Lueur d’aquarelle, une brume de quiétude, personne ne bougeait sur ce bateau aux voiles ferlées. Le vent absent était totalement atone, et derrière ce silence, la mer se plaisait à mimer le lac. Espace miroir aux effets trompeurs de l’apparence, aucun signe du lendemain, de cette tempête qui allait creuser les reins de l’Atlantique Nord. Rien.

Cet élément maîtrise le double jeu et sa silhouette assassine, aussi insidieuse que les sirènes. Dans ce matin aux gris rosés, les vents n’avaient point de refrains. L’ombre de basse mer se projetait en privé et provoquait un mirage sur et sous l’eau. L’air était faux, l’air était fou, la mort patientait, elle attendait son quart d’heure, ailleurs.

La nature vivait à l’ombre de ses couleurs. Tout sommeillait, sauf les araignées qui, sereines, glissaient sous l’eau, guettant, tristes fossoyeuses impatientes et grinçantes, leur butin.

Écoutez leurs appels, à ces femmes Océan !

Entendez leurs appels, le chant dévastateur de ces dangereuses six reines, légendes de nos mers, oasis de plaisirs. L’Océan est leur voix, leur domaine, et il rugit de désirs en s’effaçant face à leurs corps, méfiance.

Ne soyez pas stupide, n’écoutez pas les complaintes de ces femmes-poissons. C’est votre corps qu’elles fiancent !

Si vous étiez éveillé ce jour-là, ou si vous étiez né, peut-être auriez-vous pris peur du son de l’absence.

Fragiles et innocents, des poissons jouaient. Ils guettaient, paisibles, la présence d’une main, triste aumône du marin poète à ses heures, glissant des vers sur son hameçon. Le fond de la faim, ce gouffre entre vie et mort… Si le poisson souffre, c’est qu’il aura eu le tort, goinfre, d’ouvrir la bouche.

Silence, et force du calme. La mer dort.

Peut-être ?

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.