne, menton : rond, visage : ovale, cheveux : châtains, barbe : rasée, corpulence : moyenne, yeux : châtains, teint : clair, femme : Ellen Maud O'Shanghnessy. Nous pourrions nous en contenter si, dans le Suffolk, ne coulait une rivière, autrefois poissonneuse, vers la mer du Nord répondant au nom d'Orwell.

George Orwell, connu dans nos contrées pour être l'auteur de 1984 et de La Ferme des animaux, est, en 1938, cet homme singulier qui se dresse plume à la main contre ce « monde vers lequel nous glissons, monde de la haine, monde des slogans. Chemises de couleur uniforme, fer barbelé, matraques. Cellules où l'ampoule électrique se consume jour et nuit, policiers guettant votre sommeil. Et les défilés et les affiches montrant des visages gigantesques, et les foules, millions de gens, acclamant le Chef, s'assourdissant jusqu'à croire qu'elles le vénèrent, et tout ce temps, au fond d'elles-mêmes, le haïssant à en vomir. Tout cela va arriver. À moins que... ? Certains jours je pense que c'est impossible, d'autres, que c'est inévitable. (1) » De cette plume il ne se contente pas et s'engage dans les combats de son siècle, âge des extrêmes (2), en tentant de nouer ces fils invisibles — se mettre en situation — entre les êtres contre leur massification.

Si, certainement, il fredonna l'Internationale, il devait écorcher le passage : « du passé faisons table rase » ; tant le passé ainsi que la langue qui le véhiculait avaient pour lui de l'importance : étudier, connaître, transmettre. Qu'ils ne s'accordent jamais avec l'orthodoxie du moment était un des moyens de combattre les tentations totalitaires : « le contrôle du passé dépend surtout de la discipline de la mémoire. S'assurer que tous les documents s'accordent avec l'orthodoxie du moment n'est qu'un acte mécanique. Il est aussi nécessaire de se rappeler que les événements se sont déroulés de la manière désirée. Et s'il faut rajuster ses souvenirs ou altérer des documents, il est alors nécessaire d'oublier que l'on a agi ainsi. (3) »

Le 9 août 1938, Eric Blair, âgé de 35 ans, se remet d'une longue maladie pulmonaire qui l'emportera douze ans plus tard. Son Hommage à la Catalogne vient de paraître, le siècle vacille : « Ce fichu Hitler, c'est autre chose. Et pareil pour Staline. Ils ne sont pas comme les types d'autrefois qui crucifiaient les gens, les décapitaient et ainsi de suite, juste pour s'amuser. Ils ont en tête quelque chose de nouveau... quelque chose qui ne s'est encore jamais vu. (4) » Pour raison de santé, il va rejoindre un pays chaud, accessible : ce sera le Maroc. Au fil de la lecture de ce journal que nous découvrons sur le site internet de The Orwell Prize, apparaît un Eric Blair que nous connaissons peu, mais que nous reconnaissons bien : attentif aux êtres, curieux du vivant, pessimiste, mais sachant s'extasier de l'apparition d'un œuf, du vol de canards sauvages, d'une technique de tournage particulière. Usant d'une langue simple, répétitive parfois — ces carnets n'étaient pas destinés à être publiés —, il revient sur un propos, sur une idée colportée, sur une observation hâtive : pour les amender, en rendre la culture plus riche. En cela, nous aimons le lire et nous réjouir d'un peu d'air frais.

Arthur Morneplaine, novembre 2008.

1— Un peu d'air frais, 1939. Roman écrit pendant son séjour au Maroc.
2— Cf. L'Âge des extrêmes, histoire courte du XXe siècle, Eric Hobsbawm, 1994.
3— Mil neuf cent quatre-vingt-quatre, 1949.
4— Un peu d'air frais, 1939.

Esquisse II

À Virginie, silhouette fugitive
À Véra, serpentin coloré

Esquisse II

Nous retrouvons Eric Blair à Villa Simont — location paysanne non loin de Marrakech — le 1er novembre 1938, là où son journal nous avait laissés. Au cours de ce séjour où sa maladie pulmonaire ne cesse de le guetter, nous le voyons attentif à créer les conditions de sa vie et porter loin son regard : il y cultive son jardin non, tel Candide, pour se détourner du monde, mais pour aspirer un peu d'air frais et y replonger.
Ce m@nuscrit poursuit l'esquisse de ce que pourrait être l'édition de ce journal en français. La traduction tente de s'approcher le plus précisément du texte original — un journal non destiné à être publié — à ne gommer ni les lourdeurs ni les répétitions, à éviter les anachronismes langagiers.

Arthur Morneplaine.

N. B. Les coquilles qui émaillent ce journal sont de notre seule responsabilité.