S’il est un mot qui fait florès dès que l’usage de la technique numérique d’échange de signaux est invoqué, c’est bien virtuel. Je ne sais où il est apparu – probablement dans l’univers de la communication et des médias : celui qui se plaît à subvertir le sens d’un mot (1) pour, par répétitions saccadées le transformer en marque et, si elle est fréquemment ânonnée, devient plus tangible que son objet –. Je me rappelle mieux lorsqu’il fut baptisé : vers la fin des années 1990. En 1996, alors que j'arpentais pour la première fois les fils de la toile d’araignée, je lus un article intéressant d’un dénommé … – mince, j’ai oublié le pseudonyme qu’il avait choisi, un philosophe grec, sans doute – hébergé par Mygale, adoptant la rhétorique situationniste. Il concluait son article par une formule du genre : « mais tout ceci n’est qu’un amas de pixels... » Je me suis dit : « merde, t’es bien sympathique de me prévenir que ce n’est pas un pâté d’encre de Chine. » Parce qu’enfin (hum), en quoi la matière utilisée pour marquer un signe, transmettre une émotion, donner sens à un discours ferait que celui-ci n’est pas bien réel ? Les plus comiques sont bien ceux qui à longueur de colonnes « virtuelles » cherchent à convaincre de la « virtualité » de leur propos.

Manque pourtant la chair.

Alors, oui, je sais, il y a les masques. Ceux dont on s’affuble pour signer un billet, un commentaire. Certains poussent même le jeu au point de se masquer du nom et du prénom qui figurent sur leur carte d’identité, dûment enregistrés dans le service d’une mairie s’occupant de l’état civil. Ils ne datent pas d’aujourd’hui ni d’hier : je me souviens rangeant les affaires de mon père et apercevoir la dédicace faite par ma mère, signée : « Ton bébé ». Bébé particulièrement précoce pour manier le stylo-plume, les pleins, les déliés, et utiliser une personne autre que la première lorsqu’il s’agit du possessif ! Oui, n’en déplaise aux adeptes de l’identité, une personne est ses masques ; bien la connaître est n’en négliger aucun : une vie.

Mais je ne voulais pas vraiment vous parler de ça. Je voulais brièvement évoquer un blog et une soirée. Le blog est celui des éditions Léo Scheer. Ah ce blog ! Je ne connais qu’une toute petite parcelle du territoire bloguesque francophone et quelques îles de son archipel dit littéraire, mais s’il en est un qui est vivant, surprenant, remuant, tourmentant, c’est bien celui de cette maison d’édition.
Alors oui, cela tient au maître de sa toile, à ses éditeurs, à ses auteurs – peut-être – mais aussi à une troupe éparse, bordélique, attachante de commentateurs bigarrés qui pour multiples raisons y déversent leurs mots, lui donnent une forme qui sans cesse se renouvelle.

De cette maison, il y a peu, je ne connaissais que les gnous. Des commentateurs de son blog, quelques copains – mais ce pain croustillait d’un four virtuel. Parce que subitement, par le toc de Barberine, elle décida de lancer m@nuscrit, je me suis décidé à la connaître mieux. Découvrir des auteurs qui m’étaient étrangers : Christine, Saphia ….., lire régulièrement sa revue. Et... dévorer chair de ce « virtuel » dès qu’elle pourrait se présenter. Ce fut chez Betty, la première fois : fêter Rater mieux. Et, ce jeudi 11 mars, une soirée Hyrok. Soirée pour Nicolaï Lo Russo.

Lorsque je suis monté dans ma calèche pour m’y rendre, j’ai confié à mon cocher : je suis fatigué, mais aussi un peu énervé par la manière dont Léo Scheer a envoyé bouler « Mon Iphone m’a tuer. » Il me répondit : « piano ». « Forte » ?

La chair est faible, oui je sais, rien de neuf sous saturne, mais découvrir le sourire de Cécile D., le point d’interrogation de Marie Lebrun et voir surgir Rip et Knight du trottoir d’en face, m’ont redonné sourire et pêche. Nicolaï a été parfait, il n’est pas si évident de lire devant une petite centaine de personnes – parfois distraites – des extraits de son livre. L’acteur réussit parce qu’il vibre à faire semblant, Nicolaï vibrait sans blancs (oui, facile). Il était empli de son Hyrok et ça faisait plaisir à voir. Lorsque Léo présenta m@nuscrit après avoir introduit à quelques-uns la future maîtresse du monde, je fus soudainement dissipé – petit déjà je devais l’être, vu les coups de règle que mes doigts durent subir – et, la clope aidant, je me mis à deviser avec Juan et son épreuve, Nic et ses deux, Rip, Knight et l’accord ouvert. Cécile et son sourire (*_*) n’étaient pas loin et se moquer un peu.

Séance levée, quelques bons vins nous attendaient. Le verbe se relâchait. Manuel évitait mes postillons, Ève y souriait, Barberine devenait Géraldine, Florent (2) prenait le frais, Isabelle – resplendissante – me parlait de Poe, l’amie de Nicolaï me resservit un verre – je ne pouvais qu’y céder –, Marc était prêt à relâcher ses eaux. Il manquait, oui il manquait, Béatrice, Véra, Marco, Becdanlo, Némo, Alex, Baudemont..., tant d’autres..., et Mon Iphone m’a tuer.

Ça me turlupinait, cette histoire, j’en ai parlé à Léo. Vous le connaissez, enfin non, vous ne le connaissez pas. Il m’a répondu, comme il est, avec le sourire et ses facéties.

Eh bien merde, c’est bien ça la chair.

Un regret, mon corps ne pouvant suivre, j’ai abrégé la soirée. Ma calèche me rendit à « Bleu Terre ».

(1) virtuel, pour faire court, accepte – acceptait ? – deux sens : le potentiel, l’immatériel (voir cet article).
(2) Mince, je voulais lui parler du manuscrit d’une amie... Oh tant pis, ce sera pour une autre fois.