Le mouvement de troupes se fait de plus en plus massif et visible pour coloniser le territoire numérique, s'emparer des ressources de son eldorado, dresser des murs infranchissables hors les entrées surveillées par les douaniers taxeurs aux couleurs du logo éphémère du dernier bidule électronique d'un major aux colifichés clinquants et tapageurs.

Reste qu'un élan dépend certes d'une volonté, mais aussi de la souplesse des articulations. Articulation ? Je m'interroge toujours sur celles qui permettraient au mieux de lier - pour le livre - deux matérialités : celle du numérique et celle du papier.

Il y a dix ans environ, j'avais lu le Petit traité plié en dix sur le lyber de Michel Valensi des éditions L'Éclat. À le relire il me paraît toujours d'une vivante actualité. Il est d'ailleurs plaisant de voir qu'un cheminement nous fait croiser des sentes déjà explorées des années auparavant. Je vous le recopie, ci-dessous, et ne manquerai pas de contacter son auteur - dès que j'aurai quelque disponibilité - pour savoir où il en est aujourd'hui (1).

petit traité plié en dix sur le lyber (a) par Michel Valensi

I. Quelques idées évidentes

1. L'apparition du numérique nous oblige à reconsidérer la question des supports.

2. Un support peut en cacher un autre, ou nous en faire découvrir les meilleurs aspects. Un logiciel téléchargé librement nous confirme instantanément que les bénéfices tirés du seul commerce des logiciels sont disproportionnés par rapport à la facilité avec laquelle il est possible de reproduire ce logiciel (Pourquoi Bill Gates est-il l'homme le plus riche du monde et pas Richard Stallman ?). Mais une cassette audio renvoie à la plus grande qualité sonore d'un CD. Une vidéo nous donne quelquefois envie d'aller au cinéma. Un 'livre' téléchargé confirme que le Livre est sans équivalent. D'autant que: « Même si deux choses servent à la même chose, ce n'est pas la même chose. »

3. Parenthèse (que l'on retrouvera au point II. 8) : La question n'est plus de permettre aux pays pauvres de devenir riches, mais de suggérer aux pays riches de s'appauvrir. « L'argent rend pauvre », dit Yona Friedman.

4. Pouvoir essayer à sa guise un produit avant de l'acheter est une bonne chose (b).

4.1 Pourquoi achète-t-on un CD ? Parce que la plupart du temps il nous a été possible d'en entendre des extraits à la radio, ou chez des amis, ou à la télévision (si on appartient à la catégorie « personne possédant une ou plusieurs télévisions »). Quelquefois même parce qu'il nous a été donné de l'entendre intégralement à plusieurs reprises, et donc qu'un certain plaisir (lié à une accoutumance, sans doute) nous décide à dépenser 120 f en musique plutôt qu'en produits de première nécessité (si tant est que la nécessité soit nécessaire). Quelquefois parce que nous connaissons déjà cette musique par coeur et qu'elle fait partie pour nous des produits de première nécessité: les quatre dernières symphonies de Mozart par Bruno Walter, ou Aoxomoxoa du Grateful Dead.

4.2 Pourquoi ne pourrait-on pas lire les livres intégralement avant de les acheter ? Parce qu'un livre, une fois lu, perd tout intérêt ? - Qui dit cela ? Parce que les éditeurs ont intérêt à ce qu'on ne sache pas à l'avance à quel point ce livre est sans intérêt ? - Ce doit être le cas quelquefois. Stallman (« Copyright: Le public doit avoir le dernier mot ») a raison de dire que le fait de lire un livre en bibliothèque n'est pas une vente perdue pour l'éditeur. Ce n'est que la perte de quelque chose qui aurait pu ne jamais se produire, la seule perte d'une vente en puissance. À ce titre, toute vente non réalisée est une vente perdue pour l'éditeur :-((. Par ailleurs, ne vous est-il jamais arrivé d'acheter un livre que vous avez déjà lu, ou même d'acheter un livre dont vous savez pertinement que vous n'en commencerez pas la lecture avant plusieurs années, vous contentant - avec délice - de la simple présence silencieuse de son dos dans votre bibliothèque ?

4.3 Permettre aux lecteurs de lire intégralement un livre avant de l'acheter présente finalement quelques avantages: 1. Les livres d'un jour, qui empoisonnent le marché, encombrent les librairies, monopolisent les médias, s'accompagnent de gros à valoir versés à des pseudo-auteurs, etc., n'auraient plus de raison d'être ni sur les tables des librairies, ni dans les bibliothèques. On les consulterait sur le Net et, avant même d'en avoir fini la lecture, l'actualité - qui focalise l'attention des lecteurs - serait déjà passée à autre chose (et nous avec) . 2. Les faux-livres seraient plus facilement démasqués. Les livres qui pullulent de nos jours et qui tiennent sur 3 pages format A4, gonflées pour faire 70 pages vendues 10, 20, 30 ou 40 francs tourneraient sept fois leur encre sous leur jaquette avant de passer au brochage . 3. Le malentendu propre à toute vente dépassant - pour être optimiste - 5000 exemplaires, aurait tendance à s'atténuer.

5. Le principe de la forme la plus communautaire du shareware (envoyer 10, 20, 50, 100 F au concepteur d'un logiciel disponible librement sur le Net, parce qu'à l'usage il vous semble de bonne facture et mérite une rétribution) a bien du mal à s'imposer (c). Sans doute à cause d'un problème de mentalité, mais également, comme le souligne Barlow (« Vendre du vin sans les bouteilles »), parce que le système de paiement reste encore peu sûr et peu commode. (On hésite toujours à envoyer son numéro de Carte bleue, et quelquefois on n'a pas de Carte bleue, même si cette éventualité sera bientôt passible d'une amende [payable par Carte bleue].)

D'autre part, le logiciel, une fois téléchargé, se suffit à lui-même. Sa 'forme' virtuelle est satisfaisante. Dans le cas du livre (mais également de la musique voir [Samudrala]), la question se pose différemment. Une fois téléchargé, le livre est tributaire de votre écran, de votre imprimante (si vous voulez le lire sur papier), tributaire de votre habileté à agraffer les pages, à les relier, tributaire de votre capacité à classer, répertorier, ranger, ordonner les liasses (d), etc. À y regarder de près, tous ces efforts (en temps et en matériel) vous coûtent un tout petit peu moins cher que ce que vous aurait coûté l'achat d'un livre dans une librairie - avec en moins, toutefois, un certain plaisir - qui le niera ? - du papier, de l'objet, de la manipulation en toutes circonstances (chaise, lit, métro, téléphérique, avion, diligence, sous-marin...) et d'un petit tour dehors pour se rafraîchir les idées. (Ça fait combien d'heures que vous êtes devant cet écran ?)

6. Le livre shareware, que nous nommerons dorénavant « Lyber (e) », (méfiez-vous des contrefaçons !) se présente sous cette forme.

6.1. Disponibilité gratuite sur le Net du texte dans son intégralité.

6.2. Invitation à celui qui le lit, ou le télécharge, à en acheter un exemplaire pour lui ou pour ses ami(e)s, si le livre lui a plu. (On n'achèterait plus seulement pour soi, mais le plus souvent pour un(e) 'autre'; non plus seulement pour 'savoir', mais pour faire partager son savoir...)

6.3. Possibilité de signaler l'adresse du libraire le plus proche du domicile du lecteur où ce lyber risque d'être disponible. (C'est déjà le principe de la bibliothèque, avec, en plus, un effet de retour vers l'auteur, l'éditeur, le libraire [n'est-ce pas aussi une solution à proposer aux belligérents du conflit sur le prêt payant en bibliothèque? N'est-il pas temps de considérer le lecteur non plus comme un simple consommateur de produits culturels nous permettant de faire marcher nos petites boutiques bancales, mais de lui proposer un pacte en vue de la constitution d'une «communauté de bienveillants»? Un peu tôt — me souffle-t-on. Soit. Nous patienterons dans la salle d'attente de tous nos désespoirs!])

6.4. Possibilité laissée aux lecteurs d'intervenir en commentaires sur le texte en ligne, avec la création de fichiers complémentaires consultables.L'auteur pourrait également tenir compte de ces remarques pour d'éventuelles mises à jour de son texte (f).

7. Conditions de réalisation : 1. Un public responsabilisé. 2. Des éditeurs sûrs de leur production (et de leur public). 3. Un réseau Internet résolument non commercial. 4. Un réseau libraire ouvert à l'Internet (des possibilités de lire les lybers sur des bornes dans les librairies quand ils ne sont pas en stock - et une possibilité de commander le lyber consulté par l'intermédiaire de ces bornes - c'est déjà le principe du rayon, n'est-ce pas ?) (1, 2, 3 et 4 ne constituent pas un axe chronologique horizontal. Ces «événements» peuvent intervenir dans le désordre, ou selon l'axe vertical du temps - comme une impression simultanée de 'déjà vu'. Bien entendu, leur liste n'est pas exhaustive.)

8. Quelques conséquences immédiates, moins immédiates ou improbables : 1. Liens reserrés entre les lecteurs et les auteurs et/ou les éditeurs. 2. Faillite à plus ou moins long terme de tous les éditeurs de faux livres (chic !). 3. Rationalisation de la diffusion et de la distribution du lyber. 4. Diminution du rôle des médias littéraires, qui pourraient alors retrouver un statut à part entière (les articles qui consistent à recopier des quatrièmes de couverture et à raconter l'histoire d'un bout à l'autre n'auraient plus lieu d'être). 5. Enrichissement (en fait: non-appauvrissement) du public et des éditeurs de qualité (les éditeurs eux-mêmes appartenant au public [ou alors c'est encore plus grave que ce que je croyais]), et : 6. Appauvrissement (en fait: non-enrichissement) des éditeurs de non-qualité (dans la perspective que le public serait attiré irrésistiblement par la qualité). Puis dans un deuxième temps : 7. Réduction des échanges monétaires et donc de la masse monétaire nécessaire à l'équilibre d'une communauté - ce qui nous renvoie au point I.3 supra : « Appauvrissement des pays riches », provoquant, par effet de vases communicants, un enrichissement relatif des pays pauvres. Enfin et bien plus tard : 8. Révolution économique sur l'ensemble de la planète aboutissant à la disparition de l'argent (passage de l'économie de marché à l'économie du don). « Quand nous aurons remporté la victoire à l'échelle mondiale - disait Lénine -, je pense que nous édifierons dans les rues des principales villes du monde des pissotières en or (g). »

9. Le calendrier sera établi en fonction des modes corrélatif ou impératif, tels qu'ils sont définis par le philosophe italien Carlo Michelstaedter dans ses Appendices critiques à la persuasion et la rhétorique (tr. fr. l'éclat, 1994, pp. 11-12). - Il est recommandé ici de ralentir considérablement le rythme de lecture silencieuse ou de passer en lecture à haute voix -.

Soit :

« I. Mode corrélatif. Deux réalités conjointes sont actuelles réciproquement l'une dans l'autre:

1° "Il le fera lorsque tu le feras": ... Les deux réalités prennent appui l'une sur l'autre, telle une poutre portant sur une autre poutre, laquelle lui sert d'appui dans leur chute commune, de sorte que l'une et l'autre se soutiennent à mesure qu'elles tombent.

2° "Si tu le faisais, il le ferait." ... chacune dépend de l'impuissance de l'autre.

3° "Si tu l'avais fait, il l'aurait fait." Il s'agit du même cas, à nouveau au passé, si bien qu'en résulte l'irréalité réciproquement déterminée. »

Ce qui revient à poser la question: « Qui commence ? »

9. Le calendrier sera établi en fonction des modes corrélatif ou impératif, tels qu'ils sont définis par le philosophe italien Carlo Michelstaedter dans ses Appendices critiques à la persuasion et la rhétorique (tr. fr. l'éclat, 1994, pp. 11-12). - Il est recommandé ici de ralentir considérablement le rythme de lecture silencieuse ou de passer en lecture à haute voix -.

Soit :

«I. Mode corrélatif. Deux réalités conjointes sont actuelles réciproquement l'une dans l'autre:

1° "Il le fera lorsque tu le feras": ... Les deux réalités prennent appui l'une sur l'autre, telle une poutre portant sur une autre poutre, laquelle lui sert d'appui dans leur chute commune, de sorte que l'une et l'autre se soutiennent à mesure qu'elles tombent.

2° "Si tu le faisais, il le ferait." ... chacune dépend de l'impuissance de l'autre.

3° "Si tu l'avais fait, il l'aurait fait." Il s'agit du même cas, à nouveau au passé, si bien qu'en résulte l'irréalité réciproquement déterminée.»

Ce qui revient à poser la question: «Qui commence?»

Soit :

« II. Mode impératif : (qui n'est pas un mode).

Il ne s'agit pas d'une réalité intentionnelle, mais de la vie. C'est l'intention qui vit elle-même actuellement ... elle est réelle autant qu'est réel le Sujet, car comme lui, précisément, elle n'est pas finie dans le présent, mais elle est actuelle en tant que volonté d'une chose. C'est alors le Sujet qui envahit avec sa propre vie le royaume de ses propres phrases: il ne fait pas de phrases, mais il vit. »

Laissant le corrélatif aux indécis, nous optons résolument, avec Michelstaedter, pour le second mode. « Et vive l'impératif ! »

C'est pourquoi à compter du 17 mars 2000 (fête des Liberalia, où les libres enfants du savoir numérique revêtiront pour la première fois la toga virilis (h)), ce lyber sera intégralement et gratuitement disponible sur le site http://www.freescape.eu.org/eclat ou www.samizdat.net/cyberesistance/freescape/, et l'éditeur s'engage à mettre, dans un délai raisonnable et aux conditions énoncées ci-dessus, la quasi totalité de son catalogue sur le site (voir liste auteurs et titres).

10. « Liberté, allant chercher au loin, qui est si précieuse, comme le sait celui qui, pour elle, renonce à sa propre vie. » Dante, Divine Comédie, II 1 71-72.

(a) Qu'est-ce qu'un Lyber? Vous êtes en train d'en lire un. Mais voir le point II. 6 et la note 4. Ce texte est extrait de Libres enfants du Savoir numérique

(b) Corollaires :
1. Pouvoir ne pas acheter un produit qui ne nous satisfait pas est la moindre des choses.
2. Acheter un produit qui nous satisfait est une double satisfaction pour l'utilisateur et pour le concepteur.

(c) Selon la définition du « Jargon français », le shareware est un logiciel que l'on est tenu d'acheter au bout d'un certain temps d'utilisation. Mais c'est à une autre définition que nous nous rapportons ici, qui laisse à l'utilisateur entière liberté de faire un don ou de ne pas le faire.

(d) Il faudra reposer la question avec la commercialisation du e-book et de ses équivalents. Mais les résultats ne sont pas encore probants (Cytale, Rocket, etc.), et même drôlement décevants par rapport au battage. De plus la plupart des magazines qui montrent le e-book le plus souvent opèrent un photo-montage en plaçant une page papier sur un écran e-book. Ils appellent ça l'« information ».

(e) LYBER: n.m. XXIe, construit à partir du mot latin liber qui signifie à la fois : libre, livre, enfant, vin. C'est également le nom d'une divin.... Le y signale l'appartenance du concept à l'univers Cyberal. L'anglais, toutefois, préférera le mot « Frook », contraction de « Free-book »: livre libre. Un synonyme de LYBER, « Liberivre », est apparu simultanément dans quelques documents virtuels au début de l'année 2000 et insistait sur l'ivresse que provoqua un tel concept sur ses concepteurs mêmes, mais il fut vite abandonné.

(f) La disponibilité du code-source pour un livre est de peu d'intérêt, sauf dans le cas des plagiats où il serait bon que les auteurs joignent un fichier LISEZMOI à leur texte en disant : «J'ai piqué intégralement cette phrase à Marcel Proust, cette autre à Thucydide, cette autre encore à Alain Minc qui la tenait de Patrick Rödel, ou à Sylvie Germain qui la tenait de Patricia Farazzi - c'est vrai que c'est dur d'être célèbre et en plus de devoir écrire un livre tout seul dans le noir tous les ans -, etc. (Il est à craindre que certains fichiers LISEZMOI soient quelquefois trop lourds à ouvrir avec Teachtext, ou même à télécharger sur un disque dur de 4 Go, mais on peut prévoir des Zips de 25 Go pour les fichiers LISEZMOI de Jacques Attali). De la même manière, un lyber de tel universitaire spécialiste d'Habermas pourrait faire l'objet d'un commentaire d'Habermas lui-même, du genre: «Je crains, cher collègue, que vous n'ayez absolument rien compris à ce que j'ai écrit.» (On regrettera simplement de ne pas pouvoir encore communiquer par e-mail avec l'au-delà.)

(g) En attendant nous payons deux francs à Jean-Claude Decaux, en risquant notre vie !

(h) Voir Ovide, Fastes, 3, 771.

(1) il creuse son sillon, pour preuve cette intervention : « L’intervention de Michel Valensi, Directeur des Editions de l’Eclat, a enrichi le débat, en apportant un autre regard d’un éditeur sur Google. Les éditions de l’Eclat ont passé dès 2005 un accord avec Google (dit programme partenaires de Google Livres) pour la numérisation de leurs ouvrages sous droits. Cet accord laisse la liberté à l’éditeur de sélectionner les parties rendues visibles à partir du moteur de recherche, sans contrainte économique. Cet accord permet une excellente visibilité des ouvrages sur le moteur de recherche et permet de renvoyer ensuite vers des librairies où l’ouvrage peut être acheté. Google a associé une profession absente de ce débat : la librairie. Google au début de cette activité a passé des accords avec les grands acteurs mais aussi, des librairies indépendantes. Après 5 ans d’expérience, les conclusions de cet accord sont très positives : la visibilité des ouvrages des Editions de l’Eclat a permet de décupler les ventes papier. Ce modèle de contractualisation avec Google devrait être creusé. »


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Bonjour.

Je découvre avec pas mal de retard cette page et la reprise du texte sur le lyber, vieux de 10 ans maintenant (presque 11). De cela merci. Vous vous demandiez où j'en étais (et où en est le lyber) aujourd'hui ; eh bien voilà une occasion de répondre. Si le lyber a pris un coup de vieux avec l'hyper médiatisation du livre numérique (kindle, ipad, liseuses Sony, Fnac etc.), je continue de penser que le principe n'est pas complétement inutile pour défendre cette 'harmonie' entre le livre papier et ses versions électroniques. Le net a permis un accès au texte sans précédent dans l'histoire de la lecture. Il aurait pu constituer un formidable outil de circulation des savoirs, de diffusion de la pensée, de 'rappel' (comme on fait des piqûres de rappel) de l'importance de la chose écrite. Dans cette perspective, le projet de Google-books (et ceux qui s'en inspireraient) de consultation des fonds littéraires, m'apparaissait comme une extraordinaire possibilité qui nous était offerte, à nous éditeurs, de participer à une diffusion généreuse de l'écrit sans que notre économie soit mise en péril (au contraire, même). Ce n’était pas l’avis de la profession (les éditeurs) qui ont hurlé au scandale en prétextant qu’ils défendaient les auteurs, mais qui en fait ne défendaient que leur beefsteak. Aujourd'hui, on fait marche arrière, et de la consultation on va passer à un redoublement du marché du livre (papier + numérique), avec la mise en place de plates-formes de ventes de fichiers numériques (comme à l’époque des CD, où les gens se sont sentis obligés de racheter en CD ce qu’ils avaient déjà en vinyles). Ce n'est pas exactement comme ça que je voyais les choses, mais apparemment on ne lutte pas contre l'économie (et ce sont d'ailleurs ces mêmes éditeurs qui ont contraint Google à redoubler leur projet de bibliothèque en projet de librairie numérique - sans prendre garde au fait qu'à moyen terme ils tueraient la librairie, et du coup, ils vont tous signer avec Google, toujours pour assurer leur beefsteak – Hachette, gros mangeur de viande, a commencé ; les autres suivront). Il faut donc trouver un moyen de renouveler l’idée du lyber, à savoir continuer de rendre visible sur le net cette part de gratuité qui est contenue dans tout acte créatif, sans que disparaissent ceux qui font métier de la commercialisation des supports culturels (qui ne sont pas inutiles). Ce n’est pas facile à l’heure où le virtuel est coté en bourse. Mais j’essaie d’y réfléchir et si mes neurones ne calent pas trop dans les montées, j’espère y arriver d’une manière ou d’une autre. Peut-être avec votre aide ? bonne continuation en tout cas.

Michel


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Merci Michel pour votre long commentaire sur l’actualité du lyber. Il se fait que je le savoure parce que j’épouse assez précisément vos conclusions provisoires.

Oui, la lecture ne peut être une entrave à elle-même, et l’irruption il y a à peine quinze ans de nouveaux supports – image numérique d’un texte – avec une vitesse de propagation et de diffusion de l’écrit sans précédent, ne signe pas l’obsolescence de la forme livre ni n’est un frein à sa diffusion. Elle oblige, peut-être, à faire mieux : donner à voir avant de se plonger dans sa lecture, mais elle permet surtout à ceux qui y ont accès la (re)découverte d’œuvres autrefois enfouies dans des bibliothèques austères, des fonds oubliés ou même des tiroirs.

Je n’oublie pas les précurseurs, vous par exemple ou le bibliothécaire de Lisieux qui patiemment avec une grande rigueur numérisait en les recopiant les merveilleux textes oubliés de son fonds ancien.

Alors, oui, nous assistons à l’expression de l’hypocrisie de la fraction la plus vénale du monde de l’édition qui, après avoir fait des pieds et des mains pour empêcher toute diffusion numérisée de leurs livres, cherche à vendre au prix fort leurs plateformes d’achat avec subventions à la clefs. Comme vous le notez, la défense des auteurs et de leurs droits – même si elle est une vraie question – n’a été qu’un prétexte pour conquérir, contrôler et étendre un marché où ni l’écriture ni la lecture ne sont l’enjeu.

La question pour moi, reste toujours ouverte, parce que dans un édifice totalisant il y a toujours des fissures qui ne demandent qu’à être prolongées, élargies. Mon coin est tout petit, mais il peut en rencontrer d’autres. Une des questions sur lesquelles j’achoppe est celle du droit d’auteur (patrimonial) et la possibilité de sa collecte si l’auteur le désire.

Une perspective que j’aimerais explorer cette année est la suivante : un fichier numérique a une vitesse de transmission extraordinaire qui se joue des frontières. Le livre, lui, demande du temps et du savoir faire à être édité, façonné et même proposé. Il est finalement très localisé dès qu’il est imprimé ou figure à la table d’un libraire. Le schéma actuel est la centralisation des lieux d’édition, d’impression, de distribution et même de vente : les avions, camions, estafettes avec une armée de manutentionnaires et de lecteurs de code-barres se chargent d’amener ce qui est devenu marchandise à leur consommateur. Ce que j’aimerais tenter – avec l’accord des auteurs – c’est la multi-édition avec impression et distribution locale d’un même texte. Par exemple un auteur de Dijon dont le texte est découvert par un éditeur de Marseille pourrait être édité par un autre éditeur à Dakar qui en retour pourrait proposer le texte d’un auteur de Zinguinchor à un éditeur de Bruxelles : chacun ayant ses relais locaux pour l’impression et la distribution. Bref une sorte de SEL de l’édition où l’échange ne se fait pas deux à deux, mais en réseau. Cette piste, je vais donc l’explorer au printemps avec pour tout bagage ma confidentialité et mon savoir-faire très limité.

Christian.