Les hommes et leurs connaissances de la lumière avaient conduit la Terre à l’effet de serre. Sur la calotte glaciaire, tout se liquéfiait et le soleil ne se cachait plus. Quand il se réveilla, Xérus, un petit ours blanc, n’avait plus de maison. Elle avait disparu et ses parents ne revenaient pas. Son horizon fondait à vue d’œil. D’abord, il avait pleuré, puis il avait eu faim. La lune calme dessinait un croissant et la bête cherchait à pêcher, du saumon ou de l’esturgeon. Sa solitude, d’habitude, Xérus la portait comme une griffe, mais là, il perdait son flegme britannique : plus d’espoir de revoir une belle et cette personne qui jouait au cerf-volant sur le glaçon voisin. Que cherchait-il ?

Xérus, sur cet iceberg, se sentait abandonné. Alors il regardait le ciel, pensait aux oiseaux et tentait de voler. Vous l’auriez vu, courir et sauter... Ses cinq cents kilos le ralentissaient, et il rêvait. La nuit, les étoiles lui parlaient et il écoutait leurs sermons : la mort, les anges, et sa nation offerte aux démons. L’ours était un guerrier, un capitaine d’honneur perdu sur sa banquise qui naviguait vers les côtes des terres de feu, l’Argentine.

Lui, il ne plantait pas de drapeau, il sentait le vent sur ses poils et n’avait peur que de l’air chaud. Plus il se rapprochait de l’Amérique du Sud, moins il comprenait les règles de l’univers. Il n’avait que cet océan de blanc inscrit dans son cerveau. Les arbres, les fleurs, les champs de tournesols, il ne connaissait pas : pour lui, la Terre était monochrome, et pourtant si joli tableau. Ses frères d’armes, il les avait quittés. Lys, sa sœur de cœur, avait disparu, et avec elle l’ensemble de ses certitudes.

Le jeune ours s’offrait une dernière ballade, un chant du corps, et il se demandait pourquoi les nuages se transforment en ciel bleu. L’océan grondait, un cyclone se formait, et lui, il sombrait dans une humeur taciturne qui ne laissait aucune place à l’humour. Plus de marquises, plus de jeux, rien que l’effroi du chaud et ce sentiment lent de n’être utile pour personne... Sans famille, il quittait le grand sud. Les courants le portaient sur son iceberg vers des eaux à plus de trente degrés, il allait droit vers sa mort, le sourire franc. Derrière le sillage du glaçon gigantesque, Xérus était perdu dans ce voyage sans bagages, et il ne lui restait que la nage...

Il plongea, et croisa une tortue, des raies mantas et une sirène. Elle le guida vers ce monde invisible aux âmes pourries, vers le centre de notre mère. L’ours avait faim, soif, mais pas peur. Son guide l’attirait vers cette ville d’en bas, là où les calamars sont rois. Le noir, le vide, l’absence et le silence. Xérus ne criait pas : séduit par un hippocampe, il voyageait dans un monde féerique, son âme aimait les étincelles de couleurs de ces poissons étranges qui offraient des ondes rouge vert phosphorescent, de l’artifice à implosions électriques. Alors, ce roi de la neige se sentit happé par un monde meilleur, et il en oublia l’homme et sa bêtise.

Peu à peu, l’ours quittait ses origines : il devenait un personnage de ballet, entouré par de nombreux cavaliers ; il valsait en compagnie de requins, de poissons-chats, de dauphins, et tous lui offraient une dernière danse... Puis il coula. Dommage.

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.