Combien de jours resta-t-il entre deux mondes ?

La nuit crachait ses étoiles, et lui entendait les voix célestes. Au Portugal, elles s’invitaient dans sa conscience. Perdu sur la terre ferme, ce matelot n’avait plus de sac. Alors, il marchait sans but et sans bagages. Pour oublier sa solitude, le marin pensait à cette femme qui avait croisé son chemin. Il l’inventait souriante et parlait d’elle à tous les animaux. La fatigue, la vraie, celle où le sommeil s’évade, l’envoyait en balade. Il tissait un fil imaginaire entre elle et son corps. Sur une route, il volait des oranges, leur suc divin sur ses papilles lui donnait du courage. Les morts fabulaient et les arbres délivraient des secrets. Une cigogne haut perchée caquetait et l’homme croyait que ce message venait d’elle. Qui d’autre aurait eu envie de lui parler ?

Autour de sa personne, il croisait de la vie, des gens animaient le monde, et il croyait que le vent aidait à faire tourner la planète. Choisissant un banc ou les racines d’un arbre à côté d’une église, sa conscience dérivait, elle naviguait en lui. L’amour le rendait sourd et fou. La mer l’avait jeté sur ce rivage, une ville aux belles plages, sans un sou. Ce fumeur n’avait pas peur de se perdre car il ne savait pas où se poser. Comme un oiseau sans nid, sa force résidait dans l’obsession de lui plaire. Sans miroir il avançait, et seule son ombre le suivait. Du bruit, une fête, des sots qui sautent sur des sons, il traversa cette place en sentant la menace. Des yeux brillants le fixaient et disaient dans cette langue internationale : « Viens te battre ! »

Le marin ne comptait pas les jours. La lune absente, il avait perdu le cap et entrait dans un monde parallèle, causant avec l’irréel. Jamais autant de mots n’avaient habité son cerveau. Est-ce utile de parler de la douleur qui l’accompagnait ? Elle est impossible à imaginer. La faim s’oubliait, et il marchait, tournait et allait de l’avant, cherchant à communiquer avec elle, celle dont il aimait le sourire. Avant de se perdre à terre, il parlait aux dauphins et croisait des navires d’acier qui transportaient de la matière première. Sur le bateau, le froid n’existait pas. Docile, il suivait sa route et les rochers de Gibraltar lui offraient leur lumière. À la barre, les courants d’Atlantique devenaient troublants, après trois semaines de Méditerranée. Il avait vu une plate-forme pétrolière crachant du feu, croisé des pêcheurs et un vent moqueur qui jouait à la girouette, parfois faible, souvent fort. Manger, dormir et se balancer sur les flots. Et puis ce mystère, cette impression de parler aux anciens : aux morts de tout temps et de toutes couleurs, esclaves et Indiens d’Amérique. Sa tête était une forêt aux esprits, pas des fantômes, mais des invités-surprise qui lui racontaient la Terre, le Soleil et l’Enfer. Il croyait s’être perdu dans le temps, vivant chaque instant comme le dernier, ne sentant plus son corps, mais ses pas allaient dans la ville, ses pieds le guidaient. La folie des hommes, leurs habitations, leurs ponts, leurs routes, et les voitures qui allaient si vite… Il parlait la langue des signes, et le flot d’informations qui provenait du ciel était unique, comme ces bateaux qu’il voyait étoiles dans le ciel. Et toujours ce fil, ce désir de la voir, elle. Sa silhouette assassine l’avait jeté dans la mer, il voulait crever. Mais la vie coulait dans ses veines et le sol si dur donnait un sens à sa folie. Il ouvrait les bras, se croyant Moïse, voulant voir derrière le noir. Une sueur d’hiver le marquait dans sa quête de vérité, cherchant le pourquoi du comment. Pourquoi l’avait-elle quitté ?

Les hommes lui firent mal quand il décida d’entrer dans un magasin assouvir sa faim. À peine le temps de goûter une crème pâtissière, et les uniformes l’arrachaient à ce luxe. Il se retrouva sur une chaise, comme un meuble dont on ne sait que faire, privé de liberté au nom de l’argent. La manière forte, des bleus, et des liens sur ses mains… Il criait, se battait, parmi des vieux attendant le dernier passage, souffrant dans leur corps. Un drôle d’hôpital, peuplé de silhouettes en transit. Le temps s’éternisait, son passeport tardait à le sauver. Il se demandait si la chance l’avait abandonné, comme la nation qui traînait à le sortir de ce calvaire…

Coincé dans le linge blanc de la mort, cet homme, dans sa faiblesse, n’avait de pensées sauvages que pour cette femme, celle qui un jour lui avait pris la main. Et il rêvait à un cortège d’enfants. Combien de jours, si proches de la mort, si loin de l’amour ?

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.