Les étoiles partaient se coucher et l’aube pointait son nez. De larges couleurs envahissaient le ciel, des effets mandarine, du gris bleuté, et ce vert turquoise que j’aimais tant. Une nuit de plus, sans toi, et ce souvenir de nos danses sur les flots. Je naviguais sans peine sur la mer noire, attendant un fantôme, une voix. Mon navire avançait au près serré, dans des calmes salutaires. Solitaire, je rêvais à des champs de blé où des chevaux couraient sans se méfier du temps. Quelques dauphins venaient jouer à côté de ma coque et j’admirais la fluidité de leurs courses, leurs sauts aussi. Capitaine du non-retour, j’avais décidé d’arpenter la mappemonde sur un joli voilier, en espérant grandir. Chaque matin qui naissait était un cadeau des cieux. J’avais quitté le port de l’Aber-Wrac’h depuis si longtemps que je ne savais plus à quoi ressemblait une voiture. Mon univers était plein de lumière, la nuit. Quand je cherchais un bain d’étoiles filantes, ces météores qui meurent sans un cri et nous offrent un dernier signe d’adieu, mon sillage offrait sa fluorescence de plancton, et parfois je pêchais un thon. J’avançais en suivant le noroît, l’alizé ou d’autres vents. Ma route allait au sud, j’évitais les pièges des courants, les roches invisibles et la terre. J’avais quitté toute compagnie pour ce long voyage auprès de mes souvenirs. Derrière moi, ce gros nuage, un cumulus bien gris. Je réduisais la toile, quelques minutes pour prendre un ris. L’orage s’annonçait... Des turbulences de l’esprit ressortaient. Je voyais ton image, ta robe du soir et tes cheveux allumettes. Je prenais de la latitude à défaut d’altitude et j’allais vers ce mur pacifique, sur cet océan de bleu. J’avais affronté le murmure des vagues, des immeubles meubles qui secouent vos entrailles et vous donnent le vertige et l’humilité qui manque aux hommes. Maintenant, je savais ce qui me manquait, des envies de tortue au caramel, des crocodiles du Nil et trois asperges. Ne me parlez pas de poisson !

Manger était une de mes priorités et il me manquait des vivres, plus de bananes, de tomates, mais du parmesan et quelques fous-volants tombés sur le pont. Je me nourrissais de mon corps, la graisse épaisse de sous ma peau avait fondu. Je n’avais, à mon bord, aucun livre. Seules la carte du monde en écran géant, la nature en pleine effervescence me ravissaient. Parfois, je voyais une queue de baleine, ou je croisais un autre navire au pavillon français. Tout ce qui m’était nécessaire pour t’oublier, un instant. Ma mémoire devenait vide. Telle une pile, je me déchargeais de ton empreinte. Toi, ma toile reine du silence, une araignée. Tu avais séduit mon âme. Triste sortilège, et je pense à ton charme, ma dame.

Sur l’océan de ma raison je fuyais ton ombre, notre joie. J’allais sur la mer pour perdre ta trace et que le temps passe en harmonie avec la nature. Le soir, mes ancêtres me parlaient, et je les écoutais. Je voulais savoir pourquoi l’homme se bat pour de la terre ou des diamants de pierre. Je croisais les étoiles, petits navires de lumière, la Grande Ourse me dictait sa loi, celle de mon devoir d’être moi et de perdre de vue les guerres. Dans la traînée de mon bateau, les méduses devenaient étincelles.

L’amer me quittait, et je pansais mes plaies. Tu m’avais quitté. J’avais largué les amarres, mais mon cœur, lui, saignait. Toujours ce sourire en toile de fond, et l’amour en balade dans mon imagination. Malade de ce souvenir, je voulais croire en notre histoire, celle d’une rencontre sur un fond de passion. Ma cellule de garde refusait de lâcher prise, tel un chien, je ne lâchais rien. Pas un mot n’abandonnait la toile du passé, quand je tenais encore ta main sur les routes d’Espagne et que nous buvions du vin, sans peur du lendemain.

Toi, ma sirène, tu es partie vers un autre voyage. J’ai préféré quitter le port chargé d’émotion, pour mieux dompter ma mort d’âme sœur.

Depuis, je pars sans cesse pour ne pas sombrer...

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.