La lune recouvrait la terre de sa douce lueur. Des hommes préparaient leur navire, bougeant des caisses, maniant du bout, évitant que le pont en haute mer ne devienne un piège. Quatre hommes en ciré allaient affronter les richesses de l’Océan, les requins, baleines, et autres dauphins. Les muscles saillants, le regard étroit et sec, ces hommes partaient travailler, sans états d’âme particuliers pour l’espèce de la bête traquée. Bien sûr, ils savaient que les dinosaures avaient quitté la Terre. Disparus, effacés. Mais ces animaux arrogants, qui avaient arrosé la planète du faisceau de leur ombre, avaient succombé pour d’autres motifs que des excédents de quotas de pêche. Alors pourquoi se priver ?

Le moteur grondait, les harpons sommeillaient. Les amarres furent projetées sur le quai. La nuit et son toit d’étoiles éclairaient ces quatre hommes dans leur rencontre avec le destin...

L’aube qui s’approchait rendait la mer belle. Une petite houle soulevait tour à tour la poupe et la proue, le radar ne signalait aucun obstacle, les pêcheurs traçaient la route. Le danger semblait loin. La météo était particulière ce matin, particulièrement bonne. L’étrave qui casse les vagues n’était plus qu’un détail pour ces tristes gaillards endurcis par leur labeur quotidien. La mort était leur fonds de commerce. Le sang allait gicler sur le pont – les tripes, l’odeur de cette chair, les yeux qui se ferment –, tout ce vacarme afin d’alimenter les palais de quelques fins connaisseurs, d’hommes qui avaient décidé qu’une soupe sans ailerons ne devait pas exister. Le massacre allait pouvoir commencer, mais pour cela les pêcheurs devraient s’armer de patience. Depuis deux heures à une moyenne de dix-sept nœuds, ils voguaient vers leur chance, vers l’espoir qu’une cargaison soit prise en monnaie d’échange. Beaucoup d’efforts et de peine, pour quelques poignées de yen. Bientôt l’horizon allait se couvrir de couleurs, cultivant les regards. Le fruit de la nature, les nuages, leur forme, le ciel allaient se teinter de merveilles. La mise à l’écart des dérivés du noir ne laisserait place qu’au panel de l’arc-en-ciel. La forêt imaginaire se levait, de toutes ses couleurs d’aube généreuse, apportant aux animaux éveillés la conscience de l’étrange beauté de la lumière et du soleil. Nous étions sur la mer du Japon, une mer profonde et bleue, où les poissons se nourrissent sans difficulté et alimentent le principe de chaîne. Les trente tonneaux de l’équipage nippon traversaient ce désert d’eau, toute la puissance des hommes était représentée par ce navire qui déchirait l’eau sauvage, courant sans remords vers son but du matin : recueillir son butin, quelques fruits de la mer...

Sur la piste, l’avion endormi attendait sagement les prochains ordres de l’équipage. Encore un voyage à quelques kilomètres de la terre. Cet avion-cargo hissait à plusieurs milles de hauteur les couleurs du sol américain. Sa tenue vert camouflage était là pour montrer qu’il appartenait à l’armée. Deux rires, des voix, les voilà, ces rudes gaillards. Oubliant la chaleur, ils portaient leur sueur comme un principe, et cela valait mieux que de la peur. Crânes rasés, peaux bronzées, leurs paroles volaient, écrasant au passage la tranquillité d’un vieux pélican qui étalait ses ailes dans un faux rythme d’abandon. La liberté, eux, ils la défendaient chaque matin, alors leur conscience n’avait ni amertume ni peine à gêner un oiseau dans son ultime balade, celle de sa survie quotidienne. Représentants de l’ordre mondial, ils planaient au-dessus des idées perçues. Ce matin-là, ils riaient de bon cœur, un peu d’humour vache pour cette cargaison spéciale, qu’ils ramenaient au pays. Bientôt, les grosses hélices tourneraient à plus de dix mille tours-minute, la lourde carcasse de métal prendrait son vol, s’élèverait au-dessus de l’air, partirait vers de nouveaux horizons.

Quand la voix de l’avion se mit à résonner, personne à son bord n’était sourd d’inquiétude, un simple vol de routine. En cette période de paix, l’engin dévorait des litres et des litres de kérosène pour survoler l’espace d’un temps, la mer du Japon, y perdre la notion du temps, et oublier les rancunes. Ce temps éclair où, pour un Américain, voler au-dessus d’une mer portant ce nom était insolent, plus qu’un danger. L’histoire parlait de morts. Pearl Harbor était du passé. La guerre, comme d’habitude, avait perdu tout son sens. Dans la cabine, les nombreux voyants indiquaient aux pilotes qu’ils pouvaient voyager tranquilles, pas un nuage en signe d’orage, pas de vent tourbillonnant, et le doux bruit des hélices qui fendaient l’atmosphère était rassurant. Du hublot, les ailes s’apercevaient, se balançant lentement au son de tous ces tours d’hélices dans le vide. Rien ne permettait à ces hommes d’augurer un mauvais présage. Dans la soute, une vache cherchait de la paille, les mouvements de l’air lui brassaient les mamelles. Pour un peu, l’animal – mal en point – allait perdre de ses couleurs, ce mélange d’origine, ces taches noires et blanches. Ses yeux rouges montraient tout son mal-être, tout ce poids, ce vide de pensée. La vache avait des difficultés à surmonter les lois de l’altitude : son premier vol au-dessus de la mer tendait au naufrage...

Quelque part sur la mer, des marins s’affairaient : tuer des poissons pour alimenter les marchés. La pêche avait commencé et des dents de requins se trouvaient en pâture sur la plage arrière du navire. Un homme arrosait le pont pour enlever toute trace de lutte, l’eau translucide se mélangeait au sang épais, un long filet coulait et filait vers la mer. Dans le sillage du bateau, tout être vivant pouvait suivre les mouvements des marins... Un long trait rouge coupait le monde en deux, et cette pensée me laissait le regard triste : pourquoi devions-nous donc tuer pour subsister ?

La chance était au rendez-vous, le soleil éclatant crevait les nuages et la pêche était bonne. Si ces hommes n’étaient pas venus de ce pays du soleil levant, ils auraient arboré un large sourire, sur le devant de leurs lèvres. Mais, nés impassibles, ils continuaient leur chasse au trésor, le sourire crocheté en ancre au fond du cœur. Une baleine à bosse passait par là, elle venait de quitter la fosse et ce mammifère marin avait perdu son air malin, pourchassé par les nombreux chevaux du bateau. La chasse était ouverte : ce dernier trophée pris, la compagnie pourrait rentrer, fatiguée mais heureuse dans le fond de ce sentiment de devoir accompli. Rien que du banal pour ces marins aguerris, un jour qui filait dans la nuit de leur temps... Ils affrontaient la mer dans un de ses regards calmes, pas inquiets de la tournure de leur marée. La cale se remplissait de chair, la cabine du patron pêcheur montrait ses colliers d’ailerons, séchant à l’air libre. L’astre teigneux brûlait les peaux, laissant au passage la trace rouge de sa douleur, mais personne ne s’en plaignait. Les seuls qui l’auraient voulu n’avaient plus les mots. Rien ne troublait le ciel, il ne restait que la baleine à cueillir, avant de pouvoir rentrer au port. La prise était trop belle mais pas de tout repos.

Sans ailes, la baleine avançait à la recherche de sa liberté. Elle voyageait dans l’océan au cœur de sa solitude. Or les hommes n’avaient cure de ses flots de sentiments : ils en voulaient à sa peau, à son dos, à ses graisses, pas aux mystères de sa création. La distance diminuait. La fatigue, la fuite devenant inutile, le bateau suivait sa proie à la trace, les harpons s’affûtaient sur le pont, l’excitation de l’équipage était à fleur de peau ; la baleine, elle, à fleur d’eau. Quand le premier canon fut armé, les pêcheurs tournaient déjà autour de l’animal, prêts à le terrasser. Abandonnée par les siens, bientôt par la vie, la baleine ne pensait pas à plonger, remplir ses poumons et déguerpir vers le fond. Elle était là, énorme, sur les flots, semblant comprendre que la mort était au tournant, au prochain virage du bateau. Le bateau dont le feu des canons allait croiser sa chair, la blesser, la meurtrir. La baleine traquée respirait son dernier air de tranquillité... Peut-être l’image de sa vie passée se trouvait-elle devant ses yeux éblouis par ce surplus de lumière… Peut-être… Toujours est-il que son instinct lui donnait les yeux de la mort. Elle allait passer de l’autre côté, derrière ces nuages blancs...

Au-dessus des nuages blancs, jamais une vache ne s’était sentie aussi mal. Elle hurlait de peur, son ventre lui donnait des migraines, un surplus d’afflux sanguin étalait ses réactions en chaîne. L’animal ne pouvait plus penser, respirer devenait au-delà de ses forces. Tout ce qu’elle savait ou comprenait encore, c’était qu’elle ne voulait pas mourir, pas ici, pas comme cela. Alors elle abusait de ses forces, elle se frottait le front contre le métal de la carlingue qui, sous la violence des chocs, se mettait à plier. Dans la cabine, les hommes, à entendre le son de ces chocs, devenaient pâles. Le vétérinaire essaya d’entrer dans la cale, dans un dernier désir de calmer l’animal en furie. Le souffle coupé, il fit demi-tour : la bave qui coulait du museau de la vache indiquait qu’elle venait d’entrer dans une crise d’épilepsie. La violence de l’animal ne permettait pas d’action, s’approcher devenait inutile, l’équipage devait réagir.

La mer, le ciel, un avion, une baleine et un bateau de pêche… Sur l’eau, une coque de noix, un peu perdue. Au-dessus des nuages, un avion-cargo américain. Face à la mort, la baleine patientait. Les harpons allaient tirer, ce n’était pas un exploit. Mais la vache que les Américains venaient de larguer déchirait le ciel, la mer allait la happer. Quand les pêcheurs se décidèrent enfin à tirer, ce fut cette vache – et ses points noirs et blancs –, tombant du ciel, qui attira toute leur attention : juste des points en suspension, qui trouaient l’atmosphère. L’animal venait de s’éventrer sur le harpon de proue, sauvant ainsi la vie d’une des reines de la mer.

Là-haut, personne ne pouvait imaginer l’incroyable destin du bovin. L’avion continua son vol de routine ; la baleine, elle, plongea en apnée vers les fonds secrets.

Et l’océan tout entier résonna du rire des marins…

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.