Noir, lourd, pesant, le ciel annonçait l’orage. La terre tremblait entre deux coups de tonnerre, les dieux en vacances s’amusaient à faire peur. Posé sur cette falaise, je les observais, elle et la mer. Des montagnes de moutons déferlaient contre la paroi, un son sourd accompagnait cet assaut, ce fracas irréel creusait le granite et des dinosaures renaissaient de leurs cendres. De longs éclairs se mirent à jaillir, des arcs orange allaient se perdre sur l’Océan comme d’autres vont se pendre. Ce dimanche, pas de place au silence, même les oiseaux hurlaient à la mort, tout en planant sous ce vent violent. La tempête était au rendez-vous, les marins restaient au port, pas un navire à l’horizon. Les éléments en chaîne montraient la puissance de la colère des cieux, l’air avait de l’allure, des tourbillons de feuilles mortes se baladaient sur ce lieu dangereux, interdit aux promeneurs. Plus d’une âme aventurière s’était trouvée happée, engloutie par des déferlantes, des lames de fond qui s’élèvent en collines et aspirent tout sur leur passage. Prudent, je gardais de la distance, entre moi, elle et le grand bleu. Des chevaux couraient se cacher, les nerfs à fleur, ils détruisaient la dune sous leurs sabots, leur course semblait folle. Je n’avais pas d’heure et d’ailleurs, je ne voulais pas quitter la scène, suspendu entre terre, ciel et temps, je l’observais. Sa robe délicate volait, ainsi que ses cheveux roux, elle allait gracieuse de rocher en rocher, cherchant un semblant de vérité, un coin où se poser. Ses jambes délicieuses trouvaient appuis et refuge, sur le sol, pendant que l’univers paraissait se fissurer. Imperméable face aux humeurs du temps, svelte et douce, son image me traversait l’esprit aussi sensible qu’un courant d’air. Les éoliennes devenaient électriques, elles sifflaient dans ce champ. Moi j’admirais l’élégance de cette femme, sa bravoure aussi, elle sentait l’écume. Était-elle suicidaire ?

Je l’imaginais douce, alors que la fureur extérieure me la montrait solitaire et prête à tout pour assouvir sa soif de liberté. Face à la brutalité de ce violent orage, telle une plume, elle s’abandonnait de pierre en pierre, sous le calvaire, et je conversais en sa compagnie, auprès d’un feu de bois à l’étincelle secrète, buvant une tasse de thé ou un chocolat chaud. J’avais des projets concrets, aller voir un concert de Léonard Cohen, et fredonner à son bras « I’m your man. » Je voyageais sans grossièreté dans un lit de soie, en effleurant sa main de multiples caresses. Nous nous projetions dans un avenir heureux et j’entendais déjà nos gosses courir dans les couloirs. Nos rires allaient d’étoile en étoile s’accrocher au firmament. J’appréciais son agilité, ce pas tranquille, et je lui parlais de cette île, tintamarre, où notre amour brillerait sur la plage ensoleillée. En une fraction de seconde, elle était devenue mon soleil, je la sentais si fragile que je voulais lui offrir mon épaule. Ma raison s’en allait quand je la regardais : si belle, si transparente face aux caprices du ciel. Sentait-elle mon regard posé sur elle ?

La mer devenait de plus en plus grosse, la pluie devenait torrentielle et elle, nature, ne bougeait plus. Sa silhouette était souple et je ne pouvais décider de l’aborder en vrai. Sur mon navire, j’étais ce capitaine qui abandonnait le rafiot et laissait son courage dans les livres. Je n’avais pas la force de lui parler, ma maladresse me poursuivait depuis l’école. Alors je restais à une centaine de mètres de ce rêve poursuivant mes mensonges, me donnant une force que je ne possédais pas. Très loin d’être Spiderman, ma toile avait des trous que je ne comblais pas. J’aurais voulu la sauver, plonger si elle tombait du haut de la falaise, mais je me sentais lourd en la voyant si agile, elle était impertinente et désinvolte, personne au monde ne pouvait lui voler son image. La peau blanche, les mains longues et douces, elle venait, pour moi, d’arrêter le temps. Je sais que ce soir au Vingt heures, le monde parlera de ses morsures du jour, attentats, accidents, viols et désastre en tout genre, alors je profite de cet arrêt pour croire enfin au terminus. Elle, si belle, sur ce sommet.

Vivace, je l’imaginais frivole aimant les gâteaux et les jeux de mots. Moi, je gardais le silence. L’avenir était à deux pas de moi, et je restais immobile, caché sur la jetée. L’ombre versatile, je voulais courir pour une fois et saisir la chance de cette rencontre inopinée. Je nageais dans un songe au format si réel, confronté au fossé de ce passé, de cette perte de confiance. J’allais sur un sentier meurtri par de vagues souvenirs qui revenaient du néant. Je quittais le berceau de la tentation, choisissant le chemin plus tranquille de l’esquive. Fragile esquisse, je comprenais toute la rudesse du monde. Le volcan éteint. L’amour m’avait quitté un soir de juillet et depuis je courais sur l’illusion de recroiser son charme. N’était-ce pas elle que je croisais, ce jour-là sous l’ombre d’une relique ?

Mon caractère de liège pesait peu de trouble sur cette vision animée. Elle dansait, légère et virevoltant sous la menace de l’explosion du ciel, un semblant irréel. J’admirais sa dextérité, sa vivacité, son inconscience d’être observée, si libre face à ma sottise et cette bêtise de croire qu’elle deviendrait ma femme. Je l’observais depuis des heures et ma sueur était réelle, je devais prendre mon courage, aller de l’avant, saisir ma chance d’être sur sa route. Elle qui ne m’offrait pas un regard. Je m’approchais et lui saisis le bras. Elle, docile et désinvolte, se retourna. Elle était devant moi, je la touchais et nos deux cœurs se marièrent sous le couvert du tonnerre. J’embrassais nos deux vies, sans prudence, sans sagesse.

Merci.

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.